Deux mille ans de pensée juive tiennent en une chaîne de maîtres qui se répondent, se contredisent et se prolongent. Voici un panorama chronologique des plus grands, de Rabbi Akiva au Rav Kook : ce que chacun a écrit, ce qu’il a apporté, et comment le Rav Raphaël Benizri les fait dialoguer dans ses cours.
Les grands penseurs juifs ne forment pas une galerie de portraits isolés, mais une chaîne. Les Pirkey Avot (les « Maximes des Pères ») s’ouvrent sur cette image : « Moshe reçut la Torah du Sinaï et la transmit à Yehochoua, Yehochoua aux Anciens, les Anciens aux prophètes, et les prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée » (Avot 1, 1). Chaque maître reçoit, commente, discute ce qu’il a reçu, puis le transmet enrichi. Rabbi Akiva ouvre la loi orale telle que nous la connaissons, Saadia Gaon lui donne une langue philosophique, Rachi la rend lisible à tous, le Rambam l’organise, le Ramban la creuse, le Maharal et le Ramhal en dévoilent la structure intérieure, le Baal Chem Tov la fait chanter, et le Rav Kook la relie au retour d’Israël sur sa terre.
Cet article suit l’ordre chronologique. Pour chaque maître, il donne les dates, les œuvres principales et l’idée centrale. Il montre aussi comment le Rav Raphaël Benizri les cite réellement dans ses cours : jamais comme des autorités qu’on aligne, toujours comme des voix qui se répondent.
Une chaîne vivante, pas un musée
Avant de parcourir les siècles, il faut comprendre ce que la tradition juive entend par « penseur ». Il ne s’agit pas d’un philosophe qui fonde un système à partir de rien. Le maître juif part toujours d’un texte reçu, la Torah écrite, et d’une tradition d’interprétation, la Torah chebeal pé, la loi orale. Son génie consiste à faire parler ce texte pour sa génération.
Le Rav Benizri insiste sur ce point dans son cours d’introduction aux Pirkey Avot. Les Tannaïm, les maîtres de la Michna, « ne sont qu’un chaînon dans cette chaîne, et nous la continuons » : le traité va de Moshe jusqu’à nos jours, et ce n’est pas fini. La loi écrite, explique-t-il, est figée, on en a compté les lettres. La loi orale, elle, est encore en marche. Il rattache le mot Torah à la racine hara, concevoir, celle qu’on emploie pour une femme enceinte : la Torah est « en gestation permanente », une graine qui doit se développer.
Dans un cours sur Bereshit Raba 40, il décrit l’histoire de la pensée juive comme une suite de couches superposées. Le cycle de la loi écrite est développé par la loi orale, la loi orale est approfondie par le Zohar, puis viennent les développements rabbiniques, Rachi, les Tossafot et tous ceux qui suivent, puis le Moyen Âge, la Renaissance, notre époque. « Chacune révèle sa propre lumière selon son temps. » C’est dans cet esprit qu’on peut lire les grands noms qui suivent.
Les Sages de la Michna et du Talmud (Ier – Ve siècle)
Hillel et Chammaï : deux écoles qui se disputent pour le Ciel
À la fin de l’époque du second Temple, deux maîtres dominent : Hillel l’Ancien, venu de Babylone, et Chammaï. Leurs écoles, Beit Hillel et Beit Chammaï, s’opposent sur des centaines de points de loi. Le Talmud rapporte qu’une voix céleste trancha : « Celles-ci et celles-là sont paroles du D’ vivant, mais la loi suit Beit Hillel » (Erouvin 13b). La raison donnée est l’humilité des disciples de Hillel, qui citaient l’avis de leurs adversaires avant le leur.
C’est à Hillel qu’un candidat à la conversion demande de lui enseigner toute la Torah « sur un pied ». Réponse : « Ce qui t’est détestable, ne le fais pas à ton prochain. C’est toute la Torah ; le reste est commentaire. Va et étudie » (Chabbat 31a).
Le Rav Benizri revient sur ces luttes dans Pirkey Avot : les trois piliers du monde. Chaque grande mutation de l’histoire juive, explique-t-il, s’accompagne de courants rivaux : pharisiens, sadducéens, zélotes, et de grandes écoles comme celles de Hillel et de Chammaï. Il faut bien trancher une règle de conduite. Mais, avertit le Rav, il ne faut « jamais mésestimer ni rejeter l’avis de l’autre en le tenant pour extrémiste ou abusif sans l’avoir analysé sous plusieurs angles ». C’est pourquoi la Michna rapporte une loi et son contraire.
Rabbi Yohanan ben Zakaï : sauver la Torah quand le Temple tombe
Pendant le siège de Jérusalem, en 70 de notre ère, Rabbi Yohanan ben Zakaï se fait sortir de la ville dans un cercueil et obtient du général romain Vespasien « Yavné et ses sages » (Guittin 56b). Ce geste est l’un des plus décisifs de l’histoire juive. Le Temple est détruit, mais l’étude survit. Le judaïsme passe du sanctuaire à la maison d’étude, et c’est à Yavné que la loi orale commence à être organisée.
Rabbi Akiva : le Moshe de la loi orale
Rabbi Akiva ben Yossef (vers 50 – vers 135) est sans doute la figure la plus immense de la période. Berger illettré jusqu’à quarante ans selon la tradition, il devient le maître de milliers de disciples. Presque toute la Michna découle de son enseignement, par ses élèves Rabbi Meir, Rabbi Yehouda, Rabbi Yossé, Rabbi Chimon et Rabbi Elazar ben Chamoua. Il soutient la révolte de Bar Kokhba contre Rome et meurt martyr, torturé par les Romains, en récitant le Chema (Berakhot 61b).
Le Talmud raconte une scène vertigineuse (Menahot 29b). Moshe monte au ciel et trouve D’ occupé à nouer des couronnes sur les lettres de la Torah. Il demande pourquoi. D’ lui répond qu’un homme viendra, dans bien des générations, Akiva ben Yossef, qui tirera de chaque trait de lettre des montagnes de lois. Moshe assiste à son cours sans le comprendre et s’en trouve abattu, jusqu’à ce qu’un disciple demande la source d’un enseignement et que Rabbi Akiva réponde : « C’est une loi reçue par Moshe au Sinaï. »
Le Rav Benizri a consacré de belles pages à ce maître. Dans Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar, il reprend ce récit : Moshe a la loi écrite, Akiva ouvrira la loi orale, « celle qui se mesure à chaque perception ». Il ajoute une idée forte. Selon lui, Rabbi Akiva a atteint le cinquantième degré, que Moshe lui-même n’avait pas atteint. Il le pouvait parce qu’il était fils de convertis : le guer, le converti, accède à un degré que la naissance ne donne pas. Dans Ticha beAv : la destruction du premier Temple, il résume : « Rabbi Akiva est le pendant de Moshe dans la loi orale. » S’il a pu aimer D’ « de toute son âme », même au moment de mourir, c’est que la mort n’était pas pour lui une fin, mais, comme le dit le Maharal de Prague, une absence qui prépare autre chose.
Le même cours de Lag BaOmer revient sur la tragédie des vingt-quatre mille disciples de Rabbi Akiva, morts entre Pessah et Chavouot « parce qu’ils ne se respectaient pas les uns les autres » (Yevamot 62b). Le Rav y voit une leçon qui vaut pour tout savant : c’est l’orgueil du talmid hakham, l’érudit qui se met à parler de loin à l’homme du peuple, et non l’ignorance, qui a ravagé l’école. Il développe aussi cette période dans Le mois de l’Omer : compter pour se compter.
Rabbi Akiva a enfin laissé une formule célèbre : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est un grand principe de la Torah. » Son compagnon Ben Azzaï lui oppose un autre verset : « Voici le livre des générations de l’homme… à l’image de D’ il le fit » (Bereshit Raba 24, 7). Le Rav analyse ce débat dans Bereshit : les fondations de l’être humain et dans Pirkey Avot : la mitzva selon Ben Azzaï. Dans Les 3 Patriarches : leurs confrontations, il éclaire le « comme toi-même » : c’est dans l’amour du prochain que tu te réalises toi-même ; sans cette ouverture, l’homme reste « enfermé dans son ego ».
Rabbi Chimon bar Yohaï, Rabbi Yehouda Hanassi et le Talmud
Parmi les disciples de Rabbi Akiva, Rabbi Chimon bar Yohaï occupe une place à part. La tradition lui attribue l’enseignement du Zohar, le grand livre de la Kabbale, et Lag BaOmer est le jour de sa hilloula, l’anniversaire de sa mort qu’on célèbre au lieu de le pleurer. Pour le Rav Benizri, Rabbi Chimon « a hérité de l’érudition et ouvert autre chose » : après une Torah du jugement, il apporte la miséricorde, et le Zohar est une Torah de renouvellement. La halakha est arrêtée ; le sod, le secret, se renouvelle chaque jour.
Vers l’an 200, Rabbi Yehouda Hanassi, appelé simplement « Rabbi », rédige la Michna, en six ordres. Les générations suivantes, les Amoraïm, la discutent en Terre d’Israël et à Babylone. Il en sort deux Talmuds : celui de Jérusalem, et celui de Babylone, clos vers l’an 500 par Rav Achi et Ravina. Le Talmud de Babylone deviendra le socle de toute l’étude juive. Le Rav présente la structure des six ordres de la Michna et la place des Pirkey Avot, vers la fin de l’ordre des dommages (Nezikin), dans son premier cours sur les Pirkey Avot.

Rav Saadia Gaon (882 – 942) : la pensée juive entre en dialogue avec la philosophie
Après le Talmud s’ouvre l’époque des Gueonim, les chefs des grandes académies de Babylone, Soura et Poumbedita. Le plus célèbre est Rav Saadia ben Yossef, né en Égypte, nommé Gaon de Soura en 928. Il traduit la Torah en arabe, compose l’un des premiers livres de prières organisés, combat les Karaïtes qui rejettent la loi orale, et écrit le premier grand ouvrage de philosophie juive : Le Livre des croyances et des opinions (Emounot veDeot). Sa conviction : la raison et la révélation ne se contredisent pas, et la révélation permet d’atteindre plus vite ce que la raison découvrirait seule.
On lui doit une phrase que le Rav Benizri cite dans son cours Chavouot : le livre de Ruth et le hesed : « notre nation n’est une nation que par ses Torot » (Emounot veDeot, traité III). Le Rav en tire que la Torah n’est pas un supplément religieux qu’on étudie si l’on veut : elle est « l’essence même de notre identité ». Dans Pirkey Avot : acquérir la Torah avant Shavouot, il signale aussi une divergence entre Rav Saadia Gaon et le Rambam sur les sept lois des enfants de Noah. Pour Saadia, elles ont été révélées à Noah et respectées depuis. Pour le Rambam, une alliance nouvelle s’est nouée au Sinaï et engage désormais tous les peuples. Le Rav en conclut que la « couronne de la Torah » ne peut se porter sans y associer les nations.
Rachi (1040 – 1105) : le maître de tous les élèves
Rabbi Chelomo Yitshaki, dit Rachi, vit à Troyes, en Champagne. Il vit de ses vignes et dirige une école. Il écrit un commentaire de presque toute la Bible et de presque tout le Talmud de Babylone. Sa force est la clarté : en quelques mots, il répond à la question que se pose le lecteur, souvent avant qu’il ne l’ait formulée. Aucun texte juif n’a été autant étudié après la Bible elle-même : depuis des siècles, l’enfant apprend la Torah « avec Rachi ». Ses petits-fils, le Rachbam et Rabbénou Tam, fondent l’école des Tossafistes, dont les notes entourent chaque page du Talmud.
Le Rav Benizri cite Rachi à chaque pas. Dans Bereshit Raba 39, 6e partie : goy gadol, il part du tout premier commentaire de Rachi sur « Bereshit » (Bereshit 1, 1) : si la Torah commence par la création et non par la première mitsva, c’est pour établir que le Maître de la création donne la terre à qui Il veut. Le Rav en tire que, dans l’ordre du récit, la terre d’Israël précède le peuple et sa Torah. Dans Vayeshev : l’héritage des pères, il reprend la remarque de Rachi sur Yaakov qui voulait « s’installer en paix » (Bereshit 37, 2) : un juste ne peut jamais prendre sa retraite. Dans Vayera : les promesses à Avraham, 2e partie, il s’appuie sur « le petit-fils de Rachi », le Rachbam, seul à voir dans l’alliance d’Avraham avec Avimelekh un danger pour la descendance.
Un détail personnel, glissé à la fin d’un cours sur Noah : les trois créations de l’homme, en dit long. Le Rav explique qu’il reprendra l’année suivante là où il s’est arrêté, parce que c’est ainsi qu’il étudiait Rachi, chaque Chabbat, avec son professeur Emmanuel Levinas. La chaîne, ici, passe par le Rav lui-même.
Rabbi Yehouda Halevi (vers 1075 – 1141) : le poète de Sion
Médecin et poète de l’âge d’or de l’Espagne juive, Rabbi Yehouda Halevi est l’auteur des plus beaux poèmes hébraïques du Moyen Âge, dont les « Sionides » : « Sion, ne demanderas-tu pas des nouvelles de tes captifs ? ». Son livre de pensée, le Kouzari, met en scène un roi khazar qui interroge un philosophe, un chrétien, un musulman, puis un sage juif. Contre les philosophes, Yehouda Halevi soutient que la foi d’Israël repose sur une expérience historique, la révélation vécue par tout un peuple au Sinaï, et non sur une démonstration. À la fin de sa vie, il quitte l’Espagne pour la Terre d’Israël ; il meurt peu après, vers 1141.
Une image du Kouzari est restée célèbre : Israël est parmi les nations « comme le cœur parmi les organes » (Kouzari II, 36). Le Rav Benizri la reprend dans Bereshit Raba 39, 5e partie : nous sommes « le cœur battant de l’humanité », et c’est pourquoi D’ envoie Yona prêcher à Ninive. Nous sommes responsables de l’humanité entière, mais depuis notre point d’ancrage. Dans Pourim : la fête née dans l’exil, il cite sa mise en garde contre la tentation de la beauté que déploient les autres cultures, sans regarder ce qu’elle cache. Et dans Elloul : le bilan de l’année, il rappelle l’appel que Rabbi Yehouda Halevi a placé dans les selihot, les prières de pardon : « endormi, ne sombre pas dans ton sommeil ».
Le Rambam, Maïmonide (1138 – 1204) : l’architecte
Rabbi Moshe ben Maïmon naît à Cordoue en 1138 (certains disent 1135). Chassé par les persécutions almohades, il passe par Fès et la Terre d’Israël, puis s’installe à Fostat, près du Caire, où il devient médecin de la cour. Son œuvre est colossale :
- Le Commentaire de la Michna, écrit en arabe, avec ses grandes introductions : les Chemona Perakim (« Huit chapitres »), traité d’éthique qui introduit les Pirkey Avot, et les treize principes de la foi.
- Le Michné Torah, ou Yad Hahazaka, en quatorze livres : le premier code complet de toute la loi juive, y compris les lois du Temple et de la royauté.
- Le Guide des égarés (Moré Nevoukhim), destiné à celui que la philosophie trouble dans sa foi : il y traite des noms divins, de la prophétie, de la providence, des raisons des commandements.
Le Michné Torah s’ouvre sur ces mots : « Le fondement des fondements et le pilier des sagesses est de savoir qu’il existe un Être premier » (Hilkhot Yessodei HaTorah 1, 1). Dans Pourim : la guerre contre Amalek, le Rav Benizri rapproche cette phrase de l’introduction du Ramhal, écrite des siècles plus tard, et les lit ensemble comme la réponse à la question du sens de la vie : découvrir le divin caché en nous.
Le Rambam est le penseur que le Rav cite le plus souvent, et presque toujours pour l’ouvrir. Dans Pirkey Avot, 1re partie, il rappelle que le Rambam, dans l’introduction aux Chemona Perakim, dit avoir puisé chez nos Sages, mais aussi chez les philosophes, même d’autres peuples. Il ne donne pas ses sources, « par pédagogie », pour qu’on ne juge pas une pensée d’après son origine. Le Rambam le dit lui-même dans cette introduction : il faut « écouter la vérité de qui la dit ». Le Rav y voit ce que le peuple juif a fait tout au long de son histoire : intégrer l’éclairage des autres peuples à ce qu’il a reçu. Il montre aussi que le Rambam est partagé : dans l’introduction à la Michna, il réserve au contraire le traité des Avot à celui qui a déjà intégré la Torah.
Ailleurs, le Rav fait jouer d’autres pièces de cette œuvre :
- Dans Ticha beAv : le livre de Job et Ticha beAv : le dépassement de soi, il expose les trois sources du malheur selon le Rambam (Guide III, 12) : ce qui tient à la nature, ce que les hommes s’infligent les uns aux autres, et ce que l’homme s’inflige à lui-même par l’abus de son libre arbitre.
- Dans Pessah : par où commencer la Hagada ?, il présente la faute d’Adam selon le Rambam : elle commence dans le regard porté sur le fruit, séduit par l’apparence. C’est pourquoi, dit le Rav, le Rambam ne parle pas de pulsion mais de conception du monde.
- Dans Pirkey Avot : tout Israël a part au monde futur, il montre que pour le Rambam la morale se situe à la fois avant la loi et au-delà d’elle.
Le Ramban, Nahmanide (1194 – vers 1270) : la profondeur du texte
Rabbi Moshe ben Nahman, de Gérone en Catalogne, est à la fois talmudiste, médecin et kabbaliste. Son commentaire de la Torah discute souvent Rachi et le Rambam, et ouvre des allusions au « chemin de la vérité », la Kabbale. En 1263, il est contraint de débattre publiquement à Barcelone contre un converti, devant le roi Jacques Ier d’Aragon. Il s’en tire avec une telle liberté qu’il doit fuir l’Espagne. Il monte en Terre d’Israël en 1267 et relève la communauté de Jérusalem, dévastée ; une synagogue porte encore son nom dans la vieille ville. Pour lui, l’habitation de la terre d’Israël est un commandement de la Torah.
Le Rav Benizri aime faire dialoguer le Rambam et le Ramban, parce que leurs désaccords éclairent le texte :
- La prophétie. Pour le Rambam, la visite des anges chez Avraham se passe dans une vision prophétique (Guide II, 42). Le Ramban s’y oppose vivement dans son commentaire (Bereshit 18, 1) : les choses se sont passées comme la Torah les raconte. Le Rav expose ce débat dans Bereshit Raba 39, 4e partie, puis propose une troisième voie : la présence divine parle « depuis la gorge de l’homme ». Dans Vayera : les promesses à Avraham, il revient sur la position du Rambam, pour qui l’on ne peut se représenter un homme mangeant avec des anges, et lui oppose cette fois Rabbénou Behayé.
- La langue hébraïque. Pour le Rambam, l’hébreu est appelé « langue sainte » parce qu’il n’a pas de mots grossiers (Guide III, 8). Pour le Ramban, c’est la langue même dans laquelle D’ s’est révélé (commentaire sur Chemot 30, 13). Le Rav en tire deux lectures de l’histoire de la langue dans Noah : la tour de Babel.
- La morale au-delà de la loi. Sur le verset « tu feras ce qui est droit et bon » (Devarim 6, 18), le Ramban explique que la Torah ne pouvait pas tout prescrire et laisse à l’homme une part de découverte. Le Rav s’en sert dans Pirkey Avot : la chaîne de la transmission pour montrer que la morale est « l’au-delà » de la Torah.
- L’exil. Dans Vayishelakh : éviter la confrontation avec Essav, il suit les trois moyens de Yaakov face à son frère, le présent, la prière et la guerre (énumérés par Rachi sur Bereshit 32, 9), en insistant sur ce que le Ramban ajoute au troisième : la vraie question n’est pas de savoir comment faire la guerre, mais comment l’éviter.

De Safed à Prague : le Ari et le Maharal (XVIe siècle)
Le Ari et la Kabbale de Safed
Après l’expulsion d’Espagne en 1492, de grands maîtres se retrouvent à Safed, en Galilée. Rabbi Yossef Karo y rédige le Choulhan Aroukh, le code de loi qui fait encore autorité. Rabbi Itzhak Louria (1534 – 1572), le Ari zal, y enseigne pendant deux ans à peine une lecture nouvelle du Zohar, transmise par son disciple Rabbi Haïm Vital : la contraction de la lumière divine, la « brisure des vases », et le tikoun, la réparation du monde confiée à l’homme.
Le Rav Benizri cite le Ari à plusieurs reprises. Dans Pessah : par où commencer la Hagada ?, il rappelle qu’à sa suite, l’Égypte est définie comme la source de toutes les impuretés, donc le modèle de tous les exils. Dans Vayehi : l’instrument de la famille, il rapporte que le Ari disait recevoir pendant sa sieste du Chabbat des révélations qu’il n’avait pas le reste de la semaine. Et dans Pirkey Avot : tout Israël a part au monde futur, il rapporte l’enseignement du Ari selon lequel chacun finit par avoir sa part au monde futur, certains directement, d’autres après bien des détours.
Le Maharal de Prague (vers 1520 – 1609)
Rabbi Yehouda Loew ben Betsalel, le Maharal, est grand rabbin de Prague. La légende du Golem l’a rendu célèbre, mais son œuvre vaut bien davantage : Gour Arié (sur le commentaire de Rachi), Guevourot Hachem (sur la sortie d’Égypte), Tiferet Israël (sur la Torah), Netsah Israël (sur l’exil et la délivrance), Derekh Haïm (sur les Pirkey Avot), Beer Hagola (sur les récits difficiles du Talmud). Le Maharal cherche la structure intérieure des choses : pourquoi tel nombre, tel ordre, telle fête. Sans parler le langage de la Kabbale, il en transmet la profondeur dans une langue de pensée accessible.
C’est l’un des maîtres les plus présents dans les cours du Rav Benizri :
- L’élection d’Israël. Dans Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle, le Rav rapporte que selon le Maharal le choix d’Israël est gratuit : Avraham est aussi le père de Yichmaël, Itzhak celui d’Essav. Le mérite d’Israël est d’avoir accepté cette charge.
- Chavouot. Dans Pirkey Avot : acquérir la Torah avant Shavouot, il explique avec le Maharal pourquoi la Torah n’appelle pas Chavouot « jour du don de la Torah » : l’acceptation au Sinaï comportait une part de contrainte (la montagne suspendue « comme un tonneau », Chabbat 88a). La fête est donc appelée jour des prémices, le jour où l’homme donne le meilleur de lui-même.
- L’étude comme combat. Dans Pirkey Avot : que ta maison soit ouverte, sur la maxime « couvre-toi de la poussière de leurs pieds » (Avot 1, 4), il rapporte la lecture du Maharal : le mot évoque le combat, maavak. « Nous ne sommes pas tenus de dire amen à tout enseignement. » La Torah marque la personnalité par le frottement des idées.
- La soucca de David. Dans Souccot : de Kippour à la soucca de paix, il cite la question du Maharal : pourquoi dit-on « la soucca de David » et non « la maison de David » ? Une maison en ruine se rebâtit autrement ; une cabane tombée se remonte à l’identique.
- La destruction. Dans Ticha beAv : à l’origine de la destruction, il explique avec le Maharal le défaut infligé à l’animal offert par Bar Kamtsa, à la lèvre et à l’œil : l’œil est la sagesse, la lèvre la parole. Dans 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction, il rapporte que le Maharal voit dans ce jour l’origine de tout l’exil.
Le XVIIIe siècle : trois chemins vers l’intériorité
Le Or Hahaïm et le Ramhal
Rabbi Haïm ben Attar (1696 – 1743), né à Salé au Maroc et mort à Jérusalem, est l’auteur du Or Hahaïm, un commentaire de la Torah vénéré aussi bien au Maroc que dans le monde hassidique. Le Rav le cite dans Hayé Sarah : la famille d’Avraham : le monde semble décliner au-dehors, mais la sainteté ne se brise pas, les actes saints s’accumulent de génération en génération.
Rabbi Moshe Haïm Luzzatto, le Ramhal (1707 – vers 1746), naît à Padoue, en Italie. Poète, kabbaliste, soupçonné par les rabbins de son temps, il finit sa vie en Terre d’Israël. Son livre Messilat Yecharim, « le Sentier de la rectitude », est devenu le grand manuel de la vie morale juive. Il suit les degrés d’une baraïta de Rabbi Pinhas ben Yaïr (Avoda Zara 20b) : la vigilance, l’empressement, la propreté, la séparation, la pureté, la piété, l’humilité, la crainte du péché, jusqu’à la sainteté. On lui doit aussi Derekh Hachem, exposé systématique de la foi.
Le Rav Benizri s’appuie sur lui de trois manières. Dans Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle, il note que le Ramhal fait de la sainteté le terme d’un parcours en dix degrés de vertus. Les intelligences diffèrent, dit le Rav, mais les vertus ne connaissent ni poids ni mesure : là, tous les hommes sont égaux. Dans Pourim : la guerre contre Amalek, il cite l’introduction du livre : le fondement de tout est que l’homme sache clairement quel est son devoir dans son monde. Dans Pirkey Avot : la chaîne de la transmission, il reprend son critère de l’amour : un vrai fils n’attend pas que son père exprime un souhait, il va au-devant de lui.
Le Baal Chem Tov (vers 1698 – 1760) et le hassidisme
Rabbi Israël ben Eliezer, le Baal Chem Tov (« le Maître du Bon Nom »), naît en Podolie, dans l’actuelle Ukraine. Il n’a écrit aucun livre ; ses enseignements sont transmis par ses disciples, dont le Maggid de Mezeritch. Il fonde le hassidisme, qui rend aux gens simples la joie du service divin : D’ est présent partout, la prière sincère et la joie comptent autant que l’érudition, et le tsaddik guide sa communauté. Son arrière-petit-fils, Rabbi Nahman de Breslev (1772 – 1810), laisse les Likouté Moharan et des contes d’une grande profondeur.
Le Rav cite le Baal Chem Tov dans des passages qui disent beaucoup de sa propre pensée. Dans Pirkey Avot, 1re partie, il rapporte sa prière : sauve ton peuple, mais si tu juges qu’il ne le mérite pas, sauve les autres nations, car par leur délivrance nous connaîtrons la nôtre. On ne répond donc pas à la haine par la haine. Dans Pirkey Avot 5 : servir sans récompense, il raconte l’histoire de l’étrog. La veille de Souccot, le Baal Chem Tov n’en trouve pas ; un homme accepte de lui céder le sien en échange de sa part au monde futur. Il accepte, et danse ce jour-là plus joyeusement que jamais : il a enfin la preuve qu’il ne sert pas D’ par intérêt. Dans Lekh Lekha : Lot, notre voisin, il cite encore sa lecture du verset « D’ a fait l’un en face de l’autre » (Kohelet 7, 14).
De Rabbi Nahman, le Rav raconte dans Noah : la libération des mœurs le conte du chandelier. Un fils revient d’exil en disant avoir appris à fabriquer une ménora. Personne n’aime son œuvre, et il se dit comblé : il voulait montrer que chacun a sa propre lumière. Dans Ticha beAv : le livre de Job, il rapporte aussi sa lecture de « juste qui souffre » : un juste qui ne se renouvelle pas et vit encore dans le passé.
Le Gaon de Vilna (1720 – 1797)
Rabbi Eliyahou de Vilna, le Gaon, n’occupe aucun poste officiel. Il étudie jour et nuit et maîtrise toute la Torah, écrite et orale, jusqu’à la Kabbale, la grammaire et les sciences de son temps. Ses notes corrigent les textes du Talmud, ses commentaires couvrent le Choulhan Aroukh, la Bible, le Zohar. Il s’oppose fermement au hassidisme naissant. Ses disciples, dont Rabbi Haïm de Volozhin, fondateur de la grande yéchiva de Volozhin, portent son héritage, et certains montent s’installer en Terre d’Israël.
Le Rav Benizri le cite dans deux cours. Dans Ticha beAv : la destruction du premier Temple, à propos des lettres « sans compagnon » de l’alphabet, il rapporte une lecture du Gaon qui les relie au verset du Cantique des cantiques : « Tu es toute belle, ma compagne, il n’y a pas de défaut en toi. » Dans Hanoucca : la rééducation juive, il cite sa remarque sur la formule de la bénédiction, lehadlik ner Hanoucca, et y lit l’image de l’eau vive d’une rivière, qui s’oppose à la pensée qui met des bornes et laisse l’eau stagner.
Le XIXe et le XXe siècle : répondre à la modernité
Rav Samson Raphaël Hirsch (1808 – 1888)
Né à Hambourg, rabbin de la communauté orthodoxe de Francfort, le Rav Hirsch répond à l’émancipation des Juifs d’Allemagne et au mouvement de réforme. Sa devise : Torah im derekh erets, la Torah unie à la culture générale et à la vie dans la société. Ses œuvres : les Dix-neuf épîtres sur le judaïsme, Horeb (un exposé des commandements et de leur sens) et un grand commentaire de la Torah, attentif aux racines des mots hébreux. Dans Noah : la libération des mœurs, le Rav Benizri retient sa définition du hen, la grâce trouvée par Noah : une vertu exceptionnelle, donnée à l’homme, qui dépasse ses propres qualités. Le mot hen a d’ailleurs donné hinam, gratuit.
Le Rav Kook (1865 – 1935)
Rabbi Avraham Itzhak Hacohen Kook naît en Lettonie. Il monte en Terre d’Israël en 1904 comme rabbin de Jaffa, devient rabbin de Jérusalem, puis, en 1921, le premier grand rabbin ashkénaze de la Terre d’Israël. Il voit dans le retour à Sion, même mené par des pionniers éloignés de la pratique, une étape de la délivrance, et dans chaque Juif une étincelle de sainteté. Il fonde la yéchiva Merkaz HaRav. Ses œuvres : Orot (« Lumières »), Orot HaTechouva (sur le retour), Orot HaKodech, et le commentaire du livre de prières Olat Reïya.
Le Rav Benizri cite le Rav Kook à plusieurs reprises, toujours sur des questions d’identité :
- Dans Bereshit Raba 39, 6e partie : selon le Rav Kook, « à l’origine toutes les âmes sont Israël ». Adam créé à l’image de D’ était le portrait de toute l’humanité. En descendant dans la réalité, l’image perd de sa substance. Le Rav en conclut qu’Israël est « en devenir permanent », jamais acquis.
- Dans Pekoude : le Tabernacle intérieur : le Rav Kook disait que Vayikra est la « Torah de la maison », la façon de vivre chez soi, et Bamidbar la loi de la route, le code de conduite en exil. La loi, précise le Rav, reste la même dans les deux cas.
- Dans Pirkey Avot : la chaîne de la transmission et dans Ticha beAv : le livre d’Eikha, il rapporte l’idée que la Torah, la terre d’Israël et le peuple d’Israël forment une seule unité. Le mot moracha, patrimoine, sert à la fois pour la Torah et pour la terre. Mais, ajoute-t-il, le Rav Kook ne le dit « qu’à travers la Torah elle-même ».
- Dans Pirkey Avot : un maître, un ami, un jugement, il cite son idée que les épreuves sont parfois des remèdes amers mais réparateurs. Il ne faut pas pour autant aller les chercher.
Les penseurs contemporains
Le XXe siècle a vu naître des penseurs qui ont repensé la tradition face à la Shoah, à la renaissance d’Israël et à la philosophie moderne. En France, Emmanuel Levinas (1906 – 1995), philosophe du visage d’autrui et auteur de lectures talmudiques, dirigea l’École normale israélite orientale à Paris ; le Rav Benizri évoque son étude de Rachi avec lui, chaque Chabbat. On peut citer aussi, parmi bien d’autres, André Neher, Léon Ashkenazi (Manitou), le Rav Joseph Soloveitchik aux États-Unis ou le Rav Yehouda Ashlag en Terre d’Israël. Chacun, à sa façon, poursuit la chaîne ouverte à Yavné.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri : lire les maîtres ensemble
À travers tous ces cours, une manière de lire se dessine. Le Rav ne cite jamais un maître pour clore une question. Il en cite deux, parfois trois, et laisse le débat travailler. Rambam et Ramban sur la prophétie ou sur la langue, Saadia Gaon et le Rambam sur les lois de Noah : la divergence n’est pas un problème à résoudre, c’est l’endroit où la Torah respire.
Il en donne lui-même la raison dans Lag BaOmer : le sod, le secret de la Torah, c’est l’assemblée. Celui qui tranche et sépare un enseignement « n’a plus que sa Torah à lui » ; la Torah de D’ est celle qui rassemble tous les courants. Dans Pirkey Avot : que ta maison soit ouverte, il reprend avec le Maharal l’idée que l’étude est un combat, et avertit contre la « saturation » : avoir une question et une réponse, et se contenter de cette réponse comme si l’on avait tout. On n’établit pas de limites à la Torah ni à la manière de l’interpréter : il y a, dit-il, « toujours un degré de plus dans l’interprétation ».
Il y a enfin chez lui une conviction qui traverse les siècles : chaque maître a fait parler la Torah pour son temps, et c’est à nous de le faire pour le nôtre. Chacun de nous, répète-t-il, est une lettre ou une portion de lettre de la Torah. Lire les grands penseurs n’est donc pas un exercice d’érudition : c’est apprendre d’eux comment trouver sa propre part.
Questions fréquentes
Qui est le plus grand penseur juif ?
La tradition dit du Rambam : « De Moshe à Moshe, il ne s’est levé personne comme Moshe. » Mais la question n’a pas vraiment de sens dans la pensée juive. Rabbi Akiva est la source de la loi orale, Rachi le maître de tous les élèves, le Rambam l’architecte de la loi et de la foi. Chaque maître est un maillon, et aucun ne se comprend sans les autres.
Quelle est la différence entre le Rambam et le Ramban ?
Ce sont deux maîtres espagnols, à un demi-siècle d’écart. Le Rambam (Maïmonide) est un rationaliste qui dialogue avec la philosophie d’Aristote et codifie toute la loi. Le Ramban (Nahmanide) est talmudiste et kabbaliste ; il insiste sur le mystère du texte et sur la réalité littérale des récits. Leurs débats, sur la prophétie, la langue sacrée ou les raisons des commandements, nourrissent encore l’étude, et le Rav Benizri les fait souvent dialoguer.
Par quel livre commencer pour découvrir la pensée juive ?
Les Pirkey Avot, courts et accessibles, sont la porte d’entrée classique : le Rav Benizri leur consacre une série complète de cours. On peut ensuite lire la parasha de la semaine avec le commentaire de Rachi, puis le Messilat Yecharim du Ramhal ou le Kouzari. Pour s’orienter dans les cours du site, voir la page Par où commencer.
Qu’est-ce qui distingue le hassidisme et les « mitnagdim » ?
Le hassidisme du Baal Chem Tov met l’accent sur la joie, la prière et la présence de D’ en toute chose. Ses opposants, les mitnagdim, dont le Gaon de Vilna fut la figure principale, craignaient qu’on néglige l’étude et la rigueur de la loi. Avec le temps, les deux courants se sont largement rapprochés, et chacun reconnaît aujourd’hui la grandeur de l’autre.
Pourquoi le Rav Kook occupe-t-il une place à part ?
Parce qu’il est le premier grand penseur à avoir lu le retour d’Israël sur sa terre, au début du XXe siècle, comme un événement spirituel. Il affirme l’unité de la Torah, de la terre et du peuple, et voit dans chaque Juif, même éloigné, une étincelle de sainteté. Le Rav Benizri retient surtout de lui l’idée d’un Israël « en devenir permanent ».
Faut-il étudier ces maîtres seul ou avec un maître ?
Les Pirkey Avot le disent : « Fais-toi un maître et acquiers-toi un compagnon » (Avot 1, 6). Ces textes sont denses, souvent écrits dans une langue technique, et gagnent à être étudiés avec un enseignant et en havrouta, à deux. Le Rav développe cette maxime dans Pirkey Avot : un maître, un ami, un jugement.
Pour aller plus loin
La meilleure façon de rencontrer ces maîtres est de les entendre commentés. Les cours du Rav Raphaël Benizri les convoquent sur chaque parasha, chaque fête et chaque maxime des Pères.
- Philosophie juive : les cours du Rav Benizri
- Pirkey Avot, les Maximes des Pères
- Bereshit Raba : le Midrash commenté
- La parasha de la semaine
- Lag BaOmer : Rabbi Akiva et Rabbi Chimon bar Yohaï
- Glossaire des mots hébreux
- Les livres du Rav
- Par où commencer
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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