Pessah : par où commencer la Hagada ?

par le Rav Raphaël Benizri

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Un livret à imprimer : une question par page, la réponse du Rav, sa source, et une leçon à débattre en famille.

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Première étude du Rav Raphaël Benizri sur Pessah. Avant même de raconter la sortie d’Égypte, le soir du Séder pose une question de méthode : par où commencer la Hagada ? Par l’esclavage — « Avadim hayinou le-Paro be-Mitsraïm », nous étions esclaves de Pharaon en Égypte — ou par l’idolâtrie des origines — « Mitehila ovdé avoda zara hayou avoténou », au commencement nos ancêtres étaient des idolâtres ? Le choix du point de départ décide de tout ce qui suit.

Autour de cette question se déploient la faute d’Adam selon Maïmonide, le Midrach de la vérité semée sur la terre, la place des guérim et d’« Av hamon goyim », le Ya de « Min hametsar karati », la parole comme seul lien entre le monde matériel et le monde spirituel, et la chira qui referme le Séder. La transcription intégrale du cours se trouve sous le résumé.

Ce que dit ce cours

Deux ouvertures possibles pour la Hagada. Le soir du Séder, une question précède le récit : quel sera le point de départ de l’analyse ? « Avadim hayinou », nous étions esclaves — un état que nous n’avons ni cherché ni demandé, décidé indépendamment de nous — ou « Mitehila ovdé avoda zara hayou avoténou », l’idolâtrie des ancêtres ? Nos Sages ont finalement opté pour l’esclavage en premier et laissé l’idolâtrie en second lieu. Et à juste titre, dit le Rav : chaque fois que nous acceptons de vivre dans une dépendance quelconque, nous sommes déjà des idolâtres.

L’Égypte, source de toutes les impuretés. À la suite du Ari zal, Mitsraïm avait été définie comme la source de toutes les impuretés et, par là même, de tous les exils et de toutes les calamités que le peuple juif connaîtra plus tard et ne cesse de connaître. La sortie d’Égypte n’est donc pas un épisode historique refermé : c’est le modèle de toute sortie hors d’un conditionnement.

La faute d’Adam selon Maïmonide. Tout l’exil de l’homme a pour point de départ le péché d’Adam HaRichon, universel. Mais ce péché n’est pas seulement d’avoir réduit la connaissance à un produit de consommation : pour le Rambam, il commence dans le regard que la femme projette sur le fruit, séduite par son apparence extérieure. Le péché est dans la conception du monde que nous avons devant nous — c’est pourquoi le Rambam, parlant du bon et du mauvais penchant, ne parle jamais de pulsion ni de tendance, mais de conception.

Pourquoi l’homme devait être semé hors du jardin. Tout lui donner entre les mains, faire en sorte qu’il ne puisse pas décider par lui-même, c’était transformer son Gan Eden en Guéhinam : quel serait alors son mérite ? Il serait exclu du phénomène de la création et ne serait plus à l’image de D’. Or être à l’image de D’, c’est épouser ses attributs : dispenser le bien, visiter les malades, prendre soin des morts. La Torah montre le Créateur cousant Lui-même les vêtements de l’homme, visitant Avraham Avinou, enterrant Moché Rabbénou de ses mains.

Ressembler ne suffit pas : il faut participer. La ressemblance est une identité, mais elle ne suffit pas. Il s’agit aussi de participer au maintien de la création du monde — et participer, ce n’est pas être un conservateur qui laisse le monde tel qu’il est. Il faut créer le monde de la même manière que D’ : Il découvre le monde, Il dévoile la nature du monde, et l’homme est appelé à cela.

« Emet me-erets titsmah » : la vérité semée. Le Midrach raconte que les attributs contestèrent la création de l’homme — c’est un menteur, il va nuire, il nourrit les disputes — pendant que d’autres le défendaient : lui aussi est capable de s’élever, de donner la vie. D’ jeta alors la vérité à terre, « ve-tachlekh emet artsa », et les anges du service s’insurgèrent. Sa réponse : je veux désormais que la vérité germe à partir du sol. Jeter la vérité à terre, souligne le Rav, ce n’est pas la jeter, c’est la semer. D’ ne veut pas d’un monde géré par une vérité exclusivement divine, hors de portée : Il veut que l’homme participe lui-même à la révélation.

La Torah n’est pas donnée uniquement d’en haut. L’homme en a découvert une part — ainsi du livre de Devarim, le Michné Torah, contresigné et intégré. Nos Sages disent d’ailleurs que sans la Torah nous aurions appris de la fourmi à ne pas voler et du chat la pudeur : le règne animal porte des règles de la nature qui font partie de la création, et l’homme les observe, les met à nu, les intègre. C’est ainsi qu’il devient un partenaire dans l’alliance. Comme le paysan sème une infime part de ce qu’il récoltera, ce que le peuple juif est appelé à semer doit être suivi d’une énorme récolte.

« Atem krouyim adam » : le prototype et l’éventail. Vous êtes appelés Adam, vous êtes le prototype d’Adam. Les autres le sont aussi, à différents degrés. Et il existe un large éventail d’identités juives, les unes plus exigeantes que les autres. L’essentiel est ailleurs : cette identité brasse l’humanité entière.

Nous sommes des guérim à la source. Avraham est le premier guer, et un guer se crée : il n’est pas la continuité d’une évolution, c’est quelqu’un qui a rompu avec ce qu’il était et s’est donné une vie nouvelle. Si le judaïsme s’est ensuite transmis par la maternité, c’est qu’il fallait adopter un mode de fonctionnement — mais à celui qui veut prendre sur lui cette création d’être à l’image du Créateur, les portes sont ouvertes, pour autant qu’il soit sincère.

Ce qui restait des ancêtres au fond de l’Égypte. Nous étions partie intégrante de l’Égypte, mais nous avions conservé quelques règles de vie de nos ancêtres et nous les avons développées, voulant rester fidèles à la démarche d’Avraham. C’est de là que HaKadoch Baroukh Hou nous a arrachés, aux entrailles de l’Égypte : une création nouvelle. Et par là nous restons comme Avraham Avinou, « Av hamon goyim », le père de l’universalité. Le peuple juif n’a pas le droit de s’enfermer dans une structure, sinon pour se protéger de ses propres faiblesses ; son devoir est de semer la vérité. L’Éternel ne l’a exilé parmi les nations que pour augmenter le nombre de guérim.

Pourquoi les portes de la conversion se fermeront. Au temps messianique, on ne se présenterait plus que par intérêt — comme on le voit parfois aujourd’hui : un judaïsme copié, singé, qui n’est pas vécu de l’intérieur mais conditionné par un regard extérieur. « Vatéré haicha » : la femme vit que l’arbre était bon, et l’on se met à juger de tout le bien à partir de ce seul regard.

Sortir de tout conditionnement de soi. Le phénomène de la sortie d’Égypte, c’est sortir de tout conditionnement, de toute abondance, et aller chaque fois de l’avant — ce qui n’est possible que si l’on croit que toute la création est « yech mé-ayin », un être tiré du néant. Concevoir au contraire que ce monde n’existerait pas sans moi, que mon moi lui est indispensable, voilà véritablement l’idolâtrie : « je me fais moi-même ». On ne se fait pas soi-même, c’est absurde.

Non pas quitter l’idolâtrie, mais les idées figées. Voilà pourquoi nos Sages ont préféré, dans la Hagada, identifier le peuple juif non à partir de l’abandon de l’idolâtrie, mais à partir de l’abandon des idées préconçues, des idées figées, du monde que nous concevons pour nous-mêmes et par nous-mêmes. C’est là le point de départ de toute idolâtrie — et de ce point de départ, nous ne sommes pas encore sortis.

Le Ya : le présent inscrit dans le futur. « Min hametsar karati Ya », du fond de la détresse j’ai imploré Ya. Le hé est dans le souffle du présent, le youd dans la projection du futur : inscrire le présent dans le futur, c’est signer sa propre sortie d’Égypte, c’est-à-dire sa propre création à l’image du Créateur. C’est pourquoi cela ne se célèbre pas une fois l’an : la sortie d’Égypte se rappelle matin et soir dans la prière, elle est notre référence, elle est dans le Chema Israël.

Une langue limpide et les sept lois noahides. « Az ehpokh el amim safa beroura » : je donnerai aux peuples une langue claire qui affirme l’unité de D’. Affirmer cette unité ne suppose pas nécessairement de pratiquer toute la Torah dans ses moindres détails : certains le peuvent, d’autres se contenteront des lois noahides. Au temps messianique, l’humanité les adoptera comme règles de conduite, mais à partir de la reconnaissance de D’ et de l’émanation de ses lois par Lui-même.

Le flair du Machiah et le « lo tahmod ». Entre réalité physique et réalité spirituelle il y a toujours un tiraillement : dans l’une nous relevons de la réalité des anges, dans l’autre nous ne sommes que des animaux évolués, dotés de parole. Mais il existe un flair qui sera la caractéristique du Machiah : il devinera la vérité en la flairant, comme la fourmi flaire le grain de blé et se détourne de celui que sa voisine a déjà pris. Ce flair de ne pas voler, de ne pas convoiter ce qui appartient à l’autre : quand on sait que « lo tahmod » en est le point extrême, on réalise que ce que j’ai à réaliser, c’est moi-même.

La parole, seul pont entre les deux mondes. Qu’est-ce qui établit le contact entre le monde matériel et le monde spirituel ? La parole, rien d’autre — car par elle le monde a été créé : « Bidvar Hachem chamaïm naassou ». Tous les prophètes ont prophétisé par « Ko amar Hachem » : ils ne rapportent pas exactement ce que l’Éternel a dit, mais son contenu, chacun dans son style, sous des nuances différentes. Car il est difficile d’atteindre cette vérité supérieure, « Zé hadavar », où l’objet fait corps avec la parole.

La malkhout de la parole et la gorge de Moché. Ceux qui ont choisi d’adhérer à sa parole sont ses émissaires ; ce choix d’adhésion, c’est la malkhout, l’attribut de royauté, car l’homme n’est roi que par sa parole, par ce qu’il exprime au travers de sa personne. Qui détenait ce pouvoir de la parole ? Moché : « Chekhina medaberet mitokh grono chel Moché », la providence divine parlait depuis sa gorge, depuis ses cordes vocales. Il a effleuré ce cinquantième degré de sagesse, cette cinquantième porte de la révélation.

Le cohen, celui qui rapproche. Et nous, où nous situons-nous ? Le cohen vient de « karov », la proximité : il est l’éducateur du peuple, celui qui opère le rapprochement du monde matériel et du monde spirituel. C’est le sens du korban — korban, c’est rapprocher ; kécher, c’est lier. Le cohen lie ce monde inférieur au monde supérieur, la création à sa source d’émanation. Et Israël, par rapport aux nations, est appelé « mamlekhet cohanim » : un royaume de cohanim, tenu de rapprocher tous les éléments jusqu’à leur source.

Le but n’est pas de convertir à tout prix. Le secret de la sortie d’Égypte est dans la parole, dans le verbe en mouvement : retrouver la résonance véritable de la parole et la faire résonner sur plusieurs plans. De même qu’il existe plusieurs registres et leurs variantes, nous devons adapter le langage au niveau de celui qui écoute — car le but n’est pas de convertir à tout prix. Il y aura des guérim, « katan chenolad », comme un enfant qui vient de naître, qui pourront se réclamer d’Avraham comme de leur père ; mais tous ne pourront peut-être pas adhérer en masse à ce langage. Qu’ils soient au moins à l’unisson avec le peuple juif pour proclamer son unité.

Mettre de l’ordre, et le chant qui libère. Voilà pourquoi, la veille de Pessah, au Séder, nous commençons par mettre de l’ordre : en nous-mêmes, dans nos idées, dans notre dialogue avec l’épouse, les enfants, les amis, le monde extérieur, l’ami, le pauvre. Et ceux qui n’ont pas le potentiel de se prêter à nos exigences, qu’ils nous accompagnent au moins dans le chant : le chant fond toutes les paroles en une seule. La chira, c’est quand la parole devient chant — alors elle emporte dans son élan l’humanité entière, et elle libère.

Transcription intégrale du cours

Le point de départ du Séder : esclavage ou idolâtrie

Oui. Nous avons déjà défini, à la suite du Ari zal, l’Égypte, Mitsraïm, comme la source de toutes les impuretés, et la source, évidemment, de tous les exils, de toutes les calamités que connaîtra le peuple juif plus tard, et qu’il ne cesse de connaître.

Et le soir de la Hagada, on se pose la question : quel sera le point de départ de notre analyse ? Allons-nous considérer comme point de départ « Avadim hayinou le-Paro be-Mitsraïm », nous étions esclaves de Pharaon en Égypte ? Nous ne l’avons pas cherché, nous ne l’avons pas demandé, cela a été décidé indépendamment de nous, n’est-ce pas ? On nous a jetés en Égypte, nous étions condamnés à être en Égypte.

Ou bien devons-nous analyser notre point de départ à partir de la réflexion qui devrait commencer par « Mitehila ovdé avoda zara hayou avoténou », au commencement nos ancêtres étaient des idolâtres ? Et dans quel ordre de préférence devions-nous prendre l’une ou l’autre partie de la méditation qui est demandée le soir du Séder de Pessah ?

Et finalement, nous avons opté pour « Avadim hayinou », nous avons été des esclaves en Égypte, et nous avons laissé en second lieu « Mitehila ovdé avoda zara hayou avoténou », au commencement nos ancêtres étaient des idolâtres.

Et à juste titre. Chaque fois que nous acceptons de vivre dans une dépendance quelconque, nous sommes des idolâtres.

La faute d’Adam selon Maïmonide : une conception du monde

Parce que tout l’exil de l’homme a pour point de départ le péché d’Adam, le péché de cet Adam HaRichon, universel. Mais la faute d’Adam est-elle tout simplement d’avoir réduit la connaissance à un produit de consommation ?

Pour Maïmonide, non. Pour Maïmonide, le point de départ du péché d’Adam est dans le regard que projette la femme sur le fruit de l’arbre. C’est-à-dire lorsque la femme considère le fruit de cet arbre de la connaissance et se laisse séduire par son apparence extérieure, en pensant qu’il était véritablement bon de le consommer.

Alors c’est à ce moment-là que commence le péché. Le péché est dans la conception du monde que nous avons devant nous. D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle le Rambam, quand il parle du mauvais penchant ou du bon penchant, ne parle pas de pulsion, ne parle pas de tendance : il parle de conception.

C’est concevoir le bien, ou c’est la conception du mal. Ou bien nous cherchons effectivement la vérité dans son essence et nous essayons de l’intégrer, et pas seulement de […].

L’homme semé hors du jardin : épouser les attributs du Créateur

[…] C’est ce que fait D’ à l’origine. En réalité, l’homme devait être semé à l’extérieur du jardin d’Eden. Lui donner tout entre les mains, faire en sorte qu’il ne puisse pas décider par lui-même, c’était transformer son Gan Eden en Guéhinam, en enfer. Parce qu’alors, quel est son mérite ? Qu’est-ce qu’il va faire ? Il est exclu du phénomène de la création, et cela réduisait considérablement sa propre création. Il n’était plus à l’image de D’.

Être à l’image de D’, c’est épouser ses attributs. HaKadoch Baroukh Hou a voulu, en créant l’homme, qu’il soit lui aussi dispensateur du bien, qu’il visite les malades, qu’il prenne soin des personnes décédées, de leur sépulture, tout comme Il le fait Lui-même.

C’est cela l’image que nous donne la Torah du Créateur. Au début, Il dispense d’abord son bien. Il est même en train de coudre les vêtements pour l’homme, pour cacher sa nudité. Il rend visite aux malades, à Avraham Avinou. Il prend soin d’enterrer Lui-même Moché Rabbénou.

Ce sont ces attributs-là qui sont importants. Ce sont ces attributs qui font que nous avons été conçus à la ressemblance de HaKadoch Baroukh Hou.

Or, ressembler au Créateur, c’est une identité, mais cela ne suffit pas. L’auteur du […] dit que ce n’est pas seulement pratiquer la bonté, ce n’est pas seulement épouser les attributs de l’Éternel, mais aussi participer au maintien de la création du monde.

Participer au maintien de la création du monde, ce n’est pas être un conservateur. Ce n’est pas laisser le monde tel qu’il est et essayer de le conserver au mieux. Non, il faut créer le monde de la même manière que D’. Il découvre le monde, Il dévoile la nature du monde, et l’homme est appelé à cela.

La vérité jetée à terre pour qu’elle germe

En somme, de la même manière que, à la création de l’homme, les attributs ont commencé à contester cette volonté de HaKadoch Baroukh Hou de faire un être à sa ressemblance. Ils disent : mais c’est un menteur ! Qu’est-ce que tu vas créer là ? Quelqu’un qui va nuire, celui qui nourrit des disputes.

Et malgré tout, il y a des défenseurs de la conception de cet être extraordinaire, qui disent : non, lui aussi est capable de s’élever. Pourquoi ne pas le créer ? Il est aussi capable de trouver des compromis dans la vie, de donner la vie. Pourquoi pas ?

Il est tiraillé : faut-il ou ne faut-il pas ? Alors le Midrach nous dit : Il a jeté la vérité à terre, « ve-tachlekh emet artsa ». Et les anges du service se sont insurgés : comment oses-tu jeter la vérité à terre, elle qui est le sceau royal de ta création, de ton empire, de ton commandement ?

Et Il répond : désormais, je veux que la vérité germe à partir du sol, de la terre, « Emet me-erets titsmah ». Je ne veux pas que le monde soit géré par une vérité exclusivement divine, qui serait hors de portée de l’homme. Je veux que lui-même participe à la révélation.

Découvrir la Torah, semer la vérité

C’est important de savoir que la Torah n’est pas uniquement donnée totalement d’en haut : l’homme en a découvert une partie, comme il l’a fait pour le livre de Devarim, le Michné Torah, contresigné, qu’il a intégré.

Bien sûr que nos Sages disent que si la Torah n’avait pas été donnée à Israël, nous aurions appris de la fourmi à ne pas voler, et du chat la discrétion, la pudeur.

Oui, il y a même dans le règne animal des règles de la nature qui sont exceptionnelles et qui font partie de la création. Et l’homme les observe, les découvre, les met à nu, les intègre. Et c’est en cela qu’il devient effectivement un partenaire dans l’alliance avec […].

Et c’est de cette façon-là que, de la même manière que le paysan sème à tout vent, mais que ce qu’il sème est une infime partie par rapport à la récolte, HaKadoch Baroukh Hou a voulu que même ce que le peuple juif est appelé à semer dans son univers puisse être accompagné d’une énorme récolte.

Et c’est pour cela que, de la même manière qu’Il a jeté la vérité à terre — mais jeter la vérité à terre, ce n’est pas la jeter, c’est la semer — semer la vérité dans l’univers de la création et dire à l’homme : maintenant, mets-la en évidence, découvre-la, enseigne-la, partage-la.

« Atem krouyim adam » : nous sommes des guérim à la source

Et c’est cela le phénomène de la sortie d’Égypte, Yetsiat Mitsraïm. L’Éternel avait besoin de créer cet Adam, cette structure d’Adam : « Atem krouyim adam », vous êtes appelés Adam, vous êtes le prototype d’Adam.

Alors, les autres ne le sont pas ? Ils le sont à différents degrés. Est-ce que le prototype d’Adam est véritablement le juif tel qu’on cherche à le définir, soit […], soit moderne ? Il y a un éventail d’identités juives. Évidemment, les unes sont plus exigeantes que les autres.

Mais ce qui est essentiel, c’est que cette identité brasse l’humanité entière. Nous sommes des guérim à la source. Abraham est le premier guer. Or un guer se crée. Un guer n’est pas la continuité d’une évolution quelconque : c’est quelqu’un qui a rompu avec ce qu’il était et qui s’est donné une nouvelle vie. Et nous, à l’origine, à l’essence, c’est ce que nous sommes.

Si par la suite on a continué à dire que ce judaïsme, cette identité juive, est conféré par la maternité, c’est parce qu’il fallait adopter un mode de fonctionnement. Mais un guer, celui qui veut prendre sur lui cette création d’être qui fait que nous voulons être à l’image de D’, à l’image du Créateur, les portes lui sont ouvertes, pour autant qu’il soit sincère dans sa démarche.

Arrachés aux entrailles de l’Égypte : une création nouvelle

Dans la sortie d’Égypte, dans ce premier phénomène, nous étions partie intégrante de l’Égypte. Mais nous avions conservé quelques règles de vie de nos ancêtres et nous les avons développées, de telle sorte que nous avons voulu rester fidèles à cette démarche d’Abraham.

Et HaKadoch Baroukh Hou, […] nous a effectivement arrachés au travail, aux entrailles de l’Égypte, et c’est une création nouvelle.

Ça, c’est une idée importante, parce qu’à travers cette idée nous restons comme Avraham Avinou, le père de l’universalité, « Av hamon goyim », le père de l’univers entier. Et le peuple juif n’a pas le droit de s’enfermer dans une structure quelconque, si ce n’est pour se protéger contre ses propres faiblesses ; mais son devoir est de semer la vérité.

L’Éternel n’a exilé le peuple juif parmi les nations que pour augmenter le nombre de guérim. Il y a un potentiel, et ce potentiel, il faut le découvrir. Et c’est important, parce qu’au temps messianique les portes de la conversion seront fermées. On ne pourra plus devenir guer.

Sortir de tout conditionnement de soi

Pourquoi ? Parce qu’à ce moment-là, ce sera tout simplement par intérêt, comme on peut le voir quelquefois aujourd’hui : un judaïsme copié, un judaïsme singé, un judaïsme qui n’est pas vécu de l’intérieur, qui est conditionné par un regard extérieur. « Vatéré haicha » : la femme vit que l’arbre était bon, et l’on juge de tout le bien à partir de ce seul regard.

Et c’est là tout le problème, et c’est la raison pour laquelle le phénomène de la sortie d’Égypte, c’est sortir de tout conditionnement de soi, de toute abondance, et essayer chaque fois d’aller de l’avant. Et je vous l’ai déjà dit : nous ne pouvons le faire que si nous croyons que toute la création est « yech mé-ayin », un être tiré du néant.

[…] aller de l’absence de soi vers un monde à sa mesure, à sa dimension. Concevoir que ce monde n’existerait pas sans moi, et que mon moi est indispensable à ce monde, cela, c’est véritablement une idolâtrie.

C’est cela, […] : « je me fais moi-même, je suis moi-même ». Non, on ne se fait pas soi-même, c’est absurde. On ne vient pas au monde comme cela, à partir du néant. Non. On se réduit pour découvrir […].

C’est un enseignement important, et c’est la raison pour laquelle nos sages ont préféré, dans la Hagada de Pessah, commencer à identifier le peuple juif non pas à partir de l’abandon de l’idolâtrie, mais à partir de l’abandon des idées préconçues, des idées figées, du monde que nous concevons pour nous-mêmes, par nous-mêmes. Et cela, c’est le point de départ de toute idolâtrie. Nous n’avons pas quitté l’idolâtrie.

« Min hametsar karati Ya » : le présent inscrit dans le futur

Et d’ailleurs, le peuple a besoin, aussitôt sorti d’Égypte, de révéler en lui […] : « Anokhi Hachem Elokékha », Je suis l’Éternel ton D’. Je suis l’Éternel ton D’ qui t’ai fait sortir d’Égypte, quand tu as réalisé ta sortie d’Égypte ; autrement, ce n’est pas possible. C’est là toute la définition même de ce conditionnement.

« Min hametsar karati Ya » : du fond de la détresse, j’ai imploré Ya. Qu’est-ce que le Ya ? Le hé est dans le souffle du présent, et le youd dans la projection du futur. J’ai inscrit le présent dans le futur, et à ce titre, j’ai signé ma sortie d’Égypte, c’est-à-dire ma propre création à l’image de mon Créateur.

Cette idée est très importante, car il ne s’agit pas de la célébrer une fois l’an : la sortie d’Égypte, nous nous la rappelons à nous-mêmes matin et soir dans la prière, n’est-ce pas ? La sortie d’Égypte est notre référence. La sortie d’Égypte est dans le Chema Israël.

Le Chema, la langue limpide et les lois noahides

Et quel est le projet de ce Chema Israël ? « Az ehpokh el amim safa beroura » : je donnerai aux peuples une langue limpide, claire, qui affirme l’unité de D’. Affirmer l’unité de D’, ce n’est pas nécessairement pratiquer toute la Torah dans ses moindres détails. Il y a ceux qui peuvent le faire, mais il y a ceux qui se contenteront des lois noahides.

Et à l’avenir, au temps messianique, l’humanité adoptera les sept lois noahides comme règles de conduite, mais à partir de la reconnaissance de D’ et de l’émanation de ses lois par Lui-même.

Le flair du Machiah et le « lo tahmod »

Parce qu’effectivement, il y a toujours un tiraillement entre cette réalité physique et cette réalité spirituelle. Et en principe, ou bien on est dans l’une, ou bien on est dans l’autre. Si on est dans l’une, on relève de la réalité des anges. Si on est dans l’autre, nous sommes des animaux évolués, tout simplement, même dotés de parole. C’est très bien.

Mais il y a un langage des oiseaux, il y a un langage des animaux, et il y a un flair qui sera la caractéristique du Machiah. Le Machiah, comment va-t-il deviner la vérité ? Il va la flairer. Et comment va-t-il la flairer ? Comme la fourmi flaire le grain de blé. Ce grain de blé est déjà pris par sa voisine : elle n’y touchera point, elle ne cherchera pas à se l’accaparer, elle s’en détournera.

Il y a là, en elle-même, ce flair de ne pas voler ce qui appartient à l’autre, de ne pas convoiter ce qui appartient à l’autre. Alors, quand on sait que le « lo tahmod » est le point extrême — non pas l’opposé, le point extrême — de […], on réalise que finalement, ce que je dois réaliser, c’est moi-même. Ce que je dois découvrir, c’est ma personne.

La parole, lien entre le monde matériel et le monde spirituel

La vie que je vis ne vaut que parce que je veux atteindre […]. Par le biais de quoi ? Par le biais de la parole. Qu’est-ce qui établit le contact entre le monde matériel, ici-bas, et le monde spirituel ? C’est la parole. Rien d’autre. Parce que par la parole le monde a été créé, parce que la parole peut tout réaliser : « Bidvar Hachem chamaïm naassou », tout est fait, tout est réalisé par sa parole.

Et c’est ce que nos Sages ont mis en exergue lorsqu’ils ont dit : tous les prophètes ont prophétisé par « Ko amar Hachem », ainsi a parlé l’Éternel. Ils ne nous rapportent pas exactement ce que l’Éternel a dit, mais ils nous en rapportent le contenu. Ils nous le racontent, chacun dans son style. Tous les prophètes n’utilisent pas la même expression, mais le fond est le même, sous des aspects différents, des nuances différentes.

Mais pourquoi ? Parce qu’il est difficile d’atteindre cette vérité supérieure, « Zé hadavar », où l’objet fait corps avec la parole, où la parole reproduit l’objet. Ce n’est pas à notre niveau, mais qu’elle reproduise au moins quelque chose qui ressemble.

La malkhout de la parole et la gorge de Moché

[…] Et Il a effectivement choisi ses émissaires, ces prophètes, qui ont choisi d’adhérer à sa parole. Ce choix d’adhésion à la parole, c’est la malkhout, l’attribut de royauté. L’homme n’est roi que par sa parole, par ce qu’il dit, par ce qu’il exprime au travers de sa personne.

Et cela, avec plusieurs nuances bien sûr, mais le « dabar », c’est celui qui est capable de diriger absolument. Alors, qui avait ce pouvoir de la parole ? Moché. […] C’est la parole que parle l’Éternel : la providence divine parlait depuis la gorge de Moché, « Chekhina medaberet mitokh grono chel Moché », depuis les cordes vocales de Moché.

Oui, Moché a effectivement atteint, a effleuré ce cinquantième degré de sagesse, ce cinquantième degré d’intelligence, cette cinquantième porte de la révélation.

Le cohen, celui qui rapproche

Mais où nous situons-nous, nous ? C’est […] qui dit : attention, le cohen lui aussi vient de « karov », de la proximité. Pourquoi ? Parce que l’éducateur du peuple, celui qui opère le rapprochement du monde matériel et du monde spirituel — c’est cela le sens du korban. Korban, c’est rapprocher ; « kécher », c’est lier. Donc le cohen, c’est celui qui lie ce monde inférieur au monde supérieur, qui lie la création à sa source d’émanation.

Et c’est à ce titre qu’il est cohen : il a cette faculté de le faire. Et le peuple d’Israël, par rapport aux nations, est appelé « mamlekhet cohanim » : lui aussi est un royaume de cohanim, qui fait que nous nous devons de rapprocher tous les éléments jusqu’à leur source.

Adapter le langage : le but n’est pas de convertir

C’est là le secret de l’enseignement […], et la raison pour laquelle le secret de cette sortie d’Égypte est dans la parole, dans le verbe en mouvement : redécouvrir le véritable sens, la résonance de la parole, et faire en sorte qu’elle puisse résonner à travers plusieurs portées, plusieurs plans de résonance.

De la même manière qu’il peut y avoir plusieurs registres, […], et leurs variantes, et qu’il peut même y avoir des absences, nous nous devons d’adopter — d’adapter, pardon — le langage au niveau de celui qui écoute. Parce que le but n’est pas de convertir à tout prix.

Il y aura des guérim, il y aura des convertis qui seront au même titre qu’Israël, « katan chenolad », comme un enfant qui vient de naître, et qui peuvent se réclamer d’Abraham comme de leur père. Mais tous, peut-être, ne pourront pas adhérer en masse à ce langage. Alors il faut tout au moins qu’ils soient à l’unisson avec le peuple juif pour proclamer son unité.

Mettre de l’ordre, et le chant qui libère

Et c’est la raison pour laquelle nous allons commencer, la veille de Pessah, au Séder de Pessah, à mettre de l’ordre : de l’ordre en nous-mêmes, de l’ordre dans nos idées, de l’ordre dans notre dialogue avec l’épouse, les enfants, les amis, le monde extérieur, l’ami, le pauvre.

Ceux qui n’ont pas le potentiel voulu pour se prêter à nos exigences, il faudrait tout au moins qu’ils puissent nous accompagner dans le chant. Le chant, c’est ce qui fond effectivement toutes les paroles en une seule parole.

Et c’est là-dessus que nous terminons : la chira, c’est quand la parole devient chant. Alors elle emporte dans son élan l’humanité entière, et le chant est libérateur à différents niveaux, mais il est libérateur.

Une étude du Rav Raphaël Benizri. Voir aussi tous les cours de Pessah.

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