Quelques jours après Yom Kippour, des familles entières quittent leur salon pour manger sous un toit de branchages, et des hommes agitent dans toutes les directions un bouquet de cédrat, de palme, de myrte et de saule. Souccot, la fête des cabanes, est l’une des plus visibles du calendrier juif, et l’une des plus mal comprises. Cet article l’explique à partir de la Torah, de la Michna, du Talmud, de Maïmonide et du Choulhan Aroukh, en distinguant la halakha (la loi qui se pratique) de la lecture morale ou mystique, et en la replaçant dans l’histoire du Temple.
Souccot commence le 15 du mois de Tichri et dure sept jours, suivis de Chemini Atseret, le « huitième jour de clôture ». La Torah y prescrit deux mitsvot (commandements) propres à la fête : « demeurer » sept jours dans une souccah (cabane au toit de branchages, sekhakh), « afin que vos générations sachent que J’ai fait demeurer les enfants d’Israël dans des cabanes » (Vayikra 23, 42-43), et prendre « le premier jour » quatre espèces végétales, le loulav (palme), l’étrog (cédrat), les hadassim (myrte) et les aravot (saule) (Vayikra 23, 40). La Torah ordonne aussi la joie : « tu n’auras que de la joie » (Devarim 16, 15). Au Temple, soixante-dix taureaux étaient offerts, que les Sages rattachent aux nations du monde : Souccot a une dimension universelle.
Souccot dans le calendrier : fête de la moisson, fête du pèlerinage
Souccot est l’une des trois fêtes de pèlerinage (chalosh regalim), avec Pessah et Chavouot : trois fois l’an, tout Israël montait au Temple de Jérusalem. La Torah l’appelle « fête des cabanes » (‘Hag HaSoukkot, Vayikra 23, 34) et aussi « fête de la récolte » (‘Hag HaAssif) : « quand tu rentres le fruit de ton travail » (Chemot 23, 16 ; 34, 22). Rambam (Maïmonide) en tire la raison de la date : c’est une saison de repos, où l’on est libéré des travaux pressants et où l’on peut vivre sous une cabane sans trop souffrir de la chaleur ni de la pluie (Guide des égarés III, 43).
Le Lévitique fixe la fête au quinzième jour du septième mois ; le premier jour est un repos complet (chabbaton), comme le huitième (Vayikra 23, 34-36 ; 23, 39). Ce « huitième jour » est une assemblée à part, l’‘atseret (Vayikra 23, 36) : c’est Chemini Atseret, célébrée dans le prolongement de Souccot mais comme une fête distincte. Hors d’Israël, Simhat Torah s’y ajoute le jour suivant.
Souccot est aussi, dans la Bible, « la fête » par excellence. Salomon inaugure le Temple lorsque « tout Israël se rassemble auprès de lui à la fête, au mois d’Étanim, c’est-à-dire le septième mois » (1 Rois 8, 2). Quand Yarovam (Jéroboam) veut détourner son royaume du pèlerinage de Jérusalem, il crée une fête de substitution un mois plus tard, « à l’image de la fête de Juda » (1 Rois 12, 32) : l’imiter était un acte politique.
Ce que dit la Torah, et ce qu’elle laisse à la tradition orale
Le passage principal du Lévitique décrit les deux mitsvot propres à la fête. La première est la souccah :
« Vous demeurerez dans des cabanes pendant sept jours ; tout citoyen en Israël demeurera dans des cabanes, afin que vos générations sachent que J’ai fait demeurer les enfants d’Israël dans des cabanes lorsque Je les ai fait sortir du pays d’Égypte. »
(Vayikra 23, 42-43) — בַּסֻּכֹּ֥ת תֵּשְׁב֖וּ שִׁבְעַ֣ת יָמִ֑ים כׇּל־הָֽאֶזְרָח֙ בְּיִשְׂרָאֵ֔ל יֵשְׁב֖וּ בַּסֻּכֹּֽת׃
La seconde est la prise des quatre espèces :
« Vous prendrez pour vous, le premier jour, le fruit d’un bel arbre (péri ets hadar), des branches de palmiers, une branche d’arbre touffu et des saules de torrent, et vous vous réjouirez devant l’Éternel votre D’ sept jours. »
(Vayikra 23, 40) — וּלְקַחְתֶּ֨ם לָכֶ֜ם בַּיּ֣וֹם הָרִאשׁ֗וֹן פְּרִ֨י עֵ֤ץ הָדָר֙ כַּפֹּ֣ת תְּמָרִ֔ים וַעֲנַ֥ף עֵץ־עָבֹ֖ת וְעַרְבֵי־נָ֑חַל
La Torah écrite est ici très brève. Elle ne dit pas ce qu’est « le fruit d’un bel arbre », ni « une branche d’arbre touffu », ni combien en prendre, ni comment bâtir une souccah. Tout cela vient de la tradition orale, consignée dans la Michna et le Talmud (traités Souccah) et codifiée par Rambam dans les Hilkhot Chofar, Souccah ve-Loulav (Michné Torah). Le Talmud lit « bel arbre » (hadar) de plusieurs manières : l’arbre dont le goût du bois et du fruit se ressemblent, celui qui « demeure » (dar) sur son arbre d’une année à l’autre, ou, par un jeu de mots grec, celui qui pousse près de l’eau (Souccah 35a). Toutes concluent : c’est l’étrog.
D’autres versets entourent la fête. Le Deutéronome l’associe à la joie et à l’hospitalité : « Tu te réjouiras pendant ta fête, toi, ton fils et ta fille, ton serviteur et ta servante, le lévite, l’étranger, l’orphelin et la veuve » (Devarim 16, 14), et il conclut : « tu n’auras que de la joie » (Devarim 16, 15). Tous les sept ans, à Souccot, au début de l’année qui suit la chmita (l’année sabbatique), le peuple entier, « les hommes, les femmes, les enfants et l’étranger », se rassemble pour entendre la Torah : c’est le hakhel (Devarim 31, 10-13 ; la Michna Sotah 7, 8 décrit le roi lisant depuis une estrade dans la cour du Temple). Enfin, le prophète Zekharia annonce qu’un jour, « tous les survivants de toutes les nations » monteront d’année en année à Jérusalem « pour célébrer la fête des cabanes » (Zekharia 14, 16), faute de quoi la pluie leur manquera (14, 17).
La souccah : une cabane, des règles
La cabane et ses règles
La Michna ouvre le traité Souccah par les conditions de validité. Une souccah est invalide si elle dépasse vingt coudées de haut (Rabbi Yehouda la déclare valide), si elle n’a pas dix paumes de haut, si elle n’a pas trois parois, ou si le soleil qui traverse le toit l’emporte sur l’ombre (Michna Souccah 1, 1). Rabba tire la limite des vingt coudées du verset « afin que vos générations sachent » : une cabane trop haute ne se remarque plus comme une cabane (Souccah 2a-2b). Le toit, le sekhakh, doit venir de ce qui a poussé de la terre, être détaché du sol et ne pas pouvoir contracter l’impureté rituelle (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 629, 1) ; on ne construit pas sous un arbre ou sous un toit (Ora’h ‘Haïm 626, 1). L’usage est de commencer à la bâtir dès la sortie de Yom Kippour, car une mitsva qui se présente ne se retarde pas (Ora’h ‘Haïm 625, 1, au nom du Maharil). Une cabane faite plus de trente jours avant la fête n’est valide que si elle a été faite « pour la fête » ou modifiée dans ce but (Michna Souccah 1, 1 ; Ora’h ‘Haïm 636, 1) : la mitsva suppose une intention, non un abri qui traîne.
Comment l’habite-t-on ? Rambam résume : on y mange, on y boit et on y vit les sept jours, de jour comme de nuit, comme on habite sa maison le reste de l’année (Hilkhot Souccah 6, 5 ; Ora’h ‘Haïm 639, 1). Le Talmud lit le verset ainsi : « vous demeurerez » veut dire « comme vous habitez » (Souccah 26a). La Michna dit en une phrase le renversement qui fait l’essence de la mitsva :
« Pendant les sept jours de la fête, l’homme fait de sa souccah sa demeure fixe (qeva’), et de sa maison une demeure de passage (ara’i). »
(Michna Souccah 2, 9) — כָּל שִׁבְעַת הַיָּמִים אָדָם עוֹשֶׂה סֻכָּתוֹ קֶבַע וּבֵיתוֹ עֲרַאי.
On y apporte donc la vaisselle et les meubles dignes, et la souccah remplace la maison pour les repas et le repos. Un repas de pain se prend à la souccah ; boire de l’eau, manger des fruits ou un en-cas léger dehors est permis, et qui s’en abstient est loué (Rambam, Hilkhot Souccah 6, 6 ; Ora’h ‘Haïm 639, 2).
Qui doit, et quand on peut sortir
La Michna enseigne que « les femmes, les esclaves et les mineurs sont exempts de la souccah » (Michna Souccah 2, 8 ; Rambam, Hilkhot Souccah 6, 1 ; Ora’h ‘Haïm 640, 1). Comme pour toute mitsva liée à un moment précis, l’exemption des femmes n’est pas une interdiction. Un enfant qui n’a plus besoin de sa mère y est tenu, pour son éducation ; la belle-fille de Chammaï l’Ancien ayant accouché juste avant la fête, il fit ôter le plâtre du plafond de la chambre et couvrit de sekhakh le lit du nouveau-né (Michna Souccah 2, 8).
Celui qui est occupé à une autre mitsva est dispensé (Souccah 25a). Celui qui souffre dans la souccah (vent, mouches, odeur) est dispensé, sauf la première nuit pour un morceau de pain de la taille d’une olive (Ora’h ‘Haïm 640, 4). Quant à la pluie, la Michna en tire une parabole : si elle est assez forte pour gâter le plat, on peut quitter la souccah, car c’est « comme un serviteur qui vient verser le vin à son maître et à qui le maître jette le pichet à la figure » (Michna Souccah 2, 9) : le Ciel signifie que l’hôte n’est pas désiré. Un homme réveillé par la pluie n’est pas tenu de retourner dormir à la souccah cette nuit-là (Ora’h ‘Haïm 639, 7).
Dormir sous la souccah : une nuance entre usages
Le Choulhan Aroukh (Maran Yossef Karo) tranche : on mange, on boit et on dort à la souccah tous les sept jours, et on ne dort pas dehors, « même d’un sommeil léger » (Ora’h ‘Haïm 639, 2). La glose de Rema (Rabbi Moché Isserles), qui exprime l’usage ashkénaze, constate un relâchement et l’explique :
« Ce que l’on se permet aujourd’hui, de ne pas dormir à la souccah, sauf pour ceux qui sont scrupuleux dans les mitsvot, certains disent que c’est à cause du froid, qui rend pénible le sommeil dans les pays froids [Mordékhaï] ; et il me semble que c’est parce que la mitsva de la souccah est celle de l’homme et de sa maison, l’homme et sa femme, comme il habite toute l’année, et là où il ne peut pas dormir avec sa femme, faute de souccah réservée, il est dispensé. Mais il est bon d’être rigoureux et d’y être avec sa femme, si c’est possible. »
(Rema, Ora’h ‘Haïm 639, 2) — ומה שנוהגין להקל עכשיו בשינה שאין ישנים בסוכה רק המדקדקין במצות יש אומרים משום צינה דיש צער לישן במקומות הקרים [מרדכי פ’ הישן] ולי נראה משום דמצות סוכה איש וביתו איש ואשתו כדרך שהוא דר כל השנה ובמקום שלא יכול לישן עם אשתו שאין לו סוכה מיוחדת פטור וטוב להחמיר ולהיות שם עם אשתו
La loi de fond est la même (il faut dormir à la souccah), mais le Rema décrit un usage plus souple dans les pays froids. On voit ici, sur un point précis, comment une glose ashkénaze nuance le texte du Choulhan Aroukh sans l’écarter.
Pourquoi une cabane ? Nuages de gloire ou cabanes réelles
Le verset donne la raison : « afin que vos générations sachent que J’ai fait demeurer les enfants d’Israël dans des cabanes lorsque Je les ai fait sortir d’Égypte » (Vayikra 23, 43). Mais de quelles cabanes s’agit-il ? Le Talmud rapporte une controverse tannaïtique :
« “Car dans des cabanes J’ai fait demeurer les enfants d’Israël” : c’étaient les nuées de gloire (‘ananei kavod), selon Rabbi Eliezer. Rabbi Akiva dit : ils se sont fait de véritables cabanes. »
(Souccah 11b) — ״כִּי בַסּוּכּוֹת הוֹשַׁבְתִּי אֶת בְּנֵי יִשְׂרָאֵל״, עַנְנֵי כָבוֹד הָיוּ, דִּבְרֵי רַבִּי אֱלִיעֶזֶר. רַבִּי עֲקִיבָא אוֹמֵר: סוּכּוֹת מַמָּשׁ עָשׂוּ לָהֶם.
Les deux lectures sont acceptées par la tradition. Pour Rabbi Eliezer, la souccah rappelle la protection miraculeuse qui entourait Israël dans le désert, et le Choulhan Aroukh retient cette lecture dès son premier paragraphe sur la fête (Ora’h ‘Haïm 625, 1). Pour Rabbi Akiva, elle rappelle les abris de fortune des hommes en marche. Dans les deux cas, ce que l’on commémore est la fragilité protégée.
Rambam y voit un enseignement de modestie : après la matsa de la pauvreté à Pessah, on quitte sa maison pour une cabane, comme le font ceux qui habitent les déserts, afin de se souvenir de notre condition passée alors que nous habitons aujourd’hui des maisons confortables grâce aux bienfaits de D’ (Guide des égarés III, 43). Il ajoute que la fête de la souccah est une fête de joie, et que l’on y joint le huitième jour pour « compléter les réjouissances, qui ne peuvent être parfaites sous des cabanes mais seulement dans des maisons bien bâties » (ibid.). La lecture morale (mussar) est connue : celui qui sait vivre dans une cabane sait que la sécurité ne vient pas de ses murs. La tradition mystique ajoute que la souccah est l’ombre de la foi (tsila dimehemnouta), thème que le Zohar développe (voir plus bas).
Les quatre espèces : loulav, étrog, hadass et aravah
Ce que l’on prend
La tradition orale identifie le « fruit d’un bel arbre » à l’étrog (cédrat), les « branches de palmiers » au loulav, rameau de palmier encore fermé (Rambam, Hilkhot Loulav 7, 1), la « branche d’arbre touffu » au hadass (myrte) et les « saules de torrent » à l’aravah. On prend un loulav, un étrog, deux branches d’aravah et trois de hadass (Rambam, Hilkhot Loulav 7, 7). Rabbi Ichmaël fixe ces nombres (Michna Souccah 3, 4) ; Rabbi Akiva estimait qu’une seule branche de chaque suffit, mais la halakha suit Rabbi Ichmaël (Souccah 34b). Le mot « kapot » est écrit sans vav, ce qui, selon le Talmud, indique un seul loulav (Souccah 34b).
Les règles de validité sont nombreuses : un étrog desséché ou volé est invalide (Michna Souccah 3, 5 ; Rambam, Hilkhot Loulav 8, 1 ; Ora’h ‘Haïm 648, 1), de même que celui d’un arbre voué à l’idolâtrie ou des trois premières années de plantation (‘orlah) (Michna Souccah 3, 5). La plupart de ces invalidités ne valent que le premier jour de la fête (Ora’h ‘Haïm 649, 5). C’est ce qui explique le soin, et parfois le prix, d’un bel étrog.
Comment on les prend
On lie le loulav, le hadass et l’aravah ensemble ; l’étrog est tenu à part. On dit la bénédiction « al netilat loulav » et « chéhé’héyanou » avant de prendre l’étrog, pour que la bénédiction précède l’acte (Ora’h ‘Haïm 651, 5). Puis on agite : on tend la main, on agite trois fois en avant et trois fois en arrière, puis on fait de même dans chaque direction (651, 9), dans l’ordre est, sud, ouest, nord, puis haut et bas (651, 10). On agite aussi pendant le Hallel, à « Hodou laHachem » et à « Ana Hachem hochi’a na » (651, 8). Le Talmud donne la raison de ces mouvements :
« Rabbi Yo’hanan dit : on avance et on recule vers Celui à qui appartiennent les quatre vents ; on monte et on descend vers Celui à qui appartiennent le ciel et la terre. »
(Souccah 37b) — אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: מוֹלִיךְ וּמֵבִיא לְמִי שֶׁהָאַרְבַּע רוּחוֹת שֶׁלּוֹ, מַעֲלֶה וּמוֹרִיד לְמִי שֶׁהַשָּׁמַיִם וְהָאָרֶץ שֶׁלּוֹ.
Le Rema signale une divergence d’usage : certains scrupuleux, dont les écrits du Ari, préfèrent ne pas retourner le loulav en agitant vers le bas, mais l’usage retenu est de le retourner (Ora’h ‘Haïm 651, 9, glose).
Dans le Temple, on prenait le loulav sept jours ; ailleurs, la Torah ne l’exige que le premier jour, mais les Sages ont décidé qu’on le prendrait partout les sept jours (Michna Souccah 4, 1 ; Ora’h ‘Haïm 658, 1). On le prend de jour (652, 1), jamais le chabbat, même le premier jour (658, 2). Un enfant qui sait agiter est tenu de le prendre, par éducation (Michna Souccah 3, 15).
Que symbolisent-ils ?
Le Midrach propose une lecture célèbre, que Rambam range parmi les « jeux poétiques » des Sages, qui illustrent le verset sans prétendre l’expliquer (Guide des égarés III, 43). L’étrog a goût et parfum : le juif qui a la Torah et les bonnes actions. Le dattier a du goût sans parfum : la Torah sans les bonnes actions. Le myrte a du parfum sans goût : les bonnes actions sans la Torah. Le saule n’a ni l’un ni l’autre. Que fait le Saint béni soit-Il ? Il ne peut les détruire :
« Que tous soient liés en un seul bouquet, et ils feront expiation les uns pour les autres. »
(Vayikra Rabba 30, 12) — אֶלָּא אָמַר הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא יֻקְשְׁרוּ כֻלָּם אֲגֻדָּה אַחַת וְהֵן מְכַפְּרִין אֵלּוּ עַל אֵלּוּ,
Rambam propose pour sa part une explication plus simple (« ce qu’il me semble », dit-il) : les quatre espèces expriment la joie d’être passés du désert, « lieu sans semence, sans figuier, sans vigne, sans grenadier et sans eau à boire » (Bamidbar 20, 5), à un pays d’arbres fruitiers et de rivières ; on prend donc le plus beau fruit, le rameau le plus parfumé, les plus belles feuilles et la plus belle herbe (Guide III, 43). La kabbale y lit d’autres correspondances, mais la halakha n’en dépend pas.

Le Temple à Souccot : la joie de la Maison de la puisée
Les soixante-dix taureaux
Souccot était, au Temple, la fête aux offrandes les plus nombreuses. La Torah prescrit un nombre dégressif de taureaux : treize le premier jour, douze le deuxième (Bamidbar 29, 13 et 29, 17), et ainsi de suite jusqu’à sept le septième jour, soit soixante-dix en tout ; un seul le huitième (Bamidbar 29, 36). Le Talmud rattache ce chiffre aux nations :
« Rabbi Elazar dit : ces soixante-dix taureaux, à quoi correspondent-ils ? Aux soixante-dix nations. Et pourquoi un seul taureau le huitième jour ? Il correspond à la nation unique. »
(Souccah 55b) — אָמַר רַבִּי (אֶלְעָזָר): הָנֵי שִׁבְעִים פָּרִים כְּנֶגֶד מִי — כְּנֶגֶד שִׁבְעִים אוּמּוֹת. פַּר יְחִידִי לָמָּה — כְּנֶגֶד אוּמָּה יְחִידָה.
Soixante-dix est le nombre traditionnel des nations issues des fils de Noé (Bereshit 10). Le Temple offrait ainsi des sacrifices pour l’humanité entière, et Souccot est la seule fête que la Bible annonce comme célébrée un jour par les nations (Zekharia 14, 16).
Simhat Beit HaSho’éva
La Michna a conservé le souvenir de la « joie de la maison de la puisée » (Simhat Beit HaSho’éva), liée à la libation d’eau sur l’autel. On remplissait à Siloé une fiole d’or de trois log, on la portait jusqu’à la porte de l’Eau, où l’on sonnait de la trompette, puis le prêtre montait sur la rampe de l’autel et versait l’eau dans l’une des deux coupes d’argent qui s’y trouvaient, le vin dans l’autre (Michna Souccah 4, 9). Le lien avec le jugement de l’eau est donné par la Michna : « à Souccot, on est jugé sur l’eau », c’est-à-dire sur les pluies de l’année (Michna Roch Hachana 1, 2 ; Roch Hachana 16a). Dans la cour des Femmes, de grands candélabres d’or éclairaient toutes les cours de Jérusalem (Michna Souccah 5, 2-3), et « les pieux et les hommes d’action dansaient devant le peuple avec des torches enflammées » pendant que les lévites jouaient sur les quinze marches qui descendent vers la cour des Femmes (Michna Souccah 5, 4). La Michna résume :
« Ils disaient : celui qui n’a pas vu la joie de la Maison de la puisée n’a jamais vu de joie de sa vie. »
(Michna Souccah 5, 1) — אָמְרוּ, כָּל מִי שֶׁלֹּא רָאָה שִׂמְחַת בֵּית הַשּׁוֹאֵבָה, לֹא רָאָה שִׂמְחָה מִיָּמָיו:
La baraïta de Souccah 51b ajoute : « celui qui n’a pas vu Jérusalem dans sa splendeur n’a jamais vu de belle ville ; celui qui n’a pas vu le Temple construit n’a jamais vu de belle construction ». La joie de Souccot est ici une nostalgie : celle que l’on a connue et que l’on attend de retrouver.
L’histoire derrière les textes
Josèphe rapporte (Antiquités juives XIII, 372) qu’à une fête des cabanes, comme le roi hasmonéen Alexandre Jannée se tenait près de l’autel pour sacrifier, la foule lui lança des cédrats, ceux-là mêmes que la loi des Juifs exigeait que chacun tienne à la fête. La Michna garde peut-être le souvenir d’un incident voisin : un officiant qui avait versé l’eau sur ses pieds fut lapidé par le peuple « avec ses étrogim » (Michna Souccah 4, 9). La Michna ne nomme pas l’officiant et les spécialistes discutent du rapport exact entre les deux récits ; dans les deux cas, la foule retourne contre le roi-prêtre les objets mêmes de la fête, dans le climat de la guerre civile qui déchirait alors la Judée.
Sur le terrain, en 2004, des travaux d’égouts dans la Cité de David ont conduit Ronny Reich et Eli Shukron à dégager le grand bassin à gradins de l’époque du Second Temple identifié comme la piscine de Siloé, où, pensent les chercheurs, les pèlerins se purifiaient avant de monter au Temple. C’est de Siloé que la Michna dit que l’on puisait l’eau de la libation (Michna Souccah 4, 9). Enfin, après l’exil de Babylone, Néhémie rapporte que les rapatriés « firent des cabanes et y demeurèrent » comme les enfants d’Israël ne l’avaient pas fait « depuis les jours de Josué fils de Noun », et qu’il y eut « une très grande joie » (Néhémie 8, 14-17) ; on alla chercher en montagne des branches d’olivier, d’arbre à huile, de myrte, de palmier et d’arbres touffus pour bâtir les cabanes sur les toits, dans les cours et sur les places.
Hochaana Rabba, Chemini Atseret et Simhat Torah
Le septième jour de Souccot, appelé Hochaana Rabba, a un statut particulier. La Michna décrit, dans le Temple, une marche autour de l’autel, chaque jour une fois et le septième jour sept fois, avec les branches de saule dressées contre l’autel (Michna Souccah 4, 5). Aujourd’hui, on sort un rouleau de la Torah et on en fait le tour sur la bima, une fois par jour et sept fois le septième jour, en souvenir du Temple (Ora’h ‘Haïm 660, 1) ; on y récite les hochanot, prières de supplication. On prend ce jour-là un bouquet supplémentaire d’aravot, sans bénédiction (Ora’h ‘Haïm 664, 2), qu’on bat sur le sol ou sur un objet (Ora’h ‘Haïm 664, 4), rappel du « jour de la frappe des palmes » mentionné par la Michna (Souccah 4, 6). Selon la Michna Beroura, « l’usage d’Israël est de rester éveillé la nuit de Hochaana Rabba » (Ora’h ‘Haïm 664, 1) ; on y lit des psaumes, et l’officiant revêt parfois le kittel, comme à Yom Kippour (Michna Beroura 664, 9). La Michna Beroura en donne la raison : à Souccot « on est jugé sur l’eau », et ce jour est « la fin du scellement » (gmar ha’hatima) du verdict (Ora’h ‘Haïm 664, 2). C’est une lecture mystique, issue de la tradition kabbalistique ; la loi, elle, ne fait pas du septième jour un nouveau jugement.
Vient ensuite Chemini Atseret, le huitième jour (Vayikra 23, 36). On ne prend plus le loulav. Hors d’Israël, on mange encore à la souccah la nuit et le jour, sans bénédiction, car ce jour pourrait être le septième de la fête (glose du Rema, Ora’h ‘Haïm 668, 1). Ce jour-là, on achève la lecture annuelle de la Torah (« Vezot haberakha ») et on recommence aussitôt « Bereshit » (Ora’h ‘Haïm 668, 2) : c’est Simhat Torah, qui a son propre article. Hors d’Israël, on la célèbre le deuxième jour de Chemini Atseret ; en Israël, elle coïncide avec lui. On lit à Souccot, le chabbat de la fête (ou à Chemini Atseret), le livre de Kohélet (l’Ecclésiaste), « Vanité des vanités » (Kohélet 1, 2), usage rapporté par le Rema (Ora’h ‘Haïm 663, 2 ; voir aussi 490, 9) : après la récolte et l’abondance, un livre de sagesse qui apprend à garder la mesure.
Ce que dit la kabbale : les ouchpizin, l’ombre de la foi
La tradition kabbalistique a enrichi la fête d’une coutume bien connue : l’invitation, à chaque repas dans la souccah, de sept hôtes d’honneur, les ouchpizin (de l’araméen, « invités »). Le Zohar (parachat Emor) raconte que Rav Hamnouna Saba, en entrant dans la souccah, se réjouissait et, debout à la porte, disait :
« Asseyez-vous, hôtes d’en haut, asseyez-vous ; asseyez-vous, hôtes de la foi, asseyez-vous. »
(Zohar, Emor ; Sefaria : Zohar, Emor 43) — תִּיבוּ אוּשְׁפִּיזִין עִלָּאִין, תִּיבוּ. תִּיבוּ אוּשְׁפִּיזֵי מְהֵימְנוּתָא, תִּיבוּ.
Le Zohar précise que, lorsqu’un homme s’assoit sous « l’ombre de la foi », la Présence divine étend ses ailes sur lui, et qu’Avraham et d’autres justes (selon un des maîtres, Rabbi Abba, cinq justes puis le roi David) viennent faire leur demeure auprès de lui. Il ajoute une condition morale précise : on ne peut inviter ces hôtes d’en haut sans inviter aussi des pauvres, car « leur part est celle des pauvres », et celui qui s’assoit à sa table sans donner leur part aux nécessiteux voit les hôtes célestes se lever de table et partir (Zohar, Emor 43). Dans la tradition qui s’est répandue ensuite, on invite chaque jour un patriarche (Avraham, Its’hak, Yaakov, Moché, Aharon, Yossef, David). Cette coutume est mystique, non une obligation de la loi ; l’ordre courant des sept invités relève de la tradition kabbalistique ultérieure. Dans le même chapitre, le Zohar rattache les « nuées de gloire » à Aharon, un thème que reprend le Rav Benizri (voir plus loin).
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Raphaël Benizri a consacré deux cours à Souccot. En voici l’essentiel, sans rien y ajouter.
- Dans « De Kippour à la soucca de paix », il part d’une observation de langue : les fêtes juives se disent au pluriel (Chavouot, Souccot, Kippourim), sauf Pessah et Hanouka. Kippour, dit-il, n’est pas d’abord le « pardon » mais la kappara, la « couverture » mutuelle, la solidarité de chacun avec l’autre ; à la sortie de Kippour, il faut en donner la preuve, et c’est le sens de la souccah, où l’on sort de son cocon et où l’on se place à l’ombre de D’, sous les nuées de la gloire. Les quatre espèces « ne valent rien, et valent tout » : l’aravah sans parfum ni goût, l’étrog tenté par la vie séparée, le loulav porteur de fruits mais sans parfum, chacun appelé à partager ce qu’il a. Il rattache aussi les nuées de gloire à Aharon, homme de paix et porteur de la majesté (hod), et la « cabane de paix » demandée chaque soir dans Hachkivenou à la protection qui accompagne la délivrance d’Israël. Il cite le Maharal de Prague : on dit « soukkat David » et non « beit David », parce qu’une maison en ruine se rebâtit sur d’autres plans, alors qu’une cabane tombée se remonte à l’identique ; elle est fragile au-dehors, très solide au-dedans. Voir le cours : Souccot : de Kippour à la soucca de paix.
- Dans « Souccot : la fête de la joie », il distingue la pratique des mitsvot de l’intimité avec le divin : on peut accomplir les mitsvot sans en être pénétré, et la joie est la preuve que quelque chose a été compris. Elle n’est pas le plaisir mais la plénitude de « contradictions qui se complètent harmonieusement ». Souccot est la fête de l’universel, où le peuple juif offre soixante-dix sacrifices au nom des soixante-dix nations, et la seule que les nations sont appelées à célébrer. Il évoque la libation d’eau de Simhat Beit HaSho’éva, les hakafot autour de la Torah comme on tournait autour de l’autel, et la « soukkat David » : non pas un empire, mais une maison ouverte, fragile à l’extérieur et solide à l’intérieur. Voir le cours : Souccot : la fête de la joie.
Ces lectures relèvent de la ‘hagada du Rav ; elles ne modifient pas les règles de la souccah ni des quatre espèces.
Pratique aujourd’hui : repères
- Bâtir la souccah dès la sortie de Kippour, à ciel ouvert, avec un sekhakh végétal et détaché (Ora’h ‘Haïm 625, 1 ; 629, 1).
- La première nuit : Kiddouch, bénédiction sur la souccah, puis « chéhé’héyanou » (Ora’h ‘Haïm 643, 1) ; on ne bénit pas la construction (641, 1).
- Prendre les quatre espèces le matin, de préférence au moment du Hallel (Ora’h ‘Haïm 652, 1) ; pas le chabbat (658, 2).
- Faire contrôler l’étrog et le loulav par un connaisseur (Ora’h ‘Haïm 645 à 650).
- Pour la pluie, le voyage, un balcon partagé ou un étrog douteux : consulter un rabbin.
Idées reçues sur Souccot
« La souccah, c’est du camping religieux. » C’est une mitsva précise, avec des conditions de validité et une intention : « afin que vos générations sachent » (Vayikra 23, 43). La Michna dit que la souccah devient la demeure fixe et la maison la demeure de passage (Michna Souccah 2, 9).
« Les quatre espèces sont un rite de pluie ou de fertilité. » Le Talmud lie la fête au jugement sur l’eau (Michna Roch Hachana 1, 2), mais la tradition donne d’autres lectures : la joie d’avoir quitté le désert (Rambam, Guide III, 43), l’unité d’Israël (Vayikra Rabba 30, 12). La mitsva s’accomplit par obéissance, non par efficacité supposée.
Questions fréquentes sur Souccot
Quand a lieu Souccot, et combien de temps dure-t-elle ?
Elle commence le 15 Tichri, cinq jours après Yom Kippour, et dure sept jours (Vayikra 23, 34), suivis de Chemini Atseret (Vayikra 23, 36) ; hors d’Israël, Simhat Torah s’y ajoute le lendemain. Les jours intermédiaires s’appellent ‘Hol HaMoèd.
Pourquoi quitte-t-on sa maison pour la souccah ?
Pour se souvenir, selon le verset, que D’ a fait demeurer les enfants d’Israël dans des cabanes à la sortie d’Égypte (Vayikra 23, 43). Que ces cabanes aient été les nuées de gloire ou de véritables abris (Souccah 11b), la halakha en tire un acte : faire de sa souccah sa demeure pendant sept jours (Michna Souccah 2, 9).
Quelles sont les quatre espèces ?
Le loulav (palme), l’étrog (cédrat), trois hadassim (myrte) et deux aravot (saule) (Vayikra 23, 40 ; Michna Souccah 3, 4 ; Rambam, Hilkhot Loulav 7, 7). Le loulav, le hadass et l’aravah sont liés ensemble ; l’étrog est tenu à part, puis on les réunit pour l’agitation (Ora’h ‘Haïm 651).
Faut-il dormir dans la souccah ?
Selon le Choulhan Aroukh, oui (Ora’h ‘Haïm 639, 2). Le Rema note qu’en pratique beaucoup d’ashkénazes ne le font pas, à cause du froid ou du manque d’une souccah où l’on puisse dormir en couple, mais il recommande la rigueur à qui le peut. Celui qui souffre est dispensé (Ora’h ‘Haïm 640, 4).
Les femmes doivent-elles s’asseoir à la souccah ?
La Michna exempte les femmes (Michna Souccah 2, 8 ; Rambam, Hilkhot Souccah 6, 1) : c’est une mitsva liée à un moment précis. Cette exemption n’est pas une interdiction. Les usages communautaires varient sur les bénédictions ; on consultera son rabbin.
Pour aller plus loin
Souccot ouvre un chemin de fêtes, de Roch Hachana à Simhat Torah. Pour poursuivre, voici quelques lectures sur le site.
- Que signifie Roch Hachana et pourquoi sonne-t-on du chofar ?
- Qu’est-ce que Simhat Torah et pourquoi danse-t-on avec les rouleaux ?
- Qu’est-ce que Pessah et comment se déroule le séder ?
- Qu’est-ce que Chavouot et pourquoi veille-t-on toute la nuit ?
- Comment fonctionne le calendrier juif ?
- Qu’est-ce que la Torah ?
- Qu’est-ce qu’une synagogue ?
- Pourquoi vit-on dans la soucca ? Sens et règles de Souccot
- Loulav et étrog : le sens des quatre espèces de Souccot
- Chemini Atseret et Simhat Torah : sens et coutumes
- Yom Kippour : le sens du jour du Grand Pardon
- Souccot : la fête des cabanes expliquée en vidéo
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références (22)
- Chemot 23, 16 ; 34, 22
- Vayikra 23, 34-36 ; 23, 39-43
- Bamidbar 20, 5 ; 29, 13 ; 29, 17 ; 29, 36
- Devarim 16, 13-15 ; 31, 10-13
- 1 Rois 8, 2 ; 12, 32
- Néhémie 8, 14-17
- Zekharia 14, 16-17
- Kohélet 1, 2
- Michna Souccah 1, 1 ; 2, 8 ; 2, 9 ; 3, 4 ; 3, 5 ; 3, 15 ; 4, 1 ; 4, 5 ; 4, 6 ; 4, 9 ; 5, 1-4
- Michna Sotah 7, 8
- Michna Roch Hachana 1, 2
- Talmud de Babylone, Souccah 2a-2b ; 11b ; 25a ; 26a ; 34b ; 35a ; 37b ; 51b ; 55b
- Talmud de Babylone, Roch Hachana 16a
- Vayikra Rabba 30, 12
- Zohar, Emor (Sefaria : Zohar, Emor 43)
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Chofar, Souccah ve-Loulav 6, 1 ; 6, 5-6 ; 7, 1 ; 7, 7 ; 8, 1 ; 8, 15
- Rambam, Guide des égarés III, 43
- Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 625, 1 ; 626, 1 ; 629, 1 ; 636, 1 ; 639, 1-2 ; 639, 7 ; 640, 1 ; 640, 4 ; 641, 1 ; 643, 1 ; 648, 1 ; 649, 5 ; 651, 5 ; 651, 8-10 ; 652, 1 ; 658, 1-2 ; 660, 1 ; 663, 2 ; 664, 2 ; 664, 4 ; 668, 1-2 ; 490, 9
- Michna Beroura, Ora’h ‘Haïm 664, 1-2
- Flavius Josèphe, Antiquités juives XIII, 372
- Ronny Reich et Eli Shukron, fouilles de la piscine de Siloé, Cité de David, Jérusalem (2004)
- Cours du Rav Raphaël Benizri : Souccot : de Kippour à la soucca de paix ; Souccot : la fête de la joie
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

