Pessah tombait le 2 avril en 2026 ; il tombera le 22 avril en 2027, puis le 11 avril en 2028. Vu de l’extérieur, les fêtes juives semblent se déplacer au hasard. Elles suivent en réalité un calendrier très précis, vieux de plusieurs millénaires, qui fait tenir ensemble la lune et le soleil. Voici comment il fonctionne, d’où il vient, ce qu’en disent la Torah et le Talmud, et ce qu’il enseigne.
En bref : le calendrier juif est luni-solaire. Les mois suivent la lune : chaque mois commence à la nouvelle lune et dure 29 ou 30 jours. Mais les fêtes doivent rester dans leur saison, car la Torah exige que Pessah soit célébré au printemps (Devarim 16, 1). Or douze mois lunaires ne font que 354 jours environ, soit onze jours de moins qu’une année solaire. Pour rattraper ce retard, on ajoute un treizième mois, Adar II, sept fois tous les dix-neuf ans. C’est pourquoi les fêtes juives ne changent jamais de date dans le calendrier hébraïque, mais « bougent » de quelques semaines dans le calendrier civil. Les années se comptent depuis la création du monde selon la tradition : l’année 5787 a commencé en septembre 2026.
Une date fixe… dans un autre calendrier
La première chose à comprendre est simple : les fêtes juives ne changent pas de date. Pessah tombe toujours le 15 du mois de Nissan, Chavouot le 6 Sivan, Roch Hachana le 1er Tichri, Kippour le 10 Tichri, Souccot le 15 Tichri, Hanouka le 25 Kislev, Pourim le 14 Adar. Ces dates sont fixées par la Torah ou par les Sages, et elles ne bougent jamais.
Ce qui change, c’est leur correspondance avec le calendrier grégorien, le calendrier civil, purement solaire, dont les mois n’ont plus aucun rapport avec la lune. Le calendrier juif, lui, est réglé à la fois sur la lune et sur le soleil. Leur décalage varie d’une année à l’autre dans une fourchette d’environ un mois : Pessah tombe toujours au printemps, entre fin mars et fin avril, mais rarement deux années de suite au même jour civil.
Le calendrier juif sert à tout dans la vie juive : à fixer les fêtes et les jeûnes, la lecture hebdomadaire de la Torah, l’anniversaire de la bar mitsva, la date du décès d’un proche (la yahrzeit chez les ashkénazes, la azkara ou nahala chez les séfarades), qu’on commémore chaque année au même jour hébraïque. Beaucoup de familles juives vivent ainsi avec deux calendriers en tête.
Ce que dit la Torah : « Ce mois-ci sera pour vous… »
Le récit de la création pose déjà les fondements. D’ crée les luminaires, le soleil et la lune, et leur donne une fonction : « qu’ils servent de signes, pour les saisons (moadim), pour les jours et pour les années » (Bereshit 1, 14). Le psaume reprend : « Il a fait la lune pour marquer les temps, le soleil connaît son coucher » (Tehilim 104, 19). D’emblée, la lune est liée aux moadim, les rendez-vous fixés, c’est-à-dire les fêtes.
Le commandement lui-même est donné en Égypte, juste avant la sortie. Avant même l’ordre d’offrir l’agneau pascal, D’ dit à Moché et à Aharon : « Ce mois-ci sera pour vous le commencement des mois ; il sera pour vous le premier des mois de l’année » (Chemot 12, 2). Le mot hébreu pour « mois », hodech, vient de la racine hadach, « nouveau » : le mois est littéralement un « renouvellement », celui de la lune qui réapparaît.
Rachi, dans son tout premier commentaire (sur Bereshit 1, 1), cite la question de Rabbi Its’hak : pourquoi la Torah ne commence-t-elle pas par ce verset, le premier commandement donné à Israël en tant que peuple ? Le Sefer Ha-Hinoukh le compte comme la quatrième des 613 mitsvot : la mitsva de kiddouch ha-hodech, la sanctification du mois (mitsva n° 4).
Un second verset impose le lien avec le soleil : « Observe le mois du printemps (hodech ha-aviv), et fais la Pâque pour l’Éternel ton D’, car c’est au mois du printemps que l’Éternel ton D’ t’a fait sortir d’Égypte » (Devarim 16, 1). Pessah doit tomber au printemps, Chavouot au moment de la moisson du blé, Souccot à la « fin de l’année », quand on rentre les récoltes (Chemot 23, 16). Les fêtes sont donc liées aux saisons, qui dépendent du soleil. C’est de la rencontre de ces deux exigences, des mois lunaires et des fêtes saisonnières, que naît toute la complexité du calendrier juif.
Le mois lunaire et Roch Hodech
Un mois juif suit le cycle de la lune. Entre deux nouvelles lunes, il s’écoule en moyenne 29 jours, 12 heures et 793 « parties » d’heure, une heure étant divisée en 1 080 parties (Rambam, Hilkhot Kiddouch Ha-Hodech 6, 3). Cette valeur, transmise par la tradition et déjà évoquée dans le Talmud au nom de Rabban Gamliel (Roch Hachana 25a), est remarquablement proche de la mesure des astronomes modernes : moins d’une demi-seconde d’écart.
Un mois ne pouvant contenir de demi-journée, les mois juifs ont soit 29 jours (mois « déficients »), soit 30 jours (mois « pleins »). Le premier jour de chaque mois s’appelle Roch Hodech, la « tête du mois ». Quand le mois précédent compte 30 jours, Roch Hodech est célébré deux jours : le 30 du mois qui s’achève et le 1er du nouveau mois.
Roch Hodech est un petit jour de fête : on ajoute à la prière le passage Yaalé veyavo, le Hallel (dans sa forme abrégée) et un office supplémentaire, Moussaf. Le Chabbat qui précède, on annonce à la synagogue le nouveau mois et l’on prie pour qu’il soit un mois de vie et de bénédiction. Selon une tradition rapportée dans le Pirké de-Rabbi Eliezer (chapitre 45) et par le Tour (Ora’h ’Haïm 417), Roch Hodech est un jour particulièrement lié aux femmes : elles avaient refusé de donner leurs bijoux pour fabriquer le veau d’or, et elles ont reçu en récompense ce jour de fête. Beaucoup de femmes ont l’usage de s’abstenir ce jour-là de certains travaux.
Chaque mois, quand la lune devient bien visible, on récite aussi en plein air une bénédiction appelée kiddouch levana, la sanctification de la lune (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 426). Le Talmud enseigne que celui qui bénit la lune en son temps est comme celui qui accueille la Présence divine, la Chekhina (Sanhedrin 42a).
Les douze mois et leurs noms
Voici les mois de l’année juive, dans l’ordre où on les compte à partir du printemps :
- Nissan (mars-avril) : Pessah, la sortie d’Égypte ;
- Iyar (avril-mai) : le compte du Omer, Lag BaOmer ;
- Sivan (mai-juin) : Chavouot, le don de la Torah ;
- Tamouz (juin-juillet) : le jeûne du 17 Tamouz ;
- Av (juillet-août) : Ticha beAv, le deuil du Temple ;
- Elloul (août-septembre) : le mois de la techouva, du retour ;
- Tichri (septembre-octobre) : Roch Hachana, Kippour, Souccot, Simhat Torah ;
- Hechvan (octobre-novembre) : le seul mois sans fête ;
- Kislev (novembre-décembre) : Hanouka ;
- Tevet (décembre-janvier) : la fin de Hanouka, le jeûne du 10 Tevet ;
- Chevat (janvier-février) : Tou BiChvat, le nouvel an des arbres ;
- Adar (février-mars) : Pourim.
Dans la Torah, les mois n’ont pas de nom : on dit « le premier mois », « le septième mois », toujours en comptant depuis la sortie d’Égypte. Ainsi Kippour tombe « au septième mois, le dix du mois » (Vayikra 16, 29). Ce comptage est déjà un acte de mémoire : chaque fois qu’on nomme un mois, on se souvient de la libération. Le livre des Rois mentionne quelques anciens noms, comme Ziv (Melakhim I 6, 1) ou Etanim (Melakhim I 8, 2).
Les noms que nous utilisons aujourd’hui viennent de Babylone. Le Talmud de Jérusalem le dit explicitement : « les noms des mois sont montés avec eux de Babylone » (Roch Hachana 1, 2), c’est-à-dire avec les exilés revenus en terre d’Israël au temps d’Ezra. On les trouve dans les livres bibliques de cette époque : Nissan (Esther 3, 7 ; Né’hémia 2, 1), Kislev (Né’hémia 1, 1), Adar (Esther 3, 7), Elloul (Né’hémia 6, 15). Le Ramban explique que les Juifs ont gardé ces noms d’exil comme un souvenir de leur retour, sans renoncer au comptage depuis Nissan (Ramban sur Chemot 12, 2).
Le problème : onze jours d’écart chaque année
Douze mois lunaires font environ 354 jours. Une année solaire, celle qui ramène les saisons, en compte environ 365 et un quart. Chaque année, la lune prend donc onze jours d’avance sur le soleil. Si l’on ne corrigeait rien, Pessah reculerait de onze jours par an : en trois ans, il glisserait d’un mois ; en seize ou dix-sept ans, il se retrouverait en plein hiver, puis en automne. La Torah ne serait plus respectée, puisqu’elle exige que Pessah soit célébré au « mois du printemps ».
Le calendrier musulman, purement lunaire, montre ce qui se passe sans correction : le ramadan fait le tour complet des saisons en un peu plus de trente-deux ans.
La solution s’appelle l’année embolismique (en hébreu, chana meoubéret, « l’année enceinte »). Certaines années, on ajoute un treizième mois : on double le mois d’Adar. Il y a alors un Adar I (Adar Richon) et un Adar II (Adar Cheni). Pourim est célébré en Adar II, pour qu’il reste proche de Pessah (Méguila 6b). Une année ordinaire compte 353, 354 ou 355 jours ; une année embolismique, 383, 384 ou 385 jours.
À l’époque où le Sanhédrin, le grand tribunal, siégeait, c’est lui qui décidait chaque année s’il fallait ajouter ce mois. Le Talmud enseigne qu’on rendait l’année embolismique pour trois raisons : si les épis n’étaient pas encore mûrs, si les fruits des arbres étaient en retard, ou si l’équinoxe de printemps (la tekoufa) risquait de tomber après Pessah (Sanhedrin 11b). Le même passage rapporte une lettre de Rabban Gamliel aux communautés de l’exil : « les pigeonneaux sont encore tendres, les agneaux trop jeunes, et le temps du printemps (aviv) n’est pas arrivé ; il nous a paru bon, à mes collègues et à moi, d’ajouter trente jours à cette année ». Le calendrier n’était pas une abstraction : il regardait les champs.
Le cycle de dix-neuf ans
Aujourd’hui, l’ajout du treizième mois suit une règle fixe. Elle repose sur une découverte ancienne : 19 années solaires correspondent presque exactement à 235 mois lunaires. Sur un cycle de dix-neuf ans, il suffit donc de placer sept années de treize mois pour que la lune et le soleil se retrouvent. Ces années sont, dans chaque cycle, les années 3, 6, 8, 11, 14, 17 et 19 (Rambam, Hilkhot Kiddouch Ha-Hodech 6, 11).
L’année 5787, qui a commencé en septembre 2026, est la onzième de son cycle : c’est une année de treize mois. C’est pourquoi Pessah 2027 tombera tard, le jeudi 22 avril, alors que Pessah 2026 était tombé le 2 avril. L’année suivante, 5788, sera une année ordinaire, et Pessah « reculera » au 11 avril 2028.
Ce système n’est pas parfait à la seconde près : l’année juive moyenne est légèrement plus longue que l’année solaire réelle, et le décalage atteint environ un jour tous les deux cent vingt ans. Les fêtes glissent donc très lentement vers l’été, à une échelle de temps de plusieurs millénaires.
Les règles de Roch Hachana : pourquoi Kippour ne tombe jamais un vendredi
Le calendrier comporte encore une série de règles fines, appelées dehiyot (« reports »). La plus connue s’énonce en une formule mnémotechnique : « lo ADU Roch », Roch Hachana ne tombe jamais un dimanche (Aleph, premier jour), un mercredi (Dalet, quatrième jour) ni un vendredi (Vav, sixième jour) (Rambam, Hilkhot Kiddouch Ha-Hodech 7, 1). Si le calcul aboutit à l’un de ces jours, on le reporte d’un jour.
Les raisons sont pratiques et profondes à la fois. Si Roch Hachana tombait un mercredi, Kippour tomberait un vendredi ; s’il tombait un vendredi, Kippour tomberait un dimanche. Dans les deux cas, Kippour et Chabbat seraient collés l’un à l’autre, deux jours de suite où l’on ne peut ni cuisiner ni enterrer les morts. Si Roch Hachana tombait un dimanche, Hochaana Rabba, le septième jour de Souccot, tomberait un Chabbat, et l’on ne pourrait pas accomplir le rite des saules (aravot), qui en est le cœur. Pour respecter ces règles, on allonge ou on raccourcit d’un jour les mois de Hechvan et de Kislev, les deux mois « élastiques » du calendrier. C’est pourquoi l’année varie entre 353 et 385 jours, et pourquoi certaines fêtes ne tombent jamais certains jours : le premier jour de Pessah, par exemple, jamais un lundi, un mercredi ni un vendredi.
Des témoins de la lune au calcul de Hillel
Pendant des siècles, le nouveau mois n’était pas calculé à l’avance : il était proclamé. À la fin de chaque mois, des témoins qui avaient aperçu le mince croissant de la nouvelle lune montaient à Jérusalem et se présentaient devant le tribunal. On les interrogeait avec soin sur la position et la forme du croissant. La Michna raconte que Rabban Gamliel avait dans sa chambre des tableaux montrant les formes de la lune, pour vérifier leurs témoignages (Michna Roch Hachana 2, 8). Si le témoignage était accepté, le chef du tribunal proclamait : « Mekoudach ! », « Il est sanctifié ! », et tout le peuple répondait : « Mekoudach, mekoudach ! » (Michna Roch Hachana 2, 7).
Il fallait ensuite prévenir les communautés éloignées. On allumait d’abord des feux sur les sommets, de montagne en montagne, jusqu’à Babylone ; lorsque les Samaritains allumèrent de faux feux pour semer la confusion, on les remplaça par des messagers (Michna Roch Hachana 2, 2-4). Les communautés que ceux-ci n’atteignaient pas à temps célébraient les fêtes pendant deux jours, par doute. C’est l’origine du deuxième jour de fête en diaspora (yom tov cheni chel galouyot). Après l’établissement du calendrier fixe, le doute avait disparu, mais les Sages ont demandé de garder cet usage : « Prenez garde à la coutume de vos pères » (Beitsa 4b). Aujourd’hui encore, Pessah dure huit jours hors d’Israël et sept en Israël.
Au IVe siècle, sous l’Empire romain devenu chrétien, la proclamation par témoins devenait de plus en plus difficile. Selon une tradition rapportée au nom de Rav Haï Gaon, le patriarche Hillel II publia alors les règles de calcul du calendrier, en l’an 4119 de la création, c’est-à-dire vers 358-359 de l’ère commune. Le Rambam explique que, lorsqu’il n’y a plus de Sanhédrin, les mois sont fixés par le calcul et non plus par l’observation de la lune, et qu’il s’agit là d’une règle transmise depuis Moché au Sinaï (Hilkhot Kiddouch Ha-Hodech 5, 1-3). Il précise que ce calcul tire sa valeur de la fixation du calendrier par les habitants de la terre d’Israël (ibid. 5, 13). Les historiens estiment que certains détails se sont encore précisés dans les siècles suivants ; mais c’est ce calendrier calculé, et non plus observé, que suivent aujourd’hui tous les Juifs du monde.
Un épisode célèbre : Kippour un autre jour
La Michna rapporte un épisode qui montre la force de ce principe (Roch Hachana 2, 8-9). Un mois, Rabban Gamliel, chef du tribunal, accepta des témoins que Rabbi Yehochoua jugeait peu fiables. Selon le calcul de Rabbi Yehochoua, Kippour tombait donc un autre jour. Rabban Gamliel lui ordonna de venir chez lui, avec son bâton et sa bourse, le jour qui, selon lui, était Kippour. Rabbi Yehochoua était désespéré. Rabbi Akiva vint le consoler : la Torah dit « les fêtes de l’Éternel, que vous proclamerez (otam) » (Vayikra 23, 4). On peut lire otam (« eux ») comme atem (« vous ») : le jour fixé par le tribunal devient la fête, même s’il s’est trompé (Roch Hachana 25a). Rabbi Yehochoua vint. Rabban Gamliel se leva, l’embrassa sur la tête et lui dit : « Viens en paix, mon maître et mon élève. »
La leçon est immense. Le temps sacré n’est pas seulement inscrit dans le ciel : il est confié aux hommes. D’ attend que le tribunal d’Israël proclame les fêtes, et Il « suit » leur décision.

Le jour, la semaine et l’année
Le jour commence le soir. Dans le récit de la création, la Torah dit : « Il y eut un soir, il y eut un matin, un jour » (Bereshit 1, 5). C’est pourquoi le Chabbat commence le vendredi au coucher du soleil, et toutes les fêtes la veille au soir. Une date hébraïque change à la tombée de la nuit, pas à minuit.
La semaine ne dépend d’aucun astre. Les jours n’ont pas de noms de planètes ou de dieux : on dit « premier jour », « deuxième jour »… jusqu’au Chabbat, le septième. La semaine de sept jours vient directement du récit de la création et n’a aucun fondement astronomique. Elle est la marque du Chabbat dans le temps.
L’année a plusieurs « têtes ». La Michna (Roch Hachana 1, 1) enseigne qu’il existe quatre « débuts d’année » : le 1er Nissan pour le compte des rois et des fêtes, le 1er Elloul pour la dîme du bétail, le 1er Tichri pour les années, les années sabbatiques et le jubilé, et le 15 Chevat (Tou BiChvat), selon l’école de Hillel, pour les arbres. On compte donc les mois depuis Nissan, mais on change le chiffre de l’année à Roch Hachana, en Tichri.
On compte les années depuis la création. Le comptage traditionnel, fondé principalement sur le Seder Olam Rabba, chronique attribuée à Rabbi Yossé ben Halafta (IIe siècle), additionne les générations et les règnes de la Bible depuis Adam. L’année 5787 a commencé le 12 septembre 2026 ; l’année 5788 commencera le 2 octobre 2027. Ce comptage ne s’est généralisé qu’au Moyen Âge ; auparavant, on datait souvent les actes selon l’« ère des contrats », qui part de 312 avant l’ère commune. En hébreu, on écrit l’année avec des lettres, et l’on omet souvent le millier : 5787 s’écrit tachpaz (תשפ״ז).
Pourquoi la lune ? Le sens du calendrier
Pourquoi tant de complexité, quand un calendrier purement solaire serait plus simple ? D’abord parce que le calendrier juif fait tenir ensemble l’histoire et la nature. Les mois rappellent la sortie d’Égypte, puisqu’on les compte depuis Nissan ; les saisons rappellent que les fêtes sont aussi agricoles : le printemps, la moisson, la récolte.
Le soleil est toujours le même ; la lune décroît, disparaît, puis renaît. Le Talmud enseigne : « Israël compte d’après la lune, les nations d’après le soleil » (Soukka 29a). Comme la lune, Israël a connu des exils et des renaissances, et chaque homme peut se renouveler. Le Talmud rapporte aussi que la lune fut « diminuée » lors de la création (Houlin 60b), et la prière du kiddouch levana demande qu’elle retrouve un jour sa lumière.
Surtout, la mitsva de sanctifier le mois a été donnée à des esclaves qui allaient devenir libres. Un esclave ne maîtrise pas son temps : c’est son maître qui en dispose. En donnant à Israël le pouvoir de fixer lui-même ses mois et ses fêtes, D’ lui rend la maîtrise de son temps. C’est le premier geste de la liberté, avant même la sortie d’Égypte (idée développée par le Sforno sur Chemot 12, 2).
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Sans y consacrer un cours entier, le Rav Benizri revient souvent au calendrier pour montrer que la manière de compter le temps dit quelque chose de l’homme.
Le mois, c’est moi qui le consacre
Dans Chavouot : la fête des serments, le Rav distingue quatre mouvements dans le temps : le jour, la semaine, le mois et l’année. Le mois est réglé par le cycle lunaire, l’année par le cycle de la nature ; la semaine, elle, est « le seul temps qui ne dépende ni du soleil ni de la lune ».
Et le Rav ajoute une distinction frappante : le jour s’impose, indépendamment de ma volonté ; mais le mois, « c’est moi qui le consacre ». Il est un appel au renouveau, que je ne subis pas mais que je réclame. Quant à l’année, elle s’achève avec ses difficultés et fait naître le besoin d’aspirer à autre chose, d’effacer et de refaire.
L’année « enceinte »
Dans Lekh Lekha : la foi en mouvement, le Rav part du mot ibbour, qui désigne à la fois la grossesse et l’intercalation (les Sages appelaient la science du calendrier sod ha-ibbour, le « secret de l’intercalation »). D’une femme enceinte, on dit qu’elle est meoubéret : elle porte en elle une vie différente d’elle. De même, explique-t-il, l’ibbour hachana est l’année qui porte en elle un treizième mois, pour remettre sur la même ligne les parcours de la lune et du soleil.
L’année solaire, dit-il, est un cycle égal à lui-même ; l’année lunaire, faite de mois, porte le hodech, le renouveau : rien ne s’y répète automatiquement, un effort d’ajustement est requis à chaque fois. C’est le « secret de la conception », qu’il étend à l’étude : on n’étudie pas la Torah en répétant un texte, mais en cherchant ce qu’il cache en profondeur.
Le treizième mois, ce qui empêche de dériver
Dans Hayé Sarah : la famille d’Avraham, le Rav relève que le chiffre douze revient dans chaque descendance de la Torah, avec chaque fois la possibilité d’un treizième élément, féminin : chez Yaakov, ce sont douze fils et Dina. Il rapproche ce treizième du treizième mois, celui qui rétablit l’équilibre entre l’année lunaire et l’année solaire. Ce n’est pas un surplus, explique-t-il : c’est ce qui empêche le compte de dériver.
Un temps que l’homme institue
Dans Le mois de l’Omer, le Rav souligne que le calendrier hébraïque « ne se contente pas de la nature » : le tribunal peut repousser Roch Hachana, l’anniversaire même de la création, pour équilibrer l’année solaire et l’année lunaire. Le temps des fêtes est un temps que l’homme institue, celui que D’ nous a demandé de compter pour nous-mêmes, et que nous commençons à compter au lendemain de Pessah avec le Omer. Dans Pessah : le temps n’est pas continu, il ajoute que la sanctification du mois est un commencement perpétuel, lunaire mais rattrapé par le cycle solaire sur dix-neuf ans, pour que le souvenir de la sortie d’Égypte reste au printemps, le mois des bourgeons.
Idées reçues sur le calendrier juif
« L’an 5787 prétend donner l’âge scientifique de l’univers. » Le comptage des années suit la chronologie des générations bibliques depuis Adam. Les rapports entre ce comptage et les données de la science ont fait l’objet de nombreuses réflexions chez les penseurs juifs ; pour approfondir, on consultera un rabbin ou des ouvrages spécialisés.
« Le calendrier juif est un calendrier ancien, abandonné au profit du calendrier civil. » Il règle aujourd’hui encore les fêtes, les prières, les lectures de la Torah et les anniversaires de décès dans toutes les communautés. En Israël, il est même un calendrier officiel, à côté du calendrier grégorien.
Questions fréquentes sur le calendrier juif
En quelle année sommes-nous dans le calendrier juif ?
Depuis Roch Hachana, le 12 septembre 2026, nous sommes en l’an 5787. L’année 5788 commencera le samedi 2 octobre 2027 (Roch Hachana débute la veille au soir). Pour convertir une année civile, on ajoute 3760 avant Roch Hachana et 3761 après.
Qu’est-ce qu’une année embolismique ?
C’est une année de treize mois, dans laquelle on ajoute un second mois d’Adar. Elle revient sept fois tous les dix-neuf ans, pour que l’année lunaire rattrape l’année solaire et que Pessah reste au printemps (Devarim 16, 1).
Pourquoi les fêtes commencent-elles la veille au soir ?
Parce que, dans la Torah, le jour commence le soir : « Il y eut un soir, il y eut un matin » (Bereshit 1, 5). Une fête datée du 15 commence donc au coucher du soleil du 14.
Pourquoi certaines fêtes durent-elles un jour de plus hors d’Israël ?
À l’époque où le mois était proclamé par des témoins à Jérusalem, les communautés éloignées ne savaient pas à temps quel jour le mois avait commencé et célébraient deux jours par doute. Les Sages ont demandé de conserver cet usage même après la fixation du calendrier (Beitsa 4b).
Pourquoi Kippour ne tombe-t-il jamais un vendredi ou un dimanche ?
Parce que le calendrier évite que Roch Hachana tombe un dimanche, un mercredi ou un vendredi (Rambam, Hilkhot Kiddouch Ha-Hodech 7, 1). Kippour ne se trouve ainsi jamais collé au Chabbat, ce qui poserait des difficultés pratiques graves, notamment pour les défunts et la préparation des repas.
Pour aller plus loin
- Chavouot : la fête des serments
- Lekh Lekha : la foi en mouvement
- Le mois de l’Omer : compter pour se compter
- Pessah : le temps n’est pas continu
- Roch Hachana : le sens du Nouvel An juif
- Fêtes juives : le sens de chaque fête en cours vidéo
- Qu’est-ce que le Chabbat ?
- Pourquoi les juifs jeûnent-ils ?
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Bereshit 1, 5 ; 1, 14
- Chemot 12, 2 ; 23, 16
- Vayikra 16, 29 ; 23, 4
- Devarim 16, 1
- Melakhim I 6, 1 ; 8, 2
- Tehilim 104, 19
- Esther 3, 7 ; Né’hémia 1, 1 ; 2, 1 ; 6, 15
- Michna Roch Hachana 1, 1 ; 2, 2-4 ; 2, 7 ; 2, 8-9
- Talmud de Babylone, Roch Hachana 25a
- Talmud de Babylone, Sanhedrin 11b, 42a
- Talmud de Babylone, Soukka 29a
- Talmud de Babylone, Houlin 60b
- Talmud de Babylone, Beitsa 4b
- Talmud de Babylone, Méguila 6b
- Talmud de Jérusalem, Roch Hachana 1, 2 (les noms des mois venus de Babylone)
- Rachi sur Bereshit 1, 1
- Ramban sur Chemot 12, 2
- Sforno sur Chemot 12, 2
- Pirké de-Rabbi Eliezer, chapitre 45 ; Tour, Ora’h ’Haïm 417 (Roch Hodech et les femmes)
- Sefer Ha-Hinoukh, mitsva n° 4 (sanctification du mois)
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Kiddouch Ha-Hodech 5, 1-3 ; 5, 13 ; 6, 3 ; 6, 11 ; 7, 1
- Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 426 (kiddouch levana)
- Seder Olam Rabba, attribué à Rabbi Yossé ben Halafta
- Tradition rapportée au nom de Rav Haï Gaon sur la publication du calendrier par Hillel II (an 4119, vers 358-359 de l’ère commune)
- Rav Raphaël Benizri, Chavouot : la fête des serments
- Rav Raphaël Benizri, Lekh Lekha : la foi en mouvement
- Rav Raphaël Benizri, Hayé Sarah : la famille d’Avraham
- Rav Raphaël Benizri, Le mois de l’Omer : compter pour se compter
- Rav Raphaël Benizri, Pessah : le temps n’est pas continu
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

