Une table dressée avec soin, des galettes plates à la place du pain, un plat où l’on a disposé un os, un œuf, des herbes amères, et des enfants que l’on encourage à poser des questions : c’est la nuit de Pessah. Que fête-t-on au juste, pourquoi le pain disparaît-il des maisons juives pendant une semaine, et que se passe-t-il pendant le séder, ce repas qui est en réalité un récit ? Cet article répond à partir de la Torah, de la Michna, du Talmud, de Maïmonide (le Rambam) et du Choulhan Aroukh, en distinguant la loi qui se pratique (la halakha) des lectures morales et mystiques, puis il confronte le tout à l’histoire.

La réponse en bref

Pessah est la fête de la sortie d’Égypte. Elle commence le 15 du mois de Nissan, au printemps, et dure sept jours en Israël, huit dans la plupart des communautés de la Diaspora. Son nom vient du verbe pasah, « passer par-dessus » ou « épargner » : la nuit où D’ frappa les premiers-nés d’Égypte, Il épargna les maisons d’Israël (Chemot 12, 13). Pendant la fête, il est interdit de manger, de posséder et même de laisser voir du hamets, une pâte de l’une des cinq céréales qui a levé (Chemot 12, 15 ; 13, 7), et l’on mange de la matsa, le pain azyme. La première nuit (la deuxième aussi en Diaspora), on tient le séder (« ordre ») : un repas rituel où l’on raconte la sortie d’Égypte, où l’on boit quatre coupes de vin, où l’on mange de la matsa et des herbes amères, et où chacun doit se voir « comme s’il était lui-même sorti d’Égypte » (Michna Pessahim 10, 5).

1. Le nom, la date et les noms de la fête

Pessah : « Il est passé par-dessus »

La Torah donne elle-même l’étymologie : « C’est le sacrifice de Pessah pour l’Éternel, qui est passé par-dessus les maisons des enfants d’Israël en Égypte, quand Il frappa l’Égypte et sauva nos maisons » (Chemot 12, 27 ; voir 12, 13). Le verbe a deux sens que Rachi rapproche : la clémence, puis le saut.

« Et Je passerai par-dessus : Je ferai grâce (…) Et moi je dis : tout pessiha est une expression de saut et de bond. Il sautait par-dessus les maisons d’Israël pour les maisons d’Égypte, qui étaient mêlées les unes aux autres. »

(Rachi sur Chemot 12, 13) — ופסחתי. וחמלתי, … ואני אומר, כל פסיחה לשון דלוג וקפיצה.

Le sacrifice et la fête portent donc le nom d’un geste divin : au milieu d’un voisinage mêlé, D’ distingue les maisons qu’Il épargne. (Le Rav Raphaël Benizri propose, dans un cours cité plus bas, une autre lecture du mot, pé-sah, « la bouche qui parle » : c’est une lecture homilétique, non une étymologie.)

Quand ?

La Torah fixe la date : le sacrifice est offert le 14 du premier mois, « entre les deux soirs », et la fête des azymes commence le 15 (Vayikra 23, 5-6). Ce mois est celui de l’aviv, le « printemps » ou des épis nouveaux (Devarim 16, 1). En Israël, la fête dure sept jours (Vayikra 23, 6) ; en dehors, on y ajoute un huitième jour. La Guemara explique qu’autrefois on ne savait pas à quelle date le tribunal de Jérusalem avait proclamé la nouvelle lune, et l’on observait donc deux jours par prudence ; aujourd’hui que le calendrier est fixé par calcul, le second jour se maintient comme « coutume de nos pères » (Talmud de Babylone, Beitsa 4b, selon l’explication classique de ce passage). Pour l’année 5787, le premier séder a lieu le mercredi 21 avril 2027 au soir (veille du 15 Nissan, jeudi 22 avril) ; hors d’Israël, un second séder se tient le jeudi soir.

Plusieurs noms pour une fête

  • Hag HaMatsot, « fête des azymes » : le nom dominant dans la Torah (Chemot 23, 15 ; Vayikra 23, 6).
  • Hag HaPessah, « fête de Pessah » (Chemot 34, 25).
  • Hag HaAviv, « fête du printemps » : nom de tradition, tiré de « le mois de l’Aviv » (Chemot 23, 15 ; 34, 18).
  • Zeman Hérouténou, « le temps de notre liberté » : le nom de la liturgie, dans le Kiddouch de la fête. Il est rabbinique, non biblique.

2. Ce que raconte la Torah : de la servitude à la sortie

Le livre de Chemot (l’Exode) raconte la servitude imposée par Pharaon, la mission de Moché et les dix plaies. La dernière, la mort des premiers-nés égyptiens, est l’événement que Pessah commémore. Avant qu’elle ne frappe, la Torah prescrit un rite domestique : le dix du mois, chaque famille prend un agneau ou un chevreau (Chemot 12, 3), le garde jusqu’au quatorze, l’égorge au crépuscule (12, 6), et met de son sang sur les montants et le linteau de la porte (12, 7). On le mange la nuit même, rôti au feu, avec des matsot et des herbes amères (12, 8), « les reins ceints, les sandales aux pieds et le bâton à la main », en hâte (12, 11). Le départ fut si soudain que le pain n’eut pas le temps de lever :

« Ils cuisirent la pâte qu’ils avaient emportée d’Égypte en galettes de matsot, car elle n’avait pas levé : ils avaient été chassés d’Égypte et n’avaient pu s’attarder. »

(Chemot 12, 39) — וַיֹּאפוּ אֶת־הַבָּצֵק אֲשֶׁר הוֹצִיאוּ מִמִּצְרַיִם עֻגֹת מַצּוֹת כִּי לֹא חָמֵץ כִּי־גֹרְשׁוּ מִמִּצְרַיִם וְלֹא יָכְלוּ לְהִתְמַהְמֵהַּ וְגַם־צֵדָה לֹא־עָשׂוּ לָהֶם׃

Quatre expressions de délivrance

Avant les plaies, D’ avait formulé Sa promesse en quatre verbes, que la tradition reprendra dans les quatre coupes du séder :

« Je vous ferai sortir de dessous les fardeaux de l’Égypte, Je vous délivrerai de leur servitude, Je vous rachèterai à bras tendu et par de grands jugements. (…) Je vous prendrai pour peuple. »

(Chemot 6, 6-7) — וְהוֹצֵאתִי אֶתְכֶם מִתַּחַת סִבְלֹת מִצְרַיִם וְהִצַּלְתִּי אֶתְכֶם מֵעֲבֹדָתָם וְגָאַלְתִּי אֶתְכֶם בִּזְרוֹעַ נְטוּיָה … וְלָקַחְתִּי אֶתְכֶם לִי לְעָם

Une fête qui se raconte

La Torah fait de la transmission l’âme de la fête : « Quand vos enfants vous diront : Que signifie pour vous ce rite ? vous répondrez : C’est le sacrifice de Pessah… » (Chemot 12, 26-27) ; « Tu raconteras à ton fils en ce jour-là : c’est à cause de cela que l’Éternel a agi pour moi quand je suis sorti d’Égypte » (Chemot 13, 8). Le texte que l’on récitait en apportant les prémices au Temple, « Un Araméen voulait faire périr mon père… » (Devarim 26, 5-8), est devenu l’ossature de la Hagada : la Michna prescrit de l’expliquer « jusqu’à la fin de toute la section » (Michna Pessahim 10, 4).

Le livre de Yehoshoua mentionne un Pessah à Guilgal (Yehoshoua 5, 10-11) ; le livre des Rois, un Pessah sans précédent depuis les Juges sous Yoshiyahou (II Melakhim 23, 21-22) ; les Chroniques, l’invitation de Yehizkiyahou aux tribus du nord (II Divré HaYamim 30, 1). Pour les impurs ou les voyageurs, la Torah prévoit un « second Pessah » un mois plus tard (Bamidbar 9, 10-11).

3. Le hamets et la matsa : la loi

L’interdit du hamets

« Sept jours vous mangerez des matsot ; dès le premier jour, vous ferez disparaître le levain de vos maisons, car quiconque mange du hamets, du premier jour jusqu’au septième, cette âme sera retranchée d’Israël. »

(Chemot 12, 15) — שִׁבְעַת יָמִים מַצּוֹת תֹּאכֵלוּ אַךְ בַּיּוֹם הָרִאשׁוֹן תַּשְׁבִּיתוּ שְּׂאֹר מִבָּתֵּיכֶם כִּי כׇּל־אֹכֵל חָמֵץ וְנִכְרְתָה הַנֶּפֶשׁ הַהִוא מִיִּשְׂרָאֵל מִיּוֹם הָרִאשֹׁן עַד־יוֹם הַשְּׁבִעִי׃

On ne verra de hamets nulle part sur son territoire (Chemot 13, 7 ; 12, 19). Les Sages ont précisé qu’il s’agit d’une pâte de l’une des cinq céréales (blé, orge, épeautre, avoine, seigle ; Michna Pessahim 2, 5 ; Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 453, 1) qui a eu le temps de lever au contact de l’eau. Le Choulhan Aroukh fixe ce temps à un « mil », environ 18 minutes (Ora’h ’Haïm 459, 2) : c’est pourquoi la pâte de la matsa est pétrie sans interruption et cuite très vite. Pour le Rambam, détruire le hamets avant l’heure où il devient interdit est une mitsva de la Torah (Hilkhot ’Hamets ouMatsa 2, 1).

Chercher, détruire, vendre

La Michna ouvre le traité par cette loi : « La nuit du quatorze, on cherche le hamets à la lumière de la bougie » (Michna Pessahim 1, 1) — אור לארבעה עשר, בודקין את החמץ לאור הנר. D’où la bedikat hamets : la veille du séder, dans une maison déjà nettoyée, on cherche à la bougie, avec une bénédiction, les dernières miettes (Ora’h ’Haïm 431, 1). Le Rema rapporte l’usage de déposer à l’avance quelques morceaux de pain, afin que la bénédiction ne soit pas dite en vain (432, 2). Le lendemain matin, on brûle le hamets trouvé (445, 1, glose du Rema). Ce que l’on ne peut pas détruire fait l’objet d’une vente du hamets à un non-juif, vente réelle et sans condition de reprise (448, 3) : dans la pratique, on la confie à un rabbin, que l’on consultera aussi pour les cas particuliers.

La matsa, pain de misère et pain de liberté

Le soir du séder, manger de la matsa est une mitsva de la Torah (Chemot 12, 18). Après la destruction du Temple, Rava tranche que la matsa reste une obligation de la Torah, alors que le maror (l’herbe amère) n’est plus que rabbinique :

« Rava a dit : la matsa, de nos jours, est une obligation de la Torah, et le maror est d’ordre rabbinique. »

(Pessahim 120a) — אמר רבא: מצה בזמן הזה דאורייתא, ומרור דרבנן.

Cette obligation ne vaut que cette nuit-là : les jours suivants, la matsa est facultative, seul le hamets est interdit (Rambam, Hilkhot ’Hamets ouMatsa 6, 1). On l’appelle « pain de misère » : « Sept jours tu mangeras des matsot, pain de misère, car c’est en hâte que tu es sorti d’Égypte » (Devarim 16, 3). Mais la même galette est le pain de la liberté, car la pâte n’eut pas le temps de lever avant la délivrance. Le Talmud joue sur l’expression lehem oni :

« Shmuel a dit : “Pain de misère” est écrit : un pain sur lequel on répond (onin) beaucoup de choses. »

(Pessahim 115b) — אמר שמואל: ״לחם עוני״ כתיב — לחם שעונין עליו דברים. תניא נמי הכי: ״לחם עוני״ — לחם שעונין עליו דברים הרבה.

La matsa est donc aussi un pain qui fait parler.

Les kitniyot : un usage qui varie

Le Choulhan Aroukh permet à tous le riz et les légumineuses (kitniyot), qui ne lèvent pas ; le Rema ajoute : « Il y en a qui l’interdisent, et la coutume en pays ashkénaze est d’être strict, et il n’y a pas à changer » (Ora’h ’Haïm 453, 1) — והמנהג באשכנז להחמיר ואין לשנות. Les séfarades suivent en général le Choulhan Aroukh, les ashkénazes le Rema. Ce sont des usages communautaires, non des divergences sur la Torah.

4. Le sacrifice de Pessah et le Temple

Tant que le Temple de Jérusalem existait, le cœur de la fête était l’agneau pascal : égorgé l’après-midi du 14 (Chemot 12, 6), rôti et mangé de nuit « dans une seule maison », sans qu’on en brise un os (12, 46). L’étranger ne le mangeait qu’après s’être converti et circoncis (12, 48). Après la destruction, l’offrande a cessé, mais le repas en a gardé la trace : le Rambam écrit qu’à la fin du repas on mangeait de la viande de Pessah et que, « de nos jours, on mange une olive de matsa (kazayit) et l’on ne goûte plus rien après », pour que le goût de la mitsva reste en bouche (Hilkhot ’Hamets ouMatsa 8, 9) — ובזמן הזה אוכל כזית מצה ואינו טועם אחריה כלום. Cette dernière bouchée est l’afikoman.

Le mot est d’origine grecque (epikômon, ce qui se prend après le repas). La Michna dit : « On ne conclut pas, après l’agneau pascal, par l’afikoman » (Michna Pessahim 10, 8), et la Guemara l’explique de deux façons : selon Rav, on ne quitte pas sa compagnie pour une autre ; selon Shmuel, de nos jours, on ne mange plus rien après la matsa (Pessahim 119b).

5. Le séder pas à pas

« Séder » signifie « ordre » : la Michna le décrit déjà (Michna Pessahim, chapitre 10). Ses règles de base sont posées dès le premier paragraphe : on ne mange pas avant la nuit, afin d’avoir appétit pour la matsa ; « même le plus pauvre d’Israël ne mange pas avant de s’être accoudé » ; on ne lui donnera pas moins de quatre coupes de vin, « même à partir de la caisse de charité » (Michna Pessahim 10, 1).

Les quinze étapes

Le déroulement se retient grâce à un mnémonique de quinze mots, repris dans toutes les Hagadot :

1. Kadech : le Kiddouch sur la première coupe, avec Chehehéyanou ; le Rema ajoute que le maître de maison ne se verse pas lui-même, mais qu’un autre lui verse, « à la manière des hommes libres » (Ora’h ’Haïm 473, 1). 2. Ourhats : on se lave les mains, sans bénédiction (473, 6). 3. Karpas : on trempe un légume dans de l’eau salée ou du vinaigre, avec la bénédiction boré péri haadama ; la Michna décrit déjà ce premier trempage (Michna Pessahim 10, 3). 4. Yahats : on partage la matsa du milieu ; la plus grande part, mise de côté, sera l’afikoman (Ora’h ’Haïm 473, 6). 5. Maguid : on raconte : Ha lahma anya (« voici le pain de misère »), les questions, la Hagada. 6. Rahtsa : on se lave les mains, avec bénédiction. 7. Motsi : hamotsi sur le pain azyme. 8. Matsa : al akhilat matsa, et l’on mange la matsa, accoudé. 9. Maror : l’herbe amère, trempée dans le haroset. 10. Korekh : le « sandwich » de Hillel (voir plus bas). 11. Choulhan Orekh : le repas de fête. 12. Tsafoun : l’afikoman, après lequel on ne mange plus rien. 13. Barekh : le Birkat Hamazon, sur la troisième coupe (Rambam, Hilkhot ’Hamets ouMatsa 8, 10). 14. Hallel : les louanges, achevées sur la quatrième coupe (Rambam, ibid. ; Michna Pessahim 10, 6). 15. Nirtsa : « Que ce soit agréé » : on clôt par des chants et l’espérance de « l’an prochain à Jérusalem ».

Les quatre coupes

La Michna oblige à quatre coupes de vin. Le Talmud de Jérusalem en donne l’origine :

« D’où tire-t-on les quatre coupes ? Rabbi Yohanan au nom de Rabbi Binaya : elles correspondent aux quatre délivrances. “Je vous ferai sortir, Je vous délivrerai, Je vous rachèterai, Je vous prendrai.” »

(Talmud de Jérusalem, Pessahim 10, 1) — מניין לארבעה כוסות. רבי יוחנן בשם רבי בנייה. כנגד ארבע גאולות. לכן אמר לבני ישראל אני יי והוצאתי אתכם וגו׳. ולקחתי אתכם לי לעם וגו׳. והוצאתי. והצלתי. וגאלתי. ולקחתי.

Une cinquième promesse, « Je vous ferai entrer dans le pays » (Chemot 6, 8), n’a pas de coupe obligatoire : le Rambam permet seulement d’en verser une cinquième, pour le Grand Hallel, sans obligation (Hilkhot ’Hamets ouMatsa 8, 10). On rattache à ce doute, selon une explication courante, la « coupe d’Élie » ; c’est un usage, non une loi.

S’accouder

Les hommes libres mangeaient accoudés. Le Talmud exige de s’accouder sur le côté gauche, pour la matsa comme pour le vin ; la même page précise : « une femme auprès de son mari n’a pas besoin de s’accouder ; si elle est importante, elle s’accoude » (Pessahim 108a). Les usages d’aujourd’hui varient selon les communautés.

Mains posant une matsa sur un linge blanc, à côté d’une coupe et d’un livre ouvert, sur une table de fête

6. La Hagada : raconter la liberté

Qui pose les questions ?

« Un fils pose la question à son père, et s’il n’a pas assez de connaissance, son père lui enseigne » (Michna Pessahim 10, 4). La Guemara élargit le cercle :

« Si son fils est sage, il l’interroge ; sinon, sa femme l’interroge ; sinon, il s’interroge lui-même ; et même deux sages qui connaissent les lois de Pessah s’interrogent l’un l’autre. »

(Pessahim 116a) — חכם בנו — שואלו. ואם אינו חכם — אשתו שואלתו, ואם לאו — הוא שואל לעצמו, ואפילו שני תלמידי חכמים שיודעין בהלכות הפסח — שואלין זה לזה.

Personne n’est donc dispensé de la nuit : l’homme seul se pose les questions à lui-même. La Michna cite quatre questions : la matsa, les herbes amères, la viande rôtie et le double trempage. Elle précise que celle du trempage fut posée même après la destruction du Temple ; celle de la viande rôtie, propre au temps de l’agneau pascal, n’a plus d’objet sans Temple, et le texte courant de la Hagada la remplace par la question sur la position accoudée. Le Talmud explique pourquoi on retire la table devant les enfants : « afin que les petits remarquent et demandent » (Pessahim 115b). Le Rema recommande que l’on dise la Hagada dans la langue que comprennent les femmes et les petits (Ora’h ’Haïm 473, 6) — ויאמרו בלשון שמבינים הנשים והקטנים.

Commencer par la honte, finir par la louange

La Michna fixe la structure du récit : « On commence par la honte et l’on termine par la louange » (Michna Pessahim 10, 4). Que signifie « la honte » ? Deux maîtres s’opposent :

« On commence par la honte et l’on termine par la louange. Qu’est-ce que la honte ? Rav dit : “Au commencement, nos pères étaient des idolâtres.” Et Shmuel dit : “Nous étions esclaves.” »

(Pessahim 116a) — מתחיל בגנות ומסיים בשבח. מאי בגנות? רב אמר: ״מתחלה עובדי עבודה זרה היו אבותינו״. [ושמואל] אמר: ״עבדים היינו״.

La Hagada garde les deux versions : « Nous étions esclaves de Pharaon en Égypte », puis « Au commencement, nos pères servaient des idoles ». Le débat porte sur le point de départ de toute l’histoire : exil politique ou exil spirituel.

Les trois choses, et se voir sorti d’Égypte

« Rabban Gamliel disait : quiconque n’a pas dit ces trois choses à Pessah n’a pas accompli son obligation : le Pessah, la matsa et le maror. Pessah, parce que le Tout-Présent est passé par-dessus les maisons de nos pères en Égypte. Matsa, parce que nos pères furent délivrés en Égypte. Maror, parce que les Égyptiens ont rendu amère la vie de nos pères en Égypte. Dans chaque génération, chacun doit se voir comme s’il était lui-même sorti d’Égypte. »

(Michna Pessahim 10, 5) — רבן גמליאל היה אומר, כל שלא אמר שלשה דברים אלו בפסח, לא יצא ידי חובתו, ואלו הן, פסח, מצה, ומרור. פסח, על שום שפסח המקום על בתי אבותינו במצרים. מצה, על שום שנגאלו אבותינו במצרים. מרור, על שום שמררו המצרים את חיי אבותינו במצרים. בכל דור ודור חיב אדם לראות את עצמו כאלו הוא יצא ממצרים.

Le Rambam en tire la loi : raconter la sortie d’Égypte la nuit du 15 Nissan est une mitsva positive de la Torah, tirée de « Tu raconteras à ton fils » ; même les grands sages y sont tenus, « et celui qui s’étend sur les événements est digne de louange » (Hilkhot ’Hamets ouMatsa 7, 1 ; voir Sefer Ha-’Hinoukh, mitsva 21). Et il ajoute : « Dans chaque génération, l’homme doit se montrer comme s’il venait lui-même de sortir de la servitude d’Égypte » (7, 6).

Les quatre fils

La Hagada évoque quatre fils : le sage, le méchant, le simple, celui qui ne sait pas poser de question. Cette page vient d’un enseignement ancien :

« Rabbi Hiyya a enseigné : c’est en regard de quatre fils que la Torah a parlé : un fils sage, un fils méchant, un fils simple, un fils qui ne sait pas poser de question. »

(Talmud de Jérusalem, Pessahim 10, 4) — תני רבי חייה. כנגד ארבעה בנים דיברה תורה. בן חכם בן רשע בן טיפש בן שאינו יודע לשאל.

La Mekhilta de Rabbi Yishmaël (Bo, Pischa 18) a un enseignement parallèle, avec des réponses différentes : le texte n’était pas figé. La leçon est éducative : chacun a sa manière d’entendre, et personne n’est exclu de la table.

Le haroset et le « sandwich de Hillel »

La Michna dit du haroset qu’il n’est pas une mitsva, mais Rabbi Eliézer fils de Rabbi Tsadok soutient que c’en est une (Michna Pessahim 10, 3). Pour la Guemara : « Rabbi Lévi dit : en souvenir de la pomme ; et Rabbi Yohanan dit : en souvenir de l’argile » (Pessahim 116a) — רבי לוי אומר: זכר לתפוח. ורבי יוחנן אומר: זכר לטיט. Quant à Hillel, « on a dit qu’il enveloppait ensemble la matsa et le maror et les mangeait, car il est dit : “avec des matsot et des herbes amères ils le mangeront” » ; ses collègues ne sont pas d’accord, et l’on conclut : après avoir mangé la matsa et le maror séparément, avec bénédictions, on les mange ensemble :

« Puis il mange la matsa et la laitue ensemble, sans bénédiction, en souvenir du Temple, comme Hillel. »

(Pessahim 115a) — והדר אכיל מצה וחסא בהדי הדדי בלא ברכה זכר למקדש, כהלל.

7. Les symboles du plat du séder

Sur la table, on dispose : trois matsot couvertes (celle du milieu servira à l’afikoman) ; le maror (raifort ou laitue romaine) ; le haroset, mélange de fruits, de noix et de vin, en souvenir du mortier (Pessahim 116a) ; le karpas ; l’os rôti (zeroa) et l’œuf (beitsa), en souvenir, selon l’explication usuelle, de l’agneau pascal et de l’offrande de fête, les deux viandes dont parle le Rambam (Hilkhot ’Hamets ouMatsa 8, 1).

8. Ashkénazes, séfarades, hassidiques : des usages qui varient

La structure du séder est commune ; les usages diffèrent. Outre les kitniyot et la matsa « shmoura » (voir plus haut) : dans la tradition marocaine, on se retrouve à la sortie de la fête, à la Mimouna, autour d’un repas où l’on mange du hamets pour la première fois ; beaucoup de familles cachent l’afikoman pour que les enfants le « volent » et restent éveillés. Ce sont des coutumes, non des lois de la Michna.

9. Lectures morales, kabbalistiques et hassidiques

Il faut distinguer. La halakha dit ce qu’il faut faire : chercher, détruire, vendre le hamets, manger de la matsa. La hagada et le mussar (la morale) en tirent un sens ; la kabbale et le hassidisme y ajoutent une lecture mystique. Ces lectures ne sont pas la loi, mais elles ont irrigué la fête.

Le levain dans la pâte

Une prière attribuée à Rabbi Alexandri nomme le levain :

« Maître du monde, il est révélé et connu devant Toi que notre volonté est de faire Ta volonté ; et qui nous en empêche ? Le levain dans la pâte et la servitude des royaumes. Que ce soit Ta volonté de nous sauver de leur main. »

(Berakhot 17a) — ״רבון העולמים, גלוי וידוע לפניך שרצוננו לעשות רצונך, ומי מעכב? — שאור שבעיסה ושעבוד מלכיות.

Rachi explique : « Le levain dans la pâte : le penchant au mal qui est dans notre cœur et qui nous fait lever » (Rachi sur Berakhot 17a) — שאור שבעיסה – יצר הרע שבלבבנו המחמיצנו. Le verbe « faire lever » est celui de hamets lui-même. C’est l’origine d’une tradition morale : à Pessah, on chasse le hamets de la maison, et l’on s’interroge sur celui qui est en soi. Le Rav Benizri la reprend en la nuançant (voir plus bas).

Les miracles cachés

Nahmanide (Ramban), dans son commentaire sur les téfilines et la sortie d’Égypte, écrit une phrase célèbre :

« Des miracles grands et manifestes, l’homme en vient à reconnaître les miracles cachés, qui sont le fondement de toute la Torah. »

(Ramban sur Chemot 13, 16) — ומן הנסים הגדולים המפרסמים אדם מודה בנסים הנסתרים שהם יסוד התורה כלה.

Kabbale et hassidisme

La kabbale, à la suite du Arizal (Rabbi Its’hak Louria, XVIe siècle), voit dans l’Égypte (Mitsraïm) la source de toutes les impuretés et de tous les exils (c’est ainsi que le Rav Benizri la présente, plus bas) ; le mot évoque la racine metsar, « limite ». Dans de nombreux enseignements hassidiques, le hamets, qui « gonfle », représente l’orgueil, et la matsa, plate, l’humilité. Ce sont des interprétations, non des conditions de la mitsva : on ne remplit pas moins la loi de Pessah si on ne les connaît pas.

10. Histoire et archéologie

L’Exode : ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas

Aucune source égyptienne ne mentionne les dix plaies ni le départ d’un peuple d’esclaves. La stèle du pharaon Merneptah (vers 1208 av. n. è.) contient la plus ancienne mention extra-biblique d’un peuple nommé Israël, installé en Canaan, mais ne parle pas d’un exode. Les historiens débattent donc de la date, de l’ampleur et même de l’historicité de l’événement. Pour la tradition, la fête ne repose pas sur une preuve archéologique, mais sur la transmission ininterrompue du récit de père en fils, que la Torah institue elle-même (Chemot 13, 8).

Des traces anciennes de la fête

Le « papyrus de Pessah » d’Éléphantine (419 av. n. è.) est une lettre, signée d’un certain Hananiah, adressée à la garnison juive d’Éléphantine, en Haute-Égypte. Elle contient des instructions pour la fête des azymes : « Sept jours, mangez des azymes. Maintenant, soyez purs et prenez garde. [Ne faites] pas de travail le 15e jour et le 21e jour de Nissan » (papyrus P. 13464, conservé au Musée égyptien de Berlin). C’est l’une des plus anciennes attestations extra-bibliques de la fête.

Le séder, un banquet

Des chercheurs ont rapproché le séder du banquet gréco-romain (symposion) : repas accoudé, trempages en début de repas, questions, dessert final (afikoman). La thèse a été formulée par Siegfried Stein (« The Influence of Symposia Literature on the Literary Form of the Pesah Haggadah », Journal of Jewish Studies, vol. 8, 1957).

Les Haggadot

Le plus ancien texte complet de la Hagada conservé fait partie du livre de prières de Saadia Gaon (Xe siècle) ; les Haggadot indépendantes, parfois enluminées, se répandent à partir des XIIIe-XIVe siècles, et l’imprimerie les diffuse dès le XVe siècle.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Raphaël Benizri a consacré à Pessah plusieurs cours, rassemblés sur la page Pessah : la fête de la liberté en 6 cours vidéo. Ce qui suit résume ses propos.

Chercher le hamets en soi. Dans Pessah : chercher le hamets en soi, le Rav rappelle que la recherche du hamets n’est pas un ménage de printemps : la maison est déjà propre quand la bedika commence, et ce que l’on cherche vraiment n’est pas dans les placards. Le levain n’est pas un corps étranger à la pâte, car laissée seule, elle lève d’elle-même : tout est affaire de dosage dans le temps, non d’expulsion d’un intrus. Pessah signifie aussi pour lui « le saut » : c’est croire qu’un homme peut passer de l’état d’esclave à l’état d’homme libre en un clin d’œil.

Par où commencer la Hagada ? Dans Pessah : par où commencer la Hagada ?, il reprend le débat de Rav et Shmuel (Pessahim 116a). Nos Sages ont placé l’esclavage en premier, et le Rav y voit une justesse : chaque fois que nous acceptons de vivre dans une dépendance, nous sommes déjà des idolâtres. Il s’appuie sur le Arizal pour faire de la sortie d’Égypte le modèle de toute sortie hors d’un conditionnement.

Pé-Sah, la bouche qui parle. Dans Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle, le Rav décompose le mot en pé sah, « une bouche en mouvement », et l’oppose à Pharaon (pé sah ra, une mauvaise bouche) : c’est l’ouverture, non la parole seule, qui les distingue. Il lit les quatre coupes comme quatre moments : la sortie d’Égypte, l’arrachement à la culture égyptienne, une libération non méritée, et le chant. Pour lui, « l’exclusion est interdite à cette table » : le sage, le méchant, le simple et celui qui ne sait pas poser de question sont les quatre composantes de la société.

Les quatre questions. Dans Les quatre questions du Ma Nichtana, le Rav lit les questions à quatre niveaux (pchat, drach, remez, sod) et propose une lecture personnelle : et si les quatre questions étaient quatre réponses ? On déplace le plateau pour éveiller l’enfant, qui s’attendait à passer à table ; ce qu’il découvre, c’est que nous sommes, et restons, en exil.

Le chiffre quatre ; le temps. Dans Pessah : le mystère du chiffre quatre, il relie le quatre aux quatre verbes de délivrance et note que le départ n’est donné qu’à la neuvième plaie : le peuple ne sort qu’une fois capable de saisir la lumière à travers l’obscurité. Dans Pessah : le temps n’est pas continu, il explique que la sanctification du premier-né, placée au milieu du récit de la sortie, n’est pas une digression : « tout le secret est dans le commencement ». Mitsraïm, dit-il, c’est metsar yam, « la limite de la mer », et le temps n’est pas continu : c’est une succession de moments, dont chacun est une création.

Idées reçues sur Pessah

« Pendant Pessah, on ne mange que de la matsa. » Faux. L’obligation ne vaut que la première nuit (Rambam, Hilkhot ’Hamets ouMatsa 6, 1) ; les jours suivants, on mange ce que l’on veut, pourvu que ce ne soit pas du hamets.

« Le hamets, c’est tout ce qui contient de la farine. » Pas exactement : c’est une pâte de l’une des cinq céréales qui a eu le temps de lever ; la matsa est elle-même de la farine et de l’eau, cuite avant ce délai (Michna Pessahim 2, 5 ; Ora’h ’Haïm 459, 2).

« Pessah est la Pâque chrétienne. » Les deux mots ont la même origine : le français « Pâque » vient du latin et du grec pascha, issu de l’araméen, forme du mot hébreu pessah. Mais les deux fêtes sont distinctes : Pessah commémore la sortie d’Égypte, le 15 Nissan, avec sa liturgie, ses lois et son récit propres.

Questions fréquentes sur Pessah

Pourquoi Pessah dure-t-il sept jours en Israël et huit ailleurs ?

La Torah prescrit sept jours (Vayikra 23, 6). Le huitième jour de la Diaspora vient d’une ancienne incertitude sur la date de la nouvelle lune ; selon l’explication classique, il s’est maintenu après la fixation du calendrier (Beitsa 4b).

Pourquoi quatre coupes ?

Elles correspondent aux quatre expressions de délivrance de Chemot 6, 6-7 (Talmud de Jérusalem, Pessahim 10, 1), et même le plus pauvre doit en recevoir quatre (Michna Pessahim 10, 1).

Qu’est-ce que l’afikoman ?

C’est la dernière bouchée de matsa du repas, en souvenir de l’agneau pascal (Rambam 8, 9 ; Pessahim 119b). L’usage de le cacher pour que les enfants le cherchent est un moyen pédagogique.

Pour aller plus loin

Sources et références (19)
  • Chemot 6, 6-8 ; 12, 3 ; 12, 6-8 ; 12, 11 ; 12, 13 ; 12, 15 ; 12, 18-19 ; 12, 26-27 ; 12, 39 ; 12, 46 ; 12, 48 ; 13, 7-8 ; 23, 15 ; 34, 18 ; 34, 25
  • Vayikra 23, 5-6
  • Bamidbar 9, 10-11
  • Devarim 16, 1 ; 16, 3 ; 26, 5-8
  • Yehoshoua 5, 10-11 ; II Melakhim 23, 21-22 ; II Divré HaYamim 30, 1 ; Tehilim 116, 13
  • Michna Pessahim 1, 1 ; 2, 5 ; 10, 1 ; 10, 3-6 ; 10, 8
  • Talmud de Babylone, Pessahim 108a ; 115a-b ; 116a ; 119b ; 120a
  • Talmud de Babylone, Berakhot 17a ; Beitsa 4b
  • Talmud de Jérusalem, Pessahim 10, 1 ; 10, 4
  • Mekhilta de Rabbi Yishmaël, Bo (Pischa) 18
  • Rachi sur Chemot 12, 13 ; sur Berakhot 17a
  • Ramban sur Chemot 13, 16
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot ’Hamets ouMatsa 2, 1 ; 6, 1 ; 7, 1 ; 7, 6 ; 8, 1 ; 8, 9-10
  • Sefer Ha-’Hinoukh, mitsva 21
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 431, 1 ; 432, 2 ; 445, 1 ; 448, 3 ; 453, 1 ; 459, 2 ; 473, 1 ; 473, 6
  • Siegfried Stein, « The Influence of Symposia Literature on the Literary Form of the Pesah Haggadah », Journal of Jewish Studies 8, 1957
  • Lettre de Hananiah à la garnison d’Éléphantine (419 av. n. è.), papyrus P. 13464, Berlin
  • Stèle de Merneptah (vers 1208 av. n. è.)
  • Cours du Rav Raphaël Benizri : Pessah : chercher le hamets en soi ; Pessah : par où commencer la Hagada ? ; Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle ; Les quatre questions du Ma Nichtana ; Pessah : le mystère du chiffre quatre ; Pessah : le temps n’est pas continu

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.