On la sort de l’armoire sainte en chantant, on l’embrasse au passage, on danse avec elle à Simhat Torah, et si un rouleau tombe à terre, l’usage veut que ceux qui l’ont vu tomber jeûnent. Mais qu’est-ce que la Torah, au juste ? Un livre, une loi, une Bible ? Pourquoi parle-t-on de Torah « écrite » et de Torah « orale », et pourquoi est-elle encore copiée à la main, lettre par lettre, sur du parchemin ? Voici une réponse complète.

En bref : le mot hébreu Torah (תּוֹרָה) signifie « enseignement » ou « instruction », et non « loi ». Au sens étroit, la Torah désigne les cinq livres de Moché (Bereshit, Chemot, Vayikra, Bamidbar, Devarim), que la tradition juive tient pour révélés par D’ à Moché au mont Sinaï et dans le désert. On l’appelle Torah écrite. Elle est accompagnée, selon la même tradition, d’une Torah orale, transmise de maître à disciple puis mise par écrit dans la Michna et le Talmud, qui en donne le sens et l’application. Le texte de la Torah écrite est copié à la main sur un rouleau de parchemin, le sefer Torah, lu publiquement à la synagogue chaque Chabbat. Au sens large, « Torah » désigne tout l’enseignement juif.

Un mot qui veut dire « enseigner », pas « loi »

Les traductions grecques puis latines ont rendu Torah par nomos et lex, « la Loi ». C’est de là que vient l’expression française « la Loi de Moïse ». Mais la racine hébraïque du mot, yara (י-ר-ה), veut dire « diriger, montrer, viser ». On la retrouve dans moré, le maître, celui qui enseigne, et dans horaa, la décision qui oriente la conduite. La Torah, c’est donc d’abord une direction donnée à la vie : elle montre le chemin.

Le livre des Proverbes emploie le mot dans ce sens familier : « Écoute, mon fils, l’instruction de ton père, et ne délaisse pas l’enseignement (torat) de ta mère » (Michlé 1, 8). Personne ne pense ici à un code juridique : il s’agit de ce que des parents transmettent à leur enfant pour qu’il vive bien. La Torah contient bien sûr des lois, beaucoup de lois, mais aussi des récits, des généalogies, des poèmes, des bénédictions et des avertissements.

La Torah se présente d’ailleurs elle-même comme un héritage : « Moché nous a prescrit une Torah, héritage (morasha) de l’assemblée de Yaakov » (Devarim 33, 4). C’est l’un des premiers versets qu’on apprend aux enfants juifs, dès qu’ils savent parler (Talmud, Soukka 42a).

Les cinq livres de Moché

La Torah écrite, qu’on appelle aussi le Houmach (de hamech, « cinq ») ou, d’après le grec, le Pentateuque, se compose de cinq livres. En hébreu, chacun porte le nom de l’un des premiers mots de son texte :

  • Bereshit (« Au commencement », la Genèse) : la création du monde, Adam et Hava, le déluge et Noah, la tour de Babel, puis l’histoire des patriarches Avraham, Its’hak et Yaakov, et de Yossef en Égypte.
  • Chemot (« Les noms », l’Exode) : l’esclavage en Égypte, Moché, les dix plaies, la sortie d’Égypte, le passage de la mer, la révélation du Sinaï et les Dix Paroles, puis la construction du Michkan, le sanctuaire du désert.
  • Vayikra (« Il appela », le Lévitique) : le service des sacrifices, la pureté, les lois alimentaires, les fêtes, et des commandements moraux majeurs comme « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Vayikra 19, 18).
  • Bamidbar (« Dans le désert », les Nombres) : les quarante ans de marche dans le désert, les recensements, les révoltes et les épreuves du peuple.
  • Devarim (« Les paroles », le Deutéronome) : les grands discours d’adieu de Moché avant sa mort, qui reprend et complète l’enseignement, avec le Chema Israël (Devarim 6, 4-9).

L’ensemble compte un peu plus de 5 800 versets et, selon le décompte traditionnel, 304 805 lettres. Le Talmud dénombre dans ce texte 613 commandements (mitsvot) : 248 positifs et 365 négatifs (Makot 23b). Le Rambam, Maïmonide, les a recensés un par un dans son Sefer Ha-Mitsvot.

Pour la tradition juive, ces cinq livres ont été écrits par Moché sous la dictée divine. Le Talmud discute seulement des huit derniers versets, qui racontent la mort de Moché : Yehochoua les aurait ajoutés, ou Moché les aurait écrits lui-même « en larmes » (Bava Batra 15a ; Menahot 30a). La Torah dit elle-même : « Moché écrivit cette Torah et la remit aux cohanim » (Devarim 31, 9), et il ordonna de la placer à côté de l’arche d’alliance (Devarim 31, 24-26).

Torah, Bible, Tanakh : quelle différence ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes, et la confusion est compréhensible. La Torah n’est pas toute la Bible juive : elle en est la première partie, et la plus sainte.

La Bible hébraïque s’appelle en hébreu le Tanakh, un mot formé des initiales de ses trois parties :

  • Torah : les cinq livres de Moché ;
  • Neviim (les Prophètes) : Yehochoua, les Juges, Chemouel, les Rois, Yechaya (Isaïe), Yirmeyahou (Jérémie), Yehezkel (Ézéchiel) et les douze « petits » prophètes ;
  • Ketouvim (les Écrits, ou Hagiographes) : les Psaumes (Tehilim), les Proverbes, Job, les cinq meguilot (Cantique des cantiques, Ruth, Eikha, Kohelet, Esther), Daniel, Ezra-Néhémie et les Chroniques.

Selon le décompte traditionnel, le Tanakh comprend vingt-quatre livres ; le Talmud en donne l’ordre et les auteurs (Bava Batra 14b-15a). Tous sont sacrés, mais à des degrés différents : les Prophètes et les Écrits ont été rédigés sous l’inspiration prophétique ou l’esprit saint, tandis que la Torah est tenue pour une parole de D’ transmise mot à mot. C’est pourquoi seul le texte de la Torah est lu en entier, en continu, sur un rouleau de parchemin.

Ce que les chrétiens appellent « l’Ancien Testament » correspond, à quelques différences d’ordre et de livres près, au Tanakh. Le judaïsme n’emploie pas cette expression : pour lui, il n’y a pas d’« ancien » ni de « nouveau » testament, mais une seule alliance, toujours en vigueur. Le Nouveau Testament n’appartient pas aux textes sacrés juifs.

La Torah écrite et la Torah orale

Voici la notion la plus importante pour comprendre le judaïsme, et la plus méconnue. Selon la tradition, Moché n’a pas reçu au Sinaï seulement un texte. Il a reçu aussi son explication, transmise de vive voix : c’est la Torah orale (Torah ché-be-al-pé, « la Torah qui est sur la bouche »), par opposition à la Torah écrite (Torah ché-bikhtav).

Une histoire célèbre du Talmud

Le Talmud raconte qu’un non-juif vint trouver le sage Chamaï et lui demanda : « Combien de Torah avez-vous ? » Chamaï répondit : « Deux : la Torah écrite et la Torah orale. » L’homme dit : « Pour l’écrite, je te crois ; pour l’orale, je ne te crois pas. Convertis-moi à condition de ne m’enseigner que la Torah écrite. » Chamaï le chassa. L’homme alla chez Hillel, qui l’accepta. Le premier jour, Hillel lui apprit l’alphabet : aleph, bet, guimel, dalet. Le lendemain, il lui présenta les lettres dans le désordre. « Mais hier, tu ne me les as pas enseignées ainsi ! » protesta l’homme. Hillel répondit : « Tu t’es donc fié à moi pour les lettres. Fie-toi aussi à moi pour la Torah orale » (Chabbat 31a).

La leçon : même pour lire un texte écrit, il faut un maître.

Pourquoi la Torah écrite ne suffit pas

La Torah écrite est souvent elliptique : elle ordonne sans dire comment faire. Quelques exemples :

  • Elle interdit de « faire un travail » le Chabbat (Chemot 20, 10), mais ne définit nulle part ce qu’est un travail. C’est la tradition orale qui en donne les trente-neuf catégories (Michna Chabbat 7, 2).
  • Elle demande de lier ses paroles « en signe sur ta main et en totafot entre tes yeux » (Devarim 6, 8), sans décrire les téfilines : leur forme carrée, leur couleur noire, leur contenu viennent de la tradition.
  • Elle autorise à abattre un animal « comme Je te l’ai ordonné » (Devarim 12, 21), alors qu’aucun verset ne décrit cette manière d’abattre. Le Talmud en conclut que les règles de la che’hita, l’abattage rituel, ont été ordonnées oralement à Moché (Houlin 28a).
  • Le célèbre « œil pour œil » (Chemot 21, 24) n’a jamais été appliqué à la lettre en droit juif : la tradition orale l’explique comme une compensation financière équivalente au dommage (Bava Kama 83b-84a).

Sans la Torah orale, la Torah écrite serait donc un livre fermé, ou livré à l’interprétation de chacun. Le Talmud voit cette double transmission dans un verset : « Je te donnerai les tables de pierre, la Torah et le commandement que J’ai écrits pour les enseigner » (Chemot 24, 12). Les tables, ce sont les Dix Paroles ; « la Torah », c’est le texte ; « le commandement », c’est la Michna ; « pour les enseigner », c’est le Talmud. Et le Talmud conclut : « Tout cela a été donné à Moché au Sinaï » (Berakhot 5a).

Pourquoi « orale » ?

Pendant des siècles, il était même interdit de mettre la Torah orale par écrit : « les paroles écrites, tu n’as pas le droit de les dire de mémoire ; les paroles orales, tu n’as pas le droit de les écrire » (Guitin 60b ; Temoura 14b). Pourquoi ? Parce qu’un enseignement oral reste vivant. Il passe par une relation entre un maître et un élève, il répond aux questions, il s’adapte à celui qui écoute. Un texte écrit, lui, peut être lu par n’importe qui, sans maître, et détourné de son sens.

Mais après la destruction du second Temple, les persécutions et la dispersion du peuple menaçaient de faire oublier cet enseignement. Vers l’an 200 de l’ère commune, Rabbi Yehouda Hanassi rassembla l’essentiel de la tradition dans la Michna. Le Talmud justifie cette mise par écrit par le verset « il est temps d’agir pour l’Éternel » (Tehilim 119, 126), lu comme permettant de lever une règle pour sauver l’ensemble (Guitin 60a ; Temoura 14b). Les discussions des générations suivantes sur la Michna ont formé la Guemara ; Michna et Guemara ensemble constituent le Talmud, achevé en Terre d’Israël vers l’an 400 (Talmud de Jérusalem) et à Babylone vers l’an 500 (Talmud de Babylone).

La chaîne de la transmission

Le traité des Pirké Avot, les « Maximes des Pères », s’ouvre sur une phrase qui résume toute cette conception : « Moché a reçu la Torah du Sinaï et l’a transmise à Yehochoua, Yehochoua aux Anciens, les Anciens aux Prophètes, et les Prophètes l’ont transmise aux hommes de la Grande Assemblée » (Avot 1, 1). Dans l’introduction de son Michné Torah, le Rambam prolonge cette chaîne nom par nom, sur quarante générations, de Moché jusqu’à Rav Achi, l’un des rédacteurs du Talmud de Babylone.

Cela ne veut pas dire que la Torah orale soit figée. Le Talmud enseigne que D’ a montré à Moché, au Sinaï, « ce qu’un élève accompli enseignerait un jour devant son maître » (Talmud de Jérusalem, Péa 2, 4 ; voir aussi Meguila 19b). Il raconte aussi que Moché, transporté dans l’académie de Rabbi Akiva, ne comprenait pas ce qu’on y disait, jusqu’à ce que Rabbi Akiva déclare tenir son enseignement de « Moché au Sinaï » (Menahot 29b). La Torah orale, c’est donc une même source qui continue de couler, génération après génération, par le travail des sages.

Deux hommes portant une kippa noire étudient ensemble, penchés sur de grands livres ouverts, devant des rayonnages de livres anciens dans une salle d’étude
L’étude en binôme, la ‘havrouta : c’est ainsi que la Torah orale se transmet et se discute depuis des siècles.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri a consacré un cours entier à cette première michna des Pirké Avot, Pirkey Avot : la chaîne de la transmission. Il y relève un détail : le texte ne dit pas que Moché a reçu la Torah « de D’ », mais « du Sinaï ». Car on ne reçoit que ce qu’on est en mesure de recevoir. Le Sinaï a été le lieu de rencontre entre le divin et l’humain, l’une des descentes où D’ se met au niveau de l’homme. Ce que Moché a reçu, ce sont des lois qui permettent à l’homme de « s’assumer ici-bas » : selon le Rav, la Torah n’est pas faite pour nous arracher à ce monde et nous transporter dans des sphères supérieures, mais pour nous rattacher à ce monde dans sa réalité propre.

Dans le même cours, il explique l’image par laquelle les sages décrivent la transmission : une balle que l’on se passe de main en main sans jamais la laisser tomber. Une balle se transmet entière.

Sur la Torah orale elle-même, le Rav propose une image forte dans son cours 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction. Le 8 Tevet, rappelle-t-il, est le jour où la Torah a été traduite en grec, un jour que les sages ont comparé à celui du veau d’or. Une traduction est un habit posé sur le texte, et tout habit réduit la lumière. La loi orale est un habit, elle aussi, mais un habit vivant : son interprétation donne des significations différentes, parfois opposées, et c’est là son génie, car elle confère à la Torah écrite une portée humaine et universelle. Elle est aussi le propre de chacun : c’est pourquoi, explique-t-il, celui qui assiste au dernier souffle d’un sage doit déchirer son vêtement en signe de deuil, car il perd une Torah qui était l’apport personnel de cet homme à toute la communauté d’Israël.

Dans Hanoucca : la lumière de chacun, il prolonge cette idée : la Torah écrite a pu être traduite et adoptée par d’autres ; la pensée, nous la partageons avec tout le monde. Mais la loi orale, avec ses controverses et ses discussions, reste le lieu où le peuple juif puise un mode de vie qui n’appartient qu’à lui.

Le sefer Torah : un rouleau écrit à la main

À la synagogue, la Torah n’est pas lue dans un livre imprimé, mais dans un sefer Torah, un rouleau de parchemin écrit à la main. C’est l’objet le plus saint du judaïsme.

Comment il est fabriqué

Un sefer Torah est écrit par un sofer, un scribe spécialement formé, qui doit être un homme pieux et instruit. Il écrit avec une plume (d’oie, traditionnellement, ou de roseau) et une encre noire spéciale, sur des feuilles de parchemin tirées de la peau d’un animal pur, cousues entre elles avec des fils de tendons. Le texte est disposé en colonnes ; l’usage le plus répandu est d’en écrire 248, de 42 lignes chacune. Les lettres sont tracées dans une écriture carrée particulière, le ktav achouri, avec, sur certaines lettres, de petites couronnes appelées taguim. Le rouleau est fixé à deux montants de bois, les atsé haïm (« arbres de vie »), d’après le verset qui dit de la Torah : « elle est un arbre de vie pour ceux qui s’y attachent » (Michlé 3, 18).

Le sofer copie toujours d’après un modèle, sans jamais écrire de mémoire, et prononce chaque mot avant de l’écrire. Avant d’écrire l’un des noms divins, il déclare qu’il l’écrit pour la sainteté du Nom. Les règles sont d’une extrême rigueur : un sefer Torah auquel il manque une seule lettre, ou dans lequel une lettre est en trop, est invalide (passoul) tant qu’il n’a pas été corrigé (Rambam, Hilkhot Sefer Torah 7, 11). Les lois de l’écriture du sefer Torah sont codifiées dans le Choulhan Aroukh (Yoré Dé’a 270 à 284).

La 613e mitsva

Le dernier des 613 commandements de la Torah consiste à écrire soi-même un sefer Torah. On le tire du verset : « Et maintenant, écrivez pour vous ce cantique » (Devarim 31, 19), que la tradition comprend comme s’appliquant à toute la Torah (Sanhédrin 21b ; Rambam, Hilkhot Sefer Torah 7, 1 ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 270, 1). Comme peu de gens savent écrire un rouleau, on s’acquitte en le faisant écrire par un sofer, ou en participant à l’achèvement d’un rouleau en écrivant, guidé par le sofer, l’une des dernières lettres. L’achèvement d’un rouleau se fête par une procession joyeuse jusqu’à la synagogue.

Le respect dû au rouleau

On se lève lorsqu’un sefer Torah passe devant soi (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 282, 2), et beaucoup l’embrassent au passage, en le touchant du bout de leur talit ou de leur livre de prières. On ne le touche pas directement des doigts sur le parchemin : le lecteur suit le texte avec une petite main d’argent, le yad. Le rouleau est habillé d’un manteau de tissu (chez les Ashkénazes et dans de nombreuses communautés) ou rangé dans un étui rigide de bois ou de métal, le tik (chez beaucoup de Séfarades et d’Orientaux), orné de couronnes et de clochettes d’argent. Lorsqu’un rouleau est trop abîmé pour être utilisé, on ne le jette pas : on l’enterre, comme un être humain, souvent près de la tombe d’un sage.

La lecture de la Torah à la synagogue

La Torah est lue publiquement, devant toute la communauté. Selon la tradition, Moché lui-même a institué sa lecture le Chabbat et les jours de fête (Talmud de Jérusalem, Meguila 4, 1). Les prophètes de son temps l’ont fixée aussi au lundi et au jeudi, pour que le peuple ne passe jamais trois jours sans Torah, et Ezra le scribe a ajouté la lecture du Chabbat après-midi (Bava Kama 82a).

Le texte est divisé en 54 sections, les parachot (au singulier : paracha). Chaque Chabbat matin, on lit la paracha de la semaine, de sorte qu’on achève la lecture complète de la Torah en un an. En Terre d’Israël, dans l’Antiquité, l’usage était de la terminer en trois ans environ (Meguila 29b). Le cycle annuel s’achève et recommence le même jour, à Simhat Torah, la « joie de la Torah », à la fin de la fête de Souccot (le 22 Tichri en Terre d’Israël, le 23 Tichri en diaspora) : on lit les derniers versets de Devarim, puis aussitôt les premiers de Bereshit, pour montrer que l’étude de la Torah n’a pas de fin.

La lecture est chantée selon des signes musicaux traditionnels, les teamim, qui servent aussi de ponctuation. Plusieurs fidèles sont appelés tour à tour pour réciter une bénédiction avant et après chaque passage : c’est la aliya, la « montée » à la Torah. La bénédiction finale résume la double nature de la Torah : « Béni sois-Tu… qui nous as donné une Torah de vérité et as planté en nous la vie éternelle. »

Dans l’Antiquité, la Torah prévoyait même une lecture solennelle tous les sept ans devant tout le peuple rassemblé, le Hakhel (Devarim 31, 10-13).

Pourquoi la Torah est-elle si centrale ?

Le plan du monde

Le Midrach compare D’ à un architecte qui consulte ses plans avant de bâtir un palais : « Le Saint, béni soit-Il, regardait dans la Torah et créait le monde » (Bereshit Rabba 1, 1). La Torah n’est donc pas seulement un livre pour les juifs : elle est, selon cette tradition, le plan selon lequel le monde a été conçu. L’étudier, c’est chercher à comprendre l’intention de Celui qui a créé le monde.

L’étude comme mitsva

L’étude de la Torah est elle-même un commandement : « tu les enseigneras à tes enfants, et tu en parleras » (Devarim 6, 7). La Michna énumère des actes dont l’homme recueille les fruits dès ce monde, comme honorer ses parents, accomplir des actes de bonté et faire la paix entre les gens, et conclut : « et l’étude de la Torah équivaut à tous » (Michna Péa 1, 1). Pourquoi ? Parce que l’étude mène à l’action, répond le Talmud (Kiddouchin 40b). Le Rambam écrit que tout juif, riche ou pauvre, jeune ou vieux, en bonne santé ou souffrant, doit fixer un temps d’étude le jour et la nuit (Hilkhot Talmud Torah 1, 8).

Les sages résument ce rapport inépuisable au texte par la parole de Ben Bag Bag : « Retourne-la et retourne-la encore, car tout est en elle » (Avot 5, 22).

Plusieurs niveaux de lecture

La tradition distingue quatre niveaux de lecture, qu’on désigne par l’acronyme PaRDeS (« verger ») : le pchat, le sens simple ; le remez, l’allusion ; le drach, l’interprétation homilétique ; et le sod, le sens secret, mystique. Le Ramban, Nahmanide, écrit dans l’introduction de son commentaire de la Torah qu’au niveau le plus profond, la Torah tout entière est faite des noms de D’, et que ses lettres pourraient se lire autrement que dans le découpage habituel des mots. C’est l’une des raisons pour lesquelles une seule lettre manquante rend un sefer Torah invalide.

Au niveau moral, la Torah est d’abord un chemin de vie. Ses lois ne se limitent pas au rituel : elles concernent la justice, le salaire de l’ouvrier, l’étranger, la veuve et l’orphelin, le respect de l’animal, la sincérité dans le commerce. Le Rambam écrit que les lois de la Torah ont été données non pour la vengeance, mais pour apporter « la miséricorde, la bonté et la paix dans le monde » (Hilkhot Chabbat 2, 3), en citant le verset : « ses voies sont des voies d’agrément, et tous ses sentiers sont paix » (Michlé 3, 17).

Un peu d’histoire

Le texte de la Torah a été recopié avec un soin extraordinaire pendant plus de trois mille ans. Quelques jalons :

  • Les amulettes de Ketef Hinnom. Découvertes en 1979 à Jérusalem, ces deux petites plaques d’argent, datées de la fin de l’époque du premier Temple (vers le VIIe-VIe siècle avant l’ère commune), portent une version de la bénédiction des cohanim (Bamidbar 6, 24-26). On les considère comme le plus ancien texte biblique connu à ce jour.
  • Ezra et l’écriture carrée. Selon le Talmud, au retour de l’exil de Babylone, au Ve siècle avant l’ère commune, la Torah a été donnée à nouveau à Israël par Ezra dans l’écriture carrée, le ktav achouri (Sanhédrin 21b-22a). Ezra fit aussi une lecture publique solennelle de la Torah devant tout le peuple (Néhémie 8).
  • La traduction grecque. Au IIIe siècle avant l’ère commune, le roi Ptolémée fit traduire la Torah en grec, à Alexandrie, par soixante-douze sages : c’est la Septante (Meguila 9a). Un texte rabbinique dit que ce jour fut aussi pénible pour Israël que celui où fut fait le veau d’or (Massekhet Soferim 1, 7).
  • Les manuscrits de la mer Morte. Découverts à partir de 1947 dans les grottes de Qoumrân, ils contiennent des fragments de tous les livres du Tanakh sauf Esther, copiés pour certains plus de deux mille ans avant nos jours. Leur comparaison avec le texte actuel montre une remarquable fidélité de la transmission.
  • Les massorètes et le Codex d’Alep. Entre le VIIe et le Xe siècle, des savants de Tibériade, les massorètes, fixèrent les voyelles, les accents et le décompte minutieux des lettres et des versets. Le Codex d’Alep, écrit vers l’an 930 et vérifié par Aharon ben Acher, fut tenu par le Rambam pour le modèle le plus exact (Hilkhot Sefer Torah 8, 4). Il est aujourd’hui conservé au Musée d’Israël, à Jérusalem.

Pour la tradition juive, cette fidélité n’est pas un hasard : le neuvième des treize principes de foi formulés par le Rambam affirme que la Torah ne sera ni changée ni remplacée, et le huitième, qu’elle vient tout entière du Ciel (Commentaire de la Michna, Sanhédrin, chapitre 10). Le monde universitaire propose d’autres hypothèses sur la formation du texte ; la foi juive, elle, s’appuie sur la révélation publique du Sinaï, vécue par tout un peuple et transmise de génération en génération.

Idées reçues sur la Torah

« La Torah, c’est un livre de lois »

Non. Une grande partie du texte est faite de récits. La Torah commence d’ailleurs par l’histoire de la création, et non par un commandement. Rachi, dans son premier commentaire, se demande pourquoi, et répond qu’elle enseigne d’abord que la terre appartient à D’, qui la donne à qui Il veut (Rachi sur Bereshit 1, 1).

« La Torah ne concerne que le passé »

Elle est lue, étudiée et discutée chaque jour. Les rabbins d’aujourd’hui en tirent des réponses à des questions nouvelles, comme l’électricité le Chabbat ou l’éthique médicale : c’est le rôle de la Torah orale.

Questions fréquentes sur la Torah

Que veut dire le mot « Torah » ?

« Enseignement » ou « instruction », plus que « loi » : le mot vient de la racine yara, « diriger, montrer ». Il désigne les cinq livres de Moché et, au sens large, tout l’enseignement juif.

Quelle est la différence entre la Torah et la Bible ?

La Torah n’est que la première partie, la plus sainte, de la Bible hébraïque (le Tanakh), qui comprend aussi les Prophètes et les Écrits. Le Nouveau Testament n’en fait pas partie.

Qu’est-ce que la Torah orale ?

C’est l’explication de la Torah écrite, reçue par Moché au Sinaï et transmise de vive voix, puis mise par écrit dans la Michna (vers 200) et le Talmud. Sans elle, bien des commandements seraient impossibles à appliquer.

Combien de temps faut-il pour écrire un sefer Torah ?

Environ un an de travail pour un scribe expérimenté. Le rouleau compte 304 805 lettres, tracées à la main sur parchemin, sans aucune erreur permise. C’est pourquoi un sefer Torah coûte souvent plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Pourquoi la Torah a-t-elle été donnée au Sinaï, dans le désert ?

Les sages expliquent qu’elle a été donnée dans un lieu qui n’appartenait à personne, pour qu’aucun peuple ne puisse dire qu’elle lui revenait plus qu’aux autres, et que chacun puisse venir la prendre (Mekhilta sur Chemot 19, 2). On commémore ce don à Chavouot, le 6 Sivan, sept semaines après Pessah.

Pourquoi danse-t-on avec la Torah à Simhat Torah ?

Parce que ce jour-là, on achève la lecture annuelle et on la recommence aussitôt. On sort tous les rouleaux et on fait sept tours de la synagogue en chantant et en dansant, par joie d’avoir reçu la Torah.

Pour aller plus loin

Sources et références

  • Bereshit 1, 1 et Rachi sur Bereshit 1, 1
  • Chemot 20, 10 ; 21, 24 ; 24, 12
  • Vayikra 19, 18
  • Bamidbar 6, 24-26
  • Devarim 6, 4-9 ; 12, 21 ; 31, 9-13 ; 31, 19 ; 31, 24-26 ; 33, 4
  • Tehilim 119, 126
  • Michlé 1, 8 ; 3, 17-18
  • Néhémie 8
  • Michna Chabbat 7, 2
  • Michna Péa 1, 1
  • Pirké Avot 1, 1 et 5, 22
  • Talmud de Babylone, Berakhot 5a
  • Talmud de Babylone, Chabbat 31a
  • Talmud de Babylone, Soukka 42a
  • Talmud de Babylone, Meguila 9a, 19b et 29b
  • Talmud de Jérusalem, Meguila 4, 1
  • Talmud de Babylone, Guitin 60a-60b ; Temoura 14b
  • Talmud de Babylone, Kiddouchin 40b
  • Talmud de Babylone, Bava Kama 82a et 83b-84a
  • Talmud de Babylone, Bava Batra 14b-15a ; Menahot 29b et 30a
  • Talmud de Babylone, Sanhédrin 21b-22a
  • Talmud de Babylone, Makot 23b
  • Talmud de Babylone, Houlin 28a
  • Talmud de Jérusalem, Péa 2, 4
  • Massekhet Soferim 1, 7
  • Mekhilta de Rabbi Yichmaël sur Chemot 19, 2
  • Bereshit Rabba 1, 1
  • Rambam, introduction au Michné Torah
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Talmud Torah 1, 8
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Sefer Torah 7, 1 ; 7, 11 ; 8, 4
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Chabbat 2, 3
  • Rambam, Commentaire de la Michna, Sanhédrin chapitre 10 (les treize principes de foi)
  • Rambam, Sefer Ha-Mitsvot
  • Ramban, introduction au commentaire de la Torah
  • Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 270, 1 ; 270-284 ; 282, 2
  • Amulettes d’argent de Ketef Hinnom (Musée d’Israël), fin de l’époque du premier Temple
  • Manuscrits de la mer Morte (Qoumrân), découverts à partir de 1947
  • Codex d’Alep (vers 930), Musée d’Israël, Jérusalem
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : la chaîne de la transmission
  • Rav Raphaël Benizri, 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction
  • Rav Raphaël Benizri, Hanoucca : la lumière de chacun

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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