Pas de feux d’artifice, pas de compte à rebours : le Nouvel An juif s’ouvre par le cri d’une corne de bélier dans la synagogue, des pommes trempées dans le miel sur la table et une prière qui revient sans cesse : « Inscris-nous dans le livre de la vie ». Que fête-t-on à Roch Hachana, pourquoi sonne-t-on du chofar, et de quoi sont faits les deux jours qui ouvrent l’année ? Cet article répond à partir de la Torah, de la Michna, du Talmud, de Maïmonide (le Rambam) et du Choulhan Aroukh, en distinguant la loi (la halakha) des coutumes et des lectures spirituelles, puis il confronte le tout à l’histoire.

La réponse en bref

Roch Hachana, « la tête de l’année », est le Nouvel An juif. Il tombe le 1er et le 2 du mois de Tichri, à l’automne. La Torah ne le nomme jamais ainsi : elle parle d’un « jour de sonnerie » (yom terou’a, Bamidbar 29, 1) et d’un « rappel par la sonnerie » (Vayikra 23, 24). La tradition orale y a lu le jour du jugement de l’humanité, le jour où l’on proclame D’ Roi, et l’anniversaire de la création de l’homme. Sa mitsva centrale est d’entendre le son du chofar, la corne de bélier. Il ouvre les « dix jours de techouva » (de retour et de repentir) qui s’achèvent à Yom Kippour. Le prochain Roch Hachana, celui de 5788, commence le vendredi 1er octobre 2027 au soir ; le premier jour tombant un Chabbat, le chofar ne sera entendu que le dimanche 3 octobre.

1. Le nom, la date et les quatre « têtes d’année »

La Michna ouvre le traité Roch Hachana par une énumération : « Il y a quatre têtes d’année » (Michna Roch Hachana 1, 1). Le 1er Nissan est la tête d’année pour les rois et les fêtes ; le 1er Elloul, pour la dîme du bétail (selon l’avis majoritaire) ; le 15 Chevat pour les arbres (selon l’école de Hillel) ; et le 1er Tichri, pour le compte des années, des années sabbatiques et des jubilés, des plantations et des légumes. C’est donc à partir du 1er Tichri que l’on change le chiffre de l’année.

La Torah, elle, date la fête du « septième mois » compté depuis Nissan, le mois de la sortie d’Égypte : « Au septième mois, le premier du mois, ce sera pour vous un repos, un rappel par la sonnerie, une convocation sainte » (Vayikra 23, 24). Même en Israël, la fête dure deux jours. La Michna rapporte qu’on recevait autrefois le témoignage sur la nouvelle lune pendant toute la journée du 30 Elloul ; la fête risquait donc de commencer un jour plus tôt ou plus tard (Michna Roch Hachana 4, 4), et l’on a pris l’habitude de sanctifier les deux jours, que la Guemara traite comme un cas à part (Talmud de Babylone, Beitsa 4b).

2. Ce que dit la Torah : un « jour de sonnerie »

« Au septième mois, le premier du mois, ce sera pour vous un repos, un rappel par la sonnerie, une convocation sainte. »

(Vayikra 23, 24) — בַּחֹדֶשׁ הַשְּׁבִיעִי בְּאֶחָד לַחֹדֶשׁ יִהְיֶה לָכֶם שַׁבָּתוֹן זִכְרוֹן תְּרוּעָה מִקְרָא־קֹדֶשׁ׃

Un second verset précise : « Ce sera pour vous un jour de sonnerie » (Bamidbar 29, 1) — יוֹם תְּרוּעָה יִהְיֶה לָכֶם׃. Le texte biblique ne dit ni pourquoi on sonne, ni ce que l’on commémore. La terou’a est un son saccadé, et le texte ne précise pas qu’il s’agit d’un chofar : c’est la Tradition orale qui le déduit du jubilé, où la Torah ordonne explicitement de faire passer le chofar (Vayikra 25, 9). Le Rambam présente cette déduction comme une tradition reçue (Hilkhot Chofar 1, 1) : la terou’a de Roch Hachana se fait au chofar, comme celle du jubilé.

Les Psaumes éclairent le jour : « Sonnez du chofar à la néoménie, à la lune cachée, pour le jour de notre fête » (Tehilim 81, 4) — תִּקְעוּ בַחֹדֶשׁ שׁוֹפָר בַּכֵּסֶה לְיוֹם חַגֵּנוּ׃. Le Talmud (Roch Hachana 8a) en tire que ce verset désigne Roch Hachana, seule fête qui tombe quand la lune est encore cachée. Un autre texte pose la couleur affective du jour : le 1er du septième mois, Ezra lit la Torah devant le peuple en larmes, et Nehemia lui dit : « Ne vous affligez pas » :

« Il leur dit : Allez, mangez des mets gras, buvez des boissons douces, envoyez des portions à celui qui n’a rien de prêt, car ce jour est consacré à notre Maître ; ne vous affligez pas. »

(Nehemia 8, 10) — לְכוּ אִכְלוּ מַשְׁמַנִּים וּשְׁתוּ מַמְתַקִּים וְשִׁלְחוּ מָנוֹת לְאֵין נָכוֹן לוֹ כִּי־קָדוֹשׁ הַיּוֹם לַאֲדֹנֵינוּ וְאַל־תֵּעָצֵבוּ

Roch Hachana n’est donc pas un jour de deuil, mais un jour solennel et joyeux à la fois (Nehemia 8, 2-10). Dans le Tanakh, l’expression roch hachana n’apparaît qu’une fois, dans un sens différent : « au commencement de l’année, le dix du mois » (Yehezkel 40, 1) désigne une date, non la fête. C’est la Michna qui en a fait le nom de la fête.

3. Le jour du jugement

Comme des brebis, une à une

La Michna le dit sans détour : « Tous ceux qui viennent au monde passent devant Lui comme des benei maron » (Michna Roch Hachana 1, 2) — בראש השנה כל באי העולם עוברין לפניו כבני מרון,. Le Talmud propose trois explications de cette expression : un troupeau de brebis que l’on fait passer une à une, des voyageurs sur un sentier de montagne si étroit qu’on y marche en file, ou les soldats d’une armée passés en revue (Roch Hachana 18a). Dans les trois images, chacun est regardé individuellement.

Trois livres

« Rabbi Kruspedaï a dit au nom de Rabbi Yohanan : trois livres s’ouvrent à Roch Hachana : un des méchants complets, un des justes complets, un des intermédiaires. Les justes complets sont inscrits et scellés aussitôt pour la vie ; les méchants complets, pour la mort ; les intermédiaires restent en suspens de Roch Hachana à Yom Kippour. »

(Roch Hachana 16b) — שלשה ספרים נפתחין בראש השנה, אחד של רשעים גמורין, ואחד של צדיקים גמורין, ואחד של בינוניים. צדיקים גמורין — נכתבין ונחתמין לאלתר לחיים, רשעים גמורין — נכתבין ונחתמין לאלתר למיתה, בינוניים — תלויין ועומדין מראש השנה ועד יום הכפורים,

D’où l’importance des dix jours qui séparent les deux fêtes : l’intermédiaire est jugé selon ses actes. Le Talmud ajoute que « l’homme n’est jugé que selon ses actes de l’heure présente » (Roch Hachana 16b), et qu’il y a quatre manières de déchirer le décret :

« Quatre choses déchirent le décret d’un homme : la tsedaka, le cri de la prière, le changement de nom et le changement d’actes. »

(Roch Hachana 16b) — ארבעה דברים מקרעין גזר דינו של אדם, אלו הן: צדקה, צעקה, שינוי השם, ושינוי מעשה.

Le Rambam en fait un enseignement de vie : « Chacun doit se voir toute l’année comme à moitié innocent, à moitié coupable, et le monde entier de même. S’il commet une seule faute, il fait pencher la balance, la sienne et celle du monde, du côté de la culpabilité ; une seule mitsva fait pencher du côté du mérite » (Hilkhot Techouva 3, 4). Et un maître ajoute : « Celui qui passe sur ses droits, on passe sur toutes ses fautes » (Roch Hachana 17a). Ce jugement n’a donc rien d’un tribunal lugubre : la liturgie s’adresse à « Notre Père, notre Roi » (Taanit 25b, voir plus bas), et le repas de fête en témoigne.

4. Pourquoi le 1er Tichri : l’anniversaire de l’homme

Le Talmud rapporte un débat : le monde a-t-il été créé en Tichri ou en Nissan ? Rabbi Eliézer répond Tichri : « En Tichri le monde fut créé ; en Tichri naquirent les patriarches ; (…) à Roch Hachana, Sarah, Rahel et Hanna furent visitées » (Roch Hachana 10b-11a). L’usage liturgique suit Rabbi Eliézer. Le Midrach précise que la création a commencé le 25 Elloul, de sorte que le sixième jour, celui où l’homme fut formé, tombe le 1er Tichri (Vayikra Rabba 29, 1). Roch Hachana est donc moins l’anniversaire de l’univers que celui de l’homme, de sa responsabilité et de sa première faute. Dans la liturgie de Moussaf, on dit : « Aujourd’hui le monde est conçu » (hayom harat olam).

5. Le chofar

Entendre, et non sonner

La mitsva de la Torah est d’entendre le chofar :

« C’est une mitsva positive de la Torah d’entendre la sonnerie du chofar à Roch Hachana. »

(Rambam, Hilkhot Chofar 1, 1) — מצות עשה של תורה לשמע תרועת השופר בראש השנה

La bénédiction dit d’ailleurs « entendre la voix du chofar » (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 585, 2). On le sonne debout, et le Rema rapporte l’usage de le sonner depuis la bima, là où l’on lit la Torah (Ora’h ’Haïm 585, 1).

Une corne de bélier, courbée

La Michna exclut la corne de vache : « Tous les chofarot sont valables, sauf celui de la vache, car c’est une corne (keren) » (Michna Roch Hachana 3, 2). La halakha préfère celui du bélier, courbé (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 586, 1). Un enseignement de Rabbi Lévi le justifie :

« Rabbi Lévi a dit : la mitsva de Roch Hachana (…) se fait avec des chofarot courbés, et celle du reste de l’année avec des chofarot droits. »

(Roch Hachana 26b) — אמר רבי לוי: מצוה של ראש השנה ושל יום הכפורים בכפופין, ושל כל השנה בפשוטין.

La Guemara en tire une leçon : à Roch Hachana, plus on se courbe en prière, mieux c’est (26b). La Michna rapporte qu’au Temple on sonnait avec le chofar droit d’un bouquetin, dont l’embouchure était recouverte d’or, entre deux trompettes (Michna Roch Hachana 3, 3).

Le bélier d’Its’hak

Pourquoi le bélier ? Un enseignement de Rabbi Abahou le rattache au récit d’Avraham, qui offrit à la place de son fils un bélier retenu dans un buisson (Bereshit 22, 13) — וַיִּשָּׂא אַבְרָהָם אֶת־עֵינָיו וַיַּרְא וְהִנֵּה־אַיִל אַחַר נֶאֱחַז בַּסְּבַךְ בְּקַרְנָיו :

« Rabbi Abahou a dit : Pourquoi sonne-t-on avec la corne d’un bélier ? Le Saint béni soit-Il a dit : Sonnez devant Moi avec la corne d’un bélier, afin que Je Me souvienne en votre faveur de la ligature d’Its’hak fils d’Avraham, et Je vous le compterai comme si vous vous étiez liés devant Moi. »

(Roch Hachana 16a) — אמר רבי אבהו: למה תוקעין בשופר של איל? אמר הקדוש ברוך הוא: תקעו לפני בשופר של איל, כדי שאזכור לכם עקידת יצחק בן אברהם, ומעלה אני עליכם כאילו עקדתם עצמכם לפני.

Tekia, chevarim, terou’a

La Michna fixe l’ordre : « trois fois trois sons » (Michna Roch Hachana 4, 9) : la tekia, un son long ; la terou’a, une suite de sons brefs ; et la tekia finale. Mais la Torah ne dit pas comment sonne la terou’a : plainte longue ou sanglots courts ? Pour sortir du doute, Rabbi Abahou institua à Césarée de sonner les deux, plus leur combinaison :

« Rabbi Abahou instaura à Césarée : tekia, trois chevarim, terou’a, tekia. »

(Roch Hachana 34a) — אתקין רבי אבהו בקסרי: תקיעה, שלשה שברים, תרועה, תקיעה.

C’est pourquoi l’on sonne aujourd’hui les trois séries : tekia-chevarim-terou’a-tekia, tekia-chevarim-tekia et tekia-terou’a-tekia (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 590, 1 ; 590, 3). La coutume est de sonner d’abord pendant l’office du matin, avant le Moussaf (« sonneries assises »), puis pendant la répétition de la Amida de Moussaf, debout. Pourquoi deux fois ? Le Talmud répond : « pour confondre le Satan » : la double sonnerie montre l’amour d’Israël pour la mitsva, et déroute l’accusateur (Roch Hachana 16b).

Pas de chofar le Chabbat

Du temps du Temple, on sonnait même un Chabbat. Après la destruction, Rabban Yohanan ben Zakkaï décida que l’on sonnerait « partout où il y a un tribunal » (Michna Roch Hachana 4, 1). Mais on ne sonne pas, aujourd’hui, le Chabbat. Rava en donne la raison : par la Torah, on pourrait sonner, mais les Sages ont craint que, tous étant obligés et peu étant experts, quelqu’un ne prenne le chofar en main pour aller apprendre chez un spécialiste et le porte dans le domaine public (Roch Hachana 29b).

« Réveillez-vous, dormeurs ! »

Le Rambam, après avoir rappelé que la sonnerie est un décret de la Torah, ajoute :

« Même si la sonnerie du chofar à Roch Hachana est un décret de l’Écriture, il y a en elle une allusion : Réveillez-vous, dormeurs, de votre sommeil ; endormis, sortez de votre torpeur ; examinez vos actes, revenez en techouva et souvenez-vous de votre Créateur. »

(Rambam, Hilkhot Techouva 3, 4) — אף על פי שתקיעת שופר בראש השנה גזרת הכתוב רמז יש בו כלומר עורו ישנים משנתכם ונרדמים הקיצו מתרדמתכם וחפשו במעשיכם וחזרו בתשובה וזכרו בוראכם.

Cette lecture morale ne rend pas le chofar « symbolique » : la mitsva est de l’entendre, même sans y penser. Mais le Rambam la propose pour que le son parle à celui qui l’écoute. Rav Saadia Gaon, selon le Abudarham (XIVe siècle), énumérait dix raisons : proclamer D’ Roi, appeler à la techouva, rappeler le Sinaï, les paroles des prophètes, la destruction du Temple, la ligature d’Its’hak, l’humilité, le jour du jugement, le rassemblement des exilés, la venue du Messie.

6. La prière, les lectures et les chants

Les trois bénédictions de Moussaf

Le Talmud met dans la bouche du Créateur la raison d’être des trois bénédictions centrales de Moussaf, les Malkhouyot (royautés), Zikhronot (souvenirs) et Chofarot (sonneries) :

« Dites devant Moi à Roch Hachana royautés, souvenirs et sonneries : royautés, pour que vous Me fassiez régner sur vous ; souvenirs, pour que votre souvenir monte devant Moi pour le bien ; et avec quoi ? Avec le chofar. »

(Roch Hachana 16a) — ואמרו לפני בראש השנה מלכיות זכרונות ושופרות. מלכיות — כדי שתמליכוני עליכם, זכרונות — כדי שיעלה זכרוניכם לפני לטובה, ובמה — בשופר.

La Michna décrit la structure : trois bénédictions centrales, après lesquelles on sonne (Michna Roch Hachana 4, 5), chacune d’au moins dix versets (Michna Roch Hachana 4, 6 ; Roch Hachana 32a). Après chaque sonnerie, le Rema rapporte l’usage de dire Hayom harat olam (« Aujourd’hui le monde est conçu », Ora’h ’Haïm 592, 1). Après la prière, il mentionne aussi des endroits où l’on sonne encore trente sons (Ora’h ’Haïm 596, 1).

Avinou Malkenou, Ounetané tokef

« Rabbi Akiva descendit devant l’arche et dit : Notre Père, notre Roi, nous n’avons de roi que Toi ; notre Père, notre Roi, par égard pour Toi, aie pitié de nous. Et la pluie tomba. »

(Taanit 25b) — ״אבינו מלכנו אין לנו מלך אלא אתה. אבינו מלכנו, למענך רחם עלינו״,

Cette litanie, enrichie par les siècles, est récitée pendant les dix jours de techouva (Rema sur Ora’h ’Haïm 602, 1). Le piyout (poème liturgique) Ounetané tokef (« Nous proclamerons la puissance de la sainteté de ce jour ») raconte, dans la tradition ashkénaze, la mort de Rabbi Amnon de Mayence ; mais cette légende reste douteuse historiquement : des fragments de la Guéniza du Caire montrent que le texte est bien plus ancien. Des chercheurs l’attribuent à la Palestine byzantine, peut-être au poète Yannaï (VIe siècle), mais l’attribution reste débattue.

Les lectures

Le premier jour, on lit la naissance d’Its’hak (Bereshit 21) et la haftara de Hanna (I Chemouel 1-2) ; le second, la ligature (Bereshit 22), avec la haftara « Est-ce un fils si cher que M’est Efraïm ? » (Yirmeyahou 31) (Talmud, Meguila 31a). Le Talmud lit sur ce thème, dans l’avenir, une scène où Avraham, puis Yaakov, laissent les enfants d’Israël être effacés, et Its’hak les défend :

« Il dit à Its’hak : Tes fils ont fauté devant Moi. Il dit devant Lui : Maître du monde, sont-ils mes fils et non les Tiens ? »

(Chabbat 89b) — אמר לו ליצחק: בניך חטאו לי. אמר לפניו: רבונו של עולם, בני ולא בניך?!

Pommes et pot de miel sur une table de fête, éclairés par la lumière d’une fenêtre

7. Le repas et les gestes

Les simanim

Le Talmud donne une source au repas de fête :

« Abayé a dit : puisque tu dis qu’un signe est une chose, qu’on ait l’habitude de manger, au début de l’année, de la courge, du fenugrec, des poireaux, des bettes et des dattes. »

(Keritot 6a) — אמר אביי: השתא דאמרת סימנא מילתא היא, יהא רגיל איניש למיכל ריש שתא קרא ורוביא, כרתי, סילקא ותמרי.

Le Choulhan Aroukh reprend l’usage : sur chaque aliment, on dit « Que ce soit Ta volonté » avec un jeu de mots : le poireau (karti) pour que nos ennemis soient « retranchés » (yikartou), les dattes (tamari) pour qu’ils soient « anéantis » (yitamou), la bette (silka) pour qu’ils « s’éloignent », la courge (kra) pour que notre décret soit « déchiré » (yikra) (Ora’h ’Haïm 583, 1). Le Rema ajoute : « Il y en a qui ont l’usage de manger une pomme douce dans le miel, en disant : que nous soit renouvelée une année douce » (583, 1, d’après le Tour et le Abudarham). On mange aussi la tête d’un bélier ou d’un poisson, « pour être à la tête et non à la queue » (Devarim 28, 13), et en souvenir du bélier d’Its’hak :

« On mange une tête de bélier, pour dire : que nous soyons à la tête et non à la queue, et en souvenir du bélier d’Its’hak. »

(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 583, 2) — אוכלים ראש כבש לומר נהיה לראש ולא לזנב

Il ne s’agit pas de magie : on formule ses vœux à table, avec ses enfants. Le Rema rapporte aussi l’usage d’éviter les noix, dont la valeur numérique est celle du mot « faute » (het), et de ne pas dormir le jour de la fête (583, 2). Le second soir, on met sur la table un fruit nouveau pour dire Chehehéyanou (Ora’h ’Haïm 600, 2).

Tachlikh

L’après-midi du premier jour, beaucoup se rendent au bord de l’eau pour réciter des versets, dont : « Tu jetteras au fond de la mer tous leurs péchés » (Mikha 7, 19) — יָשׁוּב יְרַחֲמֵנוּ יִכְבֹּשׁ עֲוֺנֹתֵינוּ וְתַשְׁלִיךְ בִּמְצֻלוֹת יָם כׇּל־חַטֹּאותָם׃ (voir Rema sur Ora’h ’Haïm 583, 2). C’est un usage, non une loi : la mer ne reçoit pas les fautes, mais l’on y exprime une confiance dans le pardon.

8. Ashkénazes, séfarades, hassidiques : des usages qui varient

  • Les sélihot (prières de pardon) : les séfarades les disent dès le 1er Elloul (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 581, 1), les ashkénazes à partir du dimanche qui précède Roch Hachana, ou du dimanche de la semaine précédente si la fête tombe un lundi ou un mardi (Rema, ibid.). Le Rav Benizri relie ces quatre jours à l’examen du sacrifice, que l’on vérifiait quatre jours avant de l’offrir (Elloul : le rôle de l’homme).
  • Les sonneries du Moussaf : le Choulhan Aroukh décrit trois séries pour chaque bénédiction ; le Rema note que certains ne sonnent qu’une série par bénédiction, usage « de ces provinces » (Ora’h ’Haïm 592, 1).
  • Les simanim : les séfarades récitent plus volontiers l’ensemble des « Yehi ratson » sur chaque aliment ; les ashkénazes se concentrent souvent sur la pomme et le miel.
  • Les hassidiques : les disciples de Rabbi Nahman de Breslev se rassemblent depuis 1811 à Ouman, en Ukraine, où il est enterré, pour Roch Hachana : le kibboutz de Roch Hachana, qui réunit des dizaines de milliers de pèlerins.

9. Lectures spirituelles : mussar, kabbale, hassidisme

La halakha dit ce qu’il faut faire : entendre le chofar, prier, manger. Les lectures spirituelles disent ce que cela peut éveiller. Elles ne sont pas la loi. Outre le Rambam (« Réveillez-vous, dormeurs ! ») et les raisons attribuées à Rav Saadia, une lecture inspirée de la tradition mystique voit dans le chofar le souffle premier, avant la parole : c’est celle que le Rav Benizri développe (voir plus bas). Nous ne présentons pas ici les lectures kabbalistiques et hassidiques détaillées, qui demandent un maître : mieux vaut les étudier sur texte que les résumer. Le fait hassidique le plus visible est le rassemblement de ’Hassidei Breslev à Ouman (voir plus haut).

10. Histoire et archéologie

La fête est décrite dans le livre de Nehemia (Nehemia 8), vers le Ve siècle av. n. è., comme un jour de lecture publique de la Torah et de joie. Les sources talmudiques montrent la transformation : de la sanctification de la nouvelle lune par témoins à Jérusalem jusqu’au calendrier calculé, qui laisse subsister le second jour comme un usage maintenu (Beitsa 4b). Après 70 de n. è., Rabban Yohanan ben Zakkaï transfère à Yavné le privilège du chofar (Michna Roch Hachana 4, 1). L’archéologie a retrouvé, à Jérusalem, une pierre du Ier siècle de n. è. portant l’inscription « Au lieu de la sonnerie » (lebeit hatekia), découverte en 1968 par Benjamin Mazar au pied du mur sud du Temple : elle marquait l’endroit où des prêtres sonnaient de la trompette pour annoncer le Chabbat, comme le décrit Flavius Josèphe (Guerre des Juifs IV, ix, 12). C’est la preuve des signaux sonores du Temple, non du chofar de Roch Hachana lui-même.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Raphaël Benizri a consacré à Roch Hachana et à Elloul plusieurs cours (voir Roch Hachana : le sens du chofar et du jugement).

Le cri du chofar. Dans Elloul et le cri du chofar, le Rav explique qu’Elloul rejoue les quarante jours des secondes Tables : Moché est monté le 1er Elloul et en est redescendu à Kippour. Le péché du veau d’or n’appartient pas au passé : c’est « prendre un aspect de la manifestation divine et s’y accrocher », s’installer dans une pensée fixe. Vieillir, dit-il, ce n’est pas l’âge : c’est le système où tout devient quotidien et répétitif ; chana (année) et yachen (endormi) partagent la même racine. Le chofar est dans le temps ce que la mezouza est dans l’espace : deux dispositifs d’éveil. Son cri est celui de quelqu’un qui, d’un coup, ne s’explique plus la situation où il se trouve, « comme si on sortait d’un rêve et qu’on se demandait où est la réalité des choses ». Il décrit aussi la vie comme un bail d’un an que nous reconduisons nous-mêmes : à chaque Roch Hachana, on garde ce qui trouve sa place dans le nouveau décor, on jette le reste ; Roch Hachana est le roch hachinouy, la tête du changement. Le cours se referme sur la michna qui ne connaît pas de jours de fête comparables au 15 Av et à Kippour.

Le chofar, le Satan, le souffle. Dans Elloul : la malédiction est une bénédiction, le Rav lit le mot harada (saisissement) : ce n’est pas la peur, mais ce qui arrête le cours d’un événement et oblige à le repenser. Le Satan que le chofar doit confondre a deux visages : l’orgueil démesuré, qui fonce comme un taureau, et la résignation de celui qui subit, comme l’âne. Le chofar est la nechima, le souffle premier, la parole en gestation. Il regrette qu’on ait vidé ce son de sa résonance.

« Inscris-nous dans le livre de la vie ». Dans Inscris-nous dans le livre de la vie, le Rav part de l’observation que les ajouts de la Amida reviennent à une seule demande : être inscrit pour la vie. Il note que haïm, la vie, est un mot au duel : nous menons toujours une double vie, intérieure et extérieure, ici-bas et au-delà. Pourquoi demander ensuite une « bonne vie » ? Parce que la vie est en elle-même une bénédiction, et c’est nous qui n’en sommes pas capables ; un peuple qui, après le Sinaï, a pu se prosterner devant un veau d’or avait besoin qu’on lui promette une récompense. Dans toute alliance, dit-il, subsiste « une racine qui ne suit pas le mouvement », qui ronge les forces vives ; la prière de Roch Hachana demande l’aide qui permet de l’intégrer. Il conclut sur l’espoir symétrique : si une petite défaillance laissée sans contrôle peut détruire une vie, un seul acte juste peut reconstruire une personne, une famille, une société.

Elloul et l’Akéda. Dans Elloul : retrouver ses sources, il rappelle que le monde a commencé le 25 Elloul et que la techouva l’a précédé : nos Sages enseignent que 974 générations furent créées puis effacées, car l’imperfection est inscrite dans la création même. Dans Elloul : le rôle de l’homme, il explique que chana ne veut pas dire « nouveau » mais « répéter » : Roch Hachana n’est pas une année neuve, mais la répétition d’un cycle à qui l’on donne un autre contenu, comme Devarim, le Michné Torah, répète la Torah. Dans Vayera : les promesses à Avraham, 2e partie, il rappelle que akeda veut dire « ligature » et non « sacrifice », et il y voit une mise à l’épreuve de l’attachement d’Avraham au hessed, la bonté.

Idées reçues sur Roch Hachana

« C’est la fête de la création du monde. » À moitié : le 1er Tichri est, selon Rabbi Eliézer, le sixième jour de la création, celui de l’homme (Vayikra Rabba 29, 1 ; Roch Hachana 10b-11a). La tradition n’est pas unanime : Rabbi Yehoshoua soutient que le monde fut créé en Nissan (Roch Hachana 10b-11a).

« On sonne du chofar pour faire peur. » Le chofar réveille, mais la Torah y voit un « rappel » et une joie, non une menace (Vayikra 23, 24 ; Tehilim 89, 16). Le Rambam parle d’un réveil, non d’une terreur (Hilkhot Techouva 3, 4).

« Tout est décidé le jour même. » Non : trois livres s’ouvrent, et le plus grand nombre, les intermédiaires, restent en suspens jusqu’à Kippour (Roch Hachana 16b).

« N’importe quelle corne convient. » Non : la corne de vache est exclue, et l’on préfère celle du bélier, courbée (Michna Roch Hachana 3, 2 ; Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 586, 1).

« Le Tachlikh est un rite obligatoire. » C’est une coutume, que le Rema rapporte (Ora’h ’Haïm 583, 2).

Questions fréquentes sur Roch Hachana

Pourquoi Roch Hachana dure-t-il deux jours, même en Israël ?

La Michna explique que, autrefois, le tribunal recevait les témoins de la nouvelle lune jusqu’au soir du 30 Elloul ; on ne savait donc pas toujours quel jour commençait la fête. On a gardé les deux jours, que la Guemara traite comme un cas à part (Michna Roch Hachana 4, 4 ; Beitsa 4b).

Que veut-on dire par « Chana tova » ?

C’est un vœu de « bonne année ». Le vœu traditionnel du premier soir est leChana tova tikatev vetikhatem, « puissiez-vous être inscrit et scellé pour une bonne année » ; il fait écho aux livres de Roch Hachana (Roch Hachana 16b).

Que faire si Roch Hachana tombe un Chabbat ?

On ne sonne pas le chofar, par décret des Sages (Roch Hachana 29b) ; on l’entend le jour suivant. En 5788, Roch Hachana commence le vendredi 1er octobre 2027 au soir, et le chofar sera entendu le dimanche 3 octobre.

Faut-il pouvoir sonner soi-même ?

Non : la mitsva est d’entendre (Rambam, Hilkhot Chofar 1, 1). Chacun est obligé d’entendre ; ceux qui ne peuvent pas aller à la synagogue peuvent demander à un rabbin comment procéder.

Pourquoi tremper la pomme dans le miel ?

C’est un usage rapporté par le Rema (Ora’h ’Haïm 583, 1) : on y formule le vœu d’une année douce.

Que signifie la « tête de poisson » ?

C’est l’aliment « tête » du repas, pour être « à la tête et non à la queue » (Devarim 28, 13) ; l’usage de la tête de bélier est dans le Choulhan Aroukh (Ora’h ’Haïm 583, 2).

Pour aller plus loin

Sources et références (14)

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.