Après sept jours dans la soucca vient un huitième jour sans cabane ni loulav, et une fête où l’on danse avec la Torah avant d’en relire aussitôt le premier verset. Que signifie ce « jour de clôture », pourquoi ne tombe-t-il pas le même jour en Israël et en diaspora, et pourquoi finir la Torah pour la recommencer dans la même heure ?

Chemini Atseret est la fête du huitième jour qui suit les sept jours de Souccot ; Simhat Torah est la célébration de la fin et de la reprise de la lecture annuelle de la Torah. En Israël, les deux se confondent en un seul jour, le 22 Tichri. En diaspora, où l’on observe un second jour de fête, Chemini Atseret tombe le 22 Tichri et Simhat Torah le 23. La veille, le septième jour de Souccot, s’appelle Hochaana Rabba : c’est le jour des sept tours avec le loulav et des branches de saule frappées sur le sol.

En 5787, Hochaana Rabba tombe le vendredi 2 octobre 2026. Chemini Atseret commence le vendredi 2 octobre au soir et se célèbre le samedi 3 octobre. En Israël, Simhat Torah se fête le même jour, un Chabbat cette année. En diaspora, Simhat Torah commence le samedi 3 octobre au soir, à la sortie du Chabbat, et se célèbre le dimanche 4 octobre. Le Chabbat suivant, le 10 octobre, on lit partout la paracha Bereshit : le cycle recommence.

Cet article reprend les sources de ces journées, leur sens et leurs coutumes. Il s’appuie aussi sur les cours du Rav Raphaël Benizri consacrés à Souccot, à la Torah et au commencement. Chez lui, la joie, le cercle, la solidarité et la reprise perpétuelle de l’étude forment un seul et même enseignement.

Un huitième jour : ce que dit la Torah

La Torah mentionne ce jour à deux reprises. Dans le Lévitique : « Pendant sept jours, vous offrirez un sacrifice à l’Éternel ; le huitième jour, vous aurez une sainte convocation […] c’est une atseret, vous ne ferez aucune œuvre servile » (Vayikra 23, 36). Et dans les Nombres : « Le huitième jour, il y aura pour vous une atseret » (Bamidbar 29, 35). Le nom de la fête vient de là : chemini signifie « huitième », et atseret, de la racine atsar, « retenir, arrêter », désigne un rassemblement de clôture, un moment où l’on s’arrête et où l’on reste.

La Torah ne donne à ce jour aucun commandement propre. On n’y prend pas les quatre espèces, et l’on n’y est plus tenu d’habiter la soucca. C’est un jour de fête nu, sans objet ni rite qui le caractérise. Tout son contenu tient dans le fait d’être là, de rester.

C’est ce que souligne Rachi, dans un commentaire devenu célèbre, sur Vayikra 23, 36. Atseret, écrit-il, veut dire : « Je vous ai retenus auprès de moi. » Il donne cette image : un roi a invité ses enfants à un festin pour un certain nombre de jours. Quand vient le moment de partir, il leur dit : « Mes enfants, je vous en prie, restez encore un jour avec moi, votre départ m’est pénible. »

Soixante-dix taureaux, puis un seul

La liste des sacrifices dans Bamidbar 29 éclaire ce jour d’une autre façon. Pendant les sept jours de Souccot, on offrait des taureaux en nombre décroissant : treize le premier jour, douze le deuxième, et ainsi de suite jusqu’à sept le septième, soit soixante-dix en tout. Le huitième jour, on n’offre plus qu’un seul taureau et un seul bélier (Bamidbar 29, 36).

Le Talmud (Soucca 55b) explique que les soixante-dix taureaux correspondent aux soixante-dix nations qui composent l’humanité. Pendant Souccot, Israël offre pour le monde entier. Le taureau unique du huitième jour correspond à la « nation unique ». Le Talmud le raconte encore par une parabole : un roi dit à ses serviteurs de lui préparer un grand festin ; le dernier jour, il dit à son ami : « Prépare-moi un petit repas, que je puisse profiter de toi. » Après la fête ouverte à tous vient un moment intime, en tête à tête.

Le Rav Benizri insiste beaucoup sur le premier volet de cette structure. Dans son cours Souccot : la fête de la joie, il décrit Souccot comme « la fête de l’universel ». C’est la fête où le peuple juif offre soixante-dix sacrifices au nom des soixante-dix nations. C’est aussi la seule fête que les nations seront appelées à célébrer à l’avenir, comme l’annonce le prophète Zekharia (14, 16) : ni Pessah ni Chavouot, dit le Rav, mais Souccot, parce que c’est celle qui est à leur portée. Le même cours s’ouvre sur une remarque qui éclaire le second volet, le « petit repas » du huitième jour. Dans une relation d’amour, dit le Rav, ce qui compte n’est pas les cadeaux qu’on se fait, mais l’intimité qu’on partage. Le Rav ne parle pas ici de Chemini Atseret, mais sa remarque en donne une clé : le huitième jour est une fête sans cadeau, sans objet, sans rituel propre, où il ne reste que la proximité.

Une fête à part entière

Chemini Atseret n’est-il qu’un prolongement de Souccot ? Le Talmud répond non. Il enseigne que « le huitième jour est une fête en soi » (Soucca 48a ; Roch Hachana 4b) et en donne six marques, résumées par un moyen mnémotechnique. Le huitième jour a son propre tirage au sort des familles de prêtres pour le service. On y récite la bénédiction chehehiyanou (« qui nous a fait vivre jusqu’à ce moment »). Il porte son propre nom de fête. Il a ses propres sacrifices et son propre cantique. Enfin, il a sa propre bénédiction.

C’est pourquoi, dans la prière, on ne dit pas « cette fête de Souccot » mais « ce huitième jour, fête de la clôture » (yom hachemini hag haatseret hazé selon le Choulhan Aroukh ; le rite ashkénaze dit simplement yom hachemini atseret hazé, Orah Haïm 668, 1). Et le soir, au kiddouch, on redit chehehiyanou, comme au début d’une fête nouvelle.

Il y a là un paradoxe : la fête la plus proche de Souccot dans le temps est aussi celle qui s’en distingue le plus. Elle garde la joie de Souccot mais en ôte tous les supports. Elle garde la présence mais sans la cabane.

Israël et diaspora : pourquoi un jour d’écart ?

Dans l’Antiquité, le début du mois était fixé par le tribunal de Jérusalem sur la foi de témoins ayant vu la nouvelle lune. Des messagers allaient ensuite l’annoncer aux communautés. Celles qui étaient trop éloignées pour être prévenues à temps ne savaient pas avec certitude quel jour était le premier du mois. Elles célébraient donc chaque fête pendant deux jours. Quand le calendrier fut fixé par le calcul, le Talmud demanda de maintenir cet usage : « Soyez attentifs à la coutume de vos pères » (Beitsa 4b). C’est l’origine du yom tov cheni chel galouyot, le second jour de fête de la diaspora.

Pour Souccot, cela produit un décalage particulier :

  • En Israël, le 22 Tichri est à la fois Chemini Atseret et Simhat Torah. Le même jour, on dit la prière pour la pluie, on termine la Torah et l’on danse.
  • En diaspora, le 22 Tichri est Chemini Atseret et le 23 Tichri est Simhat Torah. La prière pour la pluie est dite le premier jour, et la fin de la Torah est lue le second.

Le premier jour, en diaspora, pose une question : faut-il encore s’asseoir dans la soucca ? Comme il pourrait s’agir, en théorie, du septième jour de Souccot, le Talmud (Soucca 47a) conclut qu’on s’y assoit, mais sans réciter la bénédiction sur la soucca. C’est aussi ce que tranche le Choulhan Aroukh (Orah Haïm 668, 1). Les coutumes varient cependant : dans certaines communautés hassidiques, on ne prend qu’une partie des repas dans la soucca, ou on n’y mange plus du tout. En Israël, la question ne se pose pas : le huitième jour, on retrouve sa maison. Pour sa propre pratique, chacun suivra la coutume de sa communauté et interrogera son rabbin.

Hochaana Rabba : le dernier jour de Souccot

La veille de Chemini Atseret, le 21 Tichri, s’appelle Hochaana Rabba, la « grande Hochaana ». Le mot hochaana vient du verset « De grâce, Éternel, sauve donc ! » (ana Hachem hochia na, Tehilim 118, 25). Il désigne les supplications rythmées que l’on récite chaque jour de Souccot en faisant le tour de la bima, l’estrade de lecture, le loulav à la main.

Les sept tours et le saule

Cette coutume remonte au Temple. La Michna (Soucca 4, 5) raconte qu’on allait cueillir de grandes branches de saule dans un lieu nommé Motsa, près de Jérusalem. On les dressait autour de l’autel, la tête penchée sur lui. Chaque jour de la fête, on faisait un tour de l’autel en disant « De grâce, Éternel, sauve donc ! ». Le septième jour, on en faisait sept. À la synagogue, aujourd’hui, on fait de même : un tour par jour autour de la bima, et sept tours à Hochaana Rabba, en sortant les rouleaux de la Torah de l’arche.

À la fin de l’office, on prend un petit bouquet de branches de saule (souvent cinq), les aravot, et on le frappe sur le sol. Le Talmud rapporte cet usage comme une coutume instituée par les prophètes (Soucca 44a). On le comprend souvent comme un geste de dépouillement : on frappe jusqu’à ce que tombent quelques feuilles, comme on se déferait de ce qui reste de nos fautes.

Le sceau du jugement

La tradition, surtout à partir du Zohar, voit dans Hochaana Rabba le terme ultime de la période du jugement ouverte à Roch Hachana et scellée à Yom Kippour. Les décrets « partent » ce jour-là. De là viennent plusieurs usages. Beaucoup veillent toute la nuit en lisant le livre de Devarim et les Tehilim (Psaumes). Certaines communautés mettent le vêtement blanc de Kippour, et l’office prend un ton plus grave que les autres jours de Souccot. On se souhaite aussi pitka tava, « un bon billet », comme si le verdict signé à Kippour ne devenait définitif qu’à ce moment.

Le Rav Benizri donne à cette coutume un sens très concret. Dans son cours Souccot : de Kippour à la soucca de paix, il demande pourquoi « ça traîne encore jusqu’à Hochaana Rabba ». Le billet a été décroché à Kippour : pourquoi continuer à le demander ? Sa réponse est que Kippour a été un jour d’élévation, mais qu’une élévation peut retomber dès la sortie du jeûne. La prière, explique-t-il, distingue la gueoula, la délivrance, de la chemira, la protection qui la conserve : il ne sert à rien d’atteindre un état si l’on ne sait pas s’y maintenir. Il en veut pour signe la prière du soir, où l’on ajoute après la bénédiction de la délivrance une bénédiction de protection, Hachkivénou, qui se conclut les soirs de Chabbat et de fête par « Celui qui étend sur nous sa soucca de paix ». Souccot est donc le temps de la preuve : à la sortie de Kippour, dit le Rav, il faut prouver que l’on reste fidèle à cette solidarité et à cette unité vécues le jour du pardon, quand toutes les tendances du peuple se retrouvaient dans la même synagogue, avec le même livre de prières. Et c’est seulement quand cette preuve a été donnée, à Hochaana Rabba, au moment où l’on clôt la fête, qu’on a droit au « bon billet » attestant que la détermination de Kippour était sincère.

Dans Souccot : la fête de la joie, le Rav relève un autre détail : ce dernier jour, on ne prend plus que l’arava, le saule. Parmi les quatre espèces, c’est celle qui n’a ni goût ni parfum. Le Rav la compare au fils de la Hagada « qui ne sait pas poser de questions ». Pourtant, dit-il, elle est là et elle a son mot à dire. Ce qui nous unit est d’abord la volonté de former une communauté, un peuple, une humanité. La fête se clôt ainsi sur le plus humble, celui qui n’a rien à montrer sinon sa présence. On retrouve là la logique de Chemini Atseret. Sur le sens de chaque espèce, on lira aussi Les quatre espèces de Souccot.

Branches de saule (aravot) posées au sol au matin de Hochaana Rabba

La prière pour la pluie

Chemini Atseret marque aussi un tournant dans la prière quotidienne. À partir de l’office de Moussaf (l’office additionnel des jours de fête) de ce jour, on commence à mentionner dans la Amida la puissance de D’ qui « fait souffler le vent et tomber la pluie », machiv haroua oumorid haguéchem. Cette mention se poursuit jusqu’à Pessah (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 114, 1). Dans beaucoup de communautés, on l’introduit par une prière solennelle, la tefilat guéchem. Dans sa version ashkénaze (Zekhor av), elle évoque Avraham, Itzhak, Yaakov, Moshe, Aharon et les douze tribus, et le lien de chacun avec l’eau.

La Michna (Taanit 1, 1) discute du moment où il faut commencer cette mention. Un avis propose le premier jour de la fête, un autre le dernier. La règle suit le second, et Rabbi Yehochoua en donne la raison, reprise par le Talmud (Taanit 2b) : pendant Souccot, la pluie n’est qu’un « signe de malédiction », puisqu’elle empêche d’habiter la soucca. Une autre michna (Soucca 2, 9) compare la pluie qui tombe pendant la fête à un serviteur qui apporte une coupe à son maître et reçoit le contenu au visage. On attend donc d’avoir quitté la soucca pour demander la pluie. La demande proprement dite, « donne la rosée et la pluie », ne commence que plus tard : le 7 Hechvan en Israël, et début décembre en diaspora.

Souccot est d’ailleurs le moment où, selon la Michna (Roch Hachana 1, 2), le monde est jugé sur l’eau. Au Temple, on versait de l’eau sur l’autel pendant toute la fête. C’était le nissoukh hamayim, qui donnait lieu à la grande réjouissance de Simhat beit hachoéva, « la joie du puisage ». Le Rav Benizri s’y arrête longuement dans Souccot : la fête de la joie. D’ordinaire, dit-il, c’est du vin qu’on versait sur l’autel ; à Souccot, on revenait à l’eau, qui n’apparaît pas dans le récit de la création parce qu’elle y est déjà présente quand l’esprit divin « plane au-dessus des eaux ». Et il conclut : ce qu’on puisait, ce n’était pas l’eau, c’était l’esprit divin à travers elle.

La pluie qu’on demande à Chemini Atseret n’est donc pas seulement une affaire d’agriculture. Dans son cours sur Noah, Noah : la libération des mœurs, le Rav rappelle que la Torah elle-même est appelée « pluies de bénédiction » (guichmei berakha) et « rosée de vie ». Comme la pluie donne vie à la terre, elle est appelée à faire revivre spirituellement. Mais il faut une terre capable de l’absorber : sur un rocher, la pluie s’accumule et devient inondation. Le jour même où l’on commence à demander la pluie, on achève et on recommence la lecture de la Torah.

Le Rav s’arrête aussi sur un verset qui parle de la pluie de la terre d’Israël. Dans Elloul et le cri du chofar, il cite ce verset : c’est « un pays sur lequel l’Éternel ton D’ veille constamment, du commencement de l’année jusqu’à la fin de l’année » (Devarim 11, 12). Cette terre, dit-il, ne vit pas de l’irrigation comme l’Égypte : elle boit la pluie du ciel, et cela relève de la providence directe de D’. Il y lit aussi, avec nos sages, un enseignement sur le temps : de même qu’on a abordé le commencement de l’année, on se retrouvera dans sa fin. On peut voir dans Chemini Atseret, où la fin de la Torah touche son commencement, l’illustration la plus visible de ce lien.

Simhat Torah : finir pour recommencer

Le nom de Simhat Torah, « la joie de la Torah », n’apparaît ni dans la Bible ni dans le Talmud. La fête elle-même est née d’une coutume. À l’époque du Talmud, la terre d’Israël lisait la Torah en un cycle d’environ trois ans (Meguila 29b). Les communautés de Babylonie, elles, la lisaient en une année. C’est ce cycle annuel qui s’est imposé partout, et il se termine après Souccot.

Le Talmud (Meguila 31a) prévoit déjà que, le second jour de Chemini Atseret en diaspora, on lit « Vezot haberakha », la dernière paracha de la Torah (Devarim 33-34). Au fil des siècles, ce jour est devenu une fête de la Torah, avec ses honneurs, ses chants et ses danses. En Israël, tout cela a lieu le jour même de Chemini Atseret.

Le déroulement

  • Les hakafot : le soir, et dans beaucoup de communautés aussi le matin, on sort tous les rouleaux de l’arche. On fait sept tours de la bima en chantant et en dansant, chaque tour ouvert par des versets. Certaines communautés font aussi des hakafot la veille, le soir de Chemini Atseret.
  • La lecture de la fin de la Torah : le matin, on lit Vezot haberakha, la bénédiction de Moshe aux tribus et le récit de sa mort. Dans de nombreuses synagogues, on lit ce passage plusieurs fois pour que chaque homme présent monte à la Torah.
  • Tous les enfants (kol hanearim) : on appelle ensemble tous les enfants, rassemblés sous un grand talith déployé au-dessus d’eux. On les bénit avec le verset de Yaakov : « L’ange qui m’a délivré de tout mal, qu’il bénisse ces enfants » (Bereshit 48, 16).
  • Le « fiancé de la Torah » (hatan Torah) : c’est l’honneur de monter à la Torah pour les derniers versets du Deutéronome. Aussitôt après, le « fiancé de Bereshit » (hatan Bereshit) monte pour le récit de la création, de « Au commencement » jusqu’au Chabbat (Bereshit 1, 1 – 2, 3).
  • Le maftir et la haftara : dans un troisième rouleau, on lit ensuite le passage des sacrifices du huitième jour (Bamidbar 29, 35 – 30, 1). Le Talmud (Meguila 31a) indiquait pour haftara la prière de Chelomo à l’inauguration du Temple ; aujourd’hui, la plupart des communautés lisent le premier chapitre du livre de Yehochoua, qui commence au lendemain de la mort de Moshe : la direction du peuple passe à son disciple, comme la Torah passe d’une année à l’autre.

Ces coutumes varient d’une communauté à l’autre. En Israël, il est courant d’organiser le soir, à la sortie de la fête, des hakafot cheniyot, des « secondes hakafot », souvent en plein air et en musique. Elles permettent de danser encore une fois avec les rouleaux, alors que la fête est terminée.

Pourquoi on ne s’arrête pas à la dernière ligne

Le rituel ne laisse aucun moment où la Torah serait « finie ». Le dernier mot du Deutéronome est à peine prononcé qu’un autre rouleau est ouvert au premier verset de la Genèse. Une explication traditionnelle dit qu’on ne veut pas donner l’impression d’avoir terminé et d’en avoir assez. L’étude est un cercle qui n’a pas de fin.

On relève souvent que la Torah finit par la lettre lamed, dernière lettre du mot « Israël », et commence par la lettre bet, première lettre de Bereshit. Réunies, ces deux lettres forment le mot lev, « cœur ». La fin et le début du livre, cousus l’un à l’autre à Simhat Torah, dessinent le cœur.

La fin du texte a aussi quelque chose de saisissant. Les derniers mots de la Torah sont « aux yeux de tout Israël » (Devarim 34, 12). Rachi les rapporte au geste de Moshe qui brisa les premières Tables sous les yeux du peuple. Le livre s’achève sur des Tables brisées, et la fête qui le termine est la plus joyeuse de l’année. C’est précisément ce que le Rav Benizri explique.

Les hakafot de Simhat Torah : on danse en cercle autour de la bima avec les rouleaux de la Torah

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri : le cercle, la joie et le commencement

Pourquoi la joie : les secondes Tables

Dans Souccot : la fête de la joie, le Rav se demande pourquoi la joie éclate précisément à ce moment de l’année. Il répond : parce qu’à Kippour nous avons reçu les secondes Tables de la Loi, après avoir brisé les premières. Il rappelle le scandale du veau d’or, la menace de faire de Moshe un peuple nouveau, puis le pardon. Nous avons surmonté l’écueil, dit-il : c’est pour cela que nous sommes dans la joie. Il cite alors une parole que le Talmud place justement au cœur de la joie du puisage de Souccot (Soucca 53a) : les hommes pieux, les hassidim, y chantaient « Heureuse notre jeunesse, qui n’a pas fait honte à notre vieillesse », et ceux qui avaient fait techouva, le retour, répondaient « Heureuse notre vieillesse, qui a racheté notre jeunesse ». Le Rav en tire la leçon : « Heureux celui qui ne fait pas d’erreur, mais plus heureux encore celui qui est arrivé à se faire pardonner ses égarements. »

La Torah avec laquelle on danse à Simhat Torah est celle des secondes Tables, celle qui a traversé la faute. Le Rav explique l’immense lumière de Souccot de la même façon : même nos égarements, nous leur avons donné un sens positif et nous les avons intégrés dans la courbe de la vie. Voilà pourquoi la Torah peut finir sur les Tables brisées et recommencer aussitôt dans la joie.

Le cercle : tourner autour de la Torah

Le Rav Benizri voit dans les hakafot la figure même de Souccot. « Ce qui va caractériser Souccot, dit-il, ce sont les hakafot que l’on fait autour de la Torah. » On les fait autour de la Torah parce que nous n’avons plus de sanctuaire : autrefois, on tournait autour de l’autel. Or le cercle est pour lui la « figure géométrique idéale ». Chacun s’y tient à égale distance du centre. Les conceptions différentes que chacun se fait de D’, à son niveau, se rejoignent dans leur racine. Et tous se donnent la main.

Il rattache cette idée au nom même de la fête. Souccot est appelée tout simplement hag, « la fête ». Le Rav rapproche ce mot du cercle tracé au compas : chaque fête apporte son cycle de lumière, et celle de Souccot est la plus vaste. Il note aussi que la Torah n’a jamais mis autant l’accent sur la joie : le mot n’apparaît qu’une fois pour Chavouot, et trois fois pour Souccot.

Les danses d’aujourd’hui, poursuit-il, cherchent à reproduire la joie du puisage de l’eau au Temple. Elles forment toujours ce cercle où s’inscrit le peuple juif, et même l’humanité entière, dont Israël est le représentant. Et il ajoute cette formule : « Danser, c’est lever le pied. » Il faut cesser de gratter le sol, de rester confiné dans sa matière et dans ses chaussures. La ronde est un effort de lévitation. Voilà une manière de comprendre ce qui se passe quand une synagogue entière tourne, un rouleau dans les bras : chacun s’arrache un instant à son poids.

Le Rav évoque enfin, à propos de la soucca qui « entoure » et « habille » l’homme, les cercles que la mariée trace autour de son époux sous la houppa, le dais nuptial : le féminin, dit-il, est la muraille de l’homme. L’image s’applique bien à Simhat Torah, où la tradition parle de « fiancés » de la Torah et de Bereshit. La relation à la Torah y est vécue comme des noces qui recommencent chaque année.

La Torah, ciment d’un peuple

Pourquoi ce jour, plus que tout autre, réunit-il toute une communauté, y compris ceux qui fréquentent peu la synagogue ? Dans Souccot : de Kippour à la soucca de paix, le Rav part d’une remarque de langue. Pessah et Hanoucca sont au singulier, parce que la libération et l’éducation se font de personne à personne. Mais l’engagement dans la Torah est celui de tout le peuple, « comme un seul homme, avec un seul cœur ». La Torah, dit-il, est le ciment de base de tout le peuple juif : si on l’enlève, il ne reste plus rien qui puisse faire son unité. Le peuple juif ne pèse rien numériquement, et pourtant il est toujours là.

Simhat Torah rend cette idée visible. Personne ne danse avec « sa » Torah : tous les rouleaux sortent, passent de bras en bras, et le savant danse à côté de l’enfant. Le Rav le disait du saule de Hochaana Rabba : même celui qui n’a ni goût ni parfum a sa place dans la ronde.

Recommencer : la leçon de Bereshit

Quand on rouvre le rouleau au premier verset, on relit le texte que le Rav commente dans Bereshit : le commencement de la Création. Ce cours donne sa profondeur au geste de Simhat Torah. Le Rav y écarte la question de l’âge du monde pour en poser une autre : que signifie affirmer qu’il y a un commencement ? S’il y a un commencement (rechit), explique-t-il, il y a un but (tachlit). L’histoire a un sens, il y a une volonté créatrice et donc un libre arbitre. Recommencer la Torah chaque année, c’est réaffirmer cela : rien n’est livré au hasard, et l’homme a une tâche.

Le Rav s’arrête aussi sur la première lettre, le bet. Pourquoi la Torah ne commence-t-elle pas par un aleph ? Parce que le bet est la dualité, et que l’hébreu va de la dualité vers l’unité : c’est le deux qui conduit au un. Le bet est aussi le principe du baït, la maison. D’ se refuse à nous donner un monde achevé, explique le Rav, car dans un monde parfait nous n’aurions aucun mérite. Le monde est laissé à l’homme avec cette tâche.

Le même cours rappelle que la Torah a précédé la création : elle en est le plan, comme celui de l’architecte précède la maison. Elle est aussi l’outil qui permet de la lire. Le Rav note que mikra, l’Écriture, est un « appel » à lire, et que le mem initial en fait un keli, un instrument. On peut commencer avec une lecture fruste ; en approfondissant, on découvre un trésor. C’est exactement ce que propose le cycle annuel : on relit le même texte, mais on n’est plus le même lecteur. Parmi ce qui a précédé la création, le Rav compte aussi la techouva, le retour : la possibilité de corriger était prévue avant même qu’il y ait un homme pour se tromper.

Dans Elloul : le rôle de l’homme, le Rav dit de Roch Hachana une chose qui vaut tout autant pour le rouleau qu’on réenroule à Simhat Torah. C’est « le recommencement d’un cycle nouveau », mais qui ne rompt pas avec le passé. Au contraire, il donne au passé un autre sens, une autre dimension. On ne reprend pas Bereshit en effaçant l’année écoulée : on le relit avec tout ce qu’elle nous a appris.

Entre deux temps

Le Rav décrit enfin le mois de Tichri comme une « bulle de temps », semblable à bein hachmachot, ce moment du crépuscule dont on ne sait s’il appartient au jour qui s’achève ou à celui qui vient. Ce moment se tient sur la balance des deux, à la fois sur le passé et sur l’avenir. Dans l’espace, dit-il, c’est la soucca, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de la maison. On peut ajouter que Chemini Atseret et Simhat Torah sont le dernier moment de cette bulle. Le dernier verset du Deutéronome touche le premier de la Genèse, le jugement se referme et la saison des pluies s’ouvre. Dans le même cours, le Rav parle de ce présent fugitif qui se tient au croisement de ce qui a été (nos parents, nos grands-parents) et de ce qui vient (nos enfants, nos petits-enfants) : « c’est là où je me situe, dit-il, et c’est celui-là mon puits de joie ».

Chemini Atseret et Simhat Torah en pratique

  • Hochaana Rabba (vendredi 2 octobre 2026) : on veille souvent dans la nuit. Le matin, on fait sept tours de la bima avec le loulav, puis on frappe les aravot. Cette année, on prépare aussi le Chabbat, qui est également jour de fête.
  • Le soir de Chemini Atseret : on allume les bougies de Chabbat et de fête. Au kiddouch, on mentionne le Chabbat et « le huitième jour, fête de la clôture », et l’on dit chehehiyanou.
  • Le jour de Chemini Atseret : à Moussaf, on récite la prière pour la pluie, et l’on commence à dire machiv haroua oumorid haguéchem. Dans les communautés ashkénazes, on dit aussi la prière du souvenir des défunts, Yizkor.
  • En diaspora, le 22 Tichri, on mange dans la soucca sans en réciter la bénédiction, selon la coutume de chacun. Cette année, le second jour commence à la sortie du Chabbat : on n’allume les bougies qu’après la nuit tombée, à partir d’une flamme déjà allumée, et l’on ne prépare rien pendant le Chabbat pour le lendemain.
  • Simhat Torah : hakafot le soir et le matin. Le matin, on lit Vezot haberakha et le début de Bereshit, puis on fait monter tous les enfants, le hatan Torah et le hatan Bereshit.

Pour toute question particulière (voyage entre Israël et la diaspora, alimentation, horaires), on consultera un rabbin compétent.

Questions fréquentes

Quelle est la différence entre Chemini Atseret et Simhat Torah ?

Chemini Atseret est la fête voulue par la Torah (Vayikra 23, 36), le huitième jour qui clôt Souccot. Simhat Torah est une coutume plus tardive : la célébration de la fin et de la reprise de la lecture annuelle de la Torah. En Israël, les deux ont lieu le même jour. En diaspora, Simhat Torah est le second jour de Chemini Atseret.

Chemini Atseret fait-il partie de Souccot ?

Non. Il suit immédiatement Souccot, mais le Talmud le considère comme « une fête en soi » (Soucca 48a). On n’y prend plus le loulav, on dit chehehiyanou au kiddouch, et la prière le nomme « huitième jour, fête de la clôture ». En diaspora seulement, on continue à s’asseoir dans la soucca le premier jour, sans bénédiction.

Pourquoi l’appelle-t-on « atseret » ?

Atseret vient d’une racine qui signifie « retenir ». Rachi l’explique par la parabole du roi qui, à la fin d’un long festin, demande à ses enfants de rester encore un jour, car leur départ lui est pénible. Après les soixante-dix sacrifices de Souccot offerts pour les nations, le huitième jour ne compte qu’un taureau : c’est une fête d’intimité entre D’ et Israël.

Que fait-on à Hochaana Rabba ?

On fait sept tours autour de la bima avec les quatre espèces, en récitant les hochaanot, puis on frappe un bouquet de branches de saule sur le sol, selon une coutume des prophètes (Soucca 44a). La tradition y voit la conclusion du jugement ouvert à Roch Hachana. Beaucoup veillent la nuit précédente et se souhaitent pitka tava, « un bon billet ».

Pourquoi commence-t-on à prier pour la pluie à Chemini Atseret et pas avant ?

Parce que pendant Souccot, la pluie empêcherait d’habiter la soucca : elle y est même vue comme un mauvais signe (Michna Soucca 2, 9 ; Michna Taanit 1, 1 ; Taanit 2b). On attend donc d’avoir quitté la soucca pour mentionner la pluie, à partir de Moussaf de Chemini Atseret. La demande explicite de pluie commence un peu plus tard, le 7 Hechvan en Israël.

Pourquoi recommence-t-on la Torah le jour même où on la termine ?

Pour montrer que l’étude de la Torah n’a pas de fin : on ne la « termine » jamais, on la reprend. Le Rav Benizri y ajoute une raison plus profonde. Dire qu’il y a un commencement, c’est dire que le monde a un but, et chaque reprise de la lecture est comme Roch Hachana, un recommencement qui ne rompt pas avec le passé mais lui donne un sens nouveau.

Conclusion : rester, tourner, recommencer

Les derniers jours de Tichri tiennent en trois gestes. Rester : Chemini Atseret est le jour où le Roi demande qu’on reste encore un peu, sans rien à apporter d’autre que soi-même. Tourner : de Hochaana Rabba aux hakafot, on fait le cercle autour de la Torah, ce cercle où, dit le Rav Benizri, chacun se tient à égale distance du centre et où tous se donnent la main. Recommencer : le dernier mot de la Torah à peine lu, on en relit le premier, parce qu’un commencement annonce un but et que l’homme a encore sa part à accomplir.

Pour prolonger la fête, on peut écouter les cours du Rav sur Souccot. On peut aussi reprendre avec lui le cycle de lecture à partir de la parasha de la semaine, en commençant, comme il se doit, par Bereshit.

Pour aller plus loin

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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