Pas de soucca à construire, pas de séder à préparer, pas de matsa : Chavouot est la plus discrète des trois grandes fêtes juives, et pourtant la synagogue reste éclairée toute la nuit, on y lit le livre de Ruth, on mange des gâteaux au fromage. Pourquoi cette fête sans objet à saisir est-elle celle de la plus grande scène de l’histoire juive, la révélation du Sinaï ? Cet article répond à partir de la Torah, de la Michna, du Talmud, de Maïmonide, du Choulhan Aroukh et du Zohar, en séparant ce qui relève de la halakha (la loi qui se pratique), de la ‘hagada (lecture morale), de la kabbale et de l’histoire.

La réponse en bref

Chavouot (« les semaines ») tombe le 6 Sivan, cinquante jours après le début du compte du Omer, et dure un jour en Israël, deux jours ailleurs. Dans la Torah, c’est une fête agricole : celle des prémices du blé, où l’on offre deux pains levés au Temple (Vayikra 23, 15-21). La Torah n’y mentionne ni le Sinaï ni le don de la Torah. C’est la tradition rabbinique qui a rattaché le 6 Sivan au don de la Torah (Chabbat 86b), et qui en a fait un jour de joie (Pessa’him 68b) : Rambam y voit « l’anniversaire du don de la Torah » dont le compte du Omer exprime l’attente (Guide des égarés III, 43). L’usage de veiller toute la nuit, lui, est tardif : il vient du Zohar. Nous distinguerons chacun de ces niveaux.

Qu’est-ce que Chavouot ? Noms, date et durée

La Torah donne à la fête plusieurs noms. Elle est « fête des semaines » (‘Hag Chavouot, Chemot 34, 22 ; Devarim 16, 10), « fête de la moisson » (‘Hag HaKatsir, Chemot 23, 16) et « jour des prémices » (Yom HaBikourim, Bamidbar 28, 26). Les Sages l’appellent aussi ‘Atseret, « assemblée de clôture », parce qu’elle clôt le temps qui s’ouvre à Pessah, comme Chemini Atseret clôt Souccot (Pessa’him 68b ; Michna Roch Hachana 1, 2). Le nom français « Pentecôte » est issu du grec pentèkostè, « cinquantième » ; la Pentecôte chrétienne est une autre fête, qui ne commémore pas le même événement.

Son originalité est de ne pas avoir de date propre dans la Torah. Pessah, Roch Hachana, Kippour et Souccot sont fixés « le quinzième jour », « le premier », « le dixième ». Chavouot est le jour qui suit les sept semaines complètes du compte du Omer : « Vous compterez cinquante jours » (Vayikra 23, 16). Le compte commence la nuit du 16 Nissan (Rambam, Hilkhot Temidin ou-Moussafin 7, 22 ; Sefer Ha-‘Hinoukh, mitsva 306) ; le quarante-neuvième jour tombe donc le 5 Sivan et le cinquantième le 6 Sivan. En Israël, la fête dure un jour ; hors d’Israël, où l’on a gardé le second jour de fête par prudence, elle en dure deux (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 496, 1).

Ce que dit la Torah : une fête de moisson et de prémices

Le texte central est celui du Lévitique, qui décrit le compte et l’offrande :

« Vous compterez jusqu’au lendemain du septième chabbat : cinquante jours ; alors vous offrirez à l’Éternel une offrande nouvelle de grain. »

(Vayikra 23, 16) — עַ֣ד מִֽמׇּחֳרַ֤ת הַשַּׁבָּת֙ הַשְּׁבִיעִ֔ת תִּסְפְּר֖וּ חֲמִשִּׁ֣ים י֑וֹם

Ce jour-là, on apportait au Temple « de vos habitations, deux pains en offrande agitée » :

« Vous apporterez de vos habitations deux pains en offrande agitée ; ils seront de deux dixièmes de fleur de farine, ils seront cuits levés, comme prémices. »

(Vayikra 23, 17) — מִמּוֹשְׁבֹ֨תֵיכֶ֜ם תָּבִ֣יאּוּ לֶ֣חֶם תְּנוּפָ֗ה שְׁ֚תַּיִם שְׁנֵ֣י עֶשְׂרֹנִ֔ים סֹ֣לֶת תִּהְיֶ֔ינָה חָמֵ֖ץ תֵּאָפֶ֑ינָה בִּכּוּרִ֖ים

Le Deutéronome précise l’esprit de la fête : on compte sept semaines à partir du moment où la faucille est mise à la moisson, puis on célèbre la fête des semaines, en se réjouissant « toi, ton fils et ta fille, ton serviteur et ta servante, le lévite, l’étranger, l’orphelin et la veuve » (Devarim 16, 9-12). Le Lévitique place, au milieu de la description de la fête, un commandement qui n’a apparemment rien à voir avec elle : laisser aux pauvres et à l’étranger le coin du champ et les épis tombés (Vayikra 23, 22), ce qui annonce, nous le verrons, le livre de Ruth.

Remarquons ce que la Torah ne dit pas. Elle ne dit ni que le Sinaï eut lieu ce jour-là, ni que la fête célèbre le don de la Torah. Le livre de l’Exode dit seulement que les enfants d’Israël arrivèrent au désert du Sinaï « le troisième mois après leur sortie d’Égypte, ce jour-là même » (Chemot 19, 1) ; le lien avec Chavouot est une déduction des Sages, que nous suivons plus bas. Le Rav Benizri souligne lui aussi ce silence de la Bible (voir plus loin).

Le compte, le Temple et les prémices

Compter à partir de Pessah : le débat avec les boéthusiens

La phrase « dès le lendemain du chabbat » (Vayikra 23, 15) a divisé les pharisiens et leurs adversaires. Les boéthusiens (proches des sadducéens) y lisaient le chabbat ordinaire : l’offrande de l’orge, et donc le compte, devaient commencer un dimanche, et Chavouot tomber elle aussi un dimanche. Les Sages ont lu « chabbat » au sens de « jour de repos » : le premier jour de Pessah. Le Talmud rapporte que la cérémonie de la moisson de l’orge se faisait en public, avec des questions et réponses répétées trois fois (« Est-ce ce chabbat ? — Oui »), « à cause des boéthusiens » ; il raconte aussi que Rabban Yo’hanan ben Zakkaï les a réfutés (Mena’hot 65a). Une baraïta oppose au sens boéthusien un argument de calendrier, au nom de Rabbi Yossé bar Yehouda : si l’on comptait à partir du chabbat de la Création, on trouverait tantôt cinquante et un jours, tantôt cinquante-deux, et ainsi de suite jusqu’à cinquante-six, alors que le verset dit « cinquante jours » (Mena’hot 65b). Le compte à partir du lendemain de Pessah, quel que soit le jour de la semaine, est la position pharisienne, devenue celle de tout le judaïsme rabbinique.

Ce débat n’est pas qu’une querelle de lecture. Les textes de Qumrân et le livre des Jubilés suivaient un calendrier solaire de 364 jours, où Chavouot tombait toujours un dimanche, le 15 du troisième mois ; le livre des Jubilés en fait la fête du renouvellement annuel de l’alliance (Jubilés 6, 17). Pour ces cercles, Chavouot était déjà la fête de l’alliance, ce que la tradition rabbinique développera autrement, par le don de la Torah.

Les prémices et les deux pains

La Michna décrit la montée des prémices (bikourim) à Jérusalem : les villes d’une même région se rassemblent, passent la nuit sur la place sans entrer dans les maisons, et se lèvent à l’aube au cri « Levons-nous et montons à Sion, vers la maison de l’Éternel notre D’ » (Michna Bikourim 3, 2). Ceux qui sont proches apportent des figues et des raisins frais, ceux qui sont loin des figues sèches et des raisins secs ; le bœuf marche en tête, « ses cornes dorées et une couronne d’olivier sur la tête », et la flûte accompagne jusqu’à l’approche de Jérusalem (Michna Bikourim 3, 3). Les deux pains levés, eux, sont apportés par la communauté (Vayikra 23, 17).

La Michna rattache aussi Chavouot au jugement des arbres : « à quatre moments de l’année le monde est jugé : à Pessah pour la moisson, à Chavouot pour les fruits de l’arbre, à Roch Hachana tous les êtres passent devant Lui… et à Souccot on est jugé sur l’eau » (Michna Roch Hachana 1, 2).

Le don de la Torah : ce que disent les Sages

Le 6 Sivan

Le Talmud établit la date : « Nos maîtres ont enseigné : le sixième jour du mois, les Dix Paroles furent données à Israël. Rabbi Yossé dit : le septième » (Chabbat 86b), et l’on suit l’avis anonyme. C’est ce rattachement qui fait de Chavouot « le temps du don de notre Torah » (zman matan toraténou), selon la formule de la prière (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 494, 1). À la lecture de la Torah, on lit ce jour-là le récit du Sinaï (Chemot 19-20) ; la Michna, elle, indique pour Chavouot la lecture du passage des « sept semaines » (Michna Méguila 3, 5 ; Devarim 16, 9-12), et c’est la pratique codifiée plus tard qui lit le Sinaï. Le Choulhan Aroukh fixe la lecture du premier jour : l’Exode, à partir de « au troisième mois », et en maftir « le jour des prémices » (Bamidbar 28, 26), avec pour haftara la vision du char d’Ézéchiel (Ora’h ‘Haïm 494, 1).

Un jour « pour vous »

Le Talmud en tire une conséquence pratique, la plus importante pour la halakha de la fête : on doit aussi s’y réjouir par des repas.

« Rabbi Elazar dit : tous s’accordent pour Chavouot, qu’il faut aussi “pour vous” (lakhem). Quelle en est la raison ? C’est le jour où la Torah a été donnée. »

(Pessa’him 68b) — אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר: הַכֹּל מוֹדִים בַּעֲצֶרֶת דְּבָעֵינַן נָמֵי לָכֶם. מַאי טַעְמָא? יוֹם שֶׁנִּיתְּנָה בּוֹ תּוֹרָה הוּא.

Les Sages discutent, pour chaque fête, si le jour est « tout pour D’ » ou « moitié pour D’, moitié pour vous » ; pour Chavouot, aucun ne conteste que ce soit aussi un jour de repas festif. Le Talmud rapporte que Rav Yossef disait, le jour de Chavouot : « Préparez-moi un veau de troisième année », et ajoutait : « Sans ce jour-là, combien de Yossef y aurait-il sur la place ? » (Pessa’him 68b) : sans la Torah, il serait un homme parmi d’autres. Mar bar Ravina, qui jeûnait toute l’année, faisait exception pour Chavouot, Pourim et la veille de Kippour (ibid.).

Rambam y voit une explication de fond : Chavouot est « le jour du don de la Torah », et le compte du Omer, de la sortie d’Égypte jusqu’à ce jour, exprime l’attente de celui qui compte les jours et même les heures avant de revoir son ami le plus cher (Guide des égarés III, 43). Le Sinaï est le but de la sortie d’Égypte : « Je vous ai portés sur des ailes d’aigle et Je vous ai amenés vers Moi » (Chemot 19, 4, cité là).

Du texte biblique aux lectures des Sages

La Torah elle-même donne le contenu de ce jour : « Vous serez pour Moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Chemot 19, 6) ; puis l’engagement du peuple : « Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons et nous l’entendrons » (Chemot 24, 7, na’assé vénichma). Les Sages ont beaucoup commenté cette priorité du « nous ferons » sur le « nous entendrons » :

« Rabbi Elazar dit : quand Israël a placé le “nous ferons” avant le “nous entendrons”, une voix du ciel est sortie et leur a dit : qui a révélé à Mes enfants ce secret, dont se servent les anges de service ? »

(Chabbat 88a) — בְּשָׁעָה שֶׁהִקְדִּימוּ יִשְׂרָאֵל ״נַעֲשֶׂה״ לְ״נִשְׁמָע״ יָצְתָה בַּת קוֹל וְאָמְרָה לָהֶן: מִי גִּלָּה לְבָנַי רָז זֶה שֶׁמַּלְאֲכֵי הַשָּׁרֵת מִשְׁתַּמְּשִׁין בּוֹ?

Le même passage contient une lecture plus rude, que la tradition n’a pas cachée : sur « ils se tinrent au pied de la montagne » (Chemot 19, 17), Rav Avdimi bar ‘Hama lit que D’ renversa la montagne sur eux comme un tonneau, en disant : « Si vous acceptez la Torah, bien ; sinon, là sera votre tombeau ». Rav A’ha bar Yaakov en conclut que l’adhésion était contrainte, « c’est une grande réserve (moda’a) sur la Torah » ; Rava répond qu’ils l’ont acceptée de nouveau à l’époque d’Ahasvérus, comme il est écrit « les Juifs confirmèrent et acceptèrent » (Esther 9, 27) (Chabbat 88a) :

« D’ renversa sur eux la montagne comme un tonneau, et leur dit : si vous acceptez la Torah, bien ; sinon, là sera votre tombeau. »

(Chabbat 88a) — שֶׁכָּפָה הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא עֲלֵיהֶם אֶת הָהָר כְּגִיגִית, וְאָמַר לָהֶם: אִם אַתֶּם מְקַבְּלִים הַתּוֹרָה מוּטָב, וְאִם לָאו — שָׁם תְּהֵא קְבוּרַתְכֶם.

C’est de la ‘hagada : une image qui dit la gravité de l’engagement, sans valeur de loi. Une autre scène célèbre du même traité montre les anges protester quand Moïse monte recevoir la Torah : « Que fait un né de femme parmi nous ? » ; on leur répond qu’il est venu la recevoir (Chabbat 88b-89a).

Deux pains ronds et des épis de blé sur une table de bois, près d’un livre ouvert, lumière de fenêtre

La nuit d’étude : origine et sens

Le midrach des dormeurs

Veiller la nuit de Chavouot n’est ni une mitsva de la Torah ni une loi talmudique. Son point de départ est un midrach (Chir HaChirim Rabba 1, 12), qui commente « tant que le roi est à son repas » avec une parabole : un roi avait annoncé qu’il entrerait dans la province tel jour ; les habitants dormirent toute la nuit, et quand le roi arriva il les trouva endormis. D’en haut, D’ avait pourtant devancé l’heure, « le troisième jour, quand vint le matin » (Chemot 19, 16) :

« Israël a dormi toute cette nuit, car le sommeil de Chavouot est agréable et la nuit courte. »

(Chir HaChirim Rabba 1, 12) — יָשְׁנוּ לָהֶם יִשְׂרָאֵל כָּל אוֹתוֹ הַלַּיְלָה, לְפִי שֶׁשֵּׁנָה שֶׁל עֲצֶרֶת עֲרֵבָה, וְהַלַּיְלָה קְצָרָה.

Selon le midrach, il fallut sonner du shofar et des trompettes pour les réveiller : Moïse dut les faire sortir pour aller à la rencontre du roi (ibid.). Aujourd’hui, veiller cette nuit serait donc une réparation, un « tikoun ».

Du Zohar à la pratique actuelle

L’étape suivante est le Zohar, qui donne à la veille un sens : « C’est pourquoi les premiers pieux (‘hassidé kadmaé) ne dormaient pas cette nuit-là : ils étudiaient la Torah en disant : Recevons pour nous et pour nos fils un héritage saint dans les deux mondes ; cette nuit-là la Communauté d’Israël est couronnée au-dessus d’eux et vient rejoindre le Roi saint » :

« C’est pourquoi les pieux d’autrefois ne dormaient pas cette nuit-là, mais s’occupaient de la Torah. »

(Zohar, Emor, Sefaria 35) — וְעַל דָּא, חֲסִידֵי קַדְמָאֵי לָא הֲווֹ נָיְימֵי בְּהַאי לֵילְיָא, וַהֲווּ לָעָאן בְּאוֹרַיְיתָא,

La coutume s’est ensuite répandue dans la plupart des communautés. La Michna Beroura la présente ainsi : « Il est dit dans le Zohar que les premiers pieux restaient éveillés toute la nuit à étudier la Torah, et la plupart des étudiants ont déjà pris l’usage de le faire » ; elle cite le Ari, selon qui celui qui ne dort pas du tout cette nuit et étudie « a la promesse de parachever son année et qu’aucun mal ne lui arrivera », et la raison donnée par le Maguen Avraham « selon le sens simple » : Israël dormit toute la nuit, et il faut réparer cela (Ora’h ‘Haïm 494, 1). Le même commentaire prévoit de retarder la prière du soir jusqu’à la sortie des étoiles, afin que les quarante-neuf jours du compte soient pleins, et donne des consignes pour les bénédictions du matin de ceux qui ont veillé (ibid.).

Il s’agit d’une coutume, non d’une obligation ; elle s’exprime par un tikoun, un recueil de textes (extraits de la Torah, des Prophètes, des Écrits, de la Michna, et selon les communautés du Zohar) lus ou étudiés cette nuit-là, ou par des cours en synagogue. Une personne qui ne peut pas veiller n’est pas fautive : on consultera son rabbin.

Ruth, les laitages, la verdure : les usages de la fête

Pourquoi lit-on Ruth ?

Le livre de Ruth est l’un des « cinq rouleaux » (Chir HaChirim, Ruth, Kohélet, Eikha, Esther), mentionnés ensemble dans le traité Soferim (14, 3). La coutume de lire Ruth à Chavouot est rapportée par le Rema (Ora’h ‘Haïm 490, 9). On en donne plusieurs raisons, qui se complètent.

La première est le décor. Ruth arrive à Beit Lé’hem « au début de la moisson des orges » (Ruth 1, 22), et elle glane « jusqu’à la fin de la moisson des orges et de la moisson des blés » (Ruth 2, 23) : c’est le temps qui court de Pessah à Chavouot. La deuxième est la conversion : Ruth, la Moabite, choisit le peuple juif, comme les enfants d’Israël, au Sinaï, ont accepté la Torah. Le Talmud reconstitue le dialogue avec Naomi, qui l’avertit des mitsvot : « Nous sommes commandés de 613 mitsvot — “ton peuple est mon peuple” ; l’idolâtrie nous est interdite — “ton D’ est mon D’” » (Yevamot 47b) :

« Naomi lui dit : nous sommes commandés de six cent treize mitsvot. Elle répondit : “Ton peuple est mon peuple”. Elle lui dit : l’idolâtrie nous est interdite. Elle répondit : “Ton D’ est mon D’”. »

(Yevamot 47b) — מִפַּקְדִינַן שֵׁשׁ מֵאוֹת וּשְׁלֹשׁ עֶשְׂרֵה מִצְוֹת — ״עַמֵּךְ עַמִּי״. אֲסִיר לַן עֲבוֹדָה זָרָה — ״וֵאלֹהַיִךְ אֱלֹהָי״.

La troisième est David. Le Talmud de Jérusalem rapporte que « David est mort à Chavouot » (Yerouchalmi Haguiga 2, 3) :

« Rabbi Yossé fils de Rabbi Boun dit : David est mort à Chavouot. »

(Yerouchalmi Haguiga 2, 3) — דָּוִד מֵת בָּעֲצֶרֶת.

et la généalogie de Ruth s’achève sur lui : Obed, père de Yichaï, père de David (Ruth 4, 17). Enfin, il y a l’enseignement de ‘hessed. Le Midrach rapporte, au nom de Rabbi Zeïra :

« Ce rouleau ne contient ni impureté ni pureté, ni interdit ni permis ; pourquoi a-t-il été écrit ? Pour t’enseigner quelle bonne récompense reçoivent ceux qui font du bien aux autres. »

(Ruth Rabba 2, 14) — אָמַר רַבִּי זְעֵירָא, מְגִלָּה זוֹ אֵין בָּהּ לֹא טֻמְאָה, וְלֹא טָהֳרָה, וְלֹא אִסּוּר, וְלֹא הֶתֵּר, וְלָמָּה נִכְתְּבָה לְלַמֶּדְךָ כַּמָּה שָׂכָר טוֹב לְגוֹמְלֵי חֲסָדִים.

Le Rema note que le peuple a l’usage de ne pas bénir sur la lecture de ces rouleaux (Ora’h ‘Haïm 490, 9) ; le traité Soferim, lui, prévoit une bénédiction (14, 3), d’où des pratiques variables selon les communautés.

Les laitages

L’usage de manger des laitages à Chavouot est très répandu. Le Rema le rapporte, et donne sa propre explication (« il me semble que… ») :

« On a l’usage partout de manger des mets lactés le premier jour de Chavouot. »

(Rema, Ora’h ‘Haïm 494, 3) — ונוהגין בכל מקום לאכול מאכלי חלב ביום ראשון של שבועות

Sa raison à lui est un parallèle avec le séder : comme on prend deux plats à Pessah en souvenir de l’agneau pascal et de l’offrande de fête, on mange un plat lacté puis un plat de viande, et l’on pose sur la table deux pains qui rappellent les « deux pains » du Temple (Ora’h ‘Haïm 494, 3). La Michna Beroura mentionne une autre raison : au Sinaï, les enfants d’Israël, qui venaient de recevoir les lois de l’abattage et de la cacherout, ne purent préparer de viande sur-le-champ, et mangèrent du lait (Ora’h ‘Haïm 494, 12). Le Cantique des cantiques fournit le verset : « Le miel et le lait sont sous ta langue » (Chir HaChirim 4, 11), où la tradition lit une allusion à la Torah. Ce sont des raisons de coutume, qui n’ont pas force de loi.

Verdure, arbres et Akdamout

Le Rema rapporte aussi l’usage de joncher de verdure la synagogue et les maisons, « en souvenir de la joie du don de la Torah » (Ora’h ‘Haïm 494, 3). La Michna Beroura en donne deux explications : la montagne du Sinaï avait de l’herbe autour (elle renvoie à Chemot 34, 3), et c’est aussi à Chavouot que l’on est jugé sur les fruits de l’arbre. Elle ajoute que le Gaon de Vilna (le Gra) a aboli l’usage de dresser des arbres, parce que cela relève aujourd’hui des usages des nations (Ora’h ‘Haïm 494, 10) : c’est un exemple de divergence entre milieux. Dans les communautés ashkénazes, on récite avant la lecture de la Torah l’Akdamout, poème araméen traditionnellement attribué à Rabbi Meïr de Worms ; l’usage n’appartient pas à toutes les communautés.

Ce que dit l’histoire

Le judaïsme ancien a connu Chavouot sous plusieurs figures. C’est d’abord une fête de pèlerinage, qui rassemblait les pèlerins à Jérusalem avec leurs prémices (Michna Bikourim 3, 2-3). C’est ensuite l’une des fêtes sur lesquelles se sont opposés les courants : pharisiens, boéthusiens et sadducéens, communauté de Qumrân dont le calendrier la plaçait un dimanche (Mena’hot 65a-b ; Jubilés 6, 17). Après la destruction du Temple, il n’est plus possible d’apporter les prémices ni les deux pains : la fête se vit désormais surtout à travers le sens que les Sages lui donnaient déjà, le don de la Torah, que l’on étudie. L’historien constate le déplacement ; le Talmud en donne déjà la tonalité : « sans ce jour, combien de Yossef y aurait-il sur la place » (Pessa’him 68b).

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Raphaël Benizri a consacré quatre cours à Chavouot. En voici l’essentiel, sans rien y ajouter.

  • Dans « Chavouot : la fête des serments », il part du fait que Chavouot est la seule fête sans signe extérieur : ni matsa, ni soucca, ni chofar. La marquer demande donc un engagement de soi. Il rapproche « chavouot » de chevoua, le serment, comme à Beer Chéva, où Avraham et Avimélekh ont juré, et voit à Chavouot deux serments qui se répondent : celui de D’, de ne jamais échanger ce peuple contre un autre, et celui d’Israël, de rester attaché à son Créateur par la Torah. Il note que le compte de l’Omer commence au lendemain de Pessah, quel que soit le jour de la semaine : preuve que la structure du temps juif est la nôtre. Voir le cours : Chavouot : la fête des serments.
  • Dans « Chavouot : le cinquantième jour, hors du compte », il rappelle que Pessah célèbre le passé, Souccot l’avenir et Chavouot le présent, et que la fête est sans date fixe dans la Torah : elle n’est que le cinquantième jour. Il observe que la Bible ne mentionne pas la Torah à Chavouot : si on l’y rattache, c’est que les Sages ont dit que le cinquantième jour parachève notre création. Il développe l’idée que le cinquantième jour ne se compte pas, car il dépasse la limite (safar), et rappelle que, selon la Michna, on est jugé à Chavouot sur les fruits de l’arbre. Voir le cours : Chavouot : le cinquantième jour, hors du compte.
  • Dans « Chavouot : le livre de Ruth », il cherche le lien entre Ruth et la fête, en partant de la remarque de Rabbi Zeïra (le rouleau n’a été écrit que pour enseigner le hessed). Il déduit du départ d’Elimélekh que la Torah a été donnée à une collectivité et dans un lieu qui n’appartient à personne, ce qui fonde son universalité ; il explique l’exclusion de Moav par le refus du pain, « l’anti-‘hessed » ; et il dit que Ruth se lit à Chavouot parce que c’est le jour de David. Voir le cours : Chavouot : le livre de Ruth.
  • Dans « Ruth, l’Echet Hayil et le hessed », il part de l’Echet Hayil, chanté la veille du Chabbat, pour montrer que Ruth en est l’une des trois évocations bibliques ; il distingue deux glanures : celle du moissonneur qui laisse des épis par négligence, et celle du pauvre qui vient assidûment les ramasser. Voir le cours : Ruth, l’Echet Hayil et le hessed.

Ces lectures relèvent de la ‘hagada du Rav ; elles ne modifient pas les règles de la fête.

Idées reçues sur Chavouot

« Chavouot est la fête du don de la Torah, c’est écrit dans la Torah. » La Torah y voit la fête des prémices et du blé (Vayikra 23, 15-21 ; Bamidbar 28, 26). Le rattachement au Sinaï vient des Sages (Chabbat 86b ; Pessa’him 68b) : il est traditionnel et central, mais il n’est pas dans le texte.

« Veiller toute la nuit est une obligation. » C’est une coutume, tirée du Zohar et diffusée par la Michna Beroura (Ora’h ‘Haïm 494, 1) ; on la pratique de bon cœur, sans en faire une loi.

« Les laitages sont la règle de la fête. » C’est un usage (Rema, Ora’h ‘Haïm 494, 3). Le Talmud demande plutôt un repas de fête « pour vous » (Pessa’him 68b), et le Rema lui-même associe le lait à la viande.

« Ruth est lue parce qu’il s’agit d’une histoire de moisson. » Plusieurs raisons se complètent : la moisson, la conversion, David, le ‘hessed (Ruth 1, 22 ; Yevamot 47b ; Yerouchalmi Haguiga 2, 3 ; Ruth Rabba 2, 14).

Questions fréquentes sur Chavouot

Quand a lieu Chavouot, et combien de temps dure-t-elle ?

Le 6 Sivan, cinquante jours après le début du compte du Omer (Vayikra 23, 16). Elle dure un jour en Israël, deux jours hors d’Israël (Ora’h ‘Haïm 496, 1).

Pourquoi appelle-t-on Chavouot « la fête des semaines » ?

Parce qu’on compte « sept semaines complètes » à partir de Pessah (Vayikra 23, 15 ; Devarim 16, 9-10). Le nom est celui d’un compte.

Pourquoi dit-on que Chavouot est le jour du don de la Torah ?

Parce que le Talmud place les Dix Paroles le 6 Sivan (Chabbat 86b) et affirme que la fête doit être célébrée aussi comme jour de joie « parce que la Torah y a été donnée » (Pessa’him 68b). La Torah écrite ne le dit pas expressément.

Pourquoi veille-t-on toute la nuit ?

Pour réparer le sommeil d’Israël la nuit qui précède la révélation (Chir HaChirim Rabba 1, 12) et suivre l’usage des « premiers pieux » du Zohar (Zohar, Emor ; Michna Beroura, Ora’h ‘Haïm 494, 1). C’est une coutume, non une obligation.

Pourquoi mange-t-on des laitages ?

Plusieurs raisons sont données : les deux pains et le parallèle avec les deux plats de Pessah (Rema, Ora’h ‘Haïm 494, 3), le fait qu’après le don de la Torah on ne pouvait préparer de viande sur-le-champ (Michna Beroura 494, 12), l’image de la Torah comme miel et lait (Chir HaChirim 4, 11).

Que signifie le livre de Ruth à Chavouot ?

La moisson (Ruth 1, 22 ; 2, 23), la conversion (Yevamot 47b), le roi David (Yerouchalmi Haguiga 2, 3) et le ‘hessed (Ruth Rabba 2, 14).

Pour aller plus loin

Chavouot fait suite à sept semaines de compte. Pour poursuivre, voici quelques lectures sur le site.

Sources et références (26)
  • Chemot 19, 1 ; 19, 4 ; 19, 6 ; 19, 16-17 ; 23, 16 ; 24, 7 ; 34, 3 ; 34, 22
  • Vayikra 23, 15-17 ; 23, 22
  • Bamidbar 28, 26
  • Devarim 16, 9-12
  • Ruth 1, 16-17 ; 1, 22 ; 2, 23 ; 4, 17
  • Chir HaChirim 4, 11
  • Esther 9, 27
  • Michna Roch Hachana 1, 2
  • Michna Bikourim 3, 2-3
  • Michna Méguila 3, 5
  • Talmud de Babylone, Chabbat 86b ; 88a ; 88b-89a
  • Talmud de Babylone, Pessa’him 68b
  • Talmud de Babylone, Mena’hot 65a ; 65b
  • Talmud de Babylone, Yevamot 47b
  • Talmud de Jérusalem, Haguiga 2, 3
  • Masekhet Soferim 14, 3
  • Chir HaChirim Rabba 1, 12
  • Ruth Rabba 2, 14
  • Zohar, Emor (Sefaria : Zohar, Emor 35)
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Temidin ou-Moussafin 7, 22
  • Rambam, Guide des égarés III, 43
  • Sefer Ha-‘Hinoukh, mitsva 306
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 490, 9 ; 494, 1 ; 494, 3 ; 496, 1
  • Michna Beroura, Ora’h ‘Haïm 494, 1 ; 494, 10 ; 494, 12
  • Livre des Jubilés 6, 17 ; calendrier de Qumrân (voir TheTorah.com, « Shavuot: The Festival of Covenants »)
  • Cours du Rav Raphaël Benizri : Chavouot : la fête des serments ; Chavouot : le cinquantième jour, hors du compte ; Chavouot : le livre de Ruth ; Ruth, l’Echet Hayil et le hessed

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.