Après les sept jours passés dans la soucca (la cabane) et les quatre espèces en main, voici un jour sans cabane ni loulav où les synagogues se remplissent de chants, où l’on sort tous les rouleaux de la Torah de l’arche, où l’on danse, où les enfants défilent avec des drapeaux, avant de lire la dernière phrase de la Torah… puis de recommencer aussitôt la première. Que fête-t-on ? Pourquoi danse-t-on avec un livre que l’on ne lit même pas à ce moment-là ? Et d’où vient cette coutume, absente de la Torah écrite ?
Simhat Torah (« la joie de la Torah ») est le jour où l’on termine la lecture annuelle de la Torah (la dernière paracha, Vezot Haberakha) et où l’on recommence aussitôt par le début (Bereshit). La Torah écrite ne connaît que Chemini Atseret, le « huitième jour de clôture » qui suit Souccot (Vayikra 23, 36 ; Bamidbar 29, 35). En Israël, Chemini Atseret et Simhat Torah sont un seul jour (22 Tichri) ; en diaspora, Simhat Torah est le second jour (23 Tichri). Les danses avec les rouleaux, les hakafot (« tours » autour de la tribune), sont une coutume, mentionnée par le Rama (Ora’h ’Haïm 669, 1), non une mitsva de la Torah ; mais elles s’appuient sur un principe de halakha, que Rambam énonce : la joie avec laquelle on accomplit les mitsvot est « un grand service » (Hilkhot Lulav 8, 15). Cet article distingue le texte biblique, la halakha, l’histoire de la coutume et les lectures de la ‘hagada et de la ‘hassidout.
1. Chemini Atseret : un huitième jour
Ce que dit la Torah
La Torah consacre un jour à part à la suite des sept jours de Souccot :
« Sept jours vous offrirez un sacrifice par le feu à l’Éternel ; le huitième jour, vous aurez une sainte convocation, et vous offrirez un sacrifice par le feu à l’Éternel : c’est une atseret ; vous ne ferez aucun travail de service. »
(Vayikra 23, 36) — שִׁבְעַת יָמִים תַּקְרִיבוּ אִשֶּׁה לַיהֹוָה בַּיּוֹם הַשְּׁמִינִי מִקְרָא־קֹדֶשׁ יִהְיֶה לָכֶם וְהִקְרַבְתֶּם אִשֶּׁה לַיהֹוָה עֲצֶרֶת הִוא כׇּל־מְלֶאכֶת עֲבֹדָה לֹא תַעֲשׂוּ
Le livre des Nombres le confirme : « Le huitième jour, vous aurez une atseret » (Bamidbar 29, 35). Le mot atseret vient de la racine atsar, « retenir, arrêter » ; il désigne une assemblée de clôture, où l’on s’arrête. Le jour n’a aucun commandement propre : on n’y prend ni loulav ni etrog, et la soucca n’y est plus commandée par la Torah ; il porte son nom, sa sainteté et son sacrifice.
Rachi, sur Vayikra 23, 36, en donne une image devenue célèbre :
« “C’est une atseret” : Je vous ai retenus auprès de Moi. Comme un roi qui a invité ses fils à un festin pour tant de jours ; quand vient le moment de partir, il dit : Mes fils, je vous en prie, restez avec moi encore un jour, votre séparation m’est pénible. »
(Rachi sur Vayikra 23, 36) — עצרתי אתכם אצלי; כמלך שזמן את בניו לסעודה לכך וכך ימים, כיון שהגיע זמנן לפטר, אמר, בני בבקשה מכם עכבו עמי עוד יום אחד, קשה עלי פרדתכם
Soixante-dix taureaux et un seul
Le Talmud tire de la liste des sacrifices de Souccot une autre leçon. Pendant les sept jours, on offre des taureaux en nombre décroissant (treize le premier jour, puis douze, onze, jusqu’à sept le septième : soixante-dix en tout, Bamidbar 29, 12-34). Le huitième jour, un seul taureau (Bamidbar 29, 36). Rabbi Elazar en donne le sens :
« Ces soixante-dix taureaux correspondent à quoi ? Aux soixante-dix nations. Et pourquoi un seul taureau ? Il correspond à la nation unique. »
(Soucca 55b) — הני שבעים פרים כנגד מי — כנגד שבעים אומות. פר יחידי למה — כנגד אומה יחידה.
Et le Talmud conclut par une parabole :
« Cela ressemble à un roi de chair et de sang qui dit à ses serviteurs : préparez-moi un grand festin. Le dernier jour, il dit à son ami : prépare-moi un petit repas, pour que je jouisse de toi. »
(Soucca 55b) — משל למלך בשר ודם שאמר לעבדיו: עשו לי סעודה גדולה. ליום אחרון אמר לאוהבו: עשה לי סעודה קטנה כדי שאהנה ממך.
Après la grande fête ouverte à l’humanité entière vient donc le tête-à-tête. Cette lecture est de l’ordre de la ‘hagada (l’enseignement non légal) ; elle explique pourquoi la fête du huitième jour est plus « intime » que les précédentes.
Une fête à part entière
Chemini Atseret n’est pas un simple prolongement de Souccot. Le Talmud, en s’appuyant sur une série de marques, la déclare « une fête en soi » :
« Une fête en soi pour ce qui est de “pazer kechav” : un tirage au sort en soi, un temps en soi, une fête en soi, un sacrifice en soi, un chant en soi, une bénédiction en soi. »
(Soucca 48a) — רגל בפני עצמו לענין פז״ר קש״ב. פייס בפני עצמו. זמן בפני עצמו. רגל בפני עצמו. קרבן בפני עצמו. שירה בפני עצמו. ברכה בפני עצמו.
« Pazer kechav » est un moyen mnémotechnique des six marques : on y récite la bénédiction chéhéhyanou (« qui nous a fait vivre jusqu’à ce moment »), on y tire à nouveau au sort les prêtres qui serviront, et les sacrifices, le chant et la bénédiction y sont propres à ce jour. C’est pourquoi la prière ne dit pas « cette fête de Souccot » mais « ce huitième jour » (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 668, 1, avec la glose du Rama, qui préfère « yom hachemini atseret » à « hag haatseret », car la Torah ne nomme nulle part ce jour « hag »).
La soucca, ce jour-là
En diaspora, on mange dans la soucca le 22 Tichri, au cas où ce jour serait en réalité le septième de Souccot, mais sans bénédiction :
« Et à l’étranger, on mange dans la soucca la nuit et le jour, parce que c’est peut-être le septième jour, et l’on ne bénit pas sur cette habitation. »
(Rama sur Ora’h ’Haïm 668, 1) — ובחוצה לארץ אוכלים בסוכה בלילה וביום מפני שהוא ספק שביעי ואין מברכים על ישיבתה
En Israël, on n’y mange pas. Cette différence vient du principe selon lequel la diaspora ajoute un jour à chaque fête, développé ci-dessous.
La prière pour la pluie
C’est à Chemini Atseret que l’on commence à mentionner dans la prière « Il fait souffler le vent et descendre la pluie » (en hébreu mashiv haroua’h oumorid hagachem). La Michna (Taanit 1, 1) rapporte le désaccord : Rabbi Eliezer le disait dès le premier jour de la fête, Rabbi Yehoshua dès le dernier. La halakha suit Rabbi Yehoshua :
« On commence à dire dans la deuxième bénédiction “Il fait souffler le vent et descendre la pluie” à la prière de Moussaf du dernier jour de fête, et on ne s’arrête qu’à Moussaf du premier jour de Pessah. »
(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 114, 1) — מתחילין לומר בברכה שנייה משיב הרוח ומוריד הגשם בתפלת מוסף של י »ט האחרון של חג ואין פוסקין עד תפלת מוסף של י »ט הראשון של פסח
Le Choulhan Aroukh ajoute que le chantre annonce la formule avant la prière (Ora’h ’Haïm 668, 2) :
« …et il annonce : “Il fait souffler le vent et descendre la pluie”. »
(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 668, 2) — ומכריז משיב הרוח ומוריד הגשם
On peut lire ce moment ainsi : Souccot est la fête de l’universel, et Chemini Atseret le jour où Israël, dans l’intimité de la relation avec D’, demande la pluie pour l’année à venir.
2. Deux jours en diaspora : de Chemini Atseret à Simhat Torah
La Torah ne parle que du « huitième jour », le 22 Tichri. D’où vient le second jour, le 23 Tichri, que l’on appelle Simhat Torah ? Il s’agit du « second jour de fête des exilés » (yom tov chéni chel galouyot). Dans l’Antiquité, le tribunal de Jérusalem fixait le début du mois selon le témoignage de la nouvelle lune ; les communautés éloignées, qui ne savaient pas avec certitude quel jour le tribunal avait proclamé, observaient deux jours par précaution. Le Talmud discute le statut de ces deux jours (Beitsa 4b). Même après la fixation du calendrier par calcul, l’usage a été maintenu pour les communautés de diaspora.
C’est pourquoi, en Israël, Chemini Atseret et Simhat Torah sont un seul jour, le 22 Tichri : on y lit la fin de la Torah et on y recommence. En diaspora, Chemini Atseret est le 22, et Simhat Torah le 23. Le Choulhan Aroukh le décrit : « Là où l’on fait deux jours de fête, la nuit du neuvième [jour de la fête], on fait le kiddouch et on dit chéhéhyanou ; le lendemain, on sort trois rouleaux » (Ora’h ’Haïm 669, 1). Le Talmud connaissait déjà le principe : dans le passage sur les lectures de la Torah à chaque fête, il prévoit pour le dernier jour la lecture de « Kol habekhor » et pour le lendemain (« lemahar ») celle de Vezot Haberakha :
« Le lendemain, on lit “Et voici la bénédiction”, et on lit en haftara “Et Chlomo se leva”. »
(Méguila 31a) — למחר קורין ״וזאת הברכה״, ומפטירין ״ויעמד שלמה״.
Il est donc remarquable que, dès le Talmud, la lecture de la fin de la Torah est attachée au lendemain de Chemini Atseret. Mais le nom « Simhat Torah » n’y figure pas : le Talmud désigne le jour par Chemini Atseret. Le nom est postérieur : les historiens situent l’apparition de la célébration de la fin du cycle, avec la sortie des rouleaux et les danses, à l’époque des Guéonim et des premiers Richonim (XIe siècle), où Rabbi Its’hak ibn Ghayat note que cela se fait « dans certains endroits » et où l’on rapporte l’avis de Rav Haï Gaon selon lequel c’est permis car cela honore la Torah (d’après la synthèse de l’encyclopédie en ligne Wikipédia, que nous signalons comme contexte historique, non comme source de halakha). Le Rama, lui, explique le nom en une ligne :
« On appelle le dernier jour de fête Simhat Torah, parce qu’on se réjouit, et on fait un repas de fête pour la fin de la Torah. »
(Rama sur Ora’h ’Haïm 669, 1) — וקורין י »ט האחרון שמחת תורה לפי ששמחין ועושין בו סעודת משתה לגמרה של תורה
3. Finir la Torah, la recommencer
Le cycle annuel
La Torah est lue en public, par sections, tout au long de l’année : c’est la paracha de la semaine. Le Talmud rapporte qu’il existait deux cycles : en Babylone, on terminait la Torah en un an ; en Terre d’Israël, en trois ans (Méguila 29b), à propos de ceux « de l’Ouest qui achèvent la Torah en trois ans » :
« …pour les gens de l’Ouest [Terre d’Israël], qui terminent la Torah en trois ans. »
(Méguila 29b) — לבני מערבא דמסקי לדאורייתא בתלת שנין.
Le cycle annuel babylonien a fini par s’imposer partout. Il se termine à Simhat Torah avec la paracha Vezot Haberakha (Devarim 33, 1 – 34, 12), que l’on lit en présence de toute la communauté.
La dernière paracha
Elle s’ouvre sur la bénédiction de Moché aux douze tribus, qui contient une phrase que chaque enfant juif apprend :
« La Torah que Moché nous a prescrite est l’héritage de l’assemblée de Yaakov. »
(Devarim 33, 4) — תּוֹרָה צִוָּה־לָנוּ מֹשֶׁה מוֹרָשָׁה קְהִלַּת יַעֲקֹב
Elle se termine par la mort de Moché, enterré « dans la vallée, au pays de Moav », et personne ne connaît sa tombe « jusqu’à ce jour » (Devarim 34, 5-6). Le Talmud demande : comment Moché a-t-il pu écrire le récit de sa propre mort ? Il répond que les huit derniers versets de la Torah furent écrits par Yehochoua :
« …jusqu’ici, Moché a écrit ; à partir d’ici, Yehochoua a écrit. »
(Bava Batra 15a) — אלא עד כאן כתב משה, מכאן ואילך כתב יהושע
Selon un autre avis, Moché a écrit ces versets lui aussi, mais « en pleurant » (Menahot 30a). Dans les deux cas, on peut y lire que la Torah ne se termine pas avec Moché : elle passe de main en main, et c’est cette continuité que la fête met en scène. La haftara de Simhat Torah, le livre de Yehochoua, commence d’ailleurs là où la Torah finit : « Après la mort de Moché… ». Et c’est dans ce livre que se trouve la phrase :
« Que ce livre de la Torah ne s’éloigne pas de ta bouche ; médite-le jour et nuit. »
(Yehochoua 1, 8) — לֹא־יָמוּשׁ סֵפֶר הַתּוֹרָה הַזֶּה מִפִּיךָ וְהָגִיתָ בּוֹ יוֹמָם וָלַיְלָה לְמַעַן תִּשְׁמֹר לַעֲשׂוֹת כְּכׇל־הַכָּתוּב בּוֹ כִּי־אָז תַּצְלִיחַ אֶת־דְּרָכֶךָ וְאָז תַּשְׂכִּיל
Le dernier mot de la Torah écrite est « devant les yeux de tout Israël » (Devarim 34, 12). Rachi y lit la rupture des Tables : Moché eut le cœur de briser les Tables « à leurs yeux », et D’ approuva son geste (Rachi sur Devarim 34, 12) :
« “Aux yeux de tout Israël” : son cœur l’a poussé à briser les Tables sous leurs yeux. »
(Rachi sur Devarim 34, 12) — שנשאו לבו לשבר הלוחות לעיניהם
Cette lecture est de l’ordre du commentaire : Rachi relie le dernier verset de la Torah aux Tables brisées, que suivent, selon la tradition, les secondes Tables reçues à Kippour. Elle rejoint, comme on le verra, ce que le Rav Benizri dit de la joie qui suit Kippour.
Recommencer aussitôt
Le Choulhan Aroukh prévoit trois rouleaux : dans le premier, on lit Vezot Haberakha jusqu’à la fin de la Torah ; dans le deuxième, Bereshit, de « Au commencement » jusqu’à « que D’ avait créé pour faire » (Bereshit 1, 1 – 2, 3) ; dans le troisième, le maftir de Chemini Atseret (Bamidbar 29, 35 et suivants). La haftara est le début du livre de Yehochoua (Ora’h ’Haïm 668, 2 ; 669, 1). Le Talmud lui-même, comme on l’a vu, ne mentionne que la lecture de Vezot Haberakha ; l’ajout de Bereshit est plus tardif : certaines communautés le pratiquaient au Moyen Âge, et le Choulhan Aroukh (vers 1565) l’a fixé. Les honneurs sont particuliers : celui qui finit la Torah est appelé ‘Hatan Torah (« l’époux de la Torah »), celui qui commence est ‘Hatan Bereshit. Le Rama note qu’ils s’engagent à faire des dons et invitent l’assemblée à un festin (Ora’h ’Haïm 669, 1).
« Au commencement, D’ créa les cieux et la terre. »
(Bereshit 1, 1) — בְּרֵאשִׁית בָּרָא אֱלֹהִים אֵת הַשָּׁמַיִם וְאֵת הָאָרֶץ
Pourquoi recommencer à l’instant même ? La réponse classique est un message : la Torah n’est pas un livre que l’on « a fini ». Ben Bag Bag le dit à propos d’elle : « Retourne-la et retourne-la, car tout est en elle ; regarde-la, vieillis et blanchis en elle, ne t’en éloigne pas, car il n’est pas de meilleur lot qu’elle » (Pirké Avot 5, 22) :
« Retourne-la et retourne-la, car tout est en elle. »
(Pirké Avot 5, 22) — הפך בה והפך בה, דכלא בה.

4. Les hakafot : tourner avec la Torah
Ce que dit le Rama
Les hakafot (« tours ») sont la partie la plus visible de la fête. Le Choulhan Aroukh ne les mentionne pas, mais le Rama, dans sa glose (Ora’h ’Haïm 669, 1), décrit les usages ashkénazes du XVIe siècle :
« Et l’on a aussi l’usage de faire le tour de la tribune de la synagogue avec les rouleaux de la Torah, comme on en fait le tour avec le loulav, et tout cela par joie. »
(Rama sur Ora’h ’Haïm 669, 1) — ועוד נהגו להקיף עם ספרי התורה הבימה שבבית הכנסת כמו שמקיפים עם הלולב והכל משום שמחה
La glose précise d’autres usages : on sort, le soir et le matin, tous les rouleaux de l’arche, on dit des chants et des louanges, « chaque lieu selon son usage » ; on multiplie les appelés à la Torah, quitte à relire la même paracha plusieurs fois (« et il n’y a pas d’interdit à cela ») ; et l’on appelle « tous les enfants » :
« On a aussi l’usage d’appeler tous les enfants à la Torah, et on leur lit la paracha de “l’ange rédempteur”. »
(Rama sur Ora’h ’Haïm 669, 1) — עוד נהגו לקרות כל הנערים לספר תורה וקורים להם פרשת המלאך הגואל
La « paracha de l’ange rédempteur » est la bénédiction de Yaakov à ses petits-fils : « L’ange qui m’a délivré de tout mal bénira ces garçons » (Bereshit 48, 16). Le Rama parle du soir comme du matin : les hakafot se font donc dès la nuit de la fête. L’usage en Israël et dans les communautés séfarades ou hassidiques varie : nombre de tours, chants, danses en cercle, heure des hakafot. Les hassidim prolongent souvent la joie fort tard dans la nuit. On suit l’usage de sa communauté.
Un cercle autour d’un centre
La comparaison du Rama avec le loulav renvoie à un rite du Temple : pendant Souccot, on faisait chaque jour le tour de l’autel, et sept fois le septième jour (Michna Soucca 4, 5). Les hakafot de Simhat Torah transposent cette ronde : le centre n’est plus l’autel mais le livre. Une lecture, que développe le Rav Benizri (voir plus bas), souligne que dans un cercle personne n’est devant ni derrière, et que chacun se tient à égale distance du centre. C’est une lecture, pas une règle ; mais elle rejoint la pratique du jour, qui appelle à la Torah tout le monde, jusqu’aux enfants. Elle rappelle aussi la mitsva du Hakhel : tous les sept ans, à Souccot, la Torah était lue devant le peuple réuni :
« Rassemble le peuple, les hommes, les femmes et les enfants, et ton étranger qui est dans tes portes, afin qu’ils entendent et afin qu’ils apprennent. »
(Devarim 31, 12) — הַקְהֵל אֶת־הָעָם הָאֲנָשִׁים וְהַנָּשִׁים וְהַטַּף וְגֵרְךָ אֲשֶׁר בִּשְׁעָרֶיךָ לְמַעַן יִשְׁמְעוּ וּלְמַעַן יִלְמְדוּ וְיָרְאוּ אֶת־יְהֹוָה אֱלֹהֵיכֶם וְשָׁמְרוּ לַעֲשׂוֹת אֶת־כׇּל־דִּבְרֵי הַתּוֹרָה הַזֹּאת
Le verset précise aussitôt le but : « pour qu’ils craignent l’Éternel, votre D’ et qu’ils veillent à accomplir toutes les paroles de cette Torah » (Devarim 31, 12 ; voir la cérémonie dans la Michna Sota 7, 8).
La joie comme mitsva
Danser avec la Torah n’est pas un geste folklorique ; il rejoint un principe central de la halakha. La Torah ordonne la joie de Souccot : « Tu te réjouiras dans ta fête… et tu ne seras que joie » (Devarim 16, 14-15). Et elle présente l’absence de joie comme une faute : « …parce que tu n’as pas servi l’Éternel, ton D’, dans la joie et la bonté du cœur » (Devarim 28, 47). Rambam en tire la conséquence, à propos de la fête de la joie au Temple :
« La joie avec laquelle l’homme se réjouit dans l’accomplissement de la mitsva et dans l’amour du D’ qui l’a prescrite est un grand service. »
(Michné Torah, Hilkhot Chofar, Soucca et Loulav 8, 15) — השמחה שישמח אדם בעשית המצוה ובאהבת האל שצוה בהן. עבודה גדולה היא.
Il décrit au paragraphe précédent la joie du Temple, où les plus grands sages dansaient, battaient des mains et chantaient devant tout le peuple (Hilkhot Chofar, Soucca et Loulav 8, 12-14), et il avertit : celui qui « se retient de cette joie » mérite d’être châtié (8, 15). La Michna dit de cette fête, la « Simhat Beit Hachoéva » (la joie de la libation d’eau) :
« Celui qui n’a pas vu la joie de Beit Hachoéva n’a jamais vu de joie de sa vie. »
(Michna Soucca 5, 1) — כל מי שלא ראה שמחת בית השואבה, לא ראה שמחה מימיו
Les rabbins ne demandent pas que Simhat Torah soit la même chose que Beit Hachoéva : la Michna et Rambam parlent du Temple, et Simhat Torah est une coutume de synagogue d’un autre âge. Mais ils placent la joie de Souccot, sommet de l’année, au centre du rapport à la Torah.
5. Pourquoi danser avec un livre que l’on ne lit pas ?
Quatre niveaux de lecture se complètent, que l’on aura soin de ne pas confondre.
- Halakha. La joie accompagne la mitsva (Rambam). Le Rama mentionne le festin « pour la fin de la Torah », une sorte de siyoum (repas de fin d’étude). Il n’y a pas de mitsva de danser avec la Torah ; il y a une coutume de joie, que le Rama rapporte avec les mots « par joie ».
- Mussar (lecture morale). On fait souvent remarquer que l’on célèbre la Torah en la portant dans ses bras, sans l’ouvrir : la joie dit un attachement qui dépasse la compréhension. Le psaume l’exprime : « Les préceptes de l’Éternel sont droits, ils réjouissent le cœur » (Tehilim 19, 9). La joie n’est pas un supplément à l’étude, elle en est le but.
- Histoire. Le rite s’est développé à l’époque médiévale, comme on l’a vu, et il a pris sa forme actuelle au XVIe siècle (le Rama).
- ‘Hassidout. Le mouvement hassidique a fait de Simhat Torah l’un des sommets de l’année, avec des hakafot prolongées tard dans la nuit, des chants et des danses. La Torah, terminée et recommencée sans interruption, y est vécue comme un lien vivant plutôt que comme un livre que l’on aurait fini.
Le fil commun est que la Torah est un lien vivant. On l’étudie, on l’observe, mais on la danse aussi, pour dire que l’on y appartient.
6. Un peu d’histoire
Plusieurs étapes se laissent distinguer, avec la prudence qui convient quand il s’agit d’un usage sans source écrite ancienne.
- Époque biblique et du Second Temple. Après le retour de l’exil de Babylone, Ezra lit la Torah devant le peuple à Souccot : « Il lut dans le livre de la Torah de D’ jour après jour, du premier jour jusqu’au dernier ; ils firent la fête sept jours, et le huitième jour une atseret, selon la règle » (Né’hémya 8, 18) :
« Il lut dans le livre de la Torah de D’ jour après jour, du premier jour jusqu’au dernier ; ils firent la fête sept jours, et le huitième jour une atseret, selon la règle. »
(Né’hémya 8, 18) — וַיִּקְרָא בְּסֵפֶר תּוֹרַת הָאֱלֹהִים יוֹם בְּיוֹם מִן־הַיּוֹם הָרִאשׁוֹן עַד הַיּוֹם הָאַחֲרוֹן וַיַּעֲשׂוּ־חָג שִׁבְעַת יָמִים וּבַיּוֹם הַשְּׁמִינִי עֲצֶרֶת כַּמִּשְׁפָּט
Dans le même récit, Né’hémya dit au peuple en pleurs : « Ne vous affligez pas, car la joie de l’Éternel est votre force » (Né’hémya 8, 10).
- Époque du Talmud. Un huitième jour de clôture, avec une lecture de la fin de la Torah le lendemain en diaspora (Méguila 31a). On ne parle pas encore de Simhat Torah.
- Époque des Guéonim et des Richonim. Apparition de la sortie des rouleaux et des danses « en certains endroits », selon un historien du XIe siècle, Its’hak ibn Ghayat, et avec l’aval de Rav Haï Gaon (d’après la synthèse citée plus haut).
- XIIe-XIIIe siècles. Selon la même synthèse, le ‘Hatan Torah est établi dès le XIIe siècle, et la lecture de Bereshit immédiatement après Devarim s’ajoute à partir du XIIIe siècle dans certaines communautés.
- XVIe siècle. Le Choulhan Aroukh et le Rama codifient la fête ; les hakafot autour de la tribune deviennent un usage général.
- Époque moderne. En Israël, la fête est célébrée par des hakafot dans les synagogues et sur les places, avec les enfants. Le 22 Tichri 5784 (7 octobre 2023), jour de Chabbat et de Simhat Torah en Israël, est aussi le jour de l’attaque meurtrière du Hamas contre le sud d’Israël ; la mémoire juive associe désormais ces deux dates.
7. Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Raphaël Benizri n’a pas consacré de cours à Simhat Torah elle-même, mais son cours Souccot : la fête de la joie porte sur la joie de la fête, dont Chemini Atseret et Simhat Torah sont le couronnement. Voici ce qu’on peut en dire sans lui attribuer autre chose que ce qu’il y développe.
Le Rav distingue la joie du plaisir : dans une relation d’amour, ce ne sont pas les cadeaux que l’on se fait qui comptent, mais l’intimité que l’on partage ; la joie naît de « contradictions qui se complètent harmonieusement », c’est une plénitude et non un agrément. Il note que Souccot est la fête de l’universel : le peuple juif y offre des sacrifices pour les soixante-dix nations, et c’est la seule fête que les nations sont appelées à célébrer à l’avenir (le prophète l’annonce en Zekharia 14, 16). Il ajoute que le mot « hag » (fête) est rattaché au cercle (d’après la transcription du cours).
Surtout, il décrit les hakafot comme ce qui caractérise Souccot : on tourne autour de la Torah, comme on tournait jadis autour de l’autel, dans la figure géométrique idéale où chacun se tient à égale distance du centre et où tous se donnent la main. « Danser, c’est lever le pied », dit-il : ne pas se contenter de gratter le sol, de rester confiné dans sa matière, mais faire un effort de lévitation. Il explique enfin pourquoi la joie vient maintenant : après Kippour, nous avons reçu les secondes Tables, après avoir brisé les premières, et nous avons surmonté l’écueil ; il cite les hassidim : heureux celui qui ne fait pas d’erreur, mais plus heureux encore celui qui est arrivé à se faire pardonner ses égarements. Dans le même cours, il lit la souccat David comme une maison fragile mais ouverte à la nature, aux hommes, à toutes les tendances.
Cours à retrouver : Souccot : la fête de la joie. La page de la paracha Vezot Haberakha indique qu’il n’y a pas encore de cours du Rav sur cette paracha.
8. Idées reçues sur Simhat Torah
« Simhat Torah est une fête de la Torah écrite. » Non. La Torah écrite ne connaît que Chemini Atseret (Vayikra 23, 36). Le nom et les danses sont plus récents.
« Chemini Atseret n’est que la fin de Souccot. » Non. Le Talmud en fait une fête en soi (Soucca 48a), avec sa bénédiction chéhéhyanou.
« On danse parce qu’on a fini la Torah. » Pas seulement : on la recommence aussitôt. La fête n’est pas celle d’un livre terminé, mais celle d’une étude sans fin.
« Seuls les savants peuvent être appelés à la Torah ce jour-là. » Au contraire : on multiplie les appelés, et on appelle tous les enfants (Rama, Ora’h ’Haïm 669, 1).
« Simhat Torah est en dehors de la halakha. » Les danses sont une coutume, mais le jour est un yom tov (jour de fête), avec toutes ses règles : pas de travail, kiddouch, repas de fête. Seule la coutume des hakafot ne figure pas dans le Talmud.
Questions fréquentes sur Simhat Torah
Quelle est la différence entre Chemini Atseret et Simhat Torah ?
Chemini Atseret est le huitième jour qui suit Souccot (22 Tichri), connu de la Torah ; Simhat Torah est la célébration de la fin et de la reprise de la Torah. En Israël, c’est le même jour ; en diaspora, Simhat Torah est le second jour (23 Tichri).
Pourquoi Simhat Torah tombe-t-il un jour différent en Israël et en diaspora ?
Parce que la diaspora observe un jour supplémentaire à chaque fête (Beitsa 4b), héritage de l’époque où les communautés lointaines ignoraient la date exacte annoncée par le tribunal de Jérusalem.
Peut-on danser avec les rouleaux sans les avoir ouverts ?
Oui : c’est la coutume. Les rouleaux sont portés dans les bras, habillés de leur manteau, et les hakafot se font autour de la tribune (Rama sur Ora’h ’Haïm 669, 1). Les usages sur le nombre de tours et l’heure varient selon les communautés.
Les femmes participent-elles à Simhat Torah ?
Les usages varient. Dans de nombreuses synagogues, les hommes dansent avec les rouleaux et les femmes regardent et chantent depuis leur partie ; dans d’autres communautés, des hakafot réservées aux femmes existent. Pour la question de la séparation et des règles de tenue, on consulte le rabbin de sa communauté.
Mange-t-on dans la soucca à Simhat Torah ?
En Israël, on ne mange pas dans la soucca à Chemini Atseret ; en diaspora, on y mange le premier jour (22 Tichri) sans bénédiction (Rama sur Ora’h ’Haïm 668, 1). Pour le second jour, on consulte l’usage de sa communauté.
Que lit-on à Simhat Torah ?
Trois rouleaux sont sortis : Vezot Haberakha (Devarim 33-34), puis Bereshit 1, 1 – 2, 3, puis le maftir de Chemini Atseret ; la haftara est tirée du début de Yehochoua (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 669, 1).
Pourquoi les enfants ont-ils des drapeaux ?
C’est un usage de joie qui n’est mentionné ni par le Talmud ni par le Choulhan Aroukh. Ce que le Rama rapporte, c’est l’appel de tous les enfants à la Torah (Ora’h ’Haïm 669, 1).
Pour aller plus loin
- Chemini Atseret et Simhat Torah : sens et coutumes
- Souccot : la fête de la joie (cours du Rav Benizri)
- Souccot : la fête des cabanes expliquée en vidéo
- Pourquoi vit-on dans la soucca ?
- Loulav et etrog : le sens des quatre espèces de Souccot
- Souccot : de Kippour à la soucca de paix
- Yom Kippour : le sens du jour du Grand Pardon
- Bereshit : le commencement de la Création
- Souccot, loulav et etrog
- Qu’est-ce que la Torah ?
- Le calendrier juif
- Comment se déroule un office à la synagogue ?
Sources et références (21)
- Bereshit 1, 1 – 2, 3 ; 48, 16
- Vayikra 23, 36
- Bamidbar 29, 12-38
- Devarim 16, 14-15 ; 28, 47 ; 31, 10-13 ; 33, 4 ; 34, 5-12
- Yehochoua 1, 8
- Zekharia 14, 16
- Né’hémya 8, 10 ; 8, 18
- Tehilim 19, 9
- Michna Soucca 4, 5 ; 5, 1
- Michna Sota 7, 8
- Michna Taanit 1, 1
- Michna Pirké Avot 5, 22
- Talmud de Babylone, Soucca 48a ; 55b
- Talmud de Babylone, Méguila 29b ; 31a
- Talmud de Babylone, Beitsa 4b
- Talmud de Babylone, Bava Batra 15a ; Menahot 30a
- Rachi sur Vayikra 23, 36 ; sur Devarim 34, 12
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Chofar, Soucca et Loulav 8, 12-15
- Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 114, 1 ; 668, 1-2 ; 669, 1 (avec les gloses du Rama)
- Synthèse historique sur l’histoire de Simhat Torah : article « Simchat Torah », Wikipédia (références citées : Its’hak ibn Ghayat, XIe siècle ; Rav Haï Gaon ; ‘Hatan Torah au XIIe siècle ; lecture de Bereshit au XIIIe siècle)
- Cours du Rav Raphaël Benizri : Souccot : la fête de la joie
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

