Ni simple philosophie, ni seul recueil de lois, la pensée juive est une manière de lire, de questionner et de vivre à partir de la Torah. D’où vient-elle, quels sont ses grands courants, quelles questions pose-t-elle, et comment s’y mettre ? Un tour d’horizon complet, nourri des cours du Rav Raphaël Benizri.

La pensée juive est la réflexion que le peuple juif mène, depuis plus de trois mille ans, à partir de la Torah : sur D’, sur l’homme, sur le monde, sur l’histoire et sur la manière de vivre. Elle ne se réduit ni à la philosophie au sens grec du mot, ni à la seule halakha (la loi juive pratique). Elle comprend la Torah écrite et la Torah orale, le Talmud et le Midrash, les grands commentateurs, les philosophes juifs du Moyen Âge, la Kabbale, le moussar (l’éthique) et le hassidisme. Son trait le plus constant est une méthode : on pense en lisant un texte reçu, en discutant avec les maîtres des générations précédentes, et en transmettant ce qu’on a compris.

Cet article en présente les sources, les grandes questions et la façon de l’aborder. Il s’appuie tout au long sur les cours du Rav Raphaël Benizri, publiés sur ce site, qui sont autant d’exemples de la pensée juive au travail : un verset, un midrash, une michna, et la question de fond qu’ils ouvrent.

Une définition : penser à partir d’un texte reçu

En hébreu, on parle de mahchevet Israël, « la pensée d’Israël », ou de hachkafa, la « vision du monde » qui découle de la Torah. Les deux termes disent la même chose sous deux angles : il y a une réflexion, et cette réflexion engage une manière de regarder la vie. La pensée juive n’est pas un système clos, rédigé une fois pour toutes par un auteur unique. C’est une conversation qui traverse les siècles, où chaque génération reprend les textes de la précédente et y découvre quelque chose de nouveau.

Le Rav Benizri en donne une image frappante dans son introduction aux Pirkey Avot. Le mot Torah, explique-t-il, se rattache à une racine qui évoque la conception : on dit d’une femme enceinte qu’elle est hara. La Torah est donc « en gestation permanente » : son essence est là comme une graine, qui doit se développer et donner naissance à d’autres aspects. Elle n’est figée que pour celui qui voudrait l’arrêter à sa propre lecture.

C’est ce qui distingue la pensée juive d’une philosophie qui repartirait de zéro. Dans son cours sur la chaîne de la transmission, le Rav oppose deux attitudes. Socrate disait savoir seulement qu’il ne savait rien, et se déconnectait ainsi du passé ; Kant affirmait qu’on n’apprend pas une philosophie, qu’on apprend seulement à philosopher. Les Pirkey Avot disent l’inverse : nous avons une tradition, des pères, des bases, et nous ne pouvons pas couper notre connaissance de la révélation elle-même. Sans référence dans l’absolu, remarque le Rav, chacun resterait enfermé dans le subjectif de sa propre pensée.

Mais recevoir n’est pas répéter. Toujours dans ce cours, le Rav relève que la première michna des Avot ne dit pas que Moshe a reçu la Torah « de D’ », mais « du Sinaï ». On ne reçoit que ce qu’on est capable de recevoir : le Sinaï est le lieu de la rencontre entre le divin et l’humain. Et le verset des Proverbes « écoute, mon fils, la morale de ton père, et n’abandonne pas l’enseignement de ta mère » (Michlé 1, 8) est lu ainsi : la morale du père, c’est la Torah dictée ; l’enseignement de la mère, c’est l’assemblée d’Israël, qui a sa part de découverte. C’est ainsi, conclut le Rav, que la Torah de chacun devient sa Torah propre.

Les sources de la pensée juive

Pour comprendre la pensée juive, il faut connaître ses sources. Elles forment un ensemble étagé, où chaque couche commente celle qui la précède sans jamais la remplacer.

La Torah écrite

La base de tout est la Torah écrite (Torah chebikhtav) : les cinq livres de Moshe — Bereshit (la Genèse), Chemot (l’Exode), Vayikra (le Lévitique), Bamidbar (les Nombres) et Devarim (le Deutéronome). Autour d’eux, la Bible hébraïque comprend les Prophètes (Neviim) et les Hagiographes (Ketouvim), dont les Psaumes, Michlé (les Proverbes), Iyov (Job), Kohélet (l’Ecclésiaste) ou le Cantique des cantiques. L’ensemble porte le nom de Tanakh, formé des initiales de ses trois parties.

Chaque semaine, une section de la Torah, la paracha, est lue à la synagogue ; en un an, on a parcouru les cinq livres. C’est pourquoi la parasha de la semaine reste la porte d’entrée la plus naturelle dans la pensée juive : on y retrouve, dans l’ordre du texte, toutes les grandes questions.

La Torah orale : Michna et Talmud

La tradition juive enseigne que la Torah écrite a été donnée avec une Torah orale (Torah chebeal pé) qui l’explique : sans elle, bien des commandements seraient incompréhensibles. La première michna des Pirkey Avot (1, 1) en trace la généalogie : « Moshe reçut la Torah du Sinaï et la transmit à Yehochoua, Yehochoua aux Anciens, les Anciens aux Prophètes, et les Prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée. »

Cette tradition orale a été mise par écrit par étapes, lorsque les persécutions ont menacé sa transmission. Vers l’an 200 de l’ère commune, Rabbi Yehouda HaNassi rédige la Michna, organisée en six ordres : Zeraïm (l’agriculture et les bénédictions), Moed (le Chabbat et les fêtes), Nachim (le mariage et la famille), Nezikin (le droit civil et pénal), Kodachim (le Temple et les sacrifices) et Taharot (la pureté). Les discussions des générations suivantes sur la Michna forment la Guemara ; Michna et Guemara réunies composent le Talmud, dans ses deux versions, celle de Jérusalem et celle de Babylone, la plus étudiée.

Dans son introduction aux Pirkey Avot, le Rav Benizri souligne que la loi orale a précédé la loi écrite. Avraham, rappelle-t-il, n’avait pas de loi écrite : il vivait déjà de ce qu’on appellera plus tard la Torah orale. La loi écrite est figée — on a été jusqu’à compter ses lettres —, tandis que la loi orale reste « en marche ». Dans son cours sur Lag BaOmer et la lumière du Zohar, il reprend le célèbre récit du traité Menahot (29b) : Moshe monte au ciel et trouve D’ occupé à orner les lettres de la Torah de petites couronnes. Il apprend qu’un homme, dans l’avenir, déduira de chacune de ces couronnes des montagnes de lois : Rabbi Akiva. Le Rav en tire la leçon : Moshe porte la loi écrite, Rabbi Akiva ouvre la loi orale, celle qui se mesure à la perception de chacun.

Le Midrash

Le Midrash (du verbe darach, « rechercher, interroger ») rassemble les commentaires des Sages du Talmud sur les versets de la Bible. On distingue le midrash halakha, qui dégage les lois du texte, et le midrash aggada, qui en tire récits, paraboles et enseignements. Le plus célèbre recueil sur la Genèse est Bereshit Raba, que le Rav Benizri a longuement étudié.

Le Midrash est un laboratoire de la pensée juive, parce qu’il juxtapose sans les trancher des lectures très différentes d’un même verset. Dans Bereshit Raba 39, 3e partie, le Rav montre trois midrashim sur l’appel adressé à Avram : l’un le lit sous l’angle de la sagesse, un autre sous celui de l’échec du discours adressé à Babel, un troisième sous celui d’un dialogue où Avraham ose reprocher à D’ sa manière de juger. Aucune de ces lectures n’efface les autres : elles se répondent.

Les grands commentateurs

Au Moyen Âge apparaissent les commentateurs classiques de la Bible et du Talmud. Rachi (Rabbi Chelomo Itzhaki, Troyes, 1040-1105) explique le sens littéral du texte, le pchat, avec une clarté qui en fait encore aujourd’hui le premier commentaire qu’on étudie. Autour de lui, Rabbi Abraham Ibn Ezra, le Ramban (Rabbi Moshe ben Nahman, Nahmanide) et bien d’autres ouvrent chacun une perspective : grammaticale, philosophique ou mystique. Les éditions courantes de la Torah, les Mikraot Guedolot, disposent ces commentaires autour du verset, comme une assemblée de maîtres qui discutent sur la même page.

Le Rav s’appuie souvent sur eux. Dans son cours sur la chaîne de la transmission, il rapporte la lecture du Ramban sur le verset « tu feras ce qui est droit et bon » (Devarim 6, 18) : au-delà des lois dictées, la Torah laisse à l’homme la découverte de ce qu’il peut comprendre par lui-même. La morale, résume le Rav, n’est pas la Torah : elle en est « l’au-delà ».

La philosophie juive

Au contact de la pensée grecque, puis de la philosophie arabe, des penseurs juifs ont exposé la foi d’Israël dans le langage de la raison. Rabbi Saadia Gaon écrit au Xe siècle le Livre des croyances et des opinions ; Rabbi Bahya ibn Paqouda, au XIe siècle, les Devoirs des cœurs ; Rabbi Yehouda Halevi, au XIIe, le Kouzari, dialogue entre un roi en quête de vérité et un sage juif. Le sommet de ce courant est le Rambam (Maïmonide, 1138-1204), auteur des treize principes de la foi, formulés dans son commentaire de la Michna, et du Guide des égarés. Plus tard viendront le Maharal de Prague, au XVIe siècle, puis, plus près de nous, le Rav Kook et bien d’autres.

Dans la même introduction aux Avot, le Rav Benizri s’attarde sur l’attitude du Rambam face aux sagesses extérieures. Dans l’introduction à son commentaire des Avot, les Chemona Perakim (« Huit chapitres »), le Rambam dit avoir puisé dans les midrashim des Sages, mais aussi chez les philosophes, même d’autres traditions — sans dire d’où vient chaque idée, pour qu’on ne juge pas une pensée sur son origine. Le Rav en conclut que certains éléments de sagesse se trouvent chez tout homme, et que le peuple juif, tout au long de son histoire, a développé ses courants de pensée aussi grâce aux éclairages des autres peuples. Il rappelle qu’on a reproché à Rabbi Meïr d’avoir gardé sur lui des livres de culture générale, mais que le juge doit connaître les idées des nations, ne serait-ce que pour savoir s’en garder.

La même ouverture a pourtant une limite, que le Rav trace dans Hanoucca : la rééducation juive. Quand la voix de la prophétie s’est tue, la culture grecque a voulu en prendre la place. Le verset « que D’ élargisse Yefet, et qu’il demeure dans les tentes de Chem » (Bereshit 9, 27) admet la beauté grecque sous la tente d’Israël — à condition qu’elle ne prétende pas se substituer à la Torah. La pensée grecque, dit le Rav, a mis des bornes à la pensée, et ces bornes arrêtent le flot de la transmission.

Une salle d'étude aux livres ouverts, image de la conversation entre les générations qui fait la pensée juive

La Kabbale

La Kabbale (littéralement « réception ») désigne la tradition mystique d’Israël. Son livre central, le Zohar (« Éclat »), est attribué à Rabbi Chimon bar Yohaï, disciple de Rabbi Akiva ; il a été diffusé en Espagne à la fin du XIIIe siècle. Au XVIe siècle, à Safed, Rabbi Itzhak Louria, appelé le Ari, lui donne une nouvelle profondeur. La Kabbale s’interroge sur la manière dont l’infini se rapporte au monde fini, sur le sens caché des lettres et des noms divins, et sur le rôle de l’homme dans la réparation du monde.

La tradition distingue quatre niveaux de lecture de la Torah, qu’on résume par le mot PaRDeS (« verger ») : le pchat, sens littéral ; le remez, l’allusion ; le drach, l’interprétation ; le sod, le secret. Dans son cours sur Lag BaOmer, le Rav Benizri explique que réduire la Torah à la seule raison pure est « peine perdue ». Il ajoute une lecture originale du sod : à partir du verset « que mon âme n’entre pas dans leur conseil (besodam) » (Bereshit 49, 6), il montre que le secret est aussi une assemblée. Celui qui tranche et sépare un enseignement n’a plus que « sa » Torah ; la Torah de D’ est celle qui rassemble tous les courants. Il présente enfin le Zohar comme une Torah de renouvellement : la halakha est arrêtée, le sod se renouvelle chaque jour, comme le Créateur renouvelle sa création. Il s’agit, dit-il, d’allier la pensée rationnelle et la pensée prophétique.

Le moussar

Le moussar (« éducation, correction ») est la branche de la pensée juive consacrée au perfectionnement du caractère. On y range les Devoirs des cœurs de Rabbi Bahya, la Voie des justes (Messilat Yecharim) du Ramhal (Rabbi Moshe Haïm Luzzatto, XVIIIe siècle), puis le mouvement du moussar fondé au XIXe siècle en Lituanie par Rabbi Israël Salanter. Le traité des Pirkey Avot, recueil de maximes des Sages de la Michna, en est la source la plus ancienne et la plus étudiée.

Le Rav Benizri commence pourtant son étude des Avot par une remarque surprenante : le mot même de moussar est « quelque peu étranger » à la Torah, qui n’est pas un catéchisme moralisateur. On ne le trouve vraiment que dans Devarim, testament spirituel de Moshe. La morale, explique-t-il, se vit de façon personnelle, et c’est pourquoi le Rambam s’est demandé si on pouvait l’enseigner. Dans son cours sur la chaîne de la transmission, le Rav cite aussi le critère que donne le Ramhal pour mesurer l’amour : un fils qui attend que son père exprime un souhait pour l’exécuter n’a pas encore donné à son amour sa pleine dimension ; le vrai fils va au-devant de son père. C’est cela, conclut le Rav, la dimension morale. Pour aller plus loin, voir la série complète sur les Pirkey Avot, les maximes des Pères.

Le hassidisme

Le hassidisme naît au XVIIIe siècle en Europe orientale autour de Rabbi Israël Baal Chem Tov (vers 1698-1760). Il met l’accent sur la joie, la présence divine en toute chose, la ferveur de la prière et la valeur de chaque Juif, même le plus simple. Ses maîtres ont produit une littérature immense, dont le Tanya de Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, qui fait dialoguer la Kabbale et la vie intérieure de chacun.

Le mot hassid vient de hessed, la bonté. Le Rav Benizri, dans son introduction aux Avot, oppose deux figures. Le tsaddik, le juste, comme Noah, « marche avec D’ » : il avance pas à pas, sans rester derrière ni passer devant ; c’est l’homme du rationnel. Le hassid marche devant : il peut faire un faux pas, mais il est l’annonciateur d’une parole révélée, et c’est Avraham, l’homme du hessed. Dans le même cours, le Rav rapporte que le Baal Chem Tov suppliait D’ de sauver son peuple et, s’Il jugeait qu’il ne le méritait pas, de sauver les autres nations, parce que par leur délivrance viendrait aussi la libération d’Israël.

Les grandes questions de la pensée juive

Toutes ces sources tournent autour de quelques grandes questions. Aucune n’est réglée une fois pour toutes ; chaque génération les reprend.

Qu’est-ce que croire ?

Le premier des treize principes du Rambam affirme l’existence d’un Créateur, et le célèbre verset « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est Un » (Devarim 6, 4) affirme son unité. Mais qu’est-ce que la foi, la emouna ? Dans Lech Lecha : le rapport de l’homme à D’, le Rav Benizri part du verset « il crut en l’Éternel, et cela lui fut compté comme justice » (Bereshit 15, 6). Jusque-là, c’était Avram qui découvrait D’ et l’enseignait aux autres : pourquoi le texte a-t-il besoin de dire qu’il a cru ? Or, explique le Rav, une foi qui se déduit de la vérité n’est plus une foi : c’est une conclusion logique. La foi tient au sentiment même d’exister. Et il retourne la formule habituelle : la foi est « la demeure de la vérité », car sans elle, même la vérité découverte ne serait pas pratiquée dès qu’elle contredirait nos intérêts.

Qui est l’homme ?

La Torah enseigne que l’homme est créé « à l’image de D’ » (Bereshit 1, 27). La pensée juive s’interroge sans relâche sur ce que cela signifie : liberté, responsabilité, capacité de créer. Dans Pessah : par où commencer la Hagada ?, le Rav explique qu’être à l’image de D’, c’est épouser ses attributs : la Torah montre le Créateur habillant l’homme, visitant Avraham malade, enterrant Moshe. Ressembler ne suffit pas, il faut participer. Il rapporte le midrash où D’ jette la vérité à terre (d’après Daniel 8, 12) : ce n’est pas la jeter, dit le Rav, c’est la semer ; D’ veut que la vérité « germe de la terre » (Tehilim 85, 12) et que l’homme prenne part à la révélation.

Dans Bereshit Raba 39, le Rav décrit aussi les quatre noms hébreux de l’homme comme quatre étapes : Enoch, le petit homme qui consomme tout ; Guever, l’adolescent qui veut montrer sa force ; Ich, l’homme mûr, de morale et de principe ; enfin Adam, qui n’a ni féminin, ni pluriel, et désigne la dimension spirituelle de l’être. Ces degrés, précise-t-il, n’ont pas d’âge : on peut être resté Enoch à soixante-dix ans.

À quoi servent les commandements ?

La Torah contient 613 commandements (mitsvot). Le Talmud (Makot 23b-24a) rapporte l’enseignement de Rabbi Simlaï : 365 interdits, selon les jours de l’année solaire, et 248 commandements positifs, selon les membres du corps. Puis il montre comment les prophètes les ont ramenés à quelques principes : David à onze (Tehilim 15), Yechaya à six (Yechaya 33, 15), Mikha à trois — « pratiquer la justice, aimer la bonté, marcher humblement avec ton D’ » (Mikha 6, 8) —, Yechaya à deux (Yechaya 56, 1), et Amos à un seul : « cherchez-moi et vous vivrez » (Amos 5, 4). Le Talmud poursuit en proposant aussi le verset de Habacuc : « le juste vivra par sa foi » (Habacuc 2, 4).

Dans son introduction au livre de Michlé, le Rav reprend ce texte et en conclut que cette recherche unique couvre toute la Torah. Il y ajoute l’enseignement de Rabbi Elazar ben Azaria dans les Pirkey Avot (chapitre 3) : « s’il n’y a pas de Torah, il n’y a pas de dérekh érets (de conduite droite) ; s’il n’y a pas de dérekh érets, il n’y a pas de Torah », jusqu’à « s’il n’y a pas de farine, il n’y a pas de Torah ». Cette fin prosaïque est en réalité le sommet, dit le Rav : le but est d’élever le profane au niveau du sacré.

Pourquoi le mal et la souffrance ?

La question est aussi ancienne que la Bible : Avraham la pose devant Sodome, « le juge de toute la terre ne ferait-il pas justice ? » (Bereshit 18, 25), et tout le livre de Job la porte. La pensée juive ne l’esquive pas. Dans Bereshit Raba 39, 3e partie, le Rav montre que le midrash va jusqu’à mettre dans la bouche d’Avraham une protestation : si tu veux le monde, il ne peut pas y avoir de justice absolue ; si tu veux la justice absolue, le monde ne peut pas tenir. Il faut de la miséricorde dans le jugement. Interrogé sur la Shoah, le Rav refuse les explications faciles : il y voit une absence totale de justice, un monde de confusion régi par la peur, et reconnaît que la grande question reste celle du silence de D’. Voir aussi son cours Ticha beAv : le livre de Job.

Israël, les nations et l’universel

La pensée juive s’interroge enfin sur la place du peuple juif dans l’humanité. Le Rav Benizri insiste souvent sur la dimension universelle de cette pensée. Dans Lech Lecha : le dialogue de la révélation, il lit le changement de nom d’Avram en Avraham, « père d’une multitude de nations » (Bereshit 17, 5) : non le chef d’une élite repliée, mais un père au milieu des nations, qui songe au devenir de ses enfants. Dans Noah : à la découverte d’Elokim, il oppose la teva de Noah, l’arche où l’on se replie, à la mila d’Avraham, la circoncision, mot qui signifie aussi « parole » : une ouverture et un dialogue. Et dans son introduction aux Pirkey Avot, il résume : il ne fait qu’enseigner la pensée de nos Sages, et cette pensée est universaliste, même si sa traduction dans les faits nous reste lointaine.

Une manière de penser : la question, la controverse, la chaîne

Au-delà de ses contenus, la pensée juive se reconnaît à sa méthode. Trois traits la caractérisent.

La question. Le soir de Pessah, la Hagada commence par les questions d’un enfant. Dans Les quatre questions du Ma Nichtana, le Rav relève que le verbe chana signifie à la fois répéter, changer et étudier : c’est en revenant sur un texte qu’on s’en imprègne, et un changement s’opère nécessairement. Il rappelle aussi que le contraire du sage n’est pas le méchant, qui a au moins un sens critique, mais celui avec qui aucun dialogue n’est possible. Dans son introduction à Michlé, il ajoute que le texte n’est pas seulement lu : il « crie », il interpelle, il attend une réponse et engage la discussion.

La controverse. Le Talmud conserve les opinions rejetées à côté de celles qu’on retient. Au sujet des débats entre les écoles de Hillel et de Chammaï, il déclare : « les unes et les autres sont les paroles du D’ vivant » (Erouvin 13b), même si la loi suit Beit Hillel. On dit aussi qu’il y a « soixante-dix visages » à la Torah. Le Rav l’illustre par une image : quand le prophète annonce que la terre sera remplie de la connaissance de D’ « comme les eaux recouvrent la mer » (Yechaya 11, 9), on croit voir une surface plane ; mais il y a des collines et des montagnes au fond des mers. Il y a différents niveaux de perception de la Torah, et chacun reçoit selon sa capacité.

La chaîne. Enfin, la pensée juive se transmet. Nos Sages ont comparé les paroles des sages à une balle que l’on se passe de main en main, rappelle le Rav : une balle se transmet entière, on ne la laisse pas tomber. Il cite aussi Rabbi Hanina : « j’ai beaucoup appris de mes maîtres, plus encore de mes compagnons, et de mes élèves plus que de tous » (Taanit 7a). Sa conclusion : ne gardez pas votre pensée comme une propriété privée, c’est en la frottant à d’autres esprits qu’on se forme soi-même.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri : la pensée juive au travail

Les cours du Rav Benizri montrent concrètement comment fonctionne cette pensée : on part d’un détail du texte, on le prend au sérieux, et il ouvre une question de fond. Quelques exemples, parmi des dizaines.

L’idolâtrie comme pensée arrêtée. On imagine l’idolâtrie comme un culte grossier. Dans Bereshit Raba 39, 1re partie, le Rav la définit plutôt comme un stéréotype de pensée qu’on a laissé vieillir : Terah, le père d’Avram, vendeur d’idoles, devient un marchand de courants de pensée. Dans la 3e partie, il précise : les idoles sont « des pensées arrêtées », structurées pour ne plus bouger. Avram, l’ivri, « l’homme de l’autre rive », est celui dont la pensée se met en marche. C’est une clé de toute la pensée juive : elle n’est vivante que si elle avance.

La crainte avant l’amour. Pourquoi le verset dit-il que « le commencement de la sagesse est la crainte de l’Éternel » (Tehilim 111, 10) et non l’amour ? Parce que la crainte freine, explique le Rav dans Bereshit Raba 39, 3e partie : elle permet de marcher pas à pas sans rien écraser, tandis que l’amour pousse en avant. Dans l’introduction à Michlé, il précise que cette crainte n’est pas la peur : c’est une soif de connaître accompagnée de respect, le désir de sentir la proximité de D’ « sans se brûler ».

Trois hommes, trois étapes. Dans son cours sur Noah, le Rav décrit trois manières de se tenir devant D’ : Adam, qui s’appuie sur D’ parce que le monde lui fait peur ; Noah, qui garde ses valeurs pour lui et finit par se replier dans l’arche ; Avraham, qui veut faire partager son expérience à toute sa génération. Ce ne sont pas trois voies opposées, précise-t-il, mais trois marches d’une même maturation spirituelle. Et ce qui mesure une spiritualité, ajoute-t-il, ce sont les midot, les qualités de caractère, plus que la piété ou le savoir.

Trois livres, trois âges. Dans l’introduction à Michlé, le Rav situe les trois livres du roi Chelomo : le Cantique des cantiques, lu à Pessah, est l’amour de la jeunesse ; Michlé, qu’il associe à Chavouot, l’aboutissement de la maturité ; Kohélet, lu à Souccot, confronte cette maturité aux autres cultures. Il en tire une leçon sur l’étude elle-même : la maturité n’est pas un état acquis. Celui qui en reste à ce qu’il a compris à vingt ans gardera à quatre-vingts ans les données de ses vingt ans.

Retrouver ses sources. Dans Elloul : retrouver ses sources, le Rav rappelle que rien n’est uniforme : de même qu’il existe une variété de plantes et de minéraux, il existe une variété de saveurs dans la perception des valeurs spirituelles. La Torah est le minimum demandé ; au-delà, chaque interprétation découvre d’autres essences. Remonter la chaîne, de père en père jusqu’à Avraham, c’est retrouver ses sources.

La pensée du Rav elle-même est présentée plus largement sur la page Philosophie juive et dans les livres du Rav.

Comment étudier la pensée juive

La pensée juive ne s’apprend pas comme une matière scolaire. Nos Sages disent que l’étude est grande parce qu’elle conduit à l’action (Kiddouchin 40b). Voici quelques repères pour commencer.

  • Partir du texte de la semaine. Lire chaque semaine la paracha avec le commentaire de Rachi, puis écouter un cours sur la même section. La parasha de la semaine regroupe les cours du Rav, section par section.
  • Étudier à deux. « Fais-toi un maître et acquiers-toi un compagnon », disent les Pirkey Avot (1, 6). L’étude en binôme, la havrouta, oblige à formuler, à objecter, à défendre une lecture.
  • Lire les Pirkey Avot. Court, accessible, c’est le texte le plus lu de la Michna, et une porte naturelle vers la pensée des Sages. Voir la série du Rav sur les Pirkey Avot.
  • Suivre le calendrier. Chaque fête porte une idée : la liberté à Pessah, le don de la Torah à Chavouot, la techouva (le retour) à Roch Hachana et Kippour. Les cours sur les fêtes juives suivent ce rythme.
  • Poser des questions. Les livrets à télécharger proposent, pour chaque paracha et chaque fête, des questions à discuter en famille, avec la réponse du Rav et sa source.
  • Apprivoiser le vocabulaire. Le glossaire explique les mots hébreux qui reviennent dans les cours.
  • Revenir et approfondir. Ben Bag Bag enseigne à la fin du chapitre 5 des Avot : « tourne-la et retourne-la, car tout est en elle. » Un texte relu n’est jamais le même.

Pour savoir par quels cours commencer selon votre niveau, la page Par où commencer ? propose un parcours guidé. Pour les questions de pratique, on consultera toujours un rabbin compétent.

Une table de Chabbat avec un livre ouvert : la pensée juive se transmet aussi en famille

Questions fréquentes

Pensée juive et philosophie juive, est-ce la même chose ?

Pas tout à fait. La philosophie juive, au sens strict, désigne les œuvres qui exposent la foi d’Israël avec les outils de la raison philosophique : Saadia Gaon, Yehouda Halevi, le Rambam, et d’autres. La pensée juive est plus large : elle inclut aussi le Midrash, la Kabbale, le moussar et le hassidisme, c’est-à-dire toute réflexion menée à partir de la Torah. Le Rav Benizri rappelle d’ailleurs, dans son introduction à Michlé, que se réduire à une connaissance purement intellectuelle « n’a pas de place dans le judaïsme » : la pensée doit se traduire en manière d’être.

Faut-il savoir l’hébreu pour étudier la pensée juive ?

Non pour commencer : de nombreux textes et cours existent en français, et tous les cours du Rav Benizri sont en français. Mais l’hébreu ouvre des profondeurs qu’aucune traduction ne rend. Le Rav le montre sans cesse, par exemple quand il relie mila, la circoncision, et mila, la parole. Dans son cours sur le dialogue de la révélation, il note que pour celui qui comprend l’original, une traduction réduit le champ de l’interprétation. Apprendre peu à peu quelques mots clés, avec le glossaire, est un bon début.

Quelle est la place de la Kabbale ?

La Kabbale est la dimension intérieure de la Torah, le sod, le quatrième niveau de lecture. Elle a profondément marqué la prière, les coutumes et le hassidisme. Traditionnellement, on l’aborde après avoir acquis une solide base de Torah écrite et orale. Le Rav Benizri la présente comme un complément de la raison, non comme son contraire : il s’agit d’allier la pensée rationnelle et la pensée prophétique.

La pensée juive s’adresse-t-elle aussi aux non-Juifs ?

Elle comporte une dimension universelle : les sept lois des enfants de Noah concernent toute l’humanité, et Avraham est appelé « père d’une multitude de nations ». Le Rav Benizri souligne que le Rambam a voulu que les Pirkey Avot ne soient pas « un bien acquis au seul peuple juif », parce que chaque homme peut porter en lui le principe de la morale. Beaucoup de lecteurs non juifs étudient la pensée juive avec profit.

Peut-on étudier la pensée juive sans pratiquer ?

On peut commencer par l’étude, et beaucoup l’ont fait. Mais la pensée juive elle-même lie l’étude et l’action : la pratique des lois est « un art d’être », dit le Rav, plus qu’un savoir. Hillel résumait la Torah à un non-Juif qui voulait l’apprendre « sur un pied » : « ce qui t’est détestable, ne le fais pas à ton prochain ; c’est toute la Torah, le reste est commentaire : va et étudie » (Chabbat 31a). L’étude mène naturellement vers la pratique, à son rythme ; pour les questions concrètes, on s’adressera à un rabbin.

Par quel texte commencer ?

Trois portes sont particulièrement accessibles : la paracha de la semaine, les Pirkey Avot et les fêtes du calendrier. Pour un parcours adapté, voir la page Par où commencer ? et l’introduction aux cours du Rav.

Conclusion : une chaîne dont chacun est un maillon

La pensée juive est à la fois un héritage et une tâche. Un héritage, parce qu’elle vient du Sinaï, à travers Moshe, les prophètes, les Sages du Talmud et les maîtres de toutes les générations. Une tâche, parce que chacun doit, selon le mot du Rav, découvrir sa propre part dans ce patrimoine. Les Tannaïm, les maîtres de la Michna, ne sont qu’un maillon de la chaîne, dit-il : nous la continuons, et ce n’est pas fini.

Les cours du Rav Raphaël Benizri, sur la paracha, le Midrash, les Pirkey Avot, Michlé et les fêtes, sont une invitation à entrer dans cette conversation. Le plus simple est de choisir un texte, d’écouter un cours, et de poser la première question.

Pour aller plus loin

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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