« Ma mère est juive mais pas mon père : suis-je juif ? » « Peut-on se convertir au judaïsme ? » « Faut-il croire en D’ pour être juif ? » Ces questions reviennent sans cesse, et les réponses qu’on trouve en ligne sont souvent trop courtes ou contradictoires. Voici une réponse complète : ce que disent la Torah et le Talmud, pourquoi l’identité juive passe par la mère, comment se déroule une conversion, et ce que cette identité engage.
Selon la loi juive (la halakha), est juive toute personne née d’une mère juive, ou qui s’est convertie au judaïsme selon les règles, devant un tribunal rabbinique. Le père transmet l’appartenance à une tribu (Kohen, Lévi ou Israël), mais pas l’identité juive elle-même (Michna Kiddouchin 3, 12 ; Talmud, Kiddouchin 68b). Être juif n’est donc ni une question de croyance, ni de pratique, ni d’origine ethnique : un juif qui ne pratique pas reste juif (Sanhédrin 44a). La conversion, appelée guiyour, est possible pour tout homme et toute femme sincères ; elle exige l’acceptation des commandements, l’immersion dans un bain rituel et, pour un homme, la circoncision (Yevamot 46a-47b ; Rambam, Hilkhot Issouré Bia 13-14). Le converti devient pleinement juif, « comme un enfant qui vient de naître » (Yevamot 22a).
Être juif : un peuple, pas seulement une religion
Pour comprendre la réponse, il faut d’abord écarter une idée très répandue : le judaïsme ne fonctionne pas comme une Église dont on devient membre en adhérant à un credo. Il est à la fois une famille, un peuple et une alliance avec D’. La Torah appelle les juifs Bené Israël, « les enfants d’Israël », c’est-à-dire les descendants de Yaakov, dont le second nom est Israël (Bereshit 32, 29). On entre dans le judaïsme d’abord comme on entre dans une famille : par la naissance.
Mais cette famille a reçu une mission. Au mont Sinaï, le peuple entier a accepté la Torah en disant « Nous ferons et nous comprendrons » (Chemot 24, 7). Depuis, être juif signifie appartenir à un peuple lié par une alliance, avec des obligations précises, les mitsvot (commandements). C’est pourquoi la tradition ne sépare jamais tout à fait le peuple et la religion : on peut naître dans l’alliance, ou y entrer volontairement, mais dans les deux cas on rejoint le même peuple.
Cette double nature explique une règle qui surprend souvent : un juif qui cesse de croire ou de pratiquer ne cesse pas d’être juif. Le Talmud l’affirme à propos d’un homme qui avait gravement fauté : « Même s’il a fauté, il reste Israël » (Sanhédrin 44a). L’identité juive est un statut, pas une opinion. Elle crée des devoirs, que l’on peut remplir ou négliger, mais elle ne s’efface pas.
Pourquoi l’identité juive se transmet-elle par la mère ?
C’est la question la plus fréquente, et la réponse la plus connue : un enfant est juif si sa mère est juive. Si le père est juif mais pas la mère, l’enfant n’est pas juif selon la halakha. À l’inverse, si la mère est juive et le père non, l’enfant est juif.
Le verset de la Torah
La source se trouve dans le passage qui interdit les mariages avec les peuples de Canaan : « Tu ne t’allieras point avec eux, tu ne donneras point ta fille à son fils et tu ne prendras point sa fille pour ton fils ; car il détournerait ton fils de Moi » (Devarim 7, 3-4). Le Talmud remarque un détail grammatical. Le verset parle du gendre non juif qui « détournerait ton fils », c’est-à-dire l’enfant né de ta fille : cet enfant est encore appelé « ton fils », donc il est juif. En revanche, pour le fils né d’une femme non juive, le verset ne dit rien de tel. Les Sages en concluent : « Ton fils né d’une femme d’Israël est appelé ton fils ; ton fils né d’une femme non juive n’est pas appelé ton fils, mais son fils à elle » (Kiddouchin 68b).
La Michna formule la règle générale : l’enfant d’une femme qui ne peut pas contracter de mariage juif, comme une non-juive, « est comme elle » (Michna Kiddouchin 3, 12). Le Talmud de Babylone (Yevamot 45b) confirme que l’enfant né d’un père non juif et d’une mère juive est juif. Ces règles sont reprises par le Rambam (Maïmonide) dans son code, le Michné Torah, et par le Choulhan Aroukh, le code de loi de référence (section Even Haézer).
Un précédent biblique
On trouve déjà dans la Bible une trace de ce principe. Au retour de Babylone, au Ve siècle avant l’ère commune, Ezra le scribe constate que beaucoup de juifs ont épousé des femmes étrangères. Le peuple s’engage alors à « renvoyer toutes ces femmes et ceux qui sont nés d’elles » (Ezra 10, 3). Le texte ne dit pas cela des enfants nés d’une mère juive : c’est le statut de la mère qui décide.
La Torah elle-même raconte l’histoire du « fils d’une femme israélite, qui était le fils d’un homme égyptien » (Vayikra 24, 10). Il se trouve au milieu du camp d’Israël, et le texte le traite comme un membre du peuple. Rachi, le grand commentateur, explique qu’il était venu réclamer une place dans la tribu de sa mère, et qu’on la lui refusa, parce que la tribu, elle, se transmet par le père.
Le père transmet la tribu, la mère transmet l’identité
C’est un point souvent oublié : le père n’est pas sans rôle. Dans la Torah, les recensements se font « selon la maison de leurs pères » (Bamidbar 1, 18). C’est par le père qu’on est Kohen (descendant d’Aharon, le premier grand prêtre), Lévi ou simple Israël. Un fils de Kohen est Kohen ; un fils de mère « fille de Kohen » ne l’est pas. On le voit à la synagogue, quand on appelle à la Torah « untel, fils d’untel ».
Mais pour la question première, « est-il juif ou non ? », c’est la mère qui décide. Le père donne la place à l’intérieur du peuple ; la mère donne l’appartenance au peuple.
Les raisons proposées
Pourquoi ce choix ? Les commentateurs avancent plusieurs explications, qui se complètent.
- La certitude. On sait toujours avec certitude qui est la mère d’un enfant, alors que la paternité, avant les tests génétiques, pouvait rester incertaine. Une identité qui se transmet par la mère ne laisse pas de place au doute.
- L’éducation. Pendant des siècles, c’est la mère qui a façonné les premières années de l’enfant : la langue, les gestes, la nourriture, les prières du coucher. Le verset lui-même parle d’« influence » (« il détournerait ton fils »). Une mère juive transmet presque toujours quelque chose de son judaïsme ; un père seul, souvent moins.
- Une lecture plus profonde. De nombreux maîtres voient dans la mère la source de l’être même de l’enfant, ce qu’il est avant ce qu’il fait. Le Talmud dit d’ailleurs que l’enfant porté par une femme qui se convertit pendant sa grossesse n’a pas besoin d’une immersion propre : celle de sa mère vaut pour lui (Yevamot 78a) : l’identité passe par le corps qui porte la vie.
Et l’histoire ?
Certains historiens modernes, comme Shaye Cohen (The Beginnings of Jewishness, 1999), estiment que la règle de la transmission par la mère n’a été formulée explicitement qu’à l’époque de la Michna, aux Ier et IIe siècles. La tradition rabbinique, elle, la lit dans la Torah elle-même, comme on l’a vu, et dans la pratique d’Ezra. Ce qui est certain, c’est que depuis au moins deux mille ans, toutes les communautés juives, ashkénazes, séfarades, orientales ou yéménites, ont appliqué la même règle.
Au XXe siècle, le mouvement réformé américain a adopté en 1983 un autre principe : un enfant de père juif peut être reconnu juif s’il est élevé dans le judaïsme. Cette position n’est acceptée ni par le judaïsme orthodoxe ni par le mouvement massorti (conservateur), ni par le Grand Rabbinat d’Israël, ni par les consistoires de France. Pour se marier religieusement dans la plupart des communautés, la preuve de la judéité de la mère reste demandée.
Le converti : un juif à part entière
Si l’on naît juif par sa mère, peut-on aussi le devenir ? Oui. La Torah ne connaît pas d’identité juive fermée. Dès la sortie d’Égypte, elle prévoit qu’un étranger puisse se joindre au peuple : « Il n’y aura qu’une même loi pour l’indigène et pour l’étranger qui séjourne au milieu de vous » (Chemot 12, 49 ; voir aussi Bamidbar 15, 15-16).
Le mot hébreu pour « converti » est guer. Dans la Torah, il désigne d’abord l’étranger qui vit au milieu d’Israël ; la tradition orale y lit le plus souvent le « guer tsédek », le converti véritable. La conversion s’appelle guiyour.
Aimer le converti
La Torah insiste avec une force rare sur la manière de traiter le guer : « Vous aimerez l’étranger, car vous avez été étrangers au pays d’Égypte » (Devarim 10, 19). « L’étranger qui séjourne avec vous sera pour vous comme l’un de vos compatriotes, et tu l’aimeras comme toi-même » (Vayikra 19, 34). Le Talmud compte que la Torah met en garde trente-six fois, et selon une autre opinion quarante-six fois, contre le fait de faire souffrir le guer (Bava Metsia 59b). Il est interdit de rappeler à un converti son passé, par exemple en lui disant « souviens-toi de ce que faisaient tes ancêtres » (Bava Metsia 58b).
Le Rambam explique que celui qui aime le converti accomplit deux commandements à la fois : l’amour du prochain, et l’amour du guer (Hilkhot Déot 6, 4). Dans une lettre célèbre à Ovadia, un converti qui lui demandait s’il pouvait dire dans ses prières « notre D’ et D’ de nos pères », il répond oui sans hésiter : Avraham est son père, comme il est le père de tout juif.
« Comme un enfant qui vient de naître »
Le Talmud définit le statut du converti par une formule saisissante : « Le converti est comme un enfant qui vient de naître » (Yevamot 22a). Il commence une vie nouvelle. Ses fautes passées ne le suivent pas, et il appartient désormais au peuple juif avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que tout juif de naissance. Il est aussi juif que n’importe quel autre juif. La conversion est définitive : même si un converti cesse plus tard de pratiquer, il reste juif, comme un juif de naissance qui s’éloigne (Yevamot 47b).
Quelques différences existent, très limitées. Par exemple, une femme convertie ne peut pas épouser un Kohen, et, selon la halakha, on ne nomme pas un converti à certaines fonctions officielles d’autorité, comme la royauté (Rambam, Hilkhot Melakhim 1, 4). Mais l’histoire montre que ces règles n’ont jamais empêché les convertis et leurs descendants d’occuper les plus hautes places.
Avraham, le premier des convertis
Le Talmud appelle Avraham « le premier des convertis » (Haguiga 3a). Né dans une famille idolâtre, à Our en Chaldée, il a découvert D’ seul et a tout quitté pour Le suivre (Bereshit 12, 1). Le judaïsme commence donc par un converti. Le verset dit aussi qu’Avraham et Sarah ont emmené avec eux « les âmes qu’ils avaient faites à Haran » (Bereshit 12, 5) ; Rachi, citant le Midrash, explique : ce sont les personnes qu’ils avaient rapprochées de D’, Avraham les hommes et Sarah les femmes.
Plus encore, le peuple tout entier est devenu juif par une sorte de conversion collective au Sinaï. Le Talmud tire les règles de la conversion de ce que firent les Hébreux avant de recevoir la Torah : la circoncision (en Égypte, avant de manger le sacrifice de Pessah), l’immersion et un sacrifice (Keritot 9a ; Yevamot 46b). Le converti d’aujourd’hui refait, seul, le chemin que le peuple a fait ensemble.

Ruth, la convertie modèle
Aucun récit n’illustre mieux la conversion que le livre de Ruth, qu’on lit à la fête de Chavouot. Ruth est une Moabite, une princesse selon le Midrash, qui a épousé un juif. Quand son mari meurt, sa belle-mère Naomi, veuve elle aussi, décide de rentrer à Bethléem. Elle presse ses deux belles-filles de retourner chez elles. L’une, Orpa, obéit. Ruth refuse et prononce la phrase qui est devenue le cœur de toute conversion : « Où tu iras, j’irai ; où tu demeureras, je demeurerai ; ton peuple sera mon peuple, et ton D’ sera mon D’ » (Ruth 1, 16).
Les Sages y voient les deux faces de l’engagement : « ton peuple sera mon peuple », l’entrée dans une famille ; « ton D’ sera mon D’ », l’acceptation de l’alliance et de ses commandements. Le Talmud apprend de ce dialogue plusieurs lois de la conversion (Yevamot 47b). Et le Midrash explique que Naomi a repoussé Ruth trois fois avant de l’accepter : c’est l’origine de l’usage de ne pas accueillir un candidat sans éprouver sa sincérité.
Ruth arrive pauvre à Bethléem et va glaner dans les champs de Boaz, qui l’épouse. Leur arrière-petit-fils est le roi David (Ruth 4, 17), dont doit descendre le Machiah, le Messie. La lignée royale d’Israël passe donc par une convertie.
Comment se convertir au judaïsme aujourd’hui ?
La conversion n’est pas une simple déclaration. Elle se fait devant un beth din, un tribunal rabbinique de trois juges (Yevamot 46b), et comporte trois éléments essentiels, codifiés par le Rambam (Hilkhot Issouré Bia 13-14) et par le Choulhan Aroukh (Yoré Déa 268).
1. L’acceptation des mitsvot (kabbalat ol mitsvot). Le candidat s’engage à observer l’ensemble des commandements de la Torah. C’est le cœur de la conversion : le Talmud enseigne qu’on n’accepte pas un candidat qui veut tout prendre « sauf une chose » (Bekhorot 30b). 2. La circoncision (brit mila) pour un homme. S’il est déjà circoncis, on prélève une goutte de sang symbolique, appelée hatafat dam brit. 3. L’immersion (tevila) dans un mikvé, un bain rituel d’eau naturelle, pour un homme comme pour une femme. Pour une femme, l’immersion se fait en présence de femmes, les juges se tenant à l’extérieur.
Au temps du Temple, le converti apportait aussi un sacrifice ; depuis sa destruction, la conversion est valable sans lui.
Une démarche longue, et volontairement exigeante
Le Talmud décrit l’accueil d’un candidat (Yevamot 47a). On lui demande : « Pourquoi veux-tu te convertir ? Ne sais-tu pas qu’Israël, en ce temps, est souffrant, persécuté et rejeté ? » S’il répond : « Je le sais, et je n’en suis pas digne », on l’accepte et on lui enseigne quelques commandements légers et quelques commandements graves. On ne cherche pas à le décourager pour le rejeter, mais pour s’assurer que sa démarche est libre et sincère.
En pratique, une conversion demande aujourd’hui en général un à trois ans d’étude et d’apprentissage de la vie juive : Chabbat, cacherout (lois alimentaires), prières, fêtes, vie de famille. Le candidat est suivi par un rabbin et le plus souvent intégré à une communauté. Les tribunaux rabbiniques vérifient que la motivation n’est pas seulement un mariage prévu ou un intérêt matériel. En France, les conversions orthodoxes relèvent du Beth Din du Consistoire ; en Israël, des tribunaux de conversion de l’État. Pour toute démarche concrète, on s’adressera à un rabbin de sa ville.
À la fin, le converti reçoit un prénom hébraïque et est appelé « fils (ou fille) d’Avraham notre père », selon l’usage répandu. Un enfant adopté dont la mère biologique n’est pas juive peut aussi être converti par le beth din ; arrivé à l’âge de la majorité religieuse, il peut confirmer ou refuser ce choix (Ketoubot 11a).
Pourquoi le judaïsme ne cherche-t-il pas à convertir ?
Contrairement à d’autres religions, le judaïsme ne fait pas de prosélytisme. La raison est théologique : selon la tradition, un non-juif n’a pas besoin de devenir juif pour être juste devant D’. Il lui suffit d’observer les sept lois des enfants de Noah (Sanhédrin 56a) : ne pas pratiquer l’idolâtrie, ne pas blasphémer, ne pas tuer, ne pas voler, ne pas commettre de relations interdites, ne pas manger un membre arraché à un animal vivant, et établir des tribunaux justes. Le Rambam écrit que les justes des nations qui observent ces lois ont part au monde futur (Hilkhot Melakhim 8, 11).
Devenir juif, c’est donc prendre sur soi 613 commandements au lieu de sept. C’est une responsabilité plus lourde, pas un salut que les autres n’auraient pas. Voilà pourquoi on éprouve le candidat : la porte est ouverte, mais personne n’est poussé à la franchir.
Des convertis célèbres dans l’histoire juive
Les convertis et leurs descendants occupent une place d’honneur dans la tradition. Le Talmud rapporte que Chemaya et Avtalion, les maîtres de Hillel, descendaient de convertis (Yoma 71b). Onkelos, neveu de l’empereur Titus selon le Talmud, se convertit et rédigea la traduction araméenne de la Torah qu’on étudie encore chaque semaine à côté du texte hébreu (Guittin 56b ; Avoda Zara 11a ; Méguila 3a). Le Rambam, dans l’introduction de son Michné Torah, écrit que Rabbi Akiva, l’un des plus grands maîtres de la Michna, était fils d’un « converti véritable ».
Le Talmud raconte aussi comment Hillel accueillit un païen qui voulait apprendre toute la Torah « sur un pied » : « Ce qui t’est détestable, ne le fais pas à ton prochain ; c’est toute la Torah, le reste est commentaire. Va et étudie » (Chabbat 31a). Le Talmud rapporte que des convertis accueillis par Hillel diront plus tard que son humilité les avait fait entrer « sous les ailes de la Présence divine ».
L’histoire connaît des conversions collectives. L’historien Flavius Josèphe raconte celle de la reine Hélène d’Adiabène et de son fils le roi Izatès, au Ier siècle (Antiquités juives, livre XX). Au VIIIe siècle environ, l’élite du royaume des Khazars, entre la mer Noire et la Caspienne, adopta le judaïsme ; c’est le cadre que choisit Rabbi Yehouda Halévi pour son livre de philosophie, le Kouzari, au XIIe siècle. On connaît aussi, par des documents de la Guéniza du Caire, Ovadia le prosélyte (à ne pas confondre avec le correspondant du Rambam), un prêtre normand devenu juif vers 1100.
À l’inverse, la tradition rejette les conversions forcées. Quand le roi hasmonéen Jean Hyrcan imposa la circoncision aux Iduméens, à la fin du IIe siècle avant l’ère commune (Josèphe, Antiquités juives XIII, 9, 1), le résultat fut amer : de ce peuple sortit Hérode, qui, selon le Talmud, fit massacrer les Sages (Bava Batra 3b). Une conversion sans sincérité n’est pas une conversion.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Raphaël Benizri revient souvent, dans ses cours, sur la question de l’identité juive et de la conversion. Ses enseignements éclairent la règle par son sens.
« Nous sommes des guérim à la source »
Dans son cours Pessah : par où commencer la Hagada ?, le Rav affirme : « Nous sommes des guérim à la source. Avraham est le premier guer. » Un guer, explique-t-il, n’est pas la continuité d’une évolution : c’est quelqu’un qui a rompu avec ce qu’il était et s’est donné une vie nouvelle. Si, par la suite, l’identité juive a été conférée par la maternité, c’est qu’il fallait adopter un mode de fonctionnement. Mais à celui qui veut prendre sur lui cette création d’être, à l’image du Créateur, « les portes sont ouvertes, pour autant qu’il soit sincère dans sa démarche ».
Il ajoute que les convertis sont « katan chenolad », comme un enfant qui vient de naître, et qu’ils peuvent se réclamer d’Avraham comme de leur père. Mais, dit-il, le but n’est pas de convertir à tout prix : il faut adapter le langage à celui qui écoute.
La conversion, une recréation
Dans Bereshit Raba 39, 7e partie : sois une bénédiction, le Rav commente « les âmes qu’ils avaient faites à Haran ». Le texte n’emploie pas un verbe de conversion, mais un verbe de fabrication : convertir, c’est recréer. Avraham parlait aux hommes, Sarah aux femmes, chacun dans son langage ; la leçon est qu’il n’existe pas un formulaire unique valable pour toutes les conversions. Cette recréation commence à zéro et n’évolue que si elle est sincère : ce qu’il faut y chercher avant tout, c’est l’authenticité, et non un changement radical du jour au lendemain, qui d’ordinaire ne réussit guère.
Le Rav en tire une conséquence nette : Israël n’est pas exilé parmi les nations pour faire du prosélytisme, mais pour que d’autres, d’eux-mêmes, au vu de son comportement, se rapprochent peu à peu. Du reste de l’humanité, on n’exige que les sept lois de Noah : convertir n’est pas le but.
Un être neuf, non un être réparé
Dans Chavouot : le livre de Ruth, le Rav explique que le converti est traité comme un être neuf, et non comme un être réparé : « Le renouveau n’est pas une restauration, c’est recréer l’être. » Cette expérience, dit-il, ne pouvait être vécue pleinement que par une personne étrangère au peuple : c’est Ruth. Et il conclut, à propos de la manière d’accueillir les candidats : tant qu’on peut laisser la porte ouverte, il faut la garder ouverte.
Dans le même esprit, il rappelle dans Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar que Rabbi Akiva atteignit le « cinquantième degré » de la connaissance, que Moché lui-même n’avait pas atteint, parce qu’il était fils de convertis : le guer apporte à l’ensemble un élément qui lui manquait. Et dans Pirkey Avot : juger sans se faire juge, il souligne que la transmission de la Torah orale a été confiée à des descendants de convertis : la preuve, dit-il, qu’ils ont leur place, et une place de choix.
Né juif, et devenir juif
Enfin, le Rav renverse la question pour les juifs de naissance. Dans Mishlei : Échet Haïl, 3e partie, il lance : « Nous ne sommes pas nés juifs. » Nous le sommes par nos antécédents, mais nous devons encore le devenir, l’affirmer chaque jour, à notre mesure. Et dans Pirkey Avot 2 : la voie droite et le métier, il explique que tout Israël a vécu au Sinaï une conversion collective, à une différence près : il n’a pas perdu les attributs de ses pères. La Torah s’est greffée sur un être déjà constitué par l’héritage des patriarches.
Idées reçues sur l’identité juive
« Il faut croire en D’ pour être juif. » Non. Un juif athée reste juif selon la halakha (Sanhédrin 44a). La foi et la pratique sont des devoirs du juif, pas les conditions de son identité. En revanche, pour un candidat à la conversion, l’engagement envers D’ et les mitsvot est indispensable.
« Les juifs sont une race. » Non. On peut devenir juif par la conversion, quelle que soit son origine. Il existe des juifs de toutes les couleurs et de tous les continents : Éthiopie, Yémen, Inde, Europe, Afrique du Nord. Ce qui les unit est une histoire et une alliance, non un type physique.
« Un juif qui se convertit à une autre religion cesse d’être juif. » Selon la halakha, il reste juif, même s’il commet une faute grave, et peut revenir à tout moment. L’État d’Israël, pour sa loi du Retour, a adopté une autre définition : depuis 1970, est juif « celui qui est né d’une mère juive ou s’est converti, et qui n’appartient pas à une autre religion ». Cette définition administrative ne remplace pas la définition religieuse.
« Avoir un grand-père juif suffit. » Pas selon la halakha. Seule compte la lignée maternelle directe : mère, grand-mère maternelle, et ainsi de suite. La loi du Retour israélienne accorde des droits d’immigration aux petits-enfants de juifs, mais cela ne fait pas d’eux des juifs au sens religieux.
« On ne peut pas se convertir au judaïsme. » C’est faux, mais la démarche est longue et exigeante. Le Talmud enseigne même qu’aux temps du Messie, on n’acceptera plus de convertis (Yevamot 24b), précisément parce qu’on ne pourrait plus vérifier leur sincérité.
Questions fréquentes sur l’identité juive et la conversion
Mon père est juif mais pas ma mère : suis-je juif ?
Selon la halakha, non. Vous n’êtes pas juif de naissance, mais vous avez un lien réel avec le peuple juif, et beaucoup de personnes dans votre cas choisissent de se convertir. Les tribunaux rabbiniques tiennent souvent compte de cette « semence d’Israël » (zera Israël) et accueillent ces candidats avec une attention particulière. Le mieux est d’en parler à un rabbin.
Ma mère est juive mais je n’ai reçu aucune éducation juive : suis-je juif ?
Oui, pleinement. Vous n’avez besoin d’aucune conversion ni d’aucune cérémonie. Si vous souhaitez vous marier religieusement ou faire votre bar mitsva, on vous demandera simplement de prouver la judéité de votre mère : ketouba (acte de mariage religieux) des parents ou grands-parents, attestation d’un rabbin, documents familiaux.
Combien de temps dure une conversion ?
Il n’y a pas de durée fixe. En général, il faut compter entre un et trois ans d’étude et de pratique, selon le parcours du candidat et le tribunal rabbinique. L’important n’est pas la durée, mais que le candidat connaisse et vive réellement les commandements qu’il s’engage à observer.
Peut-on se convertir pour épouser un juif ?
Le Talmud et les codes se méfient des conversions faites uniquement en vue d’un mariage (Yevamot 24b). Les tribunaux rabbiniques examinent avec soin ces demandes. Beaucoup de conversions commencent pourtant par une rencontre, et sont acceptées lorsque le candidat montre une adhésion sincère et personnelle au judaïsme, qui ne dépend pas du mariage.
Un converti est-il « moins juif » qu’un juif de naissance ?
Non. Il est juif à part entière. La Torah demande de l’aimer, et il est interdit de lui rappeler ses origines pour l’humilier (Bava Metsia 58b). Le roi David descend d’une convertie, et de grands maîtres comme Rabbi Akiva ou Chemaya et Avtalion étaient issus de convertis.
Les conversions libérales sont-elles reconnues ?
Les conversions réalisées par les mouvements libéraux ou réformés ne sont pas reconnues par le judaïsme orthodoxe, ni par le Grand Rabbinat d’Israël ou les consistoires, car elles ne comportent pas toujours l’engagement d’observer toutes les mitsvot. Elles sont reconnues par les mouvements qui les pratiquent. Celui qui envisage une conversion a intérêt à connaître ces différences dès le départ.
Un non-juif peut-il pratiquer certaines mitsvot sans se convertir ?
Oui, dans une certaine mesure. Il peut étudier la Torah qui le concerne, observer les sept lois de Noah, prier D’, faire la charité. Pour certaines mitsvot propres aux juifs, comme l’observance complète du Chabbat, la tradition pose des limites ; on consultera un rabbin.
Pour aller plus loin
Être juif, c’est d’abord recevoir un héritage, par sa mère, ou le choisir, comme Ruth. Dans les deux cas, ce n’est pas un point d’arrivée, mais le début d’un chemin : comme le dit le Rav Benizri, nous devons encore devenir ce que nous sommes.
- Pessah : par où commencer la Hagada ? « Nous sommes des guérim à la source »
- Bereshit Raba 39, 7e partie : sois une bénédiction
- Chavouot : le livre de Ruth et le hesed
- Pirkey Avot : juger sans se faire juge, et les maîtres issus de convertis
- Que veut dire « peuple élu » dans le judaïsme ?
- Pourquoi la circoncision (brit mila) dans le judaïsme ?
- Quelles sont les origines du judaïsme ?
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Bereshit 12, 1 et 12, 5 ; Bereshit 32, 29
- Chemot 12, 48-49 ; Chemot 24, 7
- Vayikra 19, 33-34 ; Vayikra 24, 10 (et Rachi sur ce verset)
- Bamidbar 1, 18 ; Bamidbar 15, 15-16
- Devarim 7, 3-4 ; Devarim 10, 19
- Ruth 1, 16 ; Ruth 4, 17
- Ezra 10, 3
- Michna Kiddouchin 3, 12
- Talmud de Babylone, Kiddouchin 68b
- Talmud de Babylone, Yevamot 22a, 24b, 45b, 46a-47b, 78a
- Talmud de Babylone, Keritot 9a ; Bekhorot 30b ; Ketoubot 11a
- Talmud de Babylone, Sanhédrin 44a ; Sanhédrin 56a
- Talmud de Babylone, Bava Metsia 58b et 59b ; Bava Batra 3b
- Talmud de Babylone, Haguiga 3a ; Yoma 71b ; Guittin 56b ; Avoda Zara 11a ; Méguila 3a ; Chabbat 31a
- Midrash Ruth Rabba (Naomi repousse Ruth trois fois)
- Rachi sur Bereshit 12, 5
- Rambam, Michné Torah, introduction (Rabbi Akiva, fils d’un converti)
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Issouré Bia 13-14
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Déot 6, 4
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Melakhim 1, 4 et 8, 11
- Rambam, Lettre à Ovadia le converti
- Choulhan Aroukh, Yoré Déa 268 ; Choulhan Aroukh, Even Haézer (statut de l’enfant)
- Rabbi Yehouda Halévi, Le Kouzari
- Flavius Josèphe, Antiquités juives XIII, 9, 1 et livre XX (Hélène et Izatès d’Adiabène)
- Shaye J. D. Cohen, The Beginnings of Jewishness, University of California Press, 1999
- Loi du Retour (Israël, 1950), amendement de 1970
- Central Conference of American Rabbis, résolution sur la descendance patrilinéaire, 1983
- Rav Raphaël Benizri, Pessah : par où commencer la Hagada ?
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 39, 7e partie
- Rav Raphaël Benizri, Chavouot : le livre de Ruth
- Rav Raphaël Benizri, Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : juger sans se faire juge
- Rav Raphaël Benizri, Mishlei : Échet Haïl, 3e partie
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot 2 : la voie droite et le métier
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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