On le cite souvent, on le connaît rarement. Le Talmud est ce géant de la bibliothèque juive : une vingtaine de gros volumes, des pages où le texte central est entouré de commentaires, des discussions qui courent sur plusieurs siècles. Mais qu’est-ce que c’est exactement ? Un livre de lois, un commentaire de la Bible, un recueil de sagesse ? Et que veulent dire Michna et Guemara, Talmud de Babylone et Talmud de Jérusalem ? Voici une réponse complète, avec les sources, l’histoire et le sens profond de ce monument.
En bref : le Talmud (mot hébreu qui signifie « étude », « enseignement ») est la mise par écrit de la Torah orale, l’enseignement que, selon la tradition juive, D’ a donné à Moché au Sinaï en même temps que la Torah écrite, pour l’expliquer. Il se compose de deux couches : la Michna, rédigée en hébreu vers l’an 200 par Rabbi Yehouda Hanassi, qui résume la loi orale en six « ordres » ; et la Guemara, rédigée surtout en araméen, qui rapporte trois siècles de discussions des Sages sur la Michna. Il en existe deux versions : le Talmud de Jérusalem, achevé en terre d’Israël vers la fin du IVe siècle, et le Talmud de Babylone, achevé vers l’an 500, le plus étudié. Le Talmud n’est pas un code : c’est un débat, où l’on conserve aussi les opinions qui n’ont pas été retenues. C’est sur lui que repose toute la pratique juive, et c’est encore aujourd’hui le cœur de l’étude dans les écoles talmudiques, les yechivot.
Le mot « Talmud » et ce qu’il désigne
Le mot Talmud vient de la racine hébraïque lamad, « apprendre », dont dérive aussi limoud, « l’étude », et talmid, « l’élève ». Le Talmud, c’est donc littéralement « l’étude », ou « ce qu’on enseigne ». Le mot Guemara, lui, vient de la racine gamar, qui signifie en araméen « étudier », « apprendre », et en hébreu « achever » : c’est l’enseignement reçu, appris et transmis.
Dans l’usage courant, « le Talmud » désigne l’ensemble formé par la Michna et la Guemara. Dans un volume du Talmud, chaque paragraphe de Michna est suivi de la discussion de la Guemara qui le commente ; autour, sur la même page, sont imprimés les grands commentaires médiévaux.
Le Talmud n’a pas d’auteur unique. Des centaines de Sages y sont cités, sur une période d’environ cinq siècles. On distingue deux grandes générations de maîtres :
- les Tannaïm (de l’araméen tana, « répéter », « enseigner »), les Sages de la Michna, du Ier siècle avant l’ère commune jusque vers l’an 220 ;
- les Amoraïm (de amar, « dire », « exposer »), les Sages de la Guemara, de 220 environ jusque vers 500, en terre d’Israël et en Babylonie.
Pourquoi une Torah orale ? Ce que dit la Torah écrite
Pour comprendre le Talmud, il faut d’abord comprendre une idée centrale du judaïsme : la Torah a été donnée sous deux formes. La Torah écrite (Torah chebikhtav), c’est-à-dire les cinq livres de Moché, et la Torah orale (Torah chebeal pé), l’explication transmise de maître à disciple. La seconde est la clé de la première.
La Torah écrite elle-même suppose cette explication. Elle ordonne, par exemple, de lier « des signes sur ta main » et des totafot « entre tes yeux » (Devarim 6, 8), sans dire ce que sont ces objets ni comment les fabriquer : c’est la tradition orale qui enseigne qu’il s’agit des téfilines, boîtes noires et carrées contenant des passages de la Torah. Elle autorise à abattre un animal pour le manger « comme Je te l’ai ordonné » (Devarim 12, 21), alors que nulle part le texte ne décrit la manière d’abattre : les Sages en déduisent que ces lois avaient été données oralement à Moché (Talmud, Houlin 28a). Elle interdit tout « travail » le Chabbat, sans définir le mot. Sans la tradition orale, des commandements entiers resteraient lettre morte.
Le Talmud appuie cette dualité sur un verset : « Écris pour toi ces paroles, car c’est selon (littéralement : par la bouche de) ces paroles que J’ai conclu avec toi une alliance » (Chemot 34, 27). Les Sages lisent dans ce verset les deux modes de transmission, et en tirent une règle ancienne : les paroles écrites ne doivent pas être récitées de mémoire, et les paroles transmises oralement ne doivent pas être mises par écrit (Talmud, Guitin 60b ; Temoura 14b).
La Michna ouvre le traité des Pères (Pirké Avot) par la chaîne de cette transmission : « Moché reçut la Torah du Sinaï et la transmit à Yehochoua, Yehochoua aux Anciens, les Anciens aux prophètes, et les prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée » (Pirké Avot 1, 1). Le Talmud est le dernier maillon écrit de cette chaîne.
L’histoire du converti et de l’alphabet
Le Talmud raconte une histoire qui montre bien pourquoi la Torah écrite ne suffit pas (Chabbat 31a). Un non-juif vient trouver Hillel l’Ancien : il veut se convertir, mais n’accepte que la Torah écrite, pas la Torah orale. Le premier jour, Hillel lui enseigne l’alphabet hébreu : alef, bet, guimel, dalet. Le lendemain, il lui présente les lettres dans l’ordre inverse. L’homme proteste : « Ce n’est pas ce que tu m’as dit hier ! » Hillel lui répond : « Tu t’appuies bien sur moi pour savoir quelles sont les lettres. Appuie-toi aussi sur moi pour la Torah orale. »
La leçon est simple : même pour lire la Torah écrite, il faut déjà quelqu’un qui transmette. Le texte ne se lit jamais seul ; il se reçoit.
La Michna : la loi orale fixée par écrit
Pendant des siècles, la loi orale a été transmise de vive voix, apprise par cœur, discutée dans les académies. Plusieurs écoles se forment ; les plus célèbres sont celles de Hillel et de Chammaï, au Ier siècle avant l’ère commune. Mais l’histoire va bouleverser cette transmission.
En 70 de l’ère commune, les Romains détruisent le second Temple de Jérusalem. Selon le Talmud, Rabban Yohanan ben Zakaï obtient du général romain la permission de s’installer à Yavné avec ses Sages, pour y préserver l’étude (Guitin 56b). En 135, la révolte de Bar Kokhba est écrasée ; Rabbi Akiva et d’autres maîtres sont mis à mort, l’enseignement de la Torah est interdit. Les communautés se dispersent. Le risque devient réel : que la tradition orale se perde.
C’est alors que Rabbi Yehouda Hanassi (« le Prince »), appelé simplement Rabbi, chef du peuple juif en terre d’Israël, rassemble l’ensemble des traditions et les organise en un texte bref, précis, facile à mémoriser : la Michna, vers l’an 200. Le mot vient de chana, « répéter », car on l’apprenait en la répétant. Le Rambam (Maïmonide) explique, dans l’introduction de son Michné Torah, que Rabbi a agi ainsi parce qu’il voyait les élèves diminuer, les persécutions s’aggraver et le peuple se disperser, et qu’il a craint que la Torah ne soit oubliée en Israël.
Pour justifier ce qui semblait contredire l’interdit d’écrire la loi orale, les Sages citent un verset des Psaumes : « Il est temps d’agir pour l’Éternel, ils ont violé Ta Torah » (Tehilim 119, 126). Ils le lisent ainsi : quand il faut agir pour sauver la Torah, on peut transgresser une de ses règles (Guitin 60a ; Temoura 14b).
Les six ordres de la Michna
La Michna est rédigée dans un hébreu clair et concis. Elle est divisée en six ordres (sedarim), eux-mêmes divisés en 63 traités (massekhtot), puis en chapitres et en paragraphes, appelés eux aussi michnayot. Les six ordres sont :
- Zeraïm (« semences ») : les bénédictions et les prières, puis les lois de l’agriculture en terre d’Israël ;
- Moed (« temps fixés ») : le Chabbat et les fêtes ;
- Nachim (« femmes ») : le mariage, le divorce, les vœux ;
- Nezikin (« dommages ») : le droit civil et pénal, les tribunaux, et le traité des Pères ;
- Kodachim (« choses saintes ») : le Temple, les sacrifices, l’abattage rituel ;
- Taharot (« puretés ») : les lois de pureté et d’impureté rituelles.
On retient leur ordre grâce à un moyen mnémotechnique hébreu : Z’MaN NaKaT (Zeraïm, Moed, Nachim, Nezikin, Kodachim, Taharot). La Michna commence par une question très concrète : « À partir de quand récite-t-on le Chema le soir ? » (Michna Berakhot 1, 1). Tout le judaïsme est là : avant de parler de grandes idées, on demande comment vivre.
À côté de la Michna, d’autres enseignements des Tannaïm ont été conservés sans y entrer : on les appelle baraïtot (« extérieures ») ; une partie est réunie dans un recueil parallèle, la Tossefta (« complément »). La Guemara les cite constamment.
La Guemara : trois siècles de discussion
La Michna est un résumé. Elle donne souvent la loi sans ses raisons, mentionne des opinions sans trancher, suppose connus des principes qu’elle n’énonce pas. Dès qu’elle est rédigée, les Sages se mettent à l’étudier ligne par ligne. Pendant environ trois siècles, dans les académies de Tibériade, de Césarée et de Sepphoris en terre d’Israël, et dans celles de Soura, de Poumbedita et de Nehardea en Babylonie (l’actuel Irak), ils l’expliquent, la confrontent aux baraïtot, en tirent de nouvelles lois. C’est cet immense travail qu’on appelle la Guemara.
La Guemara a un style unique. Elle procède par questions et réponses : « D’où le sait-on ? » ; « Mais n’a-t-on pas enseigné le contraire ? » ; « Ce n’est pas difficile : ici, il s’agit de tel cas, là de tel autre ». Une objection appelle une réponse, qui appelle une nouvelle objection. On cite des versets, on compare des cas, on propose des distinctions. Souvent la discussion se termine par une conclusion ; parfois par le mot teikou, « la question reste en suspens ».
Halakha et aggada
Le contenu de la Guemara se répartit en deux grands domaines :
- la halakha (de halakh, « marcher ») : la loi, la manière de « marcher » dans la vie. C’est la partie juridique, qui discute des prières, du Chabbat, du mariage, du commerce, des dommages ;
- l’aggada (« récit ») : tout le reste. Histoires de Sages, paraboles, explications de versets, réflexions sur la mort, la prière, la justice, conseils de médecine, de morale, de savoir-vivre.
Les deux sont mêlées sur la même page. Une discussion juridique sur le Chabbat peut s’ouvrir sur un récit de la vie de Hillel ; une page sur les dommages peut se clore par une méditation sur la souffrance. Le Talmud ne sépare pas la loi de la vie.
Talmud de Jérusalem et Talmud de Babylone
La Guemara a été rédigée deux fois, dans deux centres différents. C’est pourquoi il existe deux Talmuds.
Le Talmud de Jérusalem (Yerouchalmi)
Malgré son nom, le Talmud de Jérusalem n’a pas été composé à Jérusalem, interdite aux juifs par les Romains depuis la révolte de Bar Kokhba, mais dans les académies de Galilée, surtout à Tibériade. On l’appelle aussi « Talmud de la terre d’Israël ». Le Rambam, dans l’introduction de son Michné Torah, en attribue la composition à Rabbi Yohanan. Il a été clos vers la fin du IVe siècle, dans une période de grandes difficultés pour les communautés de Galilée sous l’Empire romain devenu chrétien. Il est plus court, plus elliptique, et sa rédaction semble moins achevée. Il couvre les quatre premiers ordres de la Michna (avec des lacunes) et une partie du traité Nidda, et il est précieux pour les lois agricoles propres à la terre d’Israël, que le Talmud de Babylone ne commente presque pas.
Le Talmud de Babylone (Bavli)
Le Talmud de Babylone est né dans la grande communauté juive de Mésopotamie, installée là depuis l’exil de Babylone au VIe siècle avant l’ère commune. Ses académies ont prospéré pendant des siècles. Selon la tradition, Rav Achi, chef de l’académie de Soura, en a organisé la rédaction, et l’enseignement s’est clos avec Ravina : « Rav Achi et Ravina sont la fin de l’enseignement » (Bava Metsia 86a). On situe cette clôture vers l’an 500. Après eux, des Sages appelés Savoraïm ont encore poli le texte.
Le Bavli est beaucoup plus long : ses traités totalisent 2 711 feuillets (dapim) dans les éditions courantes. Il commente 36 traités et demi de la Michna, et il a été soigneusement achevé. Le Talmud lui-même y fait allusion avec humour : Rabbi Yirmeya applique au Talmud de Babylone le verset « Il m’a fait habiter dans les ténèbres » (Eikha 3, 6), à cause de ses discussions complexes et parfois obscures (Sanhédrin 24a).
Lequel fait autorité ?
Lorsque les deux Talmuds divergent, la loi suit en règle générale le Talmud de Babylone, considéré comme plus tardif et plus complet ; ses rédacteurs connaissaient d’ailleurs les enseignements de la terre d’Israël. C’est pourquoi, quand on dit « le Talmud » sans précision, on parle presque toujours du Bavli, et quand on cite une page (« Chabbat 31a »), il s’agit de sa pagination. Le Yerouchalmi, lui, se cite par chapitre et par halakha.

Une page de Talmud : un dialogue à travers les siècles
Une page du Talmud imprimé ne ressemble à aucun autre livre. Au centre, en caractères carrés, le texte de la Michna et de la Guemara. Dans la marge intérieure, le commentaire de Rachi (Rabbi Chelomo Itshaki, Troyes, 1040-1105), qui explique chaque mot difficile et rend le texte accessible. Dans la marge extérieure, les Tossafot (« ajouts »), discussions des disciples et descendants de Rachi, dont son petit-fils Rabbénou Tam, qui comparent les passages et soulèvent des contradictions. Autour encore, des renvois aux versets, aux codes de loi, et d’autres commentaires.
Cette mise en page a été fixée par l’imprimeur Daniel Bomberg à Venise, qui publie la première édition complète du Talmud de Babylone entre 1520 et 1523. Sa numérotation des feuillets est restée la référence universelle : chaque feuillet a deux faces, a et b, d’où les références comme « Berakhot 2a ». L’édition la plus répandue aujourd’hui est celle de la veuve et des frères Romm, à Vilna, achevée dans les années 1880.
Le résultat est saisissant : sur une même page dialoguent un Sage de la Michna du IIe siècle, des maîtres babyloniens du IVe, un commentateur champenois du XIe, les savants des XIIe et XIIIe siècles, et le lecteur d’aujourd’hui, invité à entrer dans la discussion.
La controverse : « Ceux-ci et ceux-là sont les paroles du D’ vivant »
Ce qui frappe le plus dans le Talmud, c’est la place qu’il fait au désaccord, la mahloket. On y conserve soigneusement les opinions minoritaires, celles qui n’ont pas été retenues comme loi. La Michna l’explique : on rapporte l’avis isolé à côté de celui de la majorité, afin qu’un tribunal futur puisse, si nécessaire, s’appuyer sur lui (Michna Edouyot 1, 5).
Le récit le plus célèbre concerne les écoles de Hillel et de Chammaï (Erouvin 13b). Pendant trois ans, elles se disputent : chacune affirme que la loi est conforme à son avis. Une voix céleste finit par déclarer : « Ceux-ci et ceux-là sont les paroles du D’ vivant (elou vaelou divré Elokim hayim), mais la loi suit l’école de Hillel. » Pourquoi elle ? Parce que, répond le Talmud, ses membres étaient doux et modestes, qu’ils étudiaient aussi les paroles de l’école de Chammaï, et qu’ils citaient même l’avis de leurs contradicteurs avant le leur.
Un autre récit montre jusqu’où va cette responsabilité confiée aux Sages : c’est l’histoire du « four d’Akhnaï » (Bava Metsia 59b). Rabbi Eliézer, seul contre tous, invoque des miracles et même une voix du ciel pour prouver qu’il a raison. Rabbi Yehochoua se lève et cite la Torah : « Elle n’est pas dans le ciel » (Devarim 30, 12). La Torah a été donnée aux hommes ; c’est à eux, selon les règles qu’elle fixe, d’en décider l’application. Le Talmud ajoute que D’ « sourit » et dit : « Mes enfants M’ont vaincu. »
La discussion talmudique n’est donc pas un défaut, ni un signe d’incertitude. C’est une manière de chercher la vérité à plusieurs, en respectant celui qui pense autrement.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri revient souvent, dans ses cours, sur la nature de la Torah orale, dont le Talmud est l’expression. Voici les idées principales, fidèlement résumées.
La loi orale a précédé la loi écrite
Dans son introduction aux Pirkey Avot, le Rav affirme que la loi orale a précédé la loi écrite, et qu’elle seule « est encore en marche ». Avraham, rappelle-t-il, n’avait pas de loi écrite : il vivait déjà de ce qu’on appellera la Torah orale, celle que nous avons reçue de nos pères. La loi écrite, elle, est figée : on est allé jusqu’à compter ses lettres. Le Rav rattache le mot Torah à la racine de hara, la femme qui porte un enfant : la Torah est « en gestation permanente », comme une graine qui doit se développer et donner naissance à d’autres aspects. Elle n’est figée que pour celui qui voudrait l’arrêter à sa propre lecture.
Moché et Rabbi Akiva
Dans son cours sur Lag BaOmer, le Rav reprend le récit célèbre du traité Menahot (29b). Moché monte au ciel et trouve D’ occupé à orner les lettres de la Torah de petites couronnes. Il apprend qu’un homme, dans l’avenir, déduira de chacune de ces couronnes des montagnes de lois : Akiva ben Yossef. Le Rav en tire la leçon : Moché a la loi écrite ; Rabbi Akiva ouvre la loi orale, celle qui se mesure à la perception de chacun.
La loi orale prend le relais de la prophétie
Dans son cours sur le 10 Tevet, le Rav explique qu’avec Ezra le scribe, que nos Sages identifient au prophète Malakhi, dernier prophète, s’ouvre une nouvelle période : celle de l’interprétation de la loi orale, qui se substitue à la prophétie. Cette interprétation, reconnaît-il, se prête à différentes significations, parfois opposées. Mais son génie est de donner à la Torah écrite « une portée humaine, universelle », reconnue comme animée de l’esprit saint. La Torah orale, c’est la contribution personnelle de chacun d’entre nous. C’est pourquoi, rappelle le Rav, celui qui assiste au départ d’un sage doit déchirer son vêtement en signe de deuil : on a perdu une Torah qui était la part propre de cet homme dans l’ensemble de la communauté d’Israël.
Une balle qu’on se passe de main en main
Dans son cours sur la chaîne de la transmission, consacré à la première michna des Avot, le Rav fait remarquer que le texte ne dit pas que Moché a reçu la Torah « de D’ », mais « du Sinaï » : on ne reçoit que ce qu’on est en mesure de recevoir. Il rapporte l’image par laquelle nos Sages ont décrit la transmission : une balle que des jeunes filles se passent de l’une à l’autre. Une balle se transmet entière ; on ne la laisse pas tomber. Il note aussi que cette michna aurait dû, en toute logique, ouvrir le premier traité du Talmud, et que nos Sages l’ont placée en tête des Avot parce que c’est là que se juge la part de révélation propre à chacun dans sa manière d’appréhender la Torah.
Le kaddich de l’étude
Enfin, dans Pirkey Avot, 2e partie, le Rav rappelle l’usage de réciter le kaddich après avoir étudié un enseignement de la loi orale. Il raconte qu’un maître de la Michna, Rabbi Hanania ben Akachia, qui n’a laissé qu’une seule parole dans tout le Talmud et n’avait pas d’enfant, s’en inquiétait devant D’ : qui récitera le kaddich pour moi ? La réponse fut que ce serait tout le peuple d’Israël, chaque fois qu’il conclurait une étude par sa michna. C’est de fait sa parole qu’on récite à la fin de chaque chapitre des Pirké Avot avant le kaddich (Michna Makot 3, 16).
Le Talmud dans l’histoire
Après la clôture du Talmud, les chefs des académies babyloniennes, les Gueonim (VIIe-XIe siècles), deviennent l’autorité du monde juif. Ils répondent par lettres aux questions des communautés lointaines, et diffusent le Talmud jusqu’en Afrique du Nord et en Espagne. Vers 987, Rav Chérira Gaon rédige pour la communauté de Kairouan une célèbre lettre qui raconte comment la Michna et le Talmud ont été composés.
Au Moyen Âge, deux grandes œuvres tirent du Talmud une loi claire. Le Rambam (1138-1204), dans son Michné Torah, classe toute la loi en quatorze livres. Rabbi Yossef Karo (1488-1575), dans le Choulhan Aroukh, rédige le code que suivent encore aujourd’hui les communautés, avec les gloses du Rema pour les ashkénazes. Mais ces codes renvoient toujours au Talmud : c’est lui la source.
Le Talmud a aussi été persécuté. En 1240, à Paris, une disputation est organisée à la demande de Nicolas Donin, un apostat ; Rabbi Yehiel de Paris défend le Talmud. En 1242, des charrettes entières de manuscrits sont brûlées en place publique. D’autres autodafés ont lieu en Italie en 1553. Les éditions ont longtemps été censurées. Malgré cela, l’étude ne s’est jamais interrompue.
Au XXe siècle, une initiative change le rapport populaire au Talmud : le Daf Yomi, « la page du jour ». Proposé en 1923 par Rabbi Meïr Shapiro de Lublin, il consiste à étudier chaque jour un feuillet du Talmud de Babylone, le même partout dans le monde. Le cycle complet dure environ sept ans et demi. La fin du cycle, le Siyoum Hachas, rassemble des dizaines de milliers de personnes ; le cycle en cours, commencé en janvier 2020, s’achève en 2027.
Étudier le Talmud aujourd’hui
L’étude de la Torah est une mitsva, un commandement, pour chaque juif, à tout âge (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 246, 1). Le Talmud recommande de partager son temps d’étude en trois : un tiers pour la Torah écrite, un tiers pour la Michna, un tiers pour le Talmud (Kiddouchin 30a ; Rambam, Hilkhot Talmud Torah 1, 11). Les Pirké Avot donnent un ordre de progression : « À cinq ans, la Bible ; à dix ans, la Michna ; à quinze ans, le Talmud » (Pirké Avot 5, 21).
On étudie traditionnellement en havrouta, à deux : on lit le texte à voix haute, on se pose des questions, on se contredit, on cherche ensemble. Les salles d’étude, le beit midrach, sont souvent bruyantes, et ce bruit fait partie de l’étude. Le Talmud dit que « l’épée est sur ceux qui étudient seuls » (Berakhot 63b), car l’étude solitaire risque l’erreur.
Il n’est pas nécessaire d’être un savant pour commencer. Il existe des traductions françaises, notamment l’édition bilingue Steinsaltz, des cours en ligne et des programmes d’étude quotidienne. Ben Bag Bag disait de la Torah : « Retourne-la et retourne-la encore, car tout est en elle » (Pirké Avot 5, 22). C’est vrai du Talmud plus que de tout autre texte.
Idées reçues sur le Talmud
« Le Talmud remplace la Bible »
Non. Le Talmud commente sans cesse la Torah écrite et cite ses versets à chaque page : il s’en veut l’explication. Pour la tradition juive, les deux sont inséparables, comme un texte et sa lecture.
« Le Talmud est un code de lois »
Pas exactement. C’est un débat, souvent sans conclusion explicite. Pour savoir ce qu’il faut faire concrètement, on se tourne vers les codes qui en sont tirés (Rambam, Choulhan Aroukh) et vers les rabbins. Tirer une règle pratique d’une page de Talmud sans connaître toute la discussion est une erreur que les Sages eux-mêmes ont combattue.
« Le Talmud contient des passages hostiles aux non-juifs »
Cette accusation, ancienne, repose le plus souvent sur des citations tronquées, sorties de leur contexte ou tout simplement inventées, diffusées dans des pamphlets antisémites. Le Talmud, comme tout texte de l’Antiquité, reflète aussi les conflits de son époque, et la tradition les a toujours lus avec les commentateurs. Mais il enseigne aussi que les justes des nations ont part au monde futur, et que la paix et la bonté s’étendent à tous. Celui qui veut juger le Talmud doit le lire dans son contexte et avec un maître.
« Seuls les rabbins peuvent l’étudier »
Faux. Pendant des siècles, artisans et commerçants ont consacré chaque soir un moment à « leur » page de Guemara. Aujourd’hui, des hommes et des femmes du monde entier en étudient chaque jour, chacun à son niveau.
Questions fréquentes sur le Talmud
Quelle est la différence entre la Michna et la Guemara ?
La Michna est le texte de base, rédigé en hébreu vers l’an 200 par Rabbi Yehouda Hanassi : un résumé concis de la loi orale. La Guemara est la discussion de la Michna par les Sages des trois siècles suivants, rédigée surtout en araméen. Ensemble, elles forment le Talmud.
Combien de temps faut-il pour lire tout le Talmud ?
En étudiant une page (un feuillet recto verso) par jour, selon le programme du Daf Yomi, il faut environ sept ans et demi pour terminer les 2 711 feuillets du Talmud de Babylone. Une étude approfondie, avec les commentaires, demande une vie entière.
En quelle langue le Talmud est-il écrit ?
La Michna est en hébreu. La Guemara est écrite surtout en araméen, la langue parlée par les juifs de Babylonie et de Galilée à cette époque, mêlé de nombreuses citations en hébreu. Le Talmud de Jérusalem utilise un dialecte araméen occidental, le Talmud de Babylone un araméen oriental.
Le Talmud a-t-il été traduit en français ?
Oui. Il existe notamment une traduction bilingue commentée du Talmud de Babylone fondée sur le travail du Rav Adin Steinsaltz, et plusieurs traductions de la Michna et de traités isolés. Pour débuter, on conseille souvent de commencer par les Pirké Avot ou par un traité court, accompagné d’un enseignant.
Qu’est-ce qu’un « siyoum » ?
C’est la petite fête qu’on organise lorsqu’on termine l’étude d’un traité du Talmud. On y récite un texte de conclusion et un kaddich, et l’on partage souvent un repas. Le Siyoum Hachas célèbre la fin du Talmud entier.
Pour aller plus loin
Le Talmud n’est pas un livre qu’on lit : c’est une conversation dans laquelle on entre. Chaque lecteur y reçoit la balle des générations précédentes, et chaque lecteur est appelé à la transmettre, entière, à ceux qui viennent.
- Pirkey Avot, 1re partie : introduction
- Pirkey Avot : la chaîne de la transmission
- Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar
- 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction
- La pensée juive : sources, courants et grandes questions
- Qu’est-ce que la Torah ?
- Qu’est-ce qu’un rabbin ?
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Devarim 6, 8 ; Devarim 12, 21 ; Devarim 30, 12
- Chemot 34, 27
- Tehilim 119, 126
- Eikha 3, 6
- Michna Berakhot 1, 1
- Michna Edouyot 1, 5
- Michna Makot 3, 16
- Pirké Avot 1, 1 ; 5, 21 ; 5, 22
- Talmud de Babylone, Chabbat 31a
- Talmud de Babylone, Guitin 56b ; Guitin 60a-b
- Talmud de Babylone, Temoura 14b
- Talmud de Babylone, Houlin 28a
- Talmud de Babylone, Bava Metsia 59b ; Bava Metsia 86a
- Talmud de Babylone, Erouvin 13b
- Talmud de Babylone, Sanhédrin 24a
- Talmud de Babylone, Menahot 29b
- Talmud de Babylone, Kiddouchin 30a
- Talmud de Babylone, Berakhot 63b
- Rambam, introduction au Michné Torah
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Talmud Torah 1, 11
- Choulhan Aroukh, Yoré Déa 246, 1
- Rav Chérira Gaon, Iggeret (Lettre de Rav Chérira Gaon), vers 987
- Édition Bomberg du Talmud de Babylone, Venise, 1520-1523 ; édition Romm, Vilna, années 1880
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot, 1re partie : introduction
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot, 2e partie : tout Israël a part au monde futur
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : la chaîne de la transmission
- Rav Raphaël Benizri, Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar
- Rav Raphaël Benizri, 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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