Tout le monde en a entendu parler, beaucoup en connaissent trois ou quatre, et presque personne ne sait qu’en hébreu on ne les appelle pas « commandements ». Que disent exactement les Dix Commandements ? Pourquoi deux Tables de pierre, pourquoi ont-elles été brisées, et quelle place ce texte occupe-t-il vraiment dans la vie juive, à côté des 613 mitsvot ? Voici une réponse complète : le texte, les sources, les explications des Sages, l’histoire, et l’enseignement du Rav Raphaël Benizri.

En bref : les Dix Commandements, en hébreu Asseret hadibrot ou Asseret hadevarim (« les dix paroles »), sont les paroles que D’ a fait entendre à tout le peuple d’Israël au mont Sinaï, sept semaines après la sortie d’Égypte. La Torah les rapporte deux fois : dans le livre de Chemot (20, 2-14) et dans celui de Devarim (5, 6-18). Ils ont été gravés sur deux Tables de pierre, les « Tables de la Loi », que Moché a brisées après la faute du veau d’or, puis remplacées par de secondes Tables, déposées dans l’arche d’alliance. Ils vont de la foi en D’ (« Je suis l’Éternel ton D’ ») aux règles fondamentales de la vie en société (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas convoiter). Le judaïsme les tient pour le cœur et le résumé de la Torah, mais pas pour plus importants que les autres commandements : les 613 mitsvot ont toutes la même origine divine.

Dix « paroles », pas dix « commandements »

La Torah ne parle jamais de « dix commandements ». Elle dit « asseret hadevarim », les dix paroles (Chemot 34, 28 ; Devarim 4, 13 et 10, 4). La tradition rabbinique dit aussi « asseret hadibrot », les dix énoncés. Le mot « Décalogue », qu’on trouve dans les traductions, vient du grec et signifie exactement la même chose : « dix paroles ».

La nuance n’est pas un détail. La première de ces paroles, « Je suis l’Éternel ton D’ qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte » (Chemot 20, 2), n’a pas la forme d’un ordre : c’est une affirmation. Et si l’on compte les commandements proprement dits contenus dans ce texte, on en trouve davantage que dix. Le Sefer Ha-Hinoukh, qui recense les 613 mitsvot dans l’ordre de la Torah, en dénombre quatorze dans ce seul passage de Chemot (mitsvot 25 à 38) : croire en D’, ne pas reconnaître d’autre divinité, ne pas fabriquer d’idole, ne pas se prosterner devant elle, ne pas la servir, ne pas jurer en vain, sanctifier le Chabbat, ne pas y travailler, honorer ses parents, ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, ne pas voler, ne pas porter de faux témoignage, ne pas convoiter.

Le chiffre dix, lui, a une résonance profonde dans la tradition. La Michna (le premier recueil écrit de la Loi orale, vers l’an 200) enseigne que le monde a été créé par dix paroles (Pirké Avot 5, 1) : le Talmud les retrouve dans les neuf « et D’ dit » du récit de la Création, auxquels s’ajoute le premier mot, « Berechit », « au commencement », qui compte lui aussi comme une parole (Roch Hachana 32a). Au Sinaï, D’ prononce dix autres paroles. Les Sages et, à leur suite, le Rav Benizri voient dans cette correspondance une clé : les premières paroles ont fait le monde, les secondes lui donnent un sens.

Le texte des Dix Paroles

Voici le texte, traduit au plus près de l’hébreu, selon la version du livre de Chemot (20, 2-14). La numérotation est celle de la tradition juive.

1. « Je suis l’Éternel ton D’, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison des esclaves. » 2. « Tu n’auras pas d’autres dieux devant Ma face. Tu ne te feras pas d’idole, ni aucune image de ce qui est dans les cieux en haut, sur la terre en bas, ou dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras pas devant elles et tu ne les serviras pas […]. » 3. « Tu ne prononceras pas le Nom de l’Éternel ton D’ en vain, car l’Éternel ne laissera pas impuni celui qui prononce Son Nom en vain. » 4. « Souviens-toi du jour du Chabbat pour le sanctifier. Six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage, mais le septième jour est Chabbat pour l’Éternel ton D’ : tu ne feras aucun travail […], car en six jours l’Éternel a fait les cieux et la terre […] et Il S’est reposé le septième jour. » 5. « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que l’Éternel ton D’ te donne. » 6. « Tu ne tueras pas. » 7. « Tu ne commettras pas d’adultère. » 8. « Tu ne voleras pas. » 9. « Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. » 10. « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui est à ton prochain. »

Deux précisions de vocabulaire s’imposent. « Lo tirtsah » ne signifie pas « tu ne tueras aucun être vivant », ni même « tu ne tueras jamais » : le verbe ratsah désigne l’homicide, le meurtre d’un innocent. La Torah elle-même prévoit ailleurs la légitime défense (Chemot 22, 1). Et « lo tignov », « tu ne voleras pas », vise d’après le Talmud (le grand commentaire de la Michna, achevé vers l’an 500) le rapt d’une personne, le vol d’un être humain pour le vendre, puisque ce verset est entouré de deux interdits passibles de mort ; le vol d’objets est interdit dans un autre verset, « vous ne volerez pas » (Vayikra 19, 11) (Talmud, Sanhédrin 86a, rapporté par Rachi sur Chemot 20, 13).

Deux versions, un seul message

Quarante ans plus tard, juste avant l’entrée en terre d’Israël, Moché rappelle au peuple la révélation du Sinaï et répète les Dix Paroles (Devarim 5, 6-18). Le texte est presque identique, à quelques différences près. La plus célèbre concerne le Chabbat : Chemot dit « zakhor », « souviens-toi » du jour du Chabbat, et rattache le repos à la Création ; Devarim dit « chamor », « garde » le jour du Chabbat, et le rattache à la sortie d’Égypte : « tu te souviendras que tu as été esclave au pays d’Égypte » (Devarim 5, 15).

Comment D’ a-t-il pu dire deux choses différentes ? Le Talmud répond : « Zakhor et chamor ont été dits en une seule parole, ce que la bouche humaine ne peut dire et l’oreille humaine ne peut entendre » (Chevouot 20b ; Roch Hachana 27a). C’est l’origine des mots du chant Lekha Dodi, qu’on chante chaque vendredi soir : « Chamor vezakhor bedibour ehad ». Concrètement, la halakha (la loi juive) en tire deux faces du Chabbat : zakhor, les mitsvot positives comme le kiddouch ; chamor, les interdits de travail. Devarim ajoute aussi, au commandement d’honorer ses parents, « afin que tu sois heureux » ; nous verrons plus bas ce que le Talmud et le Rav Benizri en disent.

Le Sinaï : une révélation à tout un peuple

Les Dix Paroles s’inscrivent dans un récit. Le peuple sorti d’Égypte arrive dans le désert du Sinaï « au troisième mois » (Chemot 19, 1). D’ propose une alliance : « Vous serez pour Moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Chemot 19, 6). Le peuple répond d’une seule voix : « Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons » (19, 8). Suivent trois jours de préparation : on se purifie, on lave ses vêtements, on ne s’approche pas de la montagne. Le troisième jour, au matin, viennent le tonnerre, les éclairs, une nuée épaisse, le son très puissant du chofar (la corne de bélier) ; la montagne fume et tremble (19, 16-19). Selon le Talmud, c’était un Chabbat, et, d’après l’avis des Sages retenu par la tradition, le 6 Sivan (Chabbat 86b). C’est pourquoi la fête de Chavouot, le 6 Sivan, célèbre le don de la Torah.

Ce qui fait l’originalité de ce récit, c’est que la révélation n’est pas reçue par un seul prophète, dans le secret, mais par tout un peuple, hommes, femmes et enfants. La Torah insiste sur ce point : « L’Éternel vous a parlé du milieu du feu ; vous entendiez le son des paroles, mais vous ne voyiez aucune image, seulement une voix » (Devarim 4, 12). Et elle invite à se demander si une telle chose est jamais arrivée : « Un peuple a-t-il jamais entendu la voix de D’ parlant du milieu du feu, comme tu l’as entendue, et est resté vivant ? » (Devarim 4, 33).

Le Kouzari, l’ouvrage de Rabbi Yehouda Halévi (XIIᵉ siècle), en fait l’un des fondements de la foi juive. Il remarque que les Dix Paroles ne commencent pas par « Je suis l’Éternel qui a créé le ciel et la terre », mais par « qui t’ai fait sortir d’Égypte » (Kouzari 1, 25). D’ ne se présente pas par une démonstration philosophique, mais par une histoire vécue par ceux qui L’écoutent, et transmise de parents à enfants depuis.

Le peuple, pourtant, est saisi de crainte. « Tout le peuple voyait les voix et les flammes […] ; il recula et se tint au loin. Ils dirent à Moché : parle-nous, toi, et nous écouterons ; mais que D’ ne nous parle pas, de peur que nous ne mourions » (Chemot 20, 15-16). Le Talmud rapporte une tradition selon laquelle le peuple n’a entendu directement de la bouche de D’ que les deux premières paroles, « Je suis » et « Tu n’auras pas », et le reste par l’intermédiaire de Moché (Makot 24a). Le Midrach (recueil d’interprétations des Sages) ajoute qu’au moment où D’ parla, aucun oiseau ne chanta, aucun bœuf ne mugit, la mer ne bougea pas : le monde entier se tut (Chemot Rabba 29, 9). Et selon une autre tradition, chaque parole se divisa en soixante-dix langues, pour que toutes les nations puissent l’entendre (Chabbat 88b).

Les Tables de la Loi : gravées, brisées, refaites

Après la révélation, Moché monte sur la montagne et y reste quarante jours et quarante nuits (Chemot 24, 18). Il en redescend avec « les deux Tables du témoignage, tables de pierre, écrites du doigt de D’ » (Chemot 31, 18). La Torah précise qu’elles étaient écrites des deux côtés, « l’ouvrage de D’, et l’écriture était l’écriture de D’, gravée sur les Tables » (Chemot 32, 15-16).

Ce que disent les Sages des Tables

Le Talmud donne leurs dimensions : six tefa’him (environ un demi-mètre) de long, six de large et trois d’épaisseur (Bava Batra 14a). Elles étaient donc carrées et massives, bien loin des tables arrondies au sommet que popularise l’art occidental. Les lettres traversaient la pierre de part en part ; les lettres mem final et samekh, qui sont fermées, tenaient en l’air au milieu de la pierre par miracle (Chabbat 104a ; Meguila 2b). La Michna compte les Tables parmi les dix choses créées à la veille du premier Chabbat, au crépuscule (Pirké Avot 5, 6).

Sur le mot « harout », « gravé », les Sages font un jeu de mots devenu célèbre : « ne lis pas harout, gravé, mais hérout, liberté, car il n’y a d’homme libre que celui qui s’adonne à la Torah » (Pirké Avot 6, 2 ; Érouvin 54a). La loi gravée dans la pierre n’est pas une chaîne : elle libère l’homme de ses esclavages intérieurs.

Comment les dix paroles étaient-elles réparties ? L’opinion la plus répandue, déjà chez les Sages, est qu’il y en avait cinq sur chaque Table (Mekhilta de Rabbi Yichmaël, Ba’hodech 8 ; Talmud de Jérusalem, Chekalim 6, 1, où d’autres Sages pensent que chaque Table portait les dix). Le philosophe Philon d’Alexandrie et l’historien Flavius Josèphe, au Iᵉʳ siècle, parlent eux aussi de cinq et cinq.

La faute du veau d’or et les Tables brisées

Pendant les quarante jours où Moché est sur la montagne, le peuple, inquiet de son retard, fabrique un veau d’or (Chemot 32, 1-6). Quand Moché descend et voit le veau et les danses, « sa colère s’enflamma ; il jeta les Tables de ses mains et les brisa au pied de la montagne » (Chemot 32, 19). Selon la Michna, c’était le 17 Tamouz, qui est resté un jour de jeûne (Taanit 4, 6).

Après la techouva (le retour, le repentir) du peuple et la prière de Moché, D’ lui dit : « Taille-toi deux tables de pierre comme les premières, et J’écrirai sur ces tables les paroles qui étaient sur les premières tables, que tu as brisées » (Chemot 34, 1). Différence capitale : les premières Tables étaient tout entières l’œuvre de D’ ; les secondes sont taillées par Moché, et seule l’écriture est divine. Moché remonte, reste encore quarante jours, et redescend avec les secondes Tables le 10 Tichri, le jour qui deviendra Yom Kippour (Rachi sur Chemot 33, 11, d’après le Seder Olam).

Les secondes Tables furent déposées dans l’arche d’alliance, placée plus tard dans le Saint des saints du Temple (Devarim 10, 1-5 ; Melakhim I 8, 9). Et les débris des premières ? Le Talmud enseigne qu’on les déposa eux aussi dans l’arche, à côté des Tables entières (Bava Batra 14b ; Berakhot 8b). D’où cette leçon : « Prenez garde au vieillard qui a oublié son savoir malgré lui, car les Tables et les débris des Tables reposaient ensemble dans l’arche. » Ce qui a été brisé reste saint.

Comment lire les dix paroles : deux Tables qui se répondent

Pourquoi deux Tables et non une seule ? La lecture classique distingue deux domaines. La première Table regroupe les commandements entre l’homme et D’ (bein adam laMakom) : la foi, l’interdit de l’idolâtrie, le respect du Nom divin, le Chabbat, et le respect des parents, qui sont associés à D’ dans la création de l’enfant (Kiddouchin 30b). La seconde regroupe les commandements entre l’homme et son prochain (bein adam lahavéro) : ne pas tuer, ne pas commettre d’adultère, ne pas voler, ne pas mentir en justice, ne pas convoiter.

Mais les Sages vont plus loin : ils lisent les deux Tables en vis-à-vis, ligne à ligne. La Mekhilta, le commentaire ancien sur le livre de Chemot, enseigne ainsi que « Je suis l’Éternel ton D’ » fait face à « Tu ne tueras pas » : celui qui verse le sang diminue l’image de D’, puisque l’homme a été créé à Son image. « Tu n’auras pas d’autres dieux » fait face à « Tu ne commettras pas d’adultère » : l’idolâtrie est une infidélité, et l’infidélité une forme d’idolâtrie. Le serment en vain fait face au vol, qui mène souvent au faux serment ; le Chabbat, témoignage que D’ a créé le monde, fait face au faux témoignage ; et l’honneur dû aux parents fait face à la convoitise (Mekhilta de Rabbi Yichmaël, Ba’hodech 8). Le message est clair : on ne peut pas séparer la relation à D’ de la relation à l’autre.

Le dixième commandement : interdire un désir ?

« Tu ne convoiteras pas » surprend toujours : comment la Torah peut-elle interdire un sentiment ? Le Rambam précise que l’interdit de « lo tahmod » est transgressé lorsqu’on passe à l’acte pour obtenir l’objet convoité, par exemple en pressant son propriétaire jusqu’à ce qu’il le cède, même contre paiement ; le livre de Devarim ajoute « lo titavé », « tu ne désireras pas », qui vise le désir lui-même lorsqu’on se met à échafauder des plans (Michné Torah, Hilkhot Guezela 1, 9-11).

Rabbi Avraham Ibn Ezra, au XIIᵉ siècle, propose une image restée célèbre (commentaire sur Chemot 20, 14). Un paysan sensé ne désire pas épouser une princesse : il sait qu’elle est hors de son monde. De même, celui qui a compris que ce que possède son prochain lui a été donné par D’ ne le convoite pas : ce n’est tout simplement pas « pour lui ». La dernière parole rejoint ainsi la première : la convoitise est, au fond, un manque de foi.

Les Dix Paroles et les 613 mitsvot

Si le judaïsme compte 613 commandements, que représentent ces dix-là ? Une tradition très ancienne y voit le résumé de toute la Torah. Rachi écrit que « les 613 mitsvot sont incluses dans les Dix Paroles », et que Rav Saadia Gaon (Xᵉ siècle) a composé un poème, des azharot, rattachant chaque mitsva à l’une des dix (Rachi sur Chemot 24, 12). Le Midrach compte dans le texte des Dix Paroles, de « Anokhi » jusqu’à « lerééka » (« de ton prochain »), 620 lettres : 613 comme les commandements de la Torah, et 7 de plus, qui correspondent aux sept jours de la Création, pour enseigner que le monde n’a été créé que par le mérite de la Torah (Bamidbar Rabba 13, 16).

Mais attention : résumé ne veut pas dire hiérarchie. La Michna rapporte qu’au Temple on récitait chaque jour les Dix Paroles avant le Chema (Michna Tamid 5, 1). Les Sages ont voulu instaurer cette récitation partout, mais y ont renoncé « à cause de la prétention des hérétiques » (Berakhot 12a) : certains groupes affirmaient que seules les Dix Paroles avaient été données au Sinaï, et que le reste de la Torah était secondaire. Pour ne pas leur donner raison, on a cessé de les dire publiquement dans la prière.

Le Rambam, interrogé sur l’usage de se lever pendant la lecture des Dix Paroles à la synagogue, s’y oppose pour la même raison : cela pourrait laisser croire que certaines parties de la Torah valent plus que d’autres (Teshouvot HaRambam, éd. Blau n° 263). Aujourd’hui encore, la Torah tout entière, des Dix Paroles aux lois sur les dommages, est tenue pour également divine.

Un grand-père en manteau et chapeau noirs et un jeune garçon portant une kippa, vus de dos, marchent main dans la main sur un sentier du désert vers une montagne au lever du soleil
« Honore ton père et ta mère » : depuis le Sinaï, les dix paroles se transmettent de génération en génération.

Les Dix Paroles dans la vie juive aujourd’hui

Même s’ils ne font pas partie de la prière publique quotidienne, les Dix Paroles accompagnent la vie juive de bien des façons.

  • À la synagogue. On les lit trois fois par an dans le cycle de lecture de la Torah : le Chabbat de la paracha (section hebdomadaire de la Torah) Yitro (Chemot 18-20), le Chabbat de la paracha Vaet’hanan (Devarim 3, 23 – 7, 11), et le premier jour de Chavouot, la fête du don de la Torah. Pour ces lectures, beaucoup de communautés utilisent une cantillation particulière, le ta’am elyon, qui fait de chaque parole un verset.
  • Debout ou assis ? Malgré la réserve du Rambam, l’usage de se lever pendant la lecture s’est répandu dans de nombreuses communautés, ashkénazes comme séfarades, comme si l’on revivait le Sinaï. D’autres restent assis. Le Rav Moché Feinstein, au XXᵉ siècle, a admis l’usage de se lever, qui souligne l’importance de l’événement du Sinaï (Iguerot Moché, Ora’h ’Haïm 4, 22). Chacun suit la coutume de sa synagogue.
  • En privé. Le Choulhan Aroukh écrit qu’il est bon de dire chaque matin les Dix Paroles, avec d’autres passages comme le récit du sacrifice d’Its’hak et celui de la manne ; le Rema précise qu’on les dit seul, et non en public (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 1, 5). Beaucoup de livres de prières les impriment, avec ces passages, dans l’office du matin.
  • Dans le Chema. Le Talmud de Jérusalem enseigne que les Dix Paroles sont contenues, en allusion, dans les trois paragraphes du Chema Israël que l’on récite matin et soir (Berakhot 1, 5) : leur souvenir est donc présent chaque jour, sous une autre forme.
  • Dans l’art synagogal. On voit souvent au-dessus de l’arche sainte deux Tables portant les premiers mots de chaque parole. C’est un symbole, pas un objet rituel, et sa forme arrondie est une convention artistique.

Histoire et témoins anciens

Où se trouve le mont Sinaï ? Personne ne le sait avec certitude. La tradition chrétienne l’identifie depuis l’époque byzantine (IVᵉ-VIᵉ siècles) au Djebel Moussa, dans le sud de la péninsule du Sinaï, au pied duquel se dresse le monastère Sainte-Catherine. D’autres sites ont été proposés, dans le Sinaï ou en Arabie. La tradition juive, elle, n’a jamais fait de la montagne un lieu de pèlerinage : la sainteté du Sinaï, disent les Sages, a cessé quand la révélation a pris fin. Ce qui compte n’est pas le lieu, mais la parole.

Les plus anciens témoins écrits du texte sont remarquables. Le papyrus Nash, acheté en Égypte au tournant du XXᵉ siècle par le collectionneur britannique W. L. Nash, publié en 1903 et conservé à la bibliothèque de l’université de Cambridge, date du IIᵉ ou du Iᵉʳ siècle avant l’ère commune ; il contient les Dix Paroles suivies du Chema Israël, signe qu’on les récitait ensemble. Parmi les manuscrits de la mer Morte, découverts à Qoumrân à partir de 1947, plusieurs rouleaux du Deutéronome et des téfilines anciens contiennent également le texte des Dix Paroles.

On compare parfois les Dix Paroles aux codes de lois du Proche-Orient ancien, comme le code de Hammourabi (vers 1750 avant l’ère commune). Les ressemblances existent sur l’interdit du meurtre ou du vol, mais les différences sont profondes : les Dix Paroles s’adressent à chacun à la deuxième personne du singulier (« tu »), fondent la morale sur la relation avec D’, et contiennent ce qu’aucun code antique ne connaît, le Chabbat, un jour de repos hebdomadaire pour tous, esclaves et animaux compris, et l’interdit d’un désir.

Enfin, les Dix Paroles sont devenues un patrimoine de l’humanité. Le christianisme et l’islam les ont reprises sous diverses formes. Les Églises chrétiennes ne les numérotent d’ailleurs pas toutes de la même façon : la plupart ne comptent pas « Je suis l’Éternel ton D’ » comme une parole à part et divisent autrement les autres. La numérotation juive, qui fait de la première parole une affirmation de foi, est celle de la tradition rabbinique, attestée dès la Mekhilta et le Talmud.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri revient souvent sur les Dix Paroles, dans ses cours de Chavouot, de Pessah, de Souccot, de Roch Hachana et sur la paracha de la semaine. Voici ses idées principales, fidèlement résumées.

« Anokhi » n’est pas un commandement mais une donnée

Dans « Pessah : le temps n’est pas continu », le Rav explique que des dix paroles du Sinaï, neuf seulement commandent. « Je suis l’Éternel ton D’ » pose celui qui commande ; sans lui, il n’y a pas de hiérarchie, donc pas de commandement. Il en va exactement comme du récit de la Création, où le mot Berechit, « au commencement », précède les neuf paroles par lesquelles le monde a été fait.

Dans « Pirkey Avot : acquérir la Torah avant Shavouot », il en tire une lecture d’ensemble. Après cette première parole, qui est un fait, restent neuf commandements, que le Rav répartit en trois séries de trois : ce qui nous oblige envers D’, ce qui nous oblige envers le prochain, ce qui nous oblige envers nous-mêmes. Ne pas avoir d’autre D’ regarde D’ ; ne pas porter Son Nom en vain regarde le prochain ; se souvenir du Chabbat regarde d’abord notre propre élévation. Honorer ses parents est un respect du prochain qui vaut respect de D’ ; ne pas verser le sang, et le Rav rappelle « qu’il y a des paroles qui tuent », relève du devoir envers autrui ; l’adultère regarde la personne elle-même. Enfin, le vol regarde D’, parce qu’il se fait « derrière le dos de l’autre, comme si personne ne nous voyait » ; le faux témoignage regarde le prochain ; la convoitise regarde encore soi-même.

Les deux Tables en vis-à-vis

Dans « Souccot : de Kippour à la soucca de paix », le Rav reprend la lecture des Sages en vis-à-vis : « Je suis l’Éternel ton D’ » face à « tu ne tueras pas », parce que celui qui tue réduit l’image de D’ qui est en l’homme ; le Nom de D’ porté en vain face au vol, car celui qui attente au bien de son prochain conteste la manière dont D’ a réparti les richesses de ce monde ; le Chabbat face au faux témoignage. Il en tire une conclusion forte : au jour du jugement, on demande à l’homme s’il a affirmé la souveraineté de D’, mais aussi s’il a reconnu celle de son prochain. L’une sans l’autre ne mène à rien.

Dans « Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle », répondant à une question, il précise la différence entre la morale commune et la Torah. La seconde Table, dit-il, relève d’une morale communément admise, que nous partageons avec d’autres religions et même avec la morale laïque. Mais sans « Anokhi », sans la première Table, « tu ne tueras point » ne dit pas encore que celui qui supprime une vie diminue l’image de D’ dans l’homme. « Tu as affaire à un être, à une créature de D’. »

Dix paroles de la Création, dix paroles de la Révélation

Dans « Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté », le Rav met en regard les deux séries de dix paroles. Celles de la Création ont réalisé le monde dans sa matérialité ; celles de la Révélation ont donné une âme à cette matière. Comme l’homme, à peine formé, a été installé dans le Chabbat, le peuple, à peine extrait de « la glaise égyptienne », a reçu au pied du Sinaï un souffle par ces dix paroles. Mais, ajoute-t-il, le peuple « a lavé ses vêtements, il n’a pas refait son âme » : il se tient loin de la montagne. C’est pourquoi la Torah enchaîne aussitôt avec le détail des lois civiles de Mishpatim. Si les Dix Commandements étaient pratiqués dans toute leur envergure, dit-il, il n’y aurait ni esclaves ni voleurs.

Dans le même cours, il insiste sur l’esprit dans lequel recevoir ces paroles : « Il ne faut pas craindre la loi, il faut l’aimer. » La crainte peut engendrer la faute ; l’amour de la loi consiste à faire en sorte qu’elle devienne l’expression naturelle de soi-même, par un acte libre. Et il note que la Torah ne demande pas d’« aimer » ses parents, mais de les respecter : le respect, dit-il, est un amour qui a rompu les attaches du naturel et s’est habillé de liberté. C’est pourquoi il figure sur la première Table.

Les lettres qui s’envolent

Sur les Tables brisées, le Rav reprend une image des Sages : les lettres n’étaient pas prisonnières de la pierre. « Les Tables peuvent se briser, les lettres non : elles s’envolent. » Même si toute une société venait à quitter la loi, il suffirait de dix justes pour sauver l’ensemble de la communauté et l’ensemble de la loi (« Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté »).

Dans « Pirkey Avot : acquérir la Torah avant Shavouot », il explique pourquoi il y a eu deux paires de Tables : celles que D’ façonne, et celles que Moché façonne. Les premières expriment une pensée encore détachée de ce monde, que le peuple n’avait pas intégrée. « Si les Tables peuvent se briser, c’est parce que ma part y est fragile » : ce qui casse, c’est ce qui, en moi, n’a pas encore enveloppé l’enseignement divin. Les secondes Tables, taillées de main d’homme, sont celles où chacun apporte sa part. D’où la formule du Rav, dans « Chavouot : le cinquantième jour, hors du compte » : « La Torah a été donnée au Sinaï, mais elle n’a été reçue qu’à Kippour », le jour où le peuple avait accepté de faire table rase de tout ce qui le séparait de son prochain et de son Créateur.

Pourquoi « afin que tu sois heureux » n’est que dans la seconde version

Dans « Inscris-nous dans le livre de la vie », le Rav commente un passage du Talmud (Bava Kama 54b-55a) : pourquoi, dans les premières Dix Paroles, le commandement d’honorer ses parents ne promet-il que la prolongation des jours, alors que la seconde version ajoute « afin que tu sois heureux » ? Le Talmud répond que les premières Tables étaient destinées à être brisées : si le mot « bien » y avait figuré, le bien aurait été retiré à Israël. Le Rav en tire une lecture personnelle : la vie est en elle-même une bénédiction et n’a besoin d’aucun qualificatif. Dans le premier texte, le respect des parents s’impose sans autre récompense que la vie. C’est un peuple qui, après le Sinaï, s’est prosterné devant un veau d’or qui avait besoin qu’on lui promette davantage.

Questions fréquentes sur les Dix Commandements

Où se trouvent les Dix Commandements dans la Bible ?

Dans la Torah, à deux endroits : dans le livre de Chemot (l’Exode), chapitre 20, versets 2 à 14, dans la paracha Yitro ; et dans le livre de Devarim (le Deutéronome), chapitre 5, versets 6 à 18, dans la paracha Vaet’hanan. Certaines traductions numérotent les versets un peu différemment (Exode 20, 1-17).

Quel est le premier des Dix Commandements ?

Dans la tradition juive, c’est « Je suis l’Éternel ton D’, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison des esclaves » (Chemot 20, 2). Pour la plupart des commentateurs, dont le Rambam, c’est le commandement de croire en D’ (Sefer Ha-Mitsvot, commandement positif 1). Pour d’autres, ce n’est pas un commandement mais le fondement de tous les autres.

Les Dix Commandements sont-ils plus importants que les autres mitsvot ?

Non. Ils en sont le résumé et le cœur, mais toutes les mitsvot de la Torah ont la même origine divine. C’est précisément pour éviter de faire croire le contraire que les Sages ont renoncé à les réciter dans la prière quotidienne (Berakhot 12a).

Que sont devenues les Tables de la Loi ?

Les secondes Tables et les débris des premières étaient gardés dans l’arche d’alliance, dans le Saint des saints du Temple de Jérusalem. L’arche n’est plus mentionnée après la fin du premier Temple. Selon une tradition du Talmud, le roi Yochiyahou l’aurait cachée avant la destruction (Yoma 52b). On ignore où elle se trouve.

Les non-juifs doivent-ils observer les Dix Commandements ?

Le judaïsme ne demande pas aux non-juifs d’observer toute la Torah, ni le Chabbat. Il leur propose les sept lois noahides, un socle moral universel : ne pas tuer, ne pas voler, ne pas pratiquer l’idolâtrie, établir des tribunaux justes, etc. (Sanhédrin 56a). Une grande partie de la seconde Table s’y retrouve.

Pourquoi « Tu ne tueras pas » et pas « Tu n’assassineras pas » ?

C’est une question de traduction. Le verbe hébreu ratsah désigne l’homicide d’un innocent, le meurtre. Il ne vise ni la légitime défense, que la Torah autorise, ni les sentences d’un tribunal à l’époque où il en existait. Beaucoup de traductions récentes disent d’ailleurs « Tu ne commettras pas de meurtre ».

Pourquoi lit-on les Dix Commandements à Chavouot ?

Parce que Chavouot, le 6 Sivan, est selon la tradition le jour anniversaire de la révélation du Sinaï. On y lit le récit de cet événement (Chemot 19-20). Beaucoup passent la première nuit à étudier la Torah, pour montrer qu’ils sont prêts à la recevoir à nouveau.

Pour aller plus loin

Sources et références

  • Chemot 19, 1-19 ; 20, 2-16 ; 22, 1 ; 24, 12 ; 24, 18 ; 31, 18 ; 32, 1-19 ; 33, 11 ; 34, 1 ; 34, 28
  • Vayikra 19, 11
  • Devarim 3, 23 – 7, 11 (paracha Vaet’hanan) ; 4, 12-13 ; 4, 33 ; 5, 6-18 ; 10, 1-5
  • Melakhim I 8, 9
  • Michna, Pirké Avot 5, 1 ; 5, 6 ; 6, 2
  • Michna, Taanit 4, 6
  • Michna, Tamid 5, 1
  • Talmud de Babylone, Berakhot 8b et 12a
  • Talmud de Babylone, Chabbat 86b, 88b et 104a
  • Talmud de Babylone, Érouvin 54a
  • Talmud de Babylone, Yoma 52b
  • Talmud de Babylone, Roch Hachana 27a et 32a ; Chevouot 20b
  • Talmud de Babylone, Meguila 2b
  • Talmud de Babylone, Kiddouchin 30b
  • Talmud de Babylone, Bava Kama 54b-55a
  • Talmud de Babylone, Bava Batra 14a-14b
  • Talmud de Babylone, Sanhédrin 56a et 86a
  • Talmud de Babylone, Makot 24a
  • Talmud de Jérusalem, Berakhot 1, 5 ; Chekalim 6, 1
  • Mekhilta de Rabbi Yichmaël, Ba’hodech 8
  • Chemot Rabba 29, 9 ; Bamidbar Rabba 13, 16
  • Seder Olam
  • Rachi sur Chemot 20, 13 ; 24, 12 ; 33, 11
  • Rabbi Avraham Ibn Ezra, commentaire sur Chemot 20, 14
  • Rabbi Yehouda Halévi, Kouzari 1, 25
  • Rambam, Sefer Ha-Mitsvot, commandement positif 1
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Guezela 1, 9-11
  • Teshouvot HaRambam, éd. Blau n° 263
  • Sefer Ha-Hinoukh, mitsvot 25 à 38
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 1, 5, et Rema
  • Rav Moché Feinstein, Iguerot Moché, Ora’h ’Haïm 4, 22
  • Philon d’Alexandrie, De Decalogo ; Flavius Josèphe, Antiquités juives, livre III
  • Papyrus Nash (IIᵉ-Iᵉʳ siècle avant l’ère commune), publié par Stanley A. Cook en 1903, bibliothèque de l’université de Cambridge
  • Manuscrits de la mer Morte (Qoumrân), découverts à partir de 1947
  • Code de Hammourabi (vers 1750 avant l’ère commune), musée du Louvre
  • Rav Raphaël Benizri, Pessah : le temps n’est pas continu
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : acquérir la Torah avant Shavouot
  • Rav Raphaël Benizri, Souccot : de Kippour à la soucca de paix
  • Rav Raphaël Benizri, Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle
  • Rav Raphaël Benizri, Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté
  • Rav Raphaël Benizri, Chavouot : le cinquantième jour, hors du compte
  • Rav Raphaël Benizri, Inscris-nous dans le livre de la vie

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.