Chaque soir, entre Pessah et Chavouot, les juifs se tiennent debout, bénissent, puis annoncent à voix haute le jour où ils se trouvent : « Aujourd’hui, dix-sept jours, qui font deux semaines et trois jours du Omer ». Pendant ce temps, on ne se marie pas, on ne se coupe pas les cheveux, jusqu’au trente-troisième jour, où des feux s’allument dans la nuit et des milliers de pèlerins montent à Méron. Pourquoi compter, et pourquoi ce deuil qui s’interrompt par une fête ?
Le compte du Omer (Séfirat Haomer) est une mitsva (commandement) de la Torah : compter sept semaines complètes, soit quarante-neuf jours, à partir du lendemain du premier jour de Pessah, jour où l’on apportait au Temple une gerbe d’orge nouvelle, le « omer ». Le cinquantième jour est Chavouot (Vayikra 23, 15-16). Le Talmud enseigne que l’on compte les jours et les semaines, de nuit, debout et en bénissant. Le Talmud rapporte aussi que les disciples de Rabbi Akiva moururent « entre Pessah et Chavouot » parce qu’ils ne se respectaient pas les uns les autres (Yevamot 62b) : c’est la raison du deuil d’usage de cette période. Le trente-troisième jour, Lag Baomer (« Lag » vaut 33 en hébreu), les Guéonim ont transmis que l’épidémie s’était arrêtée ; la tradition kabbalistique y célèbre aussi la hilloula (le jour de fête, le « jour de noces ») de Rabbi Chimon bar Yohaï. Cet article distingue ce qui est halakha (la loi qui se pratique), ce qui est ‘hagada et mussar (lecture morale), ce qui est kabbale, et ce que l’histoire permet d’affirmer.
1. Le Omer : une gerbe d’orge au lendemain de Pessah
Avant de compter, il faut savoir ce que l’on compte. Le mot « omer » désigne d’abord une mesure : « Le omer est le dixième de l’épha » (Chemot 16, 36), la ration quotidienne de manne que recevait chacun dans le désert. Il désigne ensuite une gerbe, la toute première récolte d’orge de l’année en terre d’Israël. La Torah ordonne : « Quand vous serez entrés dans le pays que Je vous donne et que vous en aurez moissonné la récolte, vous apporterez au prêtre un omer, prémices de votre moisson. Il fera osciller le omer devant l’Éternel, pour que vous soyez agréés ; c’est le lendemain du Chabbat que le prêtre le fera osciller » (Vayikra 23, 9-11).
Le texte ajoute une interdiction qui structure tout le printemps agricole : « Vous ne mangerez ni pain, ni grain grillé, ni épi frais, jusqu’à ce jour même, jusqu’à ce que vous ayez apporté l’offrande de votre D’ » (Vayikra 23, 14). Tant que le omer n’a pas été offert, le grain nouveau (en hébreu ‘hadach) est interdit. Le Choulhan Aroukh en tire la règle encore en vigueur : il est interdit de consommer du ‘hadach « jusqu’au début de la nuit du 18 Nissan, et en Terre d’Israël jusqu’au début de la nuit du 17 Nissan » (Ora’h ’Haïm 489, 10), même de nos jours, alors que la gerbe ne peut plus être offerte. Cette règle est discutée dans ses applications pratiques : en cas de doute, on interroge un rabbin.
La Michna décrit la cérémonie avec précision (Michna Menahot 10, 3). Des envoyés du tribunal sortent la veille de la fête et lient les épis en gerbes alors qu’ils sont encore attachés au sol ; les villages voisins se rassemblent « pour que la moisson se fasse en grande pompe ». À la tombée de la nuit, le préposé demande : « Le soleil s’est-il couché ? » et la foule répond trois fois : « Oui ». Même cérémonial pour la faucille, pour le panier, et, si c’est Chabbat, pour la question « Moissonnerai-je ce Chabbat ? ». La Michna précise : « Sa mitsva est de moissonner de nuit ; si on a moissonné de jour, c’est valable ; et il repousse le Chabbat » (Menahot 10, 9). Une cérémonie si théâtrale s’explique par un enjeu doctrinal : le sens du mot « lendemain du Chabbat » (mimaharat haChabbat).
Une controverse ancienne : de quel « Chabbat » s’agit-il ?
Le verset dit que le omer s’offre « le lendemain du Chabbat ». Les Boéthusiens, un courant sadducéen, lisaient : le dimanche qui suit le Chabbat de Pessah ; Chavouot tomberait alors toujours un dimanche. Les Sages, eux, comprenaient « Chabbat » au sens de « jour de fête » : le lendemain du premier jour de Pessah, quel que soit le jour de la semaine. Le Talmud rapporte que c’est pour réfuter cette lecture que la Michna insiste sur le dialogue rituel (« tout cela pourquoi ? À cause des Boéthusiens, qui disaient : la moisson du omer ne se fait pas à la sortie de la fête », Menahot 65a). Il raconte aussi que Rabban Yo’hanan ben Zakaï les prit à partie :
« Rabban Yo’hanan ben Zakaï s’en prit à eux et leur dit : Insensés, d’où le tenez-vous ? »
(Menahot 65a) — ניטפל להם רבן יוחנן בן זכאי, ואמר להם: שוטים, מנין לכם?
Le Talmud poursuit en rapportant la réponse bredouillée par un vieillard, que Rabban Yo’hanan réfute par un verset. Cet épisode rappelle que le compte du Omer n’est pas un simple usage populaire : sa date est un point de la Torah orale, défendu par les Sages contre une lecture littérale concurrente. Aujourd’hui encore, c’est la lecture des Sages qui fixe le calendrier de Chavouot, toujours le 6 Sivan, quel que soit le jour de la semaine.
2. Ce que dit la Torah : compter sept semaines
Le commandement du compte lui-même est formulé deux fois dans la Torah. Dans le Lévitique :
« Vous compterez, à partir du lendemain du Chabbat, du jour où vous aurez apporté le omer d’oscillation, sept semaines : elles seront complètes. Jusqu’au lendemain de la septième semaine, vous compterez cinquante jours, et vous offrirez une offrande nouvelle à l’Éternel. »
(Vayikra 23, 15-16) — וּסְפַרְתֶּם לָכֶם מִמׇּחֳרַת הַשַּׁבָּת מִיּוֹם הֲבִיאֲכֶם אֶת־עֹמֶר הַתְּנוּפָה שֶׁבַע שַׁבָּתוֹת תְּמִימֹת תִּהְיֶינָה
Et dans le Deutéronome, avec une autre insistance, celle de la moisson : « Tu compteras sept semaines ; dès que la faucille touche les blés sur pied, tu commenceras à compter sept semaines. Et tu feras la fête de Chavouot pour l’Éternel, ton D’ » (Devarim 16, 9-10). Deux nuances apparaissent : le Lévitique compte des « jours » (cinquante), le Deutéronome des « semaines » (sept), et le premier insiste sur l’adjectif « complètes » (temimot). Tout le Talmud va s’appuyer sur ces trois détails.
Il faut remarquer ce que la Torah ne dit pas. Elle ne donne pas de date à Chavouot : la fête n’est pas fixée par le calendrier mensuel, mais par le compte, c’est-à-dire par un décompte qui part de Pessah. Chavouot est littéralement « les semaines », la fête dont le nom est celui du compte qui y mène. Le Talmud l’appelle aussi Atseret (« clôture »), comme dans le passage de Menahot 65a cité plus haut, ce qui fait de Chavouot la conclusion de Pessah, comme Chemini Atseret est la conclusion de Souccot.
3. La loi du compte : Talmud, Rambam, Choulhan Aroukh
Compter de nuit, des jours et des semaines
Le Talmud pose deux règles. D’abord, on compte de nuit, pour que les semaines soient « complètes ». Un enseignement tannaïtique rapporté dans Menahot 66a lit les mots « sept semaines complètes » comme une indication de temps :
« Quand trouves-tu sept semaines complètes ? Lorsque tu commences à compter dès la veille au soir. »
(Menahot 66a) — אימתי אתה מוצא שבע שבתות תמימות? בזמן שאתה מתחיל לימנות מבערב.
Ensuite, on compte les jours et les semaines. Le texte biblique parlant des deux, Abayé conclut :
« Abayé a dit : c’est une mitsva de compter les jours, et c’est une mitsva de compter les semaines. »
(Menahot 66a) — אמר אביי: מצוה למימני יומי, ומצוה למימני שבועי.
Le même passage rapporte une pratique de l’époque : les maîtres de l’école de Rav Achi comptaient jours et semaines, mais Amémar ne comptait que les jours, en disant :
« Amémar comptait les jours et ne comptait pas les semaines ; il disait : ce n’est qu’un souvenir du Temple. »
(Menahot 66a) — אמימר מני יומי ולא מני שבועי, אמר: זכר למקדש הוא.
La remarque d’Amémar ouvre une question majeure : le compte de nos jours (sans Temple, sans omer) est-il une mitsva de la Torah ou une institution des Sages « en souvenir du Temple » ? Rambam l’inscrit parmi les mitsvot de la Torah valables en tout temps et en tout lieu (Hilkhot Temidin Oumoussafin 7, 22 ; voir ci-dessous). D’autres autorités, que rapporte le Séfer Ha-’Hinoukh (mitsva 306), estiment que le compte est de la Torah « au temps du Temple, quand il y a le omer », et d’institution rabbinique ailleurs, même sans omer. En pratique, les deux avis conduisent aux mêmes gestes (le Rama, qui suit l’avis selon lequel le compte reste de la Torah, prescrit même d’interrompre un repas commencé trop tard pour compter : Ora’h ’Haïm 489, 4).
Ce que dit Maïmonide
Rambam consacre trois paragraphes aux règles de base. La première :
« C’est une mitsva positive de compter sept semaines complètes à partir du jour où l’on apporte le omer (…) Et on compte dès le début du jour ; c’est pourquoi on compte la nuit, depuis la nuit du seize Nissan. »
(Michné Torah, Hilkhot Temidin Oumoussafin 7, 22) — מצות עשה לספר שבע שבתות תמימות מיום הבאת העמר
Il ajoute que, si l’on a oublié de compter la nuit, on compte le jour, que l’on compte debout (mais « si l’on a compté assis, on s’est acquitté »), et que cette mitsva incombe à « tout homme d’Israël, en tout lieu et en tout temps », tandis que les femmes et les esclaves en sont exemptés (7, 23-24) :
« Les femmes et les esclaves en sont dispensés. »
(Hilkhot Temidin Oumoussafin 7, 24) — ונשים ועבדים פטורין ממנה
Cette dispense des femmes est celle de toutes les mitsvot positives liées au temps. L’usage est, depuis longtemps, partagé : certaines femmes comptent sans réciter la bénédiction, d’autres avec ; l’usage de sa communauté ou de son rabbin prévaut.
La pratique d’aujourd’hui
Le Choulhan Aroukh consacre le chapitre 489 de Ora’h ’Haïm à la pratique. Il enseigne : on commence la seconde nuit de Pessah, après la prière du soir ; chacun compte pour soi, debout, après avoir récité la bénédiction (« …qui nous as sanctifiés par Tes commandements et nous as ordonné de compter le omer ») ; on énonce les jours puis les semaines : « Aujourd’hui un jour du omer (…), sept jours, qui font une semaine, (…), huit jours, qui font une semaine et un jour » et ainsi de suite jusqu’à quarante-neuf (Ora’h ’Haïm 489, 1).
Les points qui reviennent le plus souvent :
- L’heure. Le compte se fait de nuit. Celui qui prie avec la communauté avant la tombée des étoiles compte avec elle sans bénédiction et recommence avec bénédiction plus tard dans la nuit (489, 3) ; ceux qui sont scrupuleux attendent la sortie des étoiles (489, 2).
- L’oubli. Celui qui a oublié toute la nuit compte le jour, sans bénédiction (489, 7), et continue les soirs suivants avec bénédiction ; celui qui a omis un jour entier compte les jours suivants sans bénédiction (489, 8). Cette règle sévère est tirée du caractère unique de la mitsva : si un jour manque, la série est rompue. Le Séfer Ha-’Hinoukh (306) rapporte que certains allaient plus loin encore (celui qui omet un jour ne pourrait plus compter de l’année), mais que « notre maître » refusait cette sévérité ; la pratique est celle du Choulhan Aroukh. Dans le doute (« a-t-on sauté un jour ? »), on compte avec bénédiction (489, 8).
- Le Chabbat et les fêtes. La nuit de Chabbat ou de fête, on compte après le kiddouch à la synagogue ; à la sortie de Chabbat, avant la havdala (489, 9).
- La question « combien aujourd’hui ? » À la tombée de la nuit, si quelqu’un nous demande quel jour du omer on est, on répond « hier, c’était tant » pour ne pas perdre la possibilité de compter ensuite avec bénédiction (489, 4).
Les ashkénazes et les séfarades ne comptent pas de la même façon dans les détails (formule, moment de la prière, usage des semaines), et les hassidim ont leurs propres usages : le principe, lui, est partagé par tous.
4. Pourquoi compter ? Les sens du Omer
Le sens simple : désirer le jour de la Torah
La raison la plus classique est donnée par le Séfer Ha-’Hinoukh, qui remonte de Pessah à Chavouot. Le peuple n’a pas été libéré pour sa seule liberté : « Toute l’essence d’Israël n’est que la Torah » ; c’est pour cela qu’ils sortirent d’Égypte, comme le dit D’ à Moché : « Voici le signe que Je t’ai envoyé : quand tu feras sortir le peuple d’Égypte, vous servirez D’ sur cette montagne » (Chemot 3, 12).
« Et c’est l’essentiel et la cause pour laquelle ils furent rachetés et sortirent d’Égypte, afin de recevoir la Torah au Sinaï. »
(Séfer Ha-’Hinoukh, mitsva 306) — והיא העקר והסבה שנגאלו ויצאו ממצרים, כדי שיקבלו התורה בסיני
Il conclut que l’on compte pour montrer son désir de ce jour, comme un esclave qui compte les jours jusqu’à sa libération :
« (…) pour montrer en notre âme le grand désir du jour précieux, vers lequel notre cœur aspire “comme l’esclave soupire après l’ombre”, et il compte sans cesse quand viendra le moment tant désiré où il sortira vers la liberté. »
(Séfer Ha-’Hinoukh, mitsva 306) — להראות בנפשנו החפץ הגדול אל היום הנכבד הנכסף ללבנו כעבד ישאף צל, וימנה תמיד מתי יבוא העת הנכסף אליו שיצא לחרות
Cette phrase éclaire une particularité de la formule : on ne compte pas « il nous reste tant de jours », mais « tant de jours se sont écoulés ». Le Séfer Ha-’Hinoukh explique cette formule par le même désir : on ne veut pas évoquer, au début, le grand nombre de jours qui séparent de la fête. Le verset cité pour l’esclave est Iyov 7, 2.
Il en tire aussi l’explication du point de départ : on ne compte pas dès le premier jour de Pessah, car celui-ci est entièrement consacré au souvenir du grand miracle de la sortie d’Égypte ; le compte commence donc le lendemain, avec l’offrande du omer (Séfer Ha-’Hinoukh, mitsva 306).
Une lecture morale : compter pour se compter
La tradition de ‘hagada et de mussar ajoute que ces sept semaines sont un travail sur soi, car « il ne suffit pas d’être sorti d’Égypte » : il faut devenir quelqu’un à qui l’on peut confier la Torah. Le deuil des disciples de Rabbi Akiva, que nous verrons, fait du compte une école de respect d’autrui. L’une des maximes de Pirké Avot illustre la même idée : lorsque Rabban Yo’hanan ben Zakaï demande à ses disciples quelle est la voie droite à laquelle l’homme doit s’attacher, la réponse de Rabbi Elazar est « un bon cœur » (lev tov), et le maître déclare : « Je préfère les paroles d’Elazar ben Arakh à vos paroles, car vos paroles sont comprises dans les siennes » (Pirké Avot 2, 9). Nous retrouverons ce « cœur » dans la lecture du Rav Benizri.
La lecture kabbalistique : sept fois sept
La kabbale (la tradition mystique) voit dans les quarante-neuf jours un parcours à travers les sept « attributs » (midot, ou séfirot) : bonté, rigueur, harmonie, persévérance, humilité, lien, royauté. Chaque semaine est colorée par l’un d’eux, et chaque jour par la combinaison de deux ; les quarante-neuf jours forment ainsi quarante-neuf nuances de caractère. Ce découpage, que la tradition kabbalistique a surtout développé à Safed au XVIe siècle, est une lecture spirituelle, non une règle de halakha : il n’ajoute aucune obligation à la mitsva, mais donne à chaque jour un thème d’examen de conscience. Il n’apparaît ni dans la Michna ni dans le Talmud ; il a cependant profondément marqué la pratique, notamment hassidique.

5. Un temps de retenue : les disciples de Rabbi Akiva
La source talmudique
Le deuil de la période du Omer repose sur un récit du Talmud, à propos du devoir d’avoir des enfants et des disciples jusque dans la vieillesse. Rabbi Akiva en est l’exemple :
« On a dit : Rabbi Akiva avait douze mille paires de disciples, de Guèvat à Antipatris, et tous moururent en une seule période (perek), parce qu’ils ne se conduisaient pas avec respect les uns envers les autres. »
(Yevamot 62b) — אמרו: שנים עשר אלף זוגים תלמידים היו לו לרבי עקיבא מגבת עד אנטיפרס, וכולן מתו בפרק אחד, מפני שלא נהגו כבוד זה לזה.
Et le Talmud ajoute, dans la ligne suivante :
« On a enseigné : tous moururent entre Pessah et Atseret (Chavouot). Rav Hama bar Abba, et certains disent Rabbi Hiyya bar Avin, dit : tous moururent d’une mauvaise mort. Laquelle ? Rav Na’hman dit : l’asqara (une angine, ou diphtérie). »
(Yevamot 62b) — תנא, כולם מתו מפסח ועד עצרת. אמר רב חמא בר אבא ואיתימא רבי חייא בר אבין: כולם מתו מיתה רעה. מאי היא? אמר רב נחמן: אסכרה.
Le monde resta désolé de Torah, poursuit le Talmud, jusqu’à ce que Rabbi Akiva rejoigne « nos maîtres du Sud » et leur enseigne : Rabbi Méïr, Rabbi Yehouda, Rabbi Yossé, Rabbi Chimon et Rabbi Elazar ben Chamoua, « et ce sont eux qui firent tenir la Torah à cette époque » (Yevamot 62b). Deux points sont à remarquer. D’abord, le Talmud parle de « douze mille paires », ce que l’on résume en vingt-quatre mille disciples. Ensuite, le Talmud ne dit rien du trente-troisième jour : il ne mentionne pas Lag Baomer, et il ne parle pas non plus d’interdits à observer.
Interdits et coutumes
La halakha des usages de deuil est ainsi un minhag (une coutume), non une règle talmudique, consignée par les Guéonim et les Richonim. Le Choulhan Aroukh la résume en quatre paragraphes (Ora’h ’Haïm 493) :
« On a l’usage de ne pas se marier entre Pessah et Chavouot, jusqu’au 33e jour du Omer, parce qu’en ce temps moururent les disciples de Rabbi Akiva. »
(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 493, 1) — נוהגים שלא לישא אשה בין פסח לעצרת עד ל »ג בעומר מפני שבאותו זמן מתו תלמידי ר’ עקיבא
« On a l’usage de ne pas se couper les cheveux jusqu’au 33e jour du Omer, car on dit qu’alors ils cessèrent de mourir. »
(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 493, 2) — נוהגים שלא להסתפר עד ל »ג לעומר שאומרים שאז פסקו מלמות
On voit tout de suite la règle et ses limites : fiançailles et repas de fiançailles sont permis (493, 1) ; celui qui a déjà épousé « on ne le punit pas » ; et les autorités distinguent selon l’usage de chaque lieu. Le Rama, la glose ashkénaze, précise : « Chez nous, on ne suit pas cela : on se coupe les cheveux le jour du 33e, et on se réjouit un peu, et on ne dit pas de Ta’hanoun ». Le texte hébreu :
« Mais dans ces pays-ci, on ne suit pas ses propos : on se coupe les cheveux le jour du 33e, on augmente un peu la joie, et on ne dit pas de Ta’hanoun (supplication). »
(Rama sur Ora’h ’Haïm 493, 2) — ובמדינות אלו אין נוהגין כדבריו אלא מסתפרין ביום ל »ג ומרבים בו קצת שמחה ואין אומרים בו תחנון
Il y a donc plusieurs façons de compter le deuil, et le Rama avertit qu’il ne faut pas mélanger les coutumes dans une même ville (493, 3). Le Michna Beroura (Ora’h ’Haïm 493, 14) résume : tous observent trente-trois jours de deuil, mais ils ne les placent pas de la même façon. Les uns les comptent du deuxième jour de Pessah au 33e jour du Omer, et ne s’interdisent plus rien ensuite. Les autres retranchent les seize premiers jours et observent le deuil de Roch ’Hodech Iyar jusqu’à Chavouot, en autorisant en partie le jour de Lag Baomer lui-même. Les séfarades suivent en général le Choulhan Aroukh, avec des variations locales, par exemple jusqu’au matin du 34e jour. C’est pourquoi, pour savoir quand couper ses cheveux, se marier ou organiser un événement, la réponse est : on suit la coutume de sa communauté, et pour un cas particulier on consulte un rabbin. Le Michna Beroura (Ora’h ’Haïm 493, 3) rapporte l’usage d’interdire aussi les danses et les rondes pendant cette période ; un usage très répandu étend ce deuil à la musique instrumentale.
Une dernière coutume, mentionnée par le Choulhan Aroukh, concerne les femmes : les femmes ont l’usage de ne pas faire de travail (melakha) « de Pessah à Chavouot, à partir du coucher du soleil » (Ora’h ’Haïm 493, 4). Le Tour, qui rapporte cet usage, l’explique ainsi : les disciples moururent vers le coucher du soleil et furent enterrés après lui, et le peuple chômait alors.
Bar Kokhba et la mort des disciples
L’histoire apporte un contexte. Rabbi Akiva a vécu l’écrasement de la révolte de Bar Kokhba contre Rome (132-135/136 de l’ère courante), dont la forteresse de Betar tomba en 135 (Talmud de Jérusalem, Taanit 4, 5). Le même passage rapporte que Rabbi Akiva, voyant Bar Kokhba (« Bar Koziba »), dit :
« Rabbi Akiva, quand il voyait Bar Koziba, disait : celui-ci est le roi Messie. »
(Talmud de Jérusalem, Taanit 4, 5) — רבי עקיבה כד הוה חמי בר כוזבה הוה אמר. דין הוא מלכא משיחא.
À quoi Rabbi Yo’hanan ben Torta répondit : « Akiva, l’herbe poussera sur tes joues et le fils de David ne sera pas encore venu ». Le Talmud ne relie pas explicitement la mort des disciples à la révolte ; c’est une lecture des historiens et de certains commentateurs, que le Rav Benizri reprend (voir plus bas). Le Talmud, lui, donne la cause morale : le manque de respect mutuel.
6. Lag Baomer : le 33e jour
Ce que les sources disent
« Lag » est un nombre : lamed (30) et guimel (3) font 33. Le trente-troisième jour du compte tombe le 18 Iyar. Que se passe-t-il ce jour-là ? Le Talmud ne le dit pas. La première source qui donne la raison est d’origine gaonique ; le Méïri (Rabbi Menahem Hameïri, Provence, XIIIe siècle) l’écrit explicitement :
« (…) et la tradition est entre les mains des Guéonim que le 33e jour du Omer, la mort a cessé ; et on a pour cela l’usage de ne pas faire de jeûne ce jour-là, et aussi de ne pas se marier de Pessah jusqu’à ce moment. »
(Méïri sur Yevamot 62b) — וקבלה ביד הגאונים שביום ל »ג בעומר פסקה המיתה ונוהגים מתוך כך שלא להתענות בו וכן נוהגים מתוך כך שלא לישא אשה מפסח עד אותו זמן
Le Tour (Ora’h ’Haïm 493) rapporte lui aussi l’usage : « dans certains endroits, on se coupe les cheveux à partir du 33e jour du Omer, car on dit qu’alors ils ont cessé de mourir », et il cite l’avis de Rabbi Its’hak ibn Guiat et des Guéonim, selon lequel l’interdit vise le mariage proprement dit, non les fiançailles. Les historiens remarquent que les plus anciennes mentions de Lag Baomer comme fin de l’épidémie sont des justifications d’un usage déjà existant, celui d’autoriser mariages et coupes de cheveux à partir de cette date.
Rabbi Chimon bar Yohaï et la hilloula
Le deuxième événement du 33e jour est la hilloula (littéralement « fête », « célébration ») de Rabbi Chimon bar Yohaï (Rachbi), disciple de Rabbi Akiva, à qui la tradition attribue le Zohar. Ici, la distinction est nécessaire.
- La tradition. Elle fait de Lag Baomer le jour de sa mort, que l’on célèbre comme un jour de joie : la révélation de la sagesse mystique, qui se dévoile au moment de sa disparition (c’est le thème de l’Idra Zouta, qui rapporte les derniers instants du maître). La mort d’un juste est vue comme une montée, et non comme un deuil.
- L’historien. Il note que le lien entre le 33e jour du Omer et la mort de Rabbi Chimon bar Yohaï n’est pas attesté dans les sources anciennes. D’après les études critiques résumées dans l’encyclopédie en ligne Wikipédia, l’une des premières attestations de cette identification apparaît dans un ouvrage du XVIIIe siècle, le Hemdat Yamim (1731), et un pèlerinage à Méron est documenté dès le XVIe siècle, à Safed. L’état de la recherche est discuté, et nous le signalons à titre de contexte, non comme un jugement sur la valeur de la tradition.
La pratique actuelle est connue : montée à Méron, en Galilée, sur la tombe de Rabbi Chimon bar Yohaï, feux de joie, chants, repas, première coupe de cheveux de garçons de trois ans (coutume répandue, mais qui ne figure pas dans le Choulhan Aroukh). En diaspora, on fait des feux, des pique-niques et des jeux, et les enfants jouent avec un arc et des flèches.
Les feux et l’arc
L’explication des feux est donnée par la kabbale : ils évoquent la lumière que le Zohar fait apparaître autour de Rabbi Chimon bar Yohaï, et plus largement la « lumière de la Torah cachée ». D’autres y voient un souvenir des feux de signalisation de Bar Kokhba. L’arc et la flèche des enfants renvoient, de la même façon, à la révolte, dont les premiers sionistes ont fait, à l’époque moderne, le symbole de ce jour (d’après la même synthèse historique). Là aussi, la tradition spirituelle et la lecture historique coexistent sans se contredire, mais ne se confondent pas : l’arc est un symbole populaire, il n’est pas une mitsva.
Ces feux, qui sont au fond un jeu d’enfants, portent pourtant un fil biblique. Le feu apparaît à l’origine de l’alliance : « Le soleil était couché, il fit nuit noire, et voici un four fumant et une torche de feu qui passa entre les morceaux » (Bereshit 15, 17), et sur l’autel : « Un feu perpétuel brûlera sur l’autel, il ne s’éteindra pas » (Vayikra 6, 6) :
« Un feu perpétuel brûlera sur l’autel, il ne s’éteindra pas. »
(Vayikra 6, 6) — אֵשׁ תָּמִיד תּוּקַד עַל־הַמִּזְבֵּחַ לֹא תִכְבֶּה
C’est précisément ce fil que remonte le Rav Raphaël Benizri dans son cours sur Lag Baomer.
7. Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Raphaël Benizri a consacré deux cours au Omer, publiés sur ce site avec leur transcription. Voici ce qu’on peut en dire, sans rien lui attribuer d’autre que ce qui s’y trouve.
Le mois de l’Omer : compter pour se compter. Le Rav part du fléau qui frappa les disciples de Rabbi Akiva. Ils ne se sont pas reconnus les uns les autres : il ne s’agit pas, précise-t-il, d’un défaut d’amour du prochain, mais d’un défaut de reconnaissance de la dignité humaine de chacun, le refus d’admettre la différence, la diversité, la nuance dans le courant de pensée que chacun choisit. Il rappelle que le Midrach lie la mitsva du Omer à la promesse de la terre, d’où cette conclusion : on ne peut pas hériter d’un pays sans avoir d’abord appris à faire place à l’autre. Il explique que l’on ne compte pas les jours de la création, mais ceux de la constitution du peuple juif et de sa marche vers la terre d’Israël ; que le Omer est la mesure de la manne, qui relie la nourriture céleste à la nourriture terrestre ; que le mot « sefira » est lié à « sapir », le saphir : compter, c’est rendre à l’objet sa transparence, purifier sa forme. Il déploie enfin une arithmétique qui conduit à Lag Baomer : « lev », le cœur, vaut trente-deux ; le trente-troisième jour est donc celui où l’on franchit le cœur ; « tov », bon, vaut dix-sept, exactement ce qui reste jusqu’au quarante-neuvième jour. Il rapproche cela de la réponse de Rabbi Elazar ben Arakh, le « lev tov » (Pirké Avot 2, 9).
Lag Baomer : les feux et la lumière du Zohar. Le Rav y rattache les deux événements du jour, la fin du fléau et la disparition de Rabbi Chimon bar Yohaï, qu’il présente comme une hilloula que l’on fête. Il relie la mort des disciples à la révolte de Bar Kokhba, qu’ils ont soutenue : une armée divisée par l’orgueil ne tient pas. Il parcourt la trajectoire du feu dans la Torah, depuis l’alliance entre les morceaux (Bereshit 15, 17) jusqu’au feu perpétuel de l’autel et à la lampe occidentale de la ménora, et il explique l’arc (la lutte de Bar Kokhba pour la terre n’est pas éteinte) et la flamme allumée à la tête d’un défunt. Il oppose la halakha, qui est arrêtée, au sod (le secret, la dimension mystique), qui se renouvelle chaque jour, et il lit dans l’enseignement de Rabbi Chimon la miséricorde (rahamim) qui tempère le jugement.
Les deux cours se rejoignent sur un point : l’enjeu du Omer est le respect de l’autre. Cours à retrouver : Le mois de l’Omer : compter pour se compter et Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar.
8. Idées reçues sur le Omer et Lag Baomer
« Lag Baomer est une fête de la Torah comme Pourim ou Hanouka. » Non. Ce n’est pas une fête instituée par les Sages. Il n’y a ni mitsva ni liturgie propre : on omet le Ta’hanoun et on assouplit des restrictions de deuil, rien de plus.
« Le Talmud dit que les disciples de Rabbi Akiva se sont arrêtés de mourir à Lag Baomer. » Non. Le Talmud (Yevamot 62b) dit qu’ils moururent entre Pessah et Chavouot. Le 33e jour est une tradition des Guéonim, rapportée par le Méïri et le Tour.
« Rabbi Akiva a perdu ses disciples à cause d’une maladie inexpliquée, sans faute. » Le Talmud donne la cause morale (le manque de respect mutuel) et la cause physique (l’asqara). Les deux sont dans le texte.
« Rachbi est mort à Lag Baomer, c’est écrit dans le Talmud. » Non : le Talmud n’en parle pas. C’est une tradition kabbalistique, dont l’histoire est discutée par les chercheurs.
« Pendant le Omer, il est interdit de se couper les cheveux, de tout temps. » C’est un usage, non une loi du Talmud, et il existe plusieurs façons de le pratiquer. La coutume de chaque communauté fait foi.
« Le compte, c’est un rituel pour les hommes religieux. » C’est une mitsva de la Torah (selon Rambam) que chacun accomplit pour lui-même ; le compte est ouvert à toutes et à tous, avec les nuances d’usage pour les femmes évoquées ci-dessus.
Questions fréquentes sur le compte du Omer et Lag Baomer
Quand commence-t-on à compter ?
La seconde nuit de Pessah (la nuit du 16 Nissan), après la prière du soir (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 489, 1). En Terre d’Israël comme en diaspora, le compte commence la même nuit, car il part du lendemain du premier jour de la fête.
Que faire si j’ai oublié de compter une nuit ?
Si l’on s’en aperçoit pendant le jour, on compte sans bénédiction ; si l’on a oublié un jour entier, on continue de compter les jours suivants, mais sans bénédiction (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 489, 7-8). Un rabbin peut préciser les cas particuliers.
Pourquoi compte-t-on debout ?
Rambam le prescrit (« on ne compte que debout »), et le Kessef Michné l’explique par le mot « sur pied » du verset du Deutéronome (Devarim 16, 9) ; mais si l’on a compté assis, on s’est acquitté (Hilkhot Temidin Oumoussafin 7, 23).
Peut-on se marier pendant le Omer ?
Le Choulhan Aroukh écrit : « jusqu’au 33e jour », et le Rama permet « à partir du 33e jour » (Ora’h ’Haïm 493, 1) ; mais certaines communautés observent le deuil de Roch ’Hodech Iyar jusqu’à Chavouot (Michna Beroura 493, 14). Les dates varient donc, et l’on suit sa communauté. Les fiançailles, sans danses, sont permises (493, 1 et Michna Beroura 493, 3).
Pourquoi allume-t-on des feux à Lag Baomer ?
La kabbale y voit la lumière de Rabbi Chimon bar Yohaï ; une autre lecture évoque les feux de Bar Kokhba. Ce n’est pas une mitsva, mais un usage répandu surtout en Israël.
Les femmes comptent-elles le Omer ?
Rambam les dispense, comme pour toute mitsva positive liée au temps (Hilkhot Temidin Oumoussafin 7, 24). Beaucoup de femmes comptent néanmoins, et les usages varient pour la bénédiction.
Chavouot, c’est la fin du compte ?
Oui : le cinquantième jour est Chavouot, qui est aussi la fête du don de la Torah. Le « jour du don » est donc l’aboutissement du chemin que le Séfer Ha-’Hinoukh décrit comme le désir d’un esclave pour la liberté.
Pour aller plus loin
- Le compte du Omer : les 49 jours de préparation
- Lag BaOmer : pourquoi fête-t-on le 33e jour de l’Omer ?
- Le mois de l’Omer : compter pour se compter (cours du Rav Benizri)
- Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar (cours du Rav Benizri)
- Chavouot : le don de la Torah et le livre de Ruth
- Pessah : la fête de la liberté en 6 cours vidéo
- Les grands penseurs juifs, de Rabbi Akiva au Rav Kook
- Qu’est-ce que Chavouot ?
- Le calendrier juif
- Qu’est-ce que la kabbale ?
- Qu’est-ce que Pessah et le Seder ?
- Qu’est-ce que le deuil juif ?
Sources et références (19)
- Chemot 3, 12 ; 16, 36
- Vayikra 6, 6 ; 23, 9-17
- Devarim 16, 9-10
- Bereshit 15, 17
- Iyov 7, 2
- Michna Menahot 10, 3 ; 10, 9
- Michna Pirké Avot 2, 9
- Talmud de Babylone, Menahot 65a ; 66a
- Talmud de Babylone, Yevamot 62b
- Talmud de Jérusalem, Taanit 4, 5
- Méïri (Rabbi Menahem Hameïri), Beit Habe’hira sur Yevamot 62b
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Temidin Oumoussafin 7, 22-24
- Séfer Ha-’Hinoukh, mitsva 306
- Tour, Ora’h ’Haïm 493
- Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 489, 1-10 ; 493, 1-4 (avec les gloses du Rama)
- Michna Beroura, Ora’h ’Haïm 493, 3 ; 493, 14-15
- Zohar, Idra Zouta (sur la mort de Rabbi Chimon bar Yohaï)
- Synthèse historique sur les origines de Lag Baomer : article « Lag BaOmer », Wikipédia (références citées : Hemdat Yamim, 1731 ; pèlerinage de Méron au XVIe siècle ; révolte de Bar Kokhba, 132-136)
- Cours du Rav Raphaël Benizri : Le mois de l’Omer : compter pour se compter ; Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

