Pourquoi Avram part-il sans savoir où il va ? Pourquoi Sarah est-elle enfermée dans une malle à la frontière d’Égypte ? Le Bereshit Rabba, le grand Midrash sur la Genèse, pose ces questions verset après verset depuis quinze siècles. Voici ce qu’est ce livre, d’où il vient, comment il fonctionne et comment le Rav Raphaël Benizri le fait parler aujourd’hui.

Le Bereshit Rabba est le grand recueil de midrashim, c’est-à-dire d’interprétations rabbiniques, sur le livre de Bereshit, la Genèse. Il a été constitué en terre d’Israël à l’époque des Amoraïm, les maîtres du Talmud. La tradition l’attache au nom de Rabbi Hochaya, un maître du IIIe siècle. Il suit le texte biblique pas à pas, de « Au commencement » jusqu’à la bénédiction de Yaakov à ses fils, et le découpe en une centaine de chapitres appelés parachiyot. C’est le premier des dix livres du Midrash Rabba et, pour les historiens, le plus ancien d’entre eux. On y trouve des paraboles, des jeux sur les lettres, des débats entre Sages et des récits devenus célèbres, comme celui d’Avram qui brise les idoles de son père.

Sur penseesjuives.com, le Rav Raphaël Benizri consacre une série entière à ce texte : douze cours sur les chapitres 39 à 41, qui commentent le départ d’Avram, la descente en Égypte et la séparation d’avec Lot. On les trouve tous sur la page Bereshit Raba. Cet article présente le livre, puis montre comment le Rav le lit.

Que veut dire « Bereshit Rabba » ?

Bereshit est le premier mot de la Torah, « au commencement ». C’est aussi le nom hébreu du livre de la Genèse, parce qu’on désigne chaque livre par un de ses premiers mots. Rabba veut dire « grande » en araméen. Le nom se comprend donc comme « le grand [Midrash] de Bereshit ».

D’où vient ce qualificatif ? Deux explications circulent. Selon la première, le livre s’ouvre sur les mots « Rabbi Hochaya Rabba a ouvert… » : le surnom du maître, Rabba, « le Grand », aurait donné son nom à tout l’ouvrage. Selon la seconde, défendue par la plupart des historiens, « Rabba » distinguait simplement ce grand commentaire d’autres recueils plus courts sur la Genèse. Le nom a ensuite été étendu aux commentaires des autres livres. On a parlé de Chemot Rabba, de Vayikra Rabba, etc.

Le mot midrash vient du verbe darach, « chercher, interroger ». Le midrash ne se contente pas de ce que dit le verset au premier degré, le pchat. Il le questionne : pourquoi ce mot plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette lettre en trop ? Pourquoi ce silence ? Le Bereshit Rabba appartient au midrash aggada. Il porte sur le récit, les idées, la foi et la morale. Le midrash halakha, lui, tire des versets les règles de la loi : c’est le cas de la Mekhilta, du Sifra ou du Sifré.

Le Midrash Rabba : une bibliothèque de dix livres

Le Bereshit Rabba ouvre un ensemble qu’on appelle le Midrash Rabba. Il comprend un midrash sur chacun des cinq livres de la Torah (Bereshit, Chemot, Vayikra, Bamidbar et Devarim Rabba) et sur chacune des cinq Meguilot, les « rouleaux » lus au fil de l’année : le Cantique des cantiques, Ruth, Eikha, Kohelet et Esther. Ces dix livres n’ont pas été écrits ensemble. Ils datent d’époques très différentes et n’ont été réunis sous un même titre qu’avec l’imprimerie, au XVIe siècle.

Le Rav Benizri le rappelle à ses élèves. Dans un cours du chapitre 39, il situe ces textes entre le VIe et le XIIe siècle, après le Talmud. Il en tire une conséquence : sur un même verset, on y trouve des approches très différentes des Sages (Bereshit Raba 39, 3e partie). Répondant plus tard à une question sur la date du Midrash Rabba, il parle d’une « mosaïque de midrashim ». Selon lui, c’est la première grande exégèse de la Torah : une partie de ces textes circulait déjà dans le Talmud, et on les a rassemblés ensuite (Bereshit Raba 40, 2e partie). Cette fourchette vaut pour l’ensemble des dix livres. Le Bereshit Rabba en est le plus ancien : la recherche situe généralement sa rédaction en terre d’Israël vers le Ve siècle, à peu près à l’époque du Talmud de Jérusalem. Des ajouts plus tardifs apparaissent dans certains manuscrits, surtout dans les derniers chapitres.

Une œuvre de la terre d’Israël

Le Bereshit Rabba est né dans les maisons d’étude de Galilée, de Tibériade, de Sepphoris ou de Césarée. Cela se voit à chaque page. Les maîtres cités sont presque tous des Sages de la terre d’Israël : Rabbi Yohanan, Rech Lakich, Rabbi Lévi, Rabbi Itzhak, Rabbi Berakhia, Rabbi Azaria, Rabbi Aha… La langue mêle l’hébreu des Sages et l’araméen de Galilée. Elle emprunte aussi des mots grecs et latins, parce que ces Juifs vivaient dans le monde gréco-romain et en parlaient la langue de tous les jours.

Le Rav s’arrête sur un phénomène voisin dans son cours sur le chapitre 40. À propos de Barak et de la prophétesse Dévora, il relève dans le verset « toutefois, la gloire ne sera pas pour toi » (Choftim 4, 9) un mot, efes, qu’il présente comme d’origine grecque et qui s’infiltre dans le texte hébreu. Pour lui, cette intrusion est un signal : il faut lire le récit à un deuxième, un troisième, un quatrième niveau. S’en tenir à la première lecture de ces combats, dit-il, reviendrait à les infantiliser, à en faire une bande dessinée (Bereshit Raba 40, 2e partie).

Rabbi Hochaya, l’auteur que lui donne la tradition

Le premier chapitre s’ouvre ainsi : « Rabbi Hochaya Rabba a ouvert [son enseignement par ce verset] ». Rabbi Hochaya, qu’on appelle aussi Rabbi Ochaya, a vécu en terre d’Israël au IIIe siècle. Il appartient à la première génération des Amoraïm, les maîtres qui ont succédé aux Sages de la Michna. Il était si respecté qu’on l’a surnommé Rabba, « le Grand ».

C’est le Rambam qui a fixé cette attribution. Dans l’introduction de son Michné Torah, il retrace la chaîne de la Torah orale et énumère les œuvres composées après la Michna. Rav a écrit le Sifra et le Sifré, Rabbi Hiya la Tossefta, et il ajoute : « Rabbi Hochaya, élève de notre saint maître [Rabbi Yehouda Hanassi], a composé une explication du livre de Bereshit. » Pour le Rambam, le Bereshit Rabba prend donc place parmi les grands commentaires issus de l’école de la Michna.

Les historiens nuancent cette attribution. Beaucoup des maîtres cités dans le livre ont vécu après Rabbi Hochaya, parfois un ou deux siècles plus tard. Rabbi Hochaya n’a donc pas pu écrire tout l’ouvrage tel que nous le lisons. On comprend plutôt qu’il en a posé le premier noyau, que ses successeurs ont enrichi génération après génération avant sa mise en forme finale. Les deux lectures se rejoignent : le Bereshit Rabba est le fruit d’une école plus que d’un seul homme, et le nom de son initiateur est resté gravé dans la première phrase.

La structure : une centaine de parachiyot

Le Bereshit Rabba suit le livre de la Genèse dans l’ordre, verset après verset. Il est découpé en une centaine de chapitres, les parachiyot. Les éditions imprimées courantes en comptent cent. Selon les manuscrits, le total varie légèrement. Chaque parachah est elle-même divisée en petits paragraphes numérotés, et on cite le livre ainsi : « Bereshit Rabba 39, 1 » désigne le chapitre 39, paragraphe 1.

La répartition est très inégale. Les premiers chapitres de la Genèse sont commentés avec une ampleur extraordinaire : la seule parasha de Bereshit, de la création au déluge, occupe les vingt-neuf premières parachiyot. Le commentaire de Noah commence au chapitre 30, celui de Lekh Lekha au chapitre 39. Vers la fin du livre, le commentaire se fait plus rapide, et certains passages ne sont plus commentés verset par verset.

Les chapitres étudiés par le Rav Benizri couvrent le début de Lekh Lekha :

  • Chapitre 39 : l’appel « Va pour toi, hors de ta terre » (Bereshit 12, 1-9), la promesse d’une grande nation, la bénédiction, les « âmes faites à Haran », les autels de Beit-El et de Aï. Le Rav y consacre huit cours.
  • Chapitre 40 : la famine et la descente en Égypte (Bereshit 12, 10-20), la phrase d’Avram à Sarah à la frontière, « dis que tu es ma sœur ». Deux cours.
  • Chapitre 41 : la remontée d’Égypte, la querelle des bergers, la séparation d’avec Lot et la promesse d’une descendance « comme la poussière de la terre » (Bereshit 13). Deux cours.

La méthode du midrash : comment lire ce livre

Qui ouvre le Bereshit Rabba pour la première fois est souvent dérouté. Le texte semble partir dans toutes les directions, citer les Psaumes pour expliquer la Genèse, aligner des opinions contradictoires sans trancher. Ces procédés obéissent pourtant à des règles précises.

La petihta, ou « ouverture »

La plupart des chapitres commencent par une petihta, une « ouverture ». Le maître part d’un verset éloigné, pris le plus souvent dans les Psaumes, les Proverbes, Kohelet ou le Cantique des cantiques. Il le déroule, puis revient, par un chemin inattendu, au verset de la Genèse qu’il veut commenter. Le chapitre 39 en est un exemple saisissant : pour introduire le seul verset « Va pour toi », le Midrash convoque au moins six textes. On y trouve « Écoute, ma fille, et vois, oublie ton peuple et la maison de ton père » (Tehilim 45, 11), « La sagesse rend le sage plus fort que dix gouvernants » (Kohelet 7, 19), « Nous avons voulu guérir Babel, et elle n’a pas guéri » (Yirmiya 51, 9), « Tu as aimé la justice et haï la méchanceté » (Tehilim 45, 8), « Le parfum de tes huiles est bon » (Chir Hachirim 1, 3) et « Nous avons une petite sœur » (Chir Hachirim 8, 8). Chaque ouverture éclaire l’appel d’Avram sous un angle différent.

Le machal, la parabole

Le Midrash explique volontiers par une parabole, un machal, souvent celle d’un roi. Au début du chapitre 39, Rabbi Itzhak compare Avram à un homme qui voyage de lieu en lieu et voit un palais en flammes. Il demande : « Ce palais n’aurait-il pas de maître ? » Le maître du palais se montre alors et répond : « C’est moi le maître du palais. » Plus loin (39, 10), D’ est comparé à un roi qui perd une perle de sa couronne. Il arrête son cortège et fait passer le sable au tamis jusqu’à la retrouver.

Le jeu des lettres et des mots

Le Midrash lit l’hébreu de très près. Une lettre en plus, une forme grammaticale inhabituelle, deux mots aux lettres semblables : tout devient signe. Ainsi le mot behibaram, « quand ils furent créés » (Bereshit 2, 4), s’écrit avec les mêmes lettres que beAvraham, « par Avraham ». Le Midrash en conclut que le monde a été créé pour Avraham, et le Rav reprend cette lecture dans l’un de ses cours. Autre exemple : au verset « il dressa sa tente » (Bereshit 12, 8), le mot « sa tente » est écrit avec une terminaison féminine. Le Midrash y lit qu’Avram planta d’abord la tente de Sarah, puis la sienne.

La controverse sans conclusion

Le Bereshit Rabba aligne souvent deux, trois ou quatre opinions sans trancher : « Rabbi Yehouda dit… Rabbi Nehemia dit… ». Ce n’est pas de l’hésitation. En aggada, domaine de la pensée et du récit, il n’est pas nécessaire de fixer une conclusion comme en halakha, la loi pratique. Chaque lecture reste vraie à son niveau. Le Rav l’explique en ces termes : seule la halakha garde les rênes de la conduite ; sur le plan des idées, la compréhension du texte évolue avec les générations, à condition de ne pas se couper de la racine (Bereshit Raba 39, 5e partie).

Les actes des pères, signe pour les enfants

Un principe traverse tout le livre : ce qui est arrivé aux patriarches annonce ce qui arrivera à leurs descendants. Au chapitre 40, le Midrash met en parallèle la descente d’Avram en Égypte et celle de ses enfants. Chez Avram comme chez Yaakov, une famine pousse vers l’Égypte. Pharaon menace Sarah comme il menacera plus tard les enfants d’Israël. Avram remonte chargé d’argent et d’or, et le peuple sortira d’Égypte avec l’argent et l’or que les Égyptiens lui donneront. Le Rav résume ce midrash par un ordre adressé à Avram : va, trace la voie à tes enfants (Bereshit Raba 40, 2e partie).

Une maison d'étude de Galilée au bord du lac de Tibériade, où est né le Bereshit Rabba

Quelques textes célèbres du Bereshit Rabba

Pour sentir la saveur du livre, voici quatre passages parmi les plus connus.

  • La Torah, plan du monde (1, 1). Rabbi Hochaya ouvre le livre sur un verset des Proverbes où la Torah dit : « J’étais auprès de Lui comme un amon » (Michlé 8, 30). Il lit le mot amon comme oman, l’artisan ou l’architecte. Un roi de chair et de sang qui bâtit un palais ne le bâtit pas de sa propre tête : il suit les plans d’un architecte. De même, D’ regardait dans la Torah et créait le monde. La Torah précède le monde et en donne le sens.
  • Avram et les idoles de Terah (38, 13). Terah, le père d’Avram, fabrique et vend des idoles. Un jour qu’il s’absente, Avram brise toutes les statues sauf la plus grande, et place le bâton dans sa main. À son père furieux, il explique que la grande idole a frappé les autres. Terah répond que ces statues ne peuvent rien faire, et Avram lui renvoie la question : que tes oreilles entendent ce que dit ta bouche ! L’histoire se poursuit devant Nimrod et mène à la fournaise.
  • Le palais en flammes (39, 1). C’est la parabole de Rabbi Itzhak citée plus haut. Avram voit le monde brûler et ne se résigne pas à ce que personne n’en soit responsable. Sa quête appelle une réponse, et D’ se révèle à lui.
  • Les quatre médailles (39, 11). Quatre hommes ont eu une « pièce frappée » à leur nom dans le monde : Avraham, Yehochoua, David et Mordekhaï. Chaque pièce porte un emblème : un vieillard et une vieille femme d’un côté, un jeune homme et une jeune fille de l’autre pour Avraham ; un bâton et une besace d’un côté, une tour de l’autre pour David ; un sac et de la cendre d’un côté, une couronne d’or de l’autre pour Mordekhaï.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri sur le Bereshit Rabba

Le Rav Benizri ne lit pas le Midrash comme un recueil d’anecdotes pieuses. Il y lit une pensée : des questions sur la foi, l’exil, la terre, l’autre, le couple, qui touchent chacun aujourd’hui. Il le dit lui-même : l’œuvre des pères trace le parcours des enfants, et il ne faut pas lire ce récit comme un passé. Voici les grandes lignes de ses douze cours.

Une marche sans destination

Pourquoi D’ dit-il à Avram « vers la terre que je te montrerai », sans la nommer ? Dans Bereshit Raba 39, 2e partie, le Rav y voit une exigence de pensée, une marche qui ne s’arrête pas. L’ordre ne s’accompagne d’aucune loi, d’aucune révélation de Torah : découvre-toi d’abord toi-même, mais par rapport à un lieu sur terre. Il relève aussi que la Torah ne fait aucun éloge d’Avram avant de le présenter, alors qu’elle en fait un de Noé. Ses vertus se découvrent au fil de son parcours.

Le Midrash (39, 9) compare ce premier « Va pour toi » au second, celui du sacrifice d’Itzhak : « sur l’une des montagnes que je te dirai » (Bereshit 22, 2). Rabbi Yohanan explique ce délai : c’est pour rendre la chose plus chère à ses yeux, et pour lui donner un salaire à chaque pas. Le Rav développe ce point dans Bereshit Raba 39, 5e partie. Le changement véritable ne se fait pas d’un saut : celui qui change tout du jour au lendemain peut chavirer aussi brusquement. D’où la bénédiction que l’on récite chaque matin pour Celui qui dirige les pas de l’homme.

L’idolâtrie, une pensée qui s’est figée

De quelle idolâtrie Avram doit-il se détacher ? Pour le Rav, il ne s’agit pas d’un culte grossier. C’est un courant de pensée qu’on a arrêté et transformé en culte. Dans le monde d’Avram, la philosophie avait sa place. Terah « vendait des idoles », c’est-à-dire, selon la lecture du Rav, des courants de pensée : il conseillait à chacun ce qu’il devait prendre (Bereshit Raba 39, 1re partie). L’idole, c’est la pensée qui ne bouge plus. Le Rav ajoute que le lekh lekha n’est pas un reniement de ce qu’on a reçu. Il ne s’agit ni de nier ni de dénigrer, mais de revoir l’héritage sous un angle nouveau et de le dépoussiérer.

La petihta du flacon de parfum (Chir Hachirim 1, 3) le montre à sa manière. Un flacon de baume bouché, posé dans un coin, ne répand pas son odeur. Dès qu’on le déplace, le parfum s’exhale. Pour le Rav, le déplacement n’est pas une perte : c’est la condition du rayonnement. Et la ville de Haran, prospère et tolérante, représente l’exil confortable qu’Avram doit précisément quitter.

La sagesse, une sœur

Dans Bereshit Raba 39, 3e partie, le Rav commente la petihta de Kohelet : pendant dix générations, de Noé à Avram, D’ n’a parlé à personne. Puis il parle à Avram, parce qu’un tel attachement à la sagesse ne peut rester sans réponse. Cette sagesse est une « sœur », comme dans le verset des Proverbes : « Dis à la sagesse : tu es ma sœur » (Michlé 7, 4). C’est une inspiration qui accompagne l’homme, un amour pur de tout désir. Le Rav y lit aussi la petihta de Rabbi Aha sur Sodome. Avraham ose dire à D’ qu’il ne peut vouloir à la fois le monde et la justice absolue. Si D’ veut que le monde existe, il faut de la miséricorde dans le jugement.

« Sois une bénédiction » : une charge

Le verset « sois une bénédiction » (Bereshit 12, 2) est-il une récompense ? Pour le Rav, c’est une charge (Bereshit Raba 39, 7e partie). Il relie le verbe barekh, bénir, à un terme agricole, la havraka, le marcottage : on couche une branche de l’arbre en terre, et elle reproduit le même arbre quelques mètres plus loin. Bénir, c’est pouvoir se prolonger ailleurs sans cesser d’être soi. Le Midrash fait dire à D’ : jusqu’ici c’était moi qui bénissais mon monde, désormais c’est à toi. Le Rav y lit une responsabilité envers les nations autant qu’envers les siens. Il la conçoit sans prosélytisme : ce qui se transmet, c’est le comportement, comme les enfants apprennent de leurs parents. Quant aux « âmes qu’ils avaient faites à Haran » (Bereshit 12, 5), le verbe « faire » dit que rapprocher un homme revient à le recréer.

La terre, le peuple, la Torah

Dans Bereshit Raba 39, 6e partie, le Rav part de la promesse « je ferai de toi une grande nation ». Le verbe est « faire » et non « donner ». Israël n’est jamais un état acquis : il se fait jour après jour. Le Rav souligne aussi que, dans le récit, la terre vient avant le peuple et avant la Torah. Les premières promesses faites à Avraham concernent la terre et ne mentionnent aucun culte. Le cours commente enfin les quatre médailles, qui ont toutes un rapport avec la conquête de la terre ou le retour d’exil.

Dans Bereshit Raba 39, 8e partie, le Rav complète le tableau par une théorie de l’exil. Il distingue celui qui habite hors de la terre en adoptant les mœurs des autres et celui qui y séjourne en gardant son identité, pour recueillir ce que les autres cultures portent de sainteté. Avram descend en Égypte « pour y séjourner » (Bereshit 12, 10), non pour s’y installer. Et la tente de Sarah, plantée avant la sienne, dit que l’alliance avec la terre ressemble à l’alliance avec l’épouse.

Sarah, la beauté intérieure

Au chapitre 40, Avram dit à Sarah à la frontière : « Je sais que tu es une femme belle à voir » (Bereshit 12, 11). Dans Bereshit Raba 40, 1re partie, le Rav distingue deux beautés : celle de l’apparence et celle des attributs. La beauté est pour lui l’harmonie de toutes les qualités de l’être, et c’est d’elle que parle le verset. Sarah n’est plus une jeune femme, et le Rav souligne que malgré toutes ses épreuves son visage est resté serein : c’est la beauté d’un aboutissement, non celle de la jeunesse. Le Rav rappelle aussi que le livre de Bereshit ne contient presque pas de commandements. C’est le livre du savoir-être, le récipient sans lequel la Torah ne peut être reçue.

La suite, dans Bereshit Raba 40, 2e partie, commente le midrash de la malle. Le texte dit qu’Avram arriva en Égypte, sans mentionner Sarah. Le Midrash explique qu’il l’avait cachée dans une malle. Les douaniers lui demandent des taxes toujours plus élevées, et il accepte tout ; on l’oblige enfin à ouvrir, et une lumière remplit l’Égypte. Pour le Rav, ce que Pharaon convoite, c’est la muse d’un peuple, sa vie spirituelle, que la tradition confie au féminin. Il la rapproche des quatre noms que le Cantique donne à la bien-aimée (Chir Hachirim 5, 2) : sœur, compagne, colombe, parfaite.

Lot, l’ombre d’Avram

Les deux derniers cours portent sur Lot. Dans Bereshit Raba 41, 1re partie, le Rav le décrit comme le « voile » ou le masque d’Avram, dont il est l’ombre. Il lui ressemble, enseigne à peu près les mêmes choses, mais n’en a rien intégré en profondeur. Le Midrash énumère ce que Lot a reçu grâce à Avram, et le Rav suit sa descendance jusqu’à Ruth la Moabite, arrière-grand-mère de David, et Naama l’Ammonite, épouse de Chelomo et mère de son successeur Rehavam (Melakhim I 14, 21) : par elles, quelque chose de Lot rejoint la dynastie de David. De cette brèche de famille, il tire une leçon : les séparations sont parfois inévitables, mais il faut savoir les gérer, et le Rav relève que la séparation elle-même sera reprochée à Avraham : avec tout le monde il trouve des compromis, sauf avec son neveu.

Dans Bereshit Raba 41, 2e partie, le Rav commente la promesse d’une descendance « comme la poussière de la terre » (Bereshit 13, 16), que le Midrash explique de plusieurs façons. La poussière va d’un bout du monde à l’autre, comme les enfants d’Avraham seront dispersés. La terre ne donne de fruits que par l’eau, comme Israël ne porte de fruits que par la Torah. Elle use tous les outils de métal et demeure. Le Rav souligne l’erreur de Lot : réduire l’enseignement à des recettes de vie à sa mesure, porter le judaïsme comme un manteau qui protège au lieu d’en faire une part de soi.

Une route au lever du jour vers des collines lointaines : l'appel « Va pour toi » qu'ouvre le chapitre 39 du Bereshit Rabba

Comment étudier le Bereshit Rabba aujourd’hui

Le texte hébreu et araméen se trouve dans toutes les éditions du Midrash Rabba. Il est souvent accompagné de commentaires classiques qui aident à comprendre les allusions et les mots difficiles, comme le Matnot Kehouna ou le Perouch Maharzou. Les chercheurs utilisent l’édition critique de Theodor et Albeck, qui compare les manuscrits. Il en existe aussi des traductions françaises.

Quelques conseils pour commencer :

  • Partir du verset. Avant de lire un paragraphe, relire le verset de la Genèse qu’il commente, et repérer la difficulté qu’il soulève : une répétition, un mot inhabituel, un silence.
  • Suivre la petihta jusqu’au bout. Le verset éloigné n’est pas une digression. Il faut chercher comment il revient au verset de la Genèse.
  • Ne pas chercher une conclusion unique. Quand deux Sages divergent, se demander ce que chacun voit dans le texte.
  • Lire au-delà de la lettre. Le Rav insiste : on ne peut pas rester collé à la littéralité, il faut rendre au texte sa substance actuelle (Bereshit Raba 40, 1re partie).
  • Étudier avec un maître. Le Midrash est dense, allusif, et se lit mieux accompagné. C’est tout l’intérêt de suivre une série de cours dans l’ordre.

Pour qui découvre ces notions, le glossaire du site explique les mots hébreux employés, et la page Par où commencer propose un parcours dans les cours du Rav.

Questions fréquentes sur le Bereshit Rabba

Le Bereshit Rabba fait-il partie du Talmud ?

Non. C’est un livre distinct, même s’il appartient à la même époque et au même monde que le Talmud de Jérusalem. Beaucoup de ses maîtres sont aussi cités dans le Talmud, et certains passages se retrouvent dans les deux œuvres. Le Talmud est organisé selon la Michna et traite surtout de la loi. Le Bereshit Rabba suit le texte de la Genèse et traite surtout d’aggada.

Qui a écrit le Bereshit Rabba ?

La tradition, formulée notamment par le Rambam dans l’introduction du Michné Torah, l’attribue à Rabbi Hochaya, élève de Rabbi Yehouda Hanassi, au IIIe siècle. Le livre contient pourtant les enseignements de maîtres plus tardifs. On considère donc que Rabbi Hochaya en a posé le fondement et que l’œuvre a été complétée et mise en forme par ses successeurs, en terre d’Israël.

Quelle différence entre Bereshit Rabba et Midrash Rabba ?

Le Midrash Rabba est l’ensemble des dix livres : cinq sur la Torah et cinq sur les Meguilot. Le Bereshit Rabba en est le premier, celui qui commente la Genèse, et aussi le plus ancien. Les autres ont été rédigés à des époques différentes, certains plusieurs siècles plus tard.

Faut-il prendre les midrashim au pied de la lettre ?

Les commentateurs en ont longuement discuté, et le Rambam, dans son introduction au chapitre Helek de son commentaire de la Michna, a mis en garde contre deux erreurs : tout prendre à la lettre, ou tout rejeter comme des fables. Beaucoup de midrashim parlent par images, comme la malle de Sarah ou le palais en flammes. Le Rav Benizri le rappelle souvent : il faut lire à plusieurs niveaux, sans quoi on réduit ces récits à des histoires pour enfants.

Par quoi commencer pour étudier le Bereshit Rabba ?

Le plus simple est de choisir une parasha que l’on connaît bien et de lire les chapitres correspondants. Le début de Lekh Lekha, chapitres 39 à 41, s’y prête particulièrement. C’est précisément ce que commentent les douze cours du Rav Benizri, que l’on peut suivre dans l’ordre à partir du cours qui ouvre le chapitre 39 (numéroté « 2e partie » sur le site).

Le Bereshit Rabba a-t-il une valeur de loi ?

Non : c’est un midrash d’aggada. Il nourrit la pensée, la foi et la morale, mais on ne tranche pas la halakha à partir de lui. Pour les questions pratiques, on consulte un rabbin compétent.

Conclusion : un livre qui met en marche

Le Bereshit Rabba est bien plus qu’un commentaire ancien de la Genèse. C’est une maison d’étude mise par écrit. Des générations de Sages de la terre d’Israël y ont interrogé chaque mot du récit des origines, y ont confronté leurs lectures et les ont transmises sans chercher à les unifier. Rabbi Hochaya en a ouvert la porte, avec l’image d’une Torah qui sert de plan au monde.

Dans ses cours, le Rav Raphaël Benizri montre que ce livre n’a pas vieilli. L’appel « Va pour toi » reste une invitation à ne jamais figer sa pensée. La descente en Égypte reste une clé pour comprendre l’exil. Et la séparation d’avec Lot dit encore quelque chose de nos familles et de nos communautés. Le meilleur moyen de le découvrir est d’écouter ces douze cours, dans l’ordre, un chapitre après l’autre.

Pour aller plus loin

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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