Chaque année, des juifs du monde entier jeûnent à Tich’a Beav, s’assoient par terre pour lire des lamentations et se tournent, trois fois par jour, vers Jérusalem. Ils pleurent un édifice disparu depuis près de deux mille ans : le Beit Hamikdash, le Temple. Qu’était-il exactement ? À quoi servait-il, pourquoi a-t-il été détruit, que reste-t-il de lui, et pourquoi la tradition juive espère-t-elle encore sa reconstruction ? Cet article répond à partir de la Torah, des livres des Rois, de la Michna, du Talmud, de Rachi, de Rambam (Maïmonide), de Ramban (Na’hmanide), de l’archéologie et des cours du Rav Raphaël Benizri, en distinguant ce qui relève de l’histoire, de la halakha (la loi pratique) et de la lecture spirituelle.
Le Beit Hamikdash (« la Maison de la sainteté ») est le sanctuaire central du peuple juif à Jérusalem, où l’on offrait les sacrifices, où l’on montait en pèlerinage trois fois par an et où D’ avait promis de « demeurer au milieu » d’Israël. Un premier Temple fut bâti par le roi Salomon (Xᵉ siècle avant l’ère courante, selon la tradition) et détruit par Babylone en 586 avant l’ère courante ; un second fut inauguré vers 516 avant l’ère courante, embelli par Hérode, puis incendié par les Romains en l’an 70. Aucun Temple n’existe aujourd’hui. La halakha enseigne que la sainteté du lieu demeure, ce qui explique les règles prudentes sur la montée au Mont du Temple. La tradition attend la reconstruction, mais les lectures divergent sur ce qu’elle signifie et sur la manière dont elle viendra.
Que veut dire « Beit Hamikdash » ?
« Mikdash » vient de la racine kadosh, « saint » : le Beit Hamikdash est la « maison du lieu saint ». La source en est un verset de la Torah, prononcé après le Sinaï :
« Qu’ils Me fassent un sanctuaire, et Je demeurerai au milieu d’eux. »
(Chemot 25, 8) — וְעָשׂוּ לִי מִקְדָּשׁ וְשָׁכַנְתִּי בְּתוֹכָם
Notons dès maintenant la fin du verset : « au milieu d’eux » (betokham), et non « en lui ». La Torah ne dit pas que D’ habitera le bâtiment, mais qu’Il demeurera au sein du peuple. Beaucoup de commentateurs en ont tiré que le vrai sanctuaire est dans l’homme et dans la communauté ; le bâtiment est le lieu où cette présence se rend visible. Nous y reviendrons.
Pour Rambam, c’est un commandement positif de la Torah : « C’est une mitsva d’ordre positif de faire une maison pour l’Éternel, préparée pour qu’on y offre les sacrifices et qu’on y monte en pèlerinage trois fois par an » (Michné Torah, Hilkhot Beit Habé’hira 1, 1). Le Sefer Ha-’Hinoukh (mitsva 95) la range lui aussi parmi les 613 commandements, en y incluant les ustensiles du service (la ménorah, la table, l’autel ; voir Les 613 mitsvot).
Le Temple a plusieurs noms : Beit Hamikdash, Beit Hachem (« la Maison de l’Éternel »), Heikhal (la grande salle), Beit Habé’hira (« la Maison choisie », titre du livre de Rambam sur le sujet). Quant à son prédécesseur, il s’appelait Michkan, le « Tabernacle » ou la « Demeure », une tente démontable portée dans le désert (Chemot 25-40). Ce nom a lui aussi une histoire : Rachi, commentant la formule « le Michkan, le Michkan du témoignage » (Chemot 38, 21), note que le mot est répété deux fois pour faire allusion au Temple « qui fut mis en gage (nitmachkèn) lors des deux destructions, à cause des fautes d’Israël » :
« “Le Michkan, le Michkan” : deux fois, allusion au Temple qui a été pris en gage par les deux destructions, à cause des fautes d’Israël. »
(Rachi sur Chemot 38, 21, d’après le Midrach Tan’houma) — שְׁנֵי פְעָמִים, רֶמֶז לַמִּקְדָשׁ שֶׁנִּתְמַשְׁכֵּן בִּשְׁנֵי חֻרְבָּנִין עַל עֲוֺנוֹתֵיהֶן שֶׁל יִשְׂרָאֵל
Le jeu de mots (michkan, « demeure », et mach’kon, « gage ») est un enseignement de la tradition orale ; nous le retrouverons dans le cours du Rav Benizri.
Du Michkan au Temple de Salomon
Le Michkan, sanctuaire du désert
Le Tabernacle est construit au pied du Sinaï, après la faute du veau d’or, avec les dons volontaires du peuple. À son achèvement, « la nuée couvrit la tente d’assignation, et la gloire de l’Éternel remplit le Michkan » (Chemot 40, 34). Moché lui-même « ne put entrer dans la tente d’assignation » (Chemot 40, 35). Au centre se trouvait l’arche, avec ses deux keroubim, d’où D’ avait promis de parler : « Je te rencontrerai là, et Je te parlerai de dessus le couvercle, d’entre les deux keroubim » (Chemot 25, 22).
Jérusalem, la hauteur choisie
Le choix de Jérusalem passe par le roi David. Après une épidémie, il achète l’aire de battage d’Aravna le Yebousite pour y dresser un autel, et refuse de recevoir gratuitement le terrain : « Je ne ferai pas monter à l’Éternel, mon D’, des holocaustes qui ne me coûtent rien » (Chemouel II 24, 24). Le livre des Chroniques identifie ce lieu au Mont Moriah, « où l’Éternel était apparu à David, son père » (Divré Hayamim II 3, 1). Pour la tradition, ce Moriah est celui où Avraham avait reçu l’ordre de monter avec Its’hak (Bereshit 22, 2), et dont il avait dit : « Sur la montagne de l’Éternel, il sera vu » (Bereshit 22, 14).
Le Premier Temple
C’est Salomon, fils de David, qui construit le Temple, « la quatre cent quatre-vingtième année après la sortie des enfants d’Israël d’Égypte » (Melakhim I 6, 1). Le livre des Rois en donne les dimensions : « soixante coudées de longueur, vingt de largeur et trente de hauteur » (Melakhim I 6, 2). Quand le Temple est achevé, le même scénario qu’au désert se rejoue : la nuée remplit la maison et les cohanim ne peuvent plus s’y tenir (Melakhim I 8, 10-11).
Mais le plus remarquable est la prière de Salomon à cette occasion. Devant l’édifice qu’il vient de bâtir, il ose dire :
« Mais D’ habitera-t-Il vraiment sur la terre ? Voici que les cieux et les cieux des cieux ne Te contiennent pas, combien moins cette maison que j’ai bâtie ! »
(Melakhim I 8, 27) — כִּי הַאֻמְנָם יֵשֵׁב אֱלֹקִים עַל־הָאָרֶץ הִנֵּה הַשָּׁמַיִם וּשְׁמֵי הַשָּׁמַיִם לֹא יְכַלְכְּלוּךָ אַף כִּי־הַבַּיִת הַזֶּה אֲשֶׁר בָּנִיתִי
Et il ajoute une prière pour l’étranger : « Aussi pour l’étranger qui n’est pas de Ton peuple Israël, et qui viendra d’un pays lointain à cause de Ton nom… il viendra prier vers cette maison » ; exauce-le, demande Salomon, « afin que tous les peuples de la terre connaissent Ton nom » (Melakhim I 8, 41-43). Le Temple est dès l’origine pensé comme un lieu de rencontre ouvert aux nations.
Un doute prophétique : le Temple n’est pas une assurance
Le prophète Yirmeyahou doit rappeler que le Temple n’est pas un talisman : « Ne mettez pas votre confiance dans des paroles de mensonge, disant : le Temple de l’Éternel, le Temple de l’Éternel, le Temple de l’Éternel, c’est cela ! » (Yirmeyahou 7, 4). La présence de D’ n’est pas acquise par l’édifice ; elle dépend de la conduite du peuple.
Le Second Temple et celui d’Hérode
Du retour de Babylone à l’embellissement d’Hérode
Après la destruction de 586, le roi perse Cyrus autorise le retour et la reconstruction : « Il m’a ordonné de lui bâtir une maison à Jérusalem, en Judée » (Ezra 1, 2). Le Second Temple est achevé « le troisième jour du mois d’Adar, la sixième année du règne de Darius » (Ezra 6, 15), soit vers 516 avant l’ère courante, et inauguré dans la joie (Ezra 6, 16). Le prophète Aggée avait annoncé : « La gloire de cette dernière maison sera plus grande que celle de la première » (Haggaï 2, 9).
Au IIᵉ siècle avant l’ère courante, le Temple est profané par les Séleucides, puis purifié et réinauguré par les Hasmonéens en 164 avant l’ère courante : c’est l’origine de la fête de Hanouka (voir Qu’est-ce que Hanouka ?). Vers 20-19 avant l’ère courante, le roi Hérode lance un vaste agrandissement de l’esplanade et du sanctuaire, qui se poursuivra des décennies. Le Talmud en garde le souvenir : « Qui n’a pas vu le bâtiment d’Hérode n’a jamais vu un beau bâtiment » (Bava Batra 4a).
Ce que décrit la Michna
La Michna (traité Middot, « les mesures ») décrit le Temple tel qu’il était à la fin de la période du Second Temple. « Le Mont du Temple (Har Habayit) faisait cinq cents coudées sur cinq cents coudées » (Michna Middot 2, 1) :
« Le Mont du Temple était de cinq cents coudées sur cinq cents coudées ; sa plus grande partie était au sud, la deuxième à l’est, la troisième au nord, la plus petite à l’ouest. »
(Michna Middot 2, 1) — הַר הַבַּיִת הָיָה חֲמֵשׁ מֵאוֹת אַמָּה עַל חֲמֵשׁ מֵאוֹת אַמָּה, רֻבּוֹ מִן הַדָּרוֹם, שֵׁנִי לוֹ מִן הַמִּזְרָח, שְׁלִישִׁי לוֹ מִן הַצָּפוֹן, מִעוּטוֹ מִן הַמַּעֲרָב
Ces chiffres sont ceux de la tradition mishnaïque ; ils ne coïncident pas avec les mesures de la plateforme monumentale d’Hérode que l’archéologie a dégagée, plus vaste. Comment les concilier est discuté par les chercheurs, et nous ne tranchons pas.
Au centre se dressait le sanctuaire : un parvis (azara) avec l’autel, une grande salle (heikhal) avec la ménorah, la table des pains de proposition et l’autel d’or des parfums (Chemot 25-30), et, au-delà d’un voile, le Saint des Saints (Kodech Hakodachim), où seul le grand prêtre entrait, à Kippour : « qu’il ne vienne pas en tout temps dans le sanctuaire, derrière le voile » (Vayikra 16, 2). Dans le Second Temple, le Saint des Saints était vide : « Après que l’arche fut enlevée, il y avait là une pierre depuis le temps des premiers prophètes, qu’on appelait “pierre de fondation” (even chetiya) » (Michna Yoma 5, 2). Le Talmud énumère ce qui manquait au Second Temple : l’arche avec son couvercle et les keroubim, le feu (du ciel), la Présence divine (Chekhina), l’inspiration prophétique (rou’ah hakodech), le ourim vetoumim (Yoma 21b).
Le service était assuré par les cohanim et les lévites : les premiers gardaient le Temple à trois endroits, les seconds en vingt et un (Michna Middot 1, 1). Une anecdote de la Michna dit l’émerveillement des pèlerins : dix miracles auraient eu lieu dans le Temple, dont celui-ci : « on se tenait serrés, et l’on se prosternait à l’aise » (Michna Pirké Avot 5, 5). C’est de la ‘agada, pas de la loi ; elle dit la sensation d’un lieu qui accueille la foule sans s’y perdre.
Ce que dit l’archéologie
L’archéologie confirme le Second Temple, avec des précisions, et laisse dans l’ombre le Premier.
- L’inscription d’avertissement (Soreg). Découverte en 1871 par Charles Clermont-Ganneau près de la porte al-Atim, rédigée en grec, elle interdit aux étrangers de franchir la balustrade autour du Temple sous peine de mort ; elle est conservée au musée d’Istanbul. Un second fragment a été retrouvé en 1936. Flavius Josèphe décrit ces avertissements, en grec et en latin.
- L’inscription de la « place de la sonnerie ». Mise au jour en 1968 par Benjamin Mazar au pied du mur sud, elle porte en hébreu « Pour la place de la sonnerie (beit hatekia’h) » et date du Iᵉʳ siècle ; elle marquait sans doute le point où les cohanim sonnaient pour annoncer le Chabbat. Elle est au musée d’Israël.
- L’arc de Titus à Rome, qui montre les soldats romains emportant la ménorah du Temple après la prise de Jérusalem.
- Les amulettes de Ketef Hinnom. Deux petits rouleaux d’argent, trouvés en 1979 près de Jérusalem et datés d’environ 650-587 avant l’ère courante, portent une variante de la bénédiction des cohanim (Bamidbar 6, 24-26) : l’un des plus anciens textes bibliques connus.
Pour le Premier Temple, aucune fouille n’a pu être conduite sur le Mont du Temple, pour des raisons religieuses et politiques, et aucune preuve directe n’a été découverte. Certains historiens, qui contestent la datation biblique, proposent d’abaisser la construction du Temple de quelques siècles ; d’autres s’appuient sur des sanctuaires voisins (Tel Arad, Tel Motsa) pour penser qu’un sanctuaire royal existait à Jérusalem. La tradition juive tient la construction par Salomon pour un fait ; les débats universitaires ne changent rien à la halakha, et nous les signalons pour être honnêtes.
Ce qu’on y faisait
Le Temple était d’abord un lieu de service quotidien : le tamid, l’offrande perpétuelle du matin et du soir, offerte au nom de tout le peuple (voir Pourquoi des sacrifices (korbanot) dans la Torah ?). Il était aussi le lieu de pèlerinage : « Trois fois par an, tout mâle d’entre toi se présentera devant l’Éternel, ton D’, au lieu qu’Il choisira : à la fête des matsot, à la fête des semaines et à la fête des cabanes » (Devarim 16, 16). Pessah, Chavouot et Souccot (voir Qu’est-ce que Pessah ?, Qu’est-ce que Chavouot ? et Qu’est-ce que Souccot ?) remplissaient Jérusalem de monde.
Il y avait aussi Kippour, seul jour d’entrée du grand prêtre dans le Saint des Saints (Vayikra 16), la contribution annuelle du demi-sicle à égalité pour tous (Chemot 30, 11-16 : « le riche ne donnera pas plus, et le pauvre pas moins »), l’étude, la prière. Isaïe en annonce la vocation universelle : « Ma maison sera appelée maison de prière pour tous les peuples » (Yecha’yahou 56, 7). Un étranger pouvait y apporter une offrande : Vayikra 22, 25 le suppose, à condition que l’animal soit sans défaut, et Bamidbar 15, 14-16 pose l’égalité devant la loi.
Pourquoi un Temple ?
La Torah n’explique pas tout, et la tradition a proposé plusieurs niveaux de lecture.
« Je demeurerai au milieu d’eux »
Le Temple ne contient pas D’ ; il offre à l’homme un lieu où se tourner vers Lui. Salomon le dit (Melakhim I 8, 27, cité plus haut) ; Yecha’yahou aussi : « Le ciel est Mon trône et la terre l’escabeau de Mes pieds : où est la maison que vous Me bâtirez ? » (Yecha’yahou 66, 1). Le Temple répond à un besoin de l’homme, non à un besoin de D’ (voir aussi Tehilim 50, 12-13, cité dans l’article sur les sacrifices).
Ramban : le Sinaï continué
Ramban (commentaire sur Chemot 25, 1) lit le Tabernacle comme la continuation de la révélation du Sinaï. Après que D’ a parlé face à face, Il ne veut pas que cette présence s’éloigne :
« Le secret du Michkan est que la Gloire qui avait résidé sur le mont Sinaï y réside de manière cachée ; comme il est dit là-bas : “la gloire de l’Éternel demeura sur le mont Sinaï”, de même il est écrit du Michkan : “la gloire de l’Éternel remplit le Michkan”. »
(Ramban sur Chemot 25, 1) — וְסוֹד הַמִּשְׁכָּן הוּא, שֶׁיִּהְיֶה הַכָּבוֹד אֲשֶׁר שָׁכַן עַל הַר סִינַי שׁוֹכֵן עָלָיו בְּנִסְתָּר
Cette lecture fait du Temple une sorte de « Sinaï permanent » : la Torah y est comme à l’origine, le lieu où le ciel et la terre se touchent.
Rachi : le sanctuaire d’en bas, face au trône d’en haut
Rachi, sur Chemot 15, 17 (« le lieu que Tu as préparé pour Ta demeure, le sanctuaire que Tes mains ont établi »), cite la Mekhilta : « Le sanctuaire d’en bas est disposé en face du trône d’en haut. » Il ajoute que le Temple est cher à D’ au point que le monde a été créé d’une seule main (« Ma main a fondé la terre », Yecha’yahou 48) tandis que le Temple l’a été de deux mains, et il demande quand les deux mains le bâtiront : lorsque « l’Éternel régnera à jamais » ; à la fin des temps. C’est une lecture ‘agadique de la reconstruction à venir.
Les ‘hassidim et la kabbale
Dans la kabbale et la ‘hassidout, le Temple est aussi lu comme un reflet du monde et de l’homme : chacun est appelé à se faire un sanctuaire intérieur, en s’appuyant sur le verset « au milieu d’eux » (Chemot 25, 8). Ce sont des lectures spirituelles, non des règles de halakha.

Les destructions et leur sens
Deux destructions, une date
La tradition rapporte que les deux Temples ont été détruits le même jour, le 9 Av. Il y a pourtant une difficulté : le livre des Rois place l’arrivée de Nebouzaradan « le septième jour du cinquième mois » (Melakhim II 25, 8-9), et Yirmeyahou « le dixième » (Yirmeyahou 52, 12-13). Le Talmud résout ainsi : « Le sept, des étrangers sont entrés dans le Heikhal, ils y ont mangé et l’ont profané le sept et le huit ; et le neuf, vers la tombée de la nuit, ils y ont mis le feu, et il a brûlé tout le jour suivant » (Ta’anit 29a). Et Rabbi Yo’hanan de dire :
« Si j’avais vécu à cette génération, je n’aurais fixé le jeûne qu’au dix, car la majeure partie du Heikhal a brûlé ce jour-là. Mais les Sages disent : il vaut mieux marquer le commencement du malheur. »
(Ta’anit 29a) — אִלְמָלֵי הָיִיתִי בְּאוֹתוֹ הַדּוֹר לֹא קְבַעְתִּיו אֶלָּא בָּעֲשִׂירִי, מִפְּנֵי שֶׁרוּבּוֹ שֶׁל הֵיכָל בּוֹ נִשְׂרַף. וְרַבָּנַן — אַתְחַלְתָּא דְפוּרְעֲנוּתָא עֲדִיפָא
Pour la destruction de l’an 70, Flavius Josèphe écrit que le Temple fut incendié « le dixième jour du mois de Lous », qui correspond à Av, et note que c’était le même jour que celui où il avait été brûlé jadis par le roi de Babylone (La Guerre des Juifs, VI, 4, 5). Les chiffres diffèrent d’un jour entre le Talmud et lui ; la tradition retient le 9 Av, jour de jeûne (voir Pourquoi jeûne-t-on à Tich’a Beav ?).
Pourquoi ? Les causes selon les Sages
Le Prophète Zekharia annonce que les jeûnes liés à la destruction, du quatrième, du cinquième, du septième et du dixième mois, se changeront un jour « en allégresse et en joie, en fêtes de bonheur » (Zekharia 8, 19). Sur la cause de la ruine, le Talmud est net :
« Mais le Second Temple, où l’on s’occupait de Torah, de mitsvot et d’actes de bonté, pourquoi fut-il détruit ? À cause de la haine gratuite qui y régnait. Cela t’apprend que la haine gratuite pèse autant que les trois péchés : idolâtrie, unions interdites et effusion de sang. »
(Yoma 9b) — אֲבָל מִקְדָּשׁ שֵׁנִי שֶׁהָיוּ עוֹסְקִין בְּתוֹרָה וּבְמִצְוֹת וּגְמִילוּת חֲסָדִים, מִפְּנֵי מָה חָרַב? מִפְּנֵי שֶׁהָיְתָה בּוֹ שִׂנְאַת חִנָּם. לְלַמֶּדְךָ שֶׁשְּׁקוּלָה שִׂנְאַת חִנָּם כְּנֶגֶד שָׁלֹשׁ עֲבֵירוֹת: עֲבוֹדָה זָרָה, גִּלּוּי עֲרָיוֹת, וּשְׁפִיכוּת דָּמִים
Le Talmud illustre la haine gratuite par le récit de Kamtsa et Bar Kamtsa, un homme invité par erreur à un banquet, humilié devant les sages restés silencieux, qui se venge en dénonçant le peuple aux Romains. Il fait envoyer par l’empereur un animal pour le sacrifice et lui inflige une blessure à la lèvre (ou à l’œil), « un endroit qui, pour nous, est un défaut, et pour eux non » ; l’animal n’est pas offert, et l’empereur envoie son armée (Guittine 55b-56a).
Notons le ton : le Temple n’est pas détruit parce que le peuple néglige les rites, mais parce que ses relations internes se sont brisées. C’est une idée constante de la tradition, qui fait du lien entre les hommes la condition de la présence divine.
La sainteté demeure
Que reste-t-il après la destruction ? Rambam répond que la sainteté du Mont du Temple et de Jérusalem ne s’est pas annulée : elle tient à la Présence divine, « et la Présence divine ne s’annule pas » (Hilkhot Beit Habé’hira 6, 16). Un midrach l’exprime de façon célèbre :
« Rav Acha a dit : la Chekhina ne s’est jamais éloignée du mur occidental. »
(Chemot Rabba 2, 2) — אָמַר רַב אַחָא, לְעוֹלָם אֵין הַשְּׁכִינָה זָזָה מִכֹּתֶל מַעֲרָבִי
L’expression « mur occidental » (kotel maaravi) désigne, dans ce midrach, un mur du Temple ou de sa cour ; l’usage de l’appliquer au Kotel d’aujourd’hui est postérieur. Le mur actuel, le Kotel, est un mur de soutènement de la plateforme d’Hérode, non le Temple lui-même (voir plus bas).
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri a abordé le Temple dans plusieurs cours publiés, surtout dans sa série sur les jours de jeûne et dans ses cours sur le Tabernacle. Nous rapportons ses propos sans rien y ajouter.
- Le Michkan, un nom qui annonce sa fragilité. Dans son cours sur Pekoude, le Rav relève que, selon les Sages, le sanctuaire était appelé à la destruction du fait que la Torah ne l’appelle pas mikdash : le mot employé évoque « un gage ». Pourquoi construire alors ? Parce que tout dépend de ce que l’homme en fera. Le sanctuaire ne tient que s’il reste un lieu de rencontre en mouvement ; dès que l’homme tient la sainteté pour statique, il y a saturation, et la mort que l’homme s’impose lui-même. Il rappelle aussi que la sainteté de Jérusalem doit s’étendre, selon les Sages, jusqu’à Damas, et celle de la terre d’Israël à l’univers : ce qui se construit est un point de départ, non une possession. Voir le cours : Pekoude : le Tabernacle intérieur.
- L’espace et le temps. Dans son cours sur Vayekhel, il présente le sanctuaire et le Chabbat comme les deux formes d’un même dispositif : un lieu de rencontre et un temps de rencontre. Le sanctuaire est « la maquette de l’univers créé, reproduite en petit ». Il ne peut pas se substituer au Chabbat : on peut y accomplir des travaux de service (avodot), mais pas de melakha. Et quand le roi Salomon a bâti le Temple, il a laissé une place à tout étranger désireux d’apporter un sacrifice et d’attester la souveraineté de D’. Voir le cours : Vayekhel : le Tabernacle hors de l’espace.
- Un lieu d’élévation. Dans son cours sur Tetsavé, il affirme que le sanctuaire est avant tout un lieu d’élévation de soi (terouma), et non un lieu où l’on « se dégraisse des péchés ». Il y décrit l’égalité des dons (le demi-sicle, identique pour le riche et pour le pauvre), la ménorah dont le cohen devait monter trois marches pour allumer des lampes pourtant à sa portée, signe d’une humilité qui permet d’interpréter la loi orale sans la trahir, et l’exclusion du fer dans la construction : on pouvait apporter l’or de Babel, l’argent de Perse, le cuivre de la Grèce, mais pas l’acier, parce que le Temple incarne la sérénité et non la guerre. Voir le cours : Tetsavé : l’élévation de soi.
- Mem, Chin, Kaf, Noun : les quatre piliers. Dans le cours sur la destruction du premier Temple, le Rav lit les quatre lettres du mot michkan comme les quatre fonctions qui font la vie du peuple : le roi (melekh), le juge (chofet), le cohen et le prophète (navi). Quand l’une manque, l’histoire du peuple devient boiteuse. Il ajoute, répondant à une question, que ce michkan a été donné à chaque homme : il faut être son propre roi, son propre juge, son propre cohen, son propre prophète. Il explique aussi que le premier Temple a trouvé son terme au bout de soixante-dix ans, alors que le second non, parce que la haine gratuite n’a pas trouvé son terme, et que, si le peuple ne peut répondre aux exigences de la sainteté, mieux vaut que le sanctuaire soit détruit que le peuple. Voir le cours : Ticha beAv : la destruction du premier Temple.
- Le Temple n’était pas un abattoir. Dans le cours sur l’origine de la destruction, répondant à un auditeur qui demandait si l’on pouvait dire que le Temple était symboliquement reconstruit avec l’État d’Israël, le Rav commence par demander ce que fut le sanctuaire : certainement pas « un abattoir consacré à D’ ». Ce qui était important, c’était la présence de D’, « point de référence et point de convergence de toute l’assemblée d’Israël », l’unité retrouvée aux trois fêtes de pèlerinage, où l’identité d’Israël se renouvelait. C’est pourquoi, dit-il, nous aspirons à sa reconstruction comme à un lieu qui pourrait faire converger non seulement les consciences juives, mais toutes les consciences universelles : dans l’avenir, les peuples iront à la maison de Yaakov. Il ajoute qu’on ne redeviendra pas des hommes uniquement attachés aux pratiques dans leurs moindres détails ; que celui qui veut les pratiquer, grand bien lui fasse, mais que l’essentiel est l’esprit de la loi : une loi, comme un être humain, a un corps et une âme. Le Rav explique encore que, dans le Second Temple, l’arche de la loi n’existait pas, pour laisser la loi orale se développer à partir de la loi écrite, sans en rester à la lettre. Voir le cours : Ticha beAv : à l’origine de la destruction.
- L’exil, une thérapie. Dans le même cours, il enseigne que l’exil n’est pas un châtiment mais une thérapie : un châtiment qui n’aurait pas de but éducatif ne se concevrait pas.
Le Mont du Temple aujourd’hui
Un lieu saint, trois religions
Le Mont du Temple (Har Habayit) est aujourd’hui une esplanade occupée par deux sanctuaires musulmans : le Dôme du Rocher, achevé en 692 par le calife Abd al-Malik, et la mosquée Al-Aqsa. Depuis 1967, un arrangement de fait (le « statu quo ») confie la gestion du site au Waqf musulman, Israël gardant le contrôle sécuritaire et interdisant la prière aux non-musulmans. Le mur occidental (le Kotel), où les juifs prient, n’est pas le Temple : c’est un mur de soutènement de la plateforme d’Hérode, l’un des vestiges extérieurs les plus proches du Temple et le lieu de prière le plus proche accessible aux juifs.
Que dit la halakha sur la montée ?
Rambam enseigne qu’il est interdit de pénétrer dans les parties sanctifiées. Même détruit, le Temple doit être craint, selon le verset « Vous craindrez Mon sanctuaire » (Vayikra 19, 30) :
« Bien que le Temple soit aujourd’hui en ruine à cause de nos fautes, on doit le craindre comme on le faisait quand il était construit : on n’entre que dans les endroits où il est permis d’entrer, on ne s’assied pas dans la cour (azara), on ne se montre pas léger devant la porte de l’Est. »
(Rambam, Hilkhot Beit Habé’hira 7, 7) — אַף עַל פִּי שֶׁהַמִּקְדָּשׁ הַיּוֹם חָרֵב בַּעֲוֹנוֹתֵינוּ חַיָּב אָדָם בְּמוֹרָאוֹ כְּמוֹ שֶׁהָיָה נוֹהֵג בּוֹ בְּבִנְיָנוֹ. לֹא יִכָּנֵס אֶלָּא לְמָקוֹם שֶׁמֻּתָּר לְהִכָּנֵס לְשָׁם וְלֹא יֵשֵׁב בָּעֲזָרָה וְלֹא יָקֵל רֹאשׁוֹ כְּנֶגֶד שַׁעַר הַמִּזְרָח
Sur cette base, la position majoritaire des autorités rabbiniques est de ne pas monter sur le Mont. Les raisons invoquées sont l’impureté due au contact des morts (la cendre de la vache rousse, qui permettait de s’en purifier, n’est plus disponible) et l’incertitude sur l’emplacement exact des zones interdites, notamment du Saint des Saints. Le Rabbinat d’Israël a affiché dès 1967 à l’entrée du Mont une notice indiquant que, selon la loi de la Torah, l’entrée dans l’enceinte du Mont est strictement interdite à cause de la sainteté du lieu ; cette position est aussi celle des autorités haredim. Une minorité de rabbins, souvent proches du sionisme religieux, estime qu’on peut monter dans certaines zones, après immersion au mikvé (voir Qu’est-ce qu’un mikvé ?) ; ils sont critiqués par ceux qui tiennent l’interdit. Rav Shlomo Goren, ancien grand rabbin, a dirigé des prières sur le Mont après 1967. Nous ne tranchons pas : pour toute question concrète, on consultera un rabbin.
Le Temple sera-t-il reconstruit ?
Pour Rambam, la reconstruction fait partie de la mission du Messie : « Le roi Messie se lèvera… il bâtira le Temple et rassemblera les dispersés d’Israël » (Hilkhot Melakhim 11, 1). C’est aussi la prière quotidienne : « Que ce soit Ta volonté… que le Temple soit bientôt reconstruit de nos jours ».
Les opinions diffèrent sur le comment. D’un côté, une tradition fait de la reconstruction une œuvre divine ou messianique : Rachi (sur Chemot 15, 17) évoque un sanctuaire bâti de « deux mains », moment où « l’Éternel régnera à jamais ». Le prophète Yé’hezkel décrit, dans sa vision (Yé’hezkel 40-48), un Temple futur aux dimensions précises, « sur une très haute montagne » (Yé’hezkel 40, 2). Les courants ‘hassidiques et haredim attendent en général la venue du Messie avant toute initiative. De l’autre, certains milieux du sionisme religieux préparent dès maintenant des objets du service et des études pratiques, estimant que la réflexion pratique fait partie de l’espérance. Les uns et les autres se réclament de la Torah ; nous exposons les positions sans trancher.
Une troisième ligne, représentée par le Rav Benizri (voir plus haut), insiste sur ce que le Temple apportait : la présence, l’unité, l’universalité. C’est cet esprit que doit servir la reconstruction, avant sa forme.
Idées reçues sur le Temple
« Le Mur des Lamentations est le Temple »
Non. C’est un mur de soutènement de la plateforme d’Hérode, qui supportait le Mont du Temple. Le Temple lui-même, au centre de l’esplanade, a disparu.
« Le Temple n’était qu’un abattoir »
C’est une caricature. Les sacrifices s’y faisaient dans la cour, mais le Temple était aussi lieu de pèlerinage, de prière (« maison de prière pour tous les peuples », Yecha’yahou 56, 7), de rencontre.
« L’arche d’alliance est cachée au Temple et on va la retrouver »
Le Second Temple n’avait plus d’arche : le Saint des Saints était vide (Michna Yoma 5, 2 ; Yoma 21b). Selon le Talmud, le roi Yoshiyahou l’avait cachée avant l’exil (Yoma 52b) ; on ne l’a jamais retrouvée.
« L’archéologie a prouvé le Temple de Salomon »
Pas directement. On possède des inscriptions du Second Temple, des vestiges de la plateforme d’Hérode, des textes comme les amulettes de Ketef Hinnom, mais aucune preuve directe du Premier Temple, faute de fouille. La tradition y croit ; les historiens débattent.
Questions fréquentes sur le Beit Hamikdash
Que signifie « Beit Hamikdash » ?
« La maison du sanctuaire » (de kadosh, « saint »). Le Temple est le sanctuaire central du peuple juif à Jérusalem (Chemot 25, 8).
Pourquoi les juifs jeûnent-ils à Tich’a Beav ?
Ils commémorent la destruction des deux Temples (Ta’anit 29a) et les malheurs qui ont suivi ; voir Pourquoi jeûne-t-on à Tich’a Beav ?.
Où se trouvait le Temple ?
Sur le Mont Moriah à Jérusalem (Divré Hayamim II 3, 1), sur l’esplanade actuellement occupée par le Dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa. L’emplacement exact du Saint des Saints est discuté.
Peut-on monter sur le Mont du Temple aujourd’hui ?
C’est un sujet de désaccord entre rabbins. La position majoritaire l’interdit ; une minorité le permet dans certaines zones (Rambam, Hilkhot Beit Habé’hira 7, 7). On consultera un rabbin.
Le Temple sera-t-il reconstruit ?
La tradition l’espère (Rambam, Hilkhot Melakhim 11, 1). Les opinions divergent sur la manière : par le Messie, par une œuvre divine, par une initiative humaine.
Pour aller plus loin
Le Temple est une absence qui structure encore le calendrier et la prière. Pour poursuivre, voici quelques lectures sur le site.
- Pourquoi des sacrifices (korbanot) dans la Torah ?
- Pourquoi jeûne-t-on à Tich’a Beav ? Les destructions du Temple
- Qu’est-ce que Hanouka et pourquoi allume-t-on des bougies huit jours ?
- Qui sont les cohanim, les lévites et les israélites ?
- Les 613 mitsvot
- Ticha beAv : pourquoi le 9 Av est un jour de deuil
- Les jours de jeûne : le jeûne, arme du souvenir
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références (34)
- Bereshit 22, 2 ; 22, 14
- Chemot 25, 8 ; 25, 22 ; 30, 11-16 ; 38, 21 ; 40, 34-35
- Vayikra 16, 2 ; 19, 30 ; 22, 25
- Bamidbar 6, 24-26 ; 15, 14-16
- Devarim 16, 16
- Chemouel II 24, 24
- Melakhim I 6, 1-2 ; 8, 10-11 ; 8, 27 ; 8, 41-43
- Melakhim II 25, 8-9
- Yecha’yahou 56, 7 ; 66, 1
- Yirmeyahou 7, 4 ; 52, 12-13
- Yé’hezkel 40, 1-2
- Haggaï 2, 9
- Zekharia 8, 19
- Tehilim 50, 12-13
- Ezra 1, 2 ; 6, 15-16
- Divré Hayamim II 3, 1
- Michna Middot 1, 1 ; 2, 1
- Michna Yoma 5, 2
- Michna Pirké Avot 5, 5
- Talmud de Babylone, Yoma 9b ; 21b ; 52b
- Talmud de Babylone, Ta’anit 29a
- Talmud de Babylone, Bava Batra 4a
- Talmud de Babylone, Guittine 55b-56a
- Chemot Rabba 2, 2
- Rachi sur Chemot 15, 17 ; 38, 21
- Ramban sur Chemot 25, 1
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Beit Habé’hira 1, 1 ; 6, 16 ; 7, 7
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Melakhim 11, 1
- Sefer Ha-’Hinoukh, mitsva 95
- Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs, VI, 4, 5
- Charles Clermont-Ganneau et la découverte de l’inscription d’avertissement du Temple (1871) ; fragment retrouvé en 1936 ; musées d’Istanbul et d’Israël
- Benjamin Mazar, fouilles du mur sud du Mont du Temple, inscription de la « place de la sonnerie » (1968), musée d’Israël
- Gabriel Barkay, fouilles de Ketef Hinnom (1979)
- Cours du Rav Raphaël Benizri : Pekoude : le Tabernacle intérieur ; Vayekhel : le Tabernacle hors de l’espace ; Tetsavé : l’élévation de soi ; Ticha beAv : la destruction du premier Temple ; Ticha beAv : à l’origine de la destruction
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

