Le 9 Av, les synagogues s’assombrissent, on s’assoit à terre et l’on lit les Lamentations à la lueur de quelques bougies. Pourquoi ce jour-là concentre-t-il le deuil de tout un peuple, comment le jeûne se vit-il, et pourquoi la tradition dit-elle que la consolation naît de ce jour même ? Réponses dans les sources, avec l’éclairage des cours du Rav Raphaël Benizri.

Ticha beAv (le 9 du mois d’Av) est le jour de deuil national du peuple juif parce que les deux Temples de Jérusalem ont été détruits à cette date : le premier par les Babyloniens de Nevoukhadnetsar (Nabuchodonosor), en 586 avant l’ère commune, le second par les Romains, en 70 de l’ère commune. La Michna ajoute trois autres malheurs survenus le même jour, dont le premier remonte au désert. Ticha beAv est un jeûne complet, de la veille au coucher du soleil jusqu’à la sortie des étoiles le lendemain, précédé de trois semaines de deuil progressif qui commencent le 17 Tamouz.

En 5787, Ticha beAv commence le mercredi 11 août 2027 au soir et se termine le jeudi 12 août à la nuit. Le jeûne du 17 Tamouz, qui ouvre la période, tombe le jeudi 22 juillet 2027, et Roch Hodech Av le mercredi 4 août. Le jeûne du 10 Tevet, qui commémore le début du siège de Jérusalem, tombe cette année le dimanche 20 décembre 2026.

Mais la question « pourquoi » ne se règle pas avec une liste de dates. Comme le montre le Rav Raphaël Benizri dans sa série de cours sur les jours de jeûne, le 9 Av n’est pas seulement l’anniversaire d’une catastrophe : c’est une date qui revient, comme si l’histoire juive y ramenait sans cesse la même question. C’est cette question qu’on va suivre ici.

Cinq malheurs en un seul jour : ce que dit la Michna

La source principale est la Michna du traité Taanit (4, 6). Elle énumère cinq événements survenus le 17 Tamouz et cinq survenus le 9 Av. Pour le 9 Av :

  • Le décret du désert : il fut décrété sur la génération sortie d’Égypte qu’elle n’entrerait pas en terre d’Israël. C’est l’épisode des explorateurs (les meraglim), raconté dans la parasha Chelah (Bamidbar 13-14).
  • La destruction du premier Temple, bâti par le roi Chelomo et incendié par les Babyloniens.
  • La destruction du second Temple, incendié par les légions de Titus.
  • La chute de Betar, dernière forteresse de la révolte de Bar Kokhba contre Rome, en 135.
  • Le labour de Jérusalem : la ville fut retournée à la charrue, signe romain qu’elle ne devait plus jamais être reconstruite.

La même Michna conclut par une formule devenue proverbiale : « Quand Av commence, on diminue la joie » (michenikhnas Av mema’atin besimha). Le calendrier juif a ainsi sa saison du deuil, comme il a sa saison de la joie en Tichri.

Les pleurs pour rien du désert

Pourquoi tout commence-t-il dans le désert ? Le Talmud (Taanit 29a) lit le verset « le peuple pleura cette nuit-là » (Bamidbar 14, 1). Les explorateurs revenaient de Canaan, avaient décrit une terre qui « dévore ses habitants », et le peuple avait passé la nuit à pleurer. Cette nuit, disent nos Sages, était celle du 9 Av. Et D’ déclara : « Vous avez pleuré des pleurs pour rien ; J’instituerai pour vous des pleurs pour les générations. »

La phrase est dure, mais elle donne la clé : le 9 Av n’est pas une date que le hasard aurait chargée de malheurs. C’est le jour où Israël a refusé sa terre. Tous les exils ultérieurs sont lus comme des échos de ce premier refus.

Pourquoi le 9 et non le 10 ?

Le livre des Rois dit que le Temple fut envahi le 7 du cinquième mois (II Rois 25, 8-9), Yirmiyahou (Jérémie) parle du 10 (Jérémie 52, 12). Le Talmud concilie (Taanit 29a) : les ennemis entrèrent le 7, profanèrent le sanctuaire les jours suivants, y mirent le feu le 9 vers le soir, et il brûla tout le 10. Rabbi Yohanan disait que, s’il avait vécu à cette époque, il aurait fixé le jeûne au 10, puisque l’essentiel du Temple a brûlé ce jour-là. Les Sages ont pourtant retenu le 9, car on fixe le deuil au début de la catastrophe. C’est pourquoi certaines restrictions, comme la consommation de viande, se prolongent jusqu’au lendemain midi.

Pourquoi le Temple a-t-il été détruit ?

Le Talmud pose la question franchement (Yoma 9b). Le premier Temple a été détruit à cause de trois fautes : l’idolâtrie, la débauche et le meurtre. Et le second, à une époque où l’on étudiait la Torah, où l’on pratiquait les mitsvot et la bienfaisance ? À cause de la sinat hinam, la haine gratuite. D’où la conclusion : la haine gratuite pèse autant que les trois fautes les plus graves réunies.

Le Talmud confirme ce diagnostic par un récit célèbre (Guittin 55b-56a), celui de Kamtsa et Bar Kamtsa. Un homme de Jérusalem organise un festin et envoie son serviteur inviter son ami Kamtsa. Le serviteur se trompe et invite Bar Kamtsa, l’ennemi du maître. Celui-ci le trouve à sa table et veut le chasser. Bar Kamtsa offre de payer son repas, puis la moitié du festin, puis le festin tout entier. Le maître le fait sortir de force, sous les yeux des Sages qui se taisent. Humilié, Bar Kamtsa va trouver l’empereur romain, prétend que les Juifs se révoltent, et le pousse à envoyer une offrande au Temple. En route, il fait un petit défaut à l’animal, sur la lèvre ou à l’œil : un défaut qui interdit l’offrande pour les Juifs, mais pas pour les Romains. Les Sages hésitent, refusent l’offrande, refusent aussi de supprimer le délateur. Rome y voit une rébellion. La guerre commence.

Le récit ne met en scène aucun grand crime. Une maladresse, une rancune, un silence, un scrupule excessif : c’est avec cela, dit le Talmud, que s’est perdu le Temple.

Des pierres de Jérusalem effondrées au crépuscule : ce que le 9 Av commémore

Ce qu’enseigne le Rav Benizri sur l’origine de la destruction

Dans son cours Ticha beAv : à l’origine de la destruction, le Rav Raphaël Benizri refuse de chercher la cause de la catastrophe au-dehors. Il part d’un mot : morasha, l’héritage, qui n’apparaît selon lui que deux fois dans la Torah, pour la loi et pour la terre. Les deux sont liées par une charte. Le lien du peuple à sa terre, explique-t-il, est celui de l’époux à l’épouse, et le poison de tout amour s’appelle le vieillissement et la routine. Quand l’amour ne se renouvelle pas, la terre rejette ses habitants, et la thérapie porte un nom : l’exil.

Le Rav relit alors les deux grandes fautes du désert. Le veau d’or est un rejet de la loi, les explorateurs un rejet de la terre. Le veau d’or a été pardonné, mais l’infidélité à la terre a dû être expiée pendant quarante ans. L’argument des explorateurs, remarque-t-il, était presque séduisant : si nous avons une terre, nous vieillirons comme toutes les nations ; restons donc sans frontières. C’est ce raisonnement que Kalev et Yehochoua ont combattu.

Sur Kamtsa et Bar Kamtsa, le Rav propose une lecture des noms eux-mêmes. Kometz, c’est une poignée : Kamtsa est l’homme replié sur son petit cercle, pour qui quiconque ne pense pas comme lui ne peut pas entrer. Or l’homme expulsé, Bar Kamtsa, était précisément celui qui demandait l’ouverture, qui proposait de tout payer pour qu’on ne s’exclue pas malgré les désaccords. Pour le Rav, le vrai scandale est le silence des Sages présents : ils étaient invités et ne voulaient pas déplaire. Il cite l’explication du Maharal de Prague sur le défaut infligé à l’animal : l’œil représente la hokhma, la façon de voir le monde, et la lèvre l’expression, la façon de le dire. Ce qui a été blessé, ce sont la vision et la parole communes.

Sa conclusion est nette : ce qui a décidé de l’exil, c’est la haine gratuite poussée jusqu’au bout entre les factions du peuple. Il rappelle que Jérusalem assiégée avait de quoi tenir des années, mais que les factions, incapables de s’entendre, ont brûlé les réserves pour forcer le peuple à la guerre. Et il ajoute une précision théologique : le judaïsme ne connaît pas de « péché originel », et l’exil n’est pas un châtiment au sens d’une vengeance. S’il n’y avait pas de but éducatif, dit-il, le mot châtiment n’aurait aucun sens.

La destruction du premier Temple

Dans Ticha beAv : la destruction du premier Temple, le Rav remonte à la division du royaume après Chelomo : d’un côté le royaume d’Israël, qu’il appelle le royaume laïque, de l’autre celui de Yehouda, le royaume religieux. Cette tension, souligne-t-il, n’a rien de moderne, et elle affaiblit le peuple bien avant l’arrivée des armées. Il évoque aussi le roi Yochiyahou, roi modèle attaché à la fois à l’indépendance de la terre et à la fidélité à la Torah, et ses successeurs qui n’eurent rien de ses vertus.

Il donne à ce propos une définition de l’idolâtrie qui marque ses auditeurs : c’est tenir à une seule idée, à une seule façon de penser, y compris dans la Torah, en refusant qu’un autre point de vue puisse exister. Une Torah faite pour unir et qui divise ouvre la porte à toutes les dérives. Il explique aussi pourquoi le premier exil a pris fin après soixante-dix ans, alors que le second dure encore : les fautes du premier Temple relevaient de situations qu’on pouvait réparer, tandis que la haine gratuite n’a toujours pas trouvé son terme.

Du 10 Tevet au 9 Av : quatre jeûnes, une seule histoire

Le 9 Av est le sommet d’une séquence. Le prophète Zekharia (8, 19) parle de quatre jeûnes : celui du quatrième mois, du cinquième, du septième et du dixième. Le Talmud (Roch Hachana 18b) les identifie :

  • le 10 Tevet (dixième mois) : Nevoukhadnetsar met le siège devant Jérusalem (II Rois 25, 1) ;
  • le 17 Tamouz (quatrième mois) : les murailles sont percées ;
  • le 9 Av (cinquième mois) : le Temple est incendié ;
  • le 3 Tichri (septième mois), le jeûne de Guedalia : l’assassinat du gouverneur juif laissé par Babylone, qui met fin à ce qui restait d’autonomie en Judée (Jérémie 41).

Le même verset de Zekharia promet que ces jeûnes deviendront « pour la maison de Yehouda joie, allégresse et jours de fête », et il conclut : « aimez la vérité et la paix ».

Le 10 Tevet, un jeûne qui ne se reporte pas

Le Rav Benizri a consacré un cours entier à ce premier jeûne : 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction. Il part d’un paradoxe. Le 10 Tevet commémore l’événement le plus discret de la série : un siège, sans brèche ni ruine. Pourtant, selon une opinion rapportée par les décisionnaires, c’est le seul jeûne de deuil qui devrait être observé même s’il tombait un Chabbat, tandis que le 9 Av, qui commémore la destruction elle-même, est reporté au dimanche. Le Rav rapproche cette règle du verset d’Ezéchiel (24, 2) : « écris le nom de ce jour, de ce jour même », comme pour Kippour, dont le texte dit « en ce jour ». Les Sages ont d’ailleurs arrangé le calendrier pour que la coïncidence ne se produise pas.

Pourquoi une telle gravité ? Parce que, explique le Rav en citant le Maharal, le 10 Tevet est la source, l’origine de toute la décomposition qui suivra. Il note que Zekharia range pourtant le jeûne du dixième mois en dernier, et il cherche ce que ce mois a d’irréductible. Tevet, dit-il, est associé à la lettre ayin, qui apparaît pour la première fois dans la Torah dans l’obscurité « sur la face de l’abîme ». Trois deuils s’y accumulent : le 8 Tevet, la traduction de la Torah en grec, que les Sages comparent au jour du veau d’or ; le 9, la mort d’Ezra le scribe, qui clôt l’époque des prophètes ; le 10, le siège. Trois réductions successives de la lumière.

Le Rav explique enfin pourquoi on ne jeûne pas pour la chute du royaume du Nord sous les Assyriens. Il cite l’image de Yirmiyahou (50, 17) : Israël est une brebis dispersée ; le roi d’Assyrie l’a dévorée en premier, le roi de Babylone lui a broyé les os. Achour, disent nos Sages, a mangé la chair du peuple, Babylone a touché à sa moelle, à sa sève. Tant que la sève demeure, le peuple peut se reconstituer ; c’est Babylone qui l’a mis en danger d’anéantissement. D’où ces mots du siège, bematzor ouvematzok, « dans l’étau et dans l’étranglement » : ne pas pouvoir se déployer, rester enfermé dans des frontières imposées. Il ajoute une remarque sur la confiance mal placée du peuple : tant que le Temple existait, on se croyait invincible, on pensait que D’ ne toucherait jamais à Son propre sanctuaire.

Les trois semaines : Bein hametsarim

Entre le 17 Tamouz et le 9 Av s’écoulent trois semaines, appelées Bein hametsarim, « entre les détresses ». L’expression vient d’Eikha (1, 3) : « tous ses persécuteurs l’ont rattrapée entre les détresses ». Le deuil s’y installe par paliers.

Les coutumes des trois semaines

  • Du 17 Tamouz : on ne célèbre pas de mariages selon l’usage ashkénaze ; on évite de réciter la bénédiction chehehiyanou sur un fruit ou un vêtement neuf ; les Ashkénazes ne se coupent plus les cheveux et n’écoutent plus de musique.
  • De Roch Hodech Av : les « neuf jours ». Selon l’usage ashkénaze (Rama, Orah Haïm 551, 9), on s’abstient de viande et de vin, sauf le Chabbat et lors d’un repas de mitsva ; on réduit le commerce joyeux, les travaux de construction ou de décoration, le lavage de vêtements et les bains de plaisir.
  • La semaine où tombe le 9 Av : pour de nombreuses communautés séfarades qui suivent le Choulhan Aroukh (Orah Haïm 551), c’est à partir de ce moment que s’appliquent l’interdiction de se couper les cheveux et de laver ses vêtements ; beaucoup s’abstiennent aussi de viande dès Roch Hodech.

Les usages varient sensiblement selon les communautés : on consultera son rabbin pour sa propre coutume.

Trois Chabbatot d’affliction, sept de consolation

Durant ces trois semaines, on lit à la synagogue trois haftarot dites « de l’affliction », tirées de Yirmiyahou et de Yechayahou. La dernière, lue le Chabbat qui précède le 9 Av, commence par Hazon Yechayahou, « la vision d’Isaïe » (Yechayahou 1) : c’est le Chabbat Hazon, où l’on lit la parasha Devarim. Dans beaucoup de communautés, le verset « Comment (Eikha) porterais-je seul vos charges ? » (Devarim 1, 12) est chanté sur la mélodie des Lamentations. En 5787, le Chabbat Hazon tombe le samedi 7 août 2027.

Après le jeûne s’ouvrent sept Chabbatot de consolation. Le premier, le Chabbat Nahamou, doit son nom à la haftara « Consolez, consolez Mon peuple » (Yechayahou 40, 1), lue avec la parasha Vaethanan. Le deuil débouche ainsi, dans le calendrier même, sur sept semaines de consolation qui conduisent à Roch Hachana.

Comment se vit Ticha beAv : les lois du jeûne

La veille : le repas qui sépare

L’après-midi du 8 Av, on prend un dernier repas avant le jeûne, la seouda mafseket. Selon le Choulhan Aroukh (Orah Haïm 552), on n’y mange pas deux plats cuits, ni viande ni vin. L’usage est de manger un œuf dur, symbole du deuil, trempé parfois dans un peu de cendre (Rama, 552, 6), assis à terre, et sans se réunir à trois pour ne pas réciter le zimoun. Quand la veille tombe un Chabbat, on mange normalement, et le jeûne commence au coucher du soleil.

Les cinq interdits

Comme à Kippour, Ticha beAv est un jeûne « majeur » : il dure de la veille au soir jusqu’à la nuit du lendemain, et comporte cinq interdits (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 554, 1) :

  • manger et boire ;
  • se laver, même partiellement, sauf pour ôter une salissure ou pour l’ablution des mains du matin, jusqu’aux phalanges ;
  • s’oindre ;
  • porter des chaussures de cuir ;
  • les relations conjugales.

Les femmes enceintes ou qui allaitent jeûnent en principe. Un malade, une accouchée récente ou une personne fragile doivent consulter un rabbin et un médecin : la halakha prévoit des allégements, et la santé prime toujours.

Les gestes du deuil

  • S’asseoir à terre ou sur un siège bas, comme un endeuillé, jusqu’à midi (Orah Haïm 559).
  • Ne pas se saluer : on ne s’échange pas le « bonjour » habituel ; si quelqu’un salue, on lui répond doucement (Orah Haïm 554, 20).
  • Les tefillin et le talit : on ne les met pas le matin, parce que les tefillin sont appelés « parure » (Yehezkel 24, 17). On les met pour l’office de Minha l’après-midi (Orah Haïm 555, 1).
  • Ne pas étudier la Torah, parce que « les préceptes de l’Éternel sont droits, ils réjouissent le cœur » (Tehilim 19, 9). On n’étudie que des textes de deuil : Eikha, Iyov (Job), les passages sombres de Yirmiyahou, les lois du deuil, le récit de la destruction dans le Talmud (Orah Haïm 554, 1-2).
  • À partir de midi, le deuil s’allège : on peut s’asseoir sur une chaise, et l’on ajoute à la prière de Minha la supplication Nahem, « Console, Éternel notre D’, les endeuillés de Tsion ». Les Séfarades la disent déjà dans les prières précédentes (Orah Haïm 557, 1).

Quand le 9 Av tombe un Chabbat

Le deuil ne s’impose pas au Chabbat. Quand le 9 Av tombe un samedi, le jeûne est repoussé au dimanche : on l’appelle alors nidhé, « repoussé ». C’est l’inverse exact du 10 Tevet, comme le souligne le Rav Benizri.

Le soir : Eikha lu à même le sol

Le soir du 9 Av, on retire le rideau de l’arche sainte, on baisse les lumières, et l’assemblée, assise à terre, écoute la lecture du livre d’Eikha, les Lamentations, sur une mélodie propre. La tradition l’attribue au prophète Yirmiyahou (Bava Batra 15a).

Un livre construit sur l’alphabet

Eikha compte cinq chapitres. Les chapitres 1, 2 et 4 sont des acrostiches de vingt-deux versets, un par lettre de l’alphabet hébraïque. Le chapitre 3 a soixante-six versets : chaque lettre y revient trois fois. Le chapitre 5 garde vingt-deux versets, mais sans ordre alphabétique. À la fin, on répète à voix haute l’avant-dernier verset, pour ne pas terminer sur la plainte : « Fais-nous revenir à Toi, Éternel, et nous reviendrons ; renouvelle nos jours comme autrefois » (Eikha 5, 21).

Le Rav Benizri s’arrête sur cette structure dans son cours sur le premier Temple. Le désordre du cinquième chapitre dit à la fois la confusion et la consolation : il rapporte une pensée hassidique selon laquelle le Machiah remettra ce chapitre en ordre. Et le dernier verset, qui semble parler de rejet, doit s’entendre comme un emportement passager, non comme un abandon.

« Eikha » et « Ayeka » : où es-tu ?

Le Midrach (Eikha Rabba) relève que trois prophètes ont dit « Eikha » : Moshe (« comment porterais-je seul vos charges ? », Devarim 1, 12), Yechayahou (« comment est-elle devenue une prostituée, la cité fidèle ? », Yechayahou 1, 21) et Yirmiyahou (« comment est-elle assise solitaire ? », Eikha 1, 1). Le Midrach rapproche aussi ce mot du Ayeka, « où es-tu ? », adressé à Adam après la faute (Bereshit 3, 9) : les mêmes lettres, lues autrement.

Le Rav en fait le cœur de sa lecture, dans le cours sur le premier Temple. Eikha n’est pas d’abord une plainte, c’est une question : où es-tu, où te situes-tu ? Adam, après l’arbre, doit sortir en exil pour faire le bilan de sa personne. La terre d’Israël est l’Éden du peuple juif, et lire Eikha le soir du 9 Av, dit-il, c’est moins pleurer le passé que réfléchir à l’orientation du futur. Il raconte aussi l’épisode de Yirmiyahou 36 : le prophète fait lire son rouleau devant le roi Yehoyakim, qui le brûle, et Yirmiyahou doit le dicter une seconde fois à Baroukh ben Neriya. La tradition identifie ce rouleau aux Lamentations.

Le premier chapitre, verset par verset

Dans Ticha beAv : le livre d’Eikha, le Rav lit le premier chapitre en entier. Il commence par une remarque sur le sens même du jeûne : si l’on écrivait un livre de lamentations pour chaque drame de l’histoire juive, il ne resterait pas un jour de joie dans l’année. Les Sages ont donc tout concentré dans cette période. La destruction du Temple que l’on pleure inclut toutes les tragédies qui ont suivi, jusqu’à la Choa.

  • Rabati am ne veut pas dire « nombreuse en peuple », mais « grande par son peuple » : la cité s’imposait par la qualité de ses habitants, non par leur nombre.
  • Ke’almana : « telle une veuve », et non « veuve ». L’époux est parti au loin, mais il n’est pas mort et il reviendra. Le Rav rappelle que D’ ne donne jamais d’acte de divorce à Son peuple.
  • Pleurer la nuit : « elle pleure, elle pleure dans la nuit » (Eikha 1, 2). Le peuple juif, explique le Rav, ne doit pas montrer qu’il a perdu l’espérance ; s’il pleure, c’est la nuit, en secret, et le jour, les larmes ont marqué le visage sans ravager l’esprit.
  • Oyev et tsar : l’oyev est l’ennemi avec lequel on peut commercer et vivre en voisin, mais qui ne nous aime pas ; le tsar est l’oppresseur qui déclare sa haine.
  • Mérov avoda, « par l’excès de servitude » (1, 3) : le Rav y lit un peuple qui a trop voulu plaire, qui est entré dans le mode de pensée des nations au lieu de faire valoir ses propres valeurs.
  • « Les routes de Tsion sont en deuil » (1, 4) : faute de pèlerins. Les fêtes de pèlerinage servaient à se renouveler spirituellement, à se rencontrer ; une pratique strictement observée qui ne se tourne pas vers l’autre est, dit-il, une autre forme d’idolâtrie.

Le Rav rappelle enfin qu’il y avait deux jours de grande joie à Jérusalem : Kippour et le 15 Av, quand les jeunes filles sortaient dans des vêtements empruntés à la rencontre de leur futur époux (Michna Taanit 4, 8). La reconstruction passe par la famille. Et il refuse de conclure sur une note triste : la génération qui a connu le drame de la guerre a aussi retrouvé le sourire qui lui a permis de reconstruire son peuple et son pays. Le sanctuaire espéré n’est pas d’abord un lieu de sacrifices d’animaux, mais le lieu où l’homme sacrifie sa bestialité pour faire valoir en lui l’image de D’.

Une synagogue plongée dans la pénombre le soir de Ticha beAv, avec des sièges bas au sol et quelques bougies

Le matin : les kinot

Le matin, après la lecture de la Torah (Devarim 4, 25-40, qui annonce l’exil et le retour) et la haftara (Yirmiyahou 8, 13 – 9, 23), on récite les kinot, élégies composées au fil des siècles. Les plus anciennes sont attribuées à Rabbi Eleazar Hakalir, poète liturgique de la période byzantine en terre d’Israël. Les communautés ont ajouté des lamentations sur les massacres des croisades, sur l’expulsion d’Espagne, et plus récemment sur la Choa.

Parmi les plus célèbres, les Tsionides de Rabbi Yehouda Halevi (Espagne, XIIᵉ siècle), qui commencent par « Tsion, ne demanderas-tu pas des nouvelles de tes captifs ? ». Yehouda Halevi, selon la tradition, partit pour la terre d’Israël à la fin de sa vie. Les kinot passent souvent du deuil à l’espérance : plusieurs recueils se terminent par des poèmes de consolation sur Tsion rebâtie. Les communautés séfarades ont leurs propres recueils et mélodies, et dans de nombreuses familles d’Afrique du Nord on lit aussi, ce jour-là, le livre de Job.

Pourquoi lit-on Job à Ticha beAv ?

Le livre d’Iyov fait partie des rares textes permis le 9 Av. Mais, pour le Rav Benizri, ce n’est pas seulement une question de halakha : c’est le livre qui pose, à hauteur d’homme, la question que le 9 Av pose à hauteur de peuple. Pourquoi le juste souffre-t-il ?

Le Rav a consacré deux cours à Iyov. Dans Ticha beAv : le livre de Job, il raconte qu’enfant, il restait après l’office avec son grand-père pour en lire quelques chapitres : Iyov pose le problème de la souffrance de l’homme et, par extension, de celle du peuple juif.

Un homme de tous les temps

Nos Sages proposent plusieurs époques pour situer Iyov (Bava Batra 15a-b) : au temps des patriarches, parmi les conseillers de Pharaon, au temps des explorateurs, sous Ahachvéroch. Autant dire, conclut le Rav, qu’Iyov est de toutes les époques et n’appartient à aucune. Dans son cours d’introduction, Ticha beAv : le dépassement de soi, il va plus loin : « ça peut être vous, ça peut être moi ». Iyov n’est pas juif, il habite le pays d’Outs, que personne ne sait situer : c’est le prototype de l’humain, sur quelque continent que ce soit.

Une piété sans partage

Le texte le dit « intègre et droit, craignant D’ et s’écartant du mal » (Iyov 1, 1). Le Rav lit ce portrait avec attention. Il n’est pas dit qu’Iyov était sage : sa foi repose sur la tradition plus que sur la connaissance. Le texte dit qu’il craint Elohim, et non le Nom de l’Éternel : une crainte qui attend sa récompense, et qui n’est pas soutenue par l’amour de D’. Surtout, rien n’est dit d’un acte de bonté envers autrui. Avraham attendait les passants à l’entrée de sa tente ; chez Iyov, pas de porte ouverte. Ses enfants font la fête, et lui offre des sacrifices à leur place : une tradition qui ne se transmet plus, et le Rav demande où est la responsabilité du père.

Il présente les thèses des trois amis. Pour Elifaz, le malheur expie des fautes ; pour Tsofar, D’ n’éprouve que les justes pour les élever ; pour Bildad, il est inutile d’interroger la conduite du monde. Elihou, le plus jeune, fait la synthèse : Iyov se prend pour l’interlocuteur du juge de l’univers, sans voir que sa vie même est une bénédiction. Dans le nom d’Iyov, remarque le Rav, se cache le mot oyev, l’ennemi : Iyov est l’ennemi de lui-même.

La réponse : tendre la main

Quand D’ parle enfin, Il commence par désavouer les amis, puis demande : « Où étais-tu quand J’ai fondé la terre ? » (Iyov 38, 4). Et le détail décisif, pour le Rav, est à la fin : D’ restaure la fortune d’Iyov après que celui-ci eut prié pour ses amis (Iyov 42, 10). D’ ne se réjouit pas de la souffrance du juste, dit-il : Il est en exil avec l’homme et souffre avec lui. Il rapproche ce passage d’un récit du Talmud (Berakhot 5b) : un maître rend visite à un autre qui souffre et lui demande s’il aime ses souffrances. « Ni elles ni leur récompense », répond le malade. Alors le visiteur lui tend la main et le relève.

C’est pourquoi, conclut le Rav, Iyov se lit à Ticha beAv : nous avons perdu notre sanctuaire et contraint D’ à s’exiler avec nous ; nous avons trop souvent réduit notre foi à notre propre personne, sans bonté et sans main tendue. Iyov finit par dire : « Mon oreille avait entendu parler de Toi, maintenant mon œil Te voit » (Iyov 42, 5). Passer des discours sur la foi à l’expérience d’une présence, voilà le chemin.

Interrogé sur la Choa, le Rav répond qu’il ne faut pas chercher de réponse. Ce qu’il faut réaliser, c’est que nous n’étions pas seuls à souffrir, et que le peuple continue d’exister quand tant d’empires ont disparu.

Pourquoi l’étude de la Torah est-elle interdite ce jour-là ?

C’est la question par laquelle s’ouvre le cours Ticha beAv : le dépassement de soi. L’étude est interdite parce qu’elle réjouit le cœur, et que le 9 Av est un jour de deuil. Mais le Rav en tire une leçon plus profonde : ce jour impose une halte pour reprendre autrement la lecture de la Torah. Si la Torah ne nous parle plus, dit-il, ce n’est pas elle qui est dépassée : c’est nous qui ne sommes plus à la hauteur de son message.

Il l’illustre par la grammaire des bénédictions. On dit al hamila, « au sujet de la circoncision », mais le père qui circoncit son fils dit lamoul, « de circoncire » ; on dit lehadlik ner, « d’allumer la lumière » de Hanoucca. Dans ces formules, la mitsva n’est plus imposée de l’extérieur : c’est ma propre lumière qui se prolonge. Et voilà, selon le Rav, le cœur de la destruction du Temple : quand le sanctuaire devient un lieu extérieur à nous, où l’on se rend pour s’acquitter d’une obligation, on n’en retire qu’un bénéfice minime. Le vrai ressourcement suppose une attente intérieure, un échange entre deux lumières.

Le Machiah naît le 9 Av : la consolation

Le deuil du 9 Av contient déjà sa consolation. Un récit du Talmud de Jérusalem (Berakhot 2, 4) et du Midrach (Eikha Rabba 1, 51) rapporte que le jour de la destruction du Temple est né le libérateur, nommé Menahem, « le consolateur ». Le Talmud enseigne aussi : « Quiconque prend le deuil de Jérusalem méritera de voir sa joie » (Taanit 30b). Et la Michna rappelle que le 15 Av, six jours après le jeûne, était l’un des jours les plus joyeux de l’année (Taanit 4, 8).

Le Rav Benizri donne une explication personnelle de cette tradition dans son cours sur le dépassement de soi. À Kippour, dit-il, nous restons tributaires du pardon de D’ : nous nous en remettons à Lui. À Ticha beAv, le peuple prend conscience que tout dépend de lui, que c’est à lui de dépasser ses faiblesses. C’est pourquoi le Machiah naît le 9 Av : ce jour-là, le peuple a compris que c’est de lui que toute reconstruction peut venir.

La même idée traverse ses autres cours. La brisure des premières Tables, explique-t-il dans le cours sur le premier Temple, n’est pas un accident mais une nécessité : sans elle, il n’y aurait ni loi orale ni secondes Tables. Le peuple juif intègre la mort dans la vie ; la ruine devient la condition d’un recommencement. Il précise aussi, avec franchise, que bénir pour le malheur comme pour le bonheur reste un idéal et non un acquis : « nous n’en sommes pas là ». C’est un devenir, la capacité de voir, à travers une crise, se profiler un nouveau départ.

Chacun porte son sanctuaire

Dans le même cours, le Rav rappelle que le mot michkan, le sanctuaire, s’écrit avec quatre lettres, qu’il lit comme les initiales des quatre pouvoirs : melekh (le roi), chofet (le juge), cohen (le prêtre) et navi (le prophète). Quand l’une manque, l’histoire du peuple devient boiteuse. Et à une question de l’assistance, il répond que ce michkan a été donné à chaque homme : chacun doit être son propre roi, son propre juge, son propre cohen et son propre prophète, même quand les institutions font défaut. Le Temple détruit, en ce sens, reste à rebâtir en chacun.

Questions fréquentes sur Ticha beAv

Ticha beAv est-il un jeûne de la Torah ?

Non. C’est un jeûne institué par les prophètes et les Sages, mentionné par Zekharia (8, 19). Il a pourtant la sévérité de Kippour : il dure environ vingt-cinq heures et comporte les mêmes cinq interdits. Les trois autres jeûnes liés à la destruction (10 Tevet, 17 Tamouz, 3 Tichri) ne durent que du lever du jour à la nuit.

Pourquoi mange-t-on un œuf avant le jeûne ?

L’œuf est l’aliment traditionnel du deuil : on le sert aux endeuillés au retour de l’enterrement. Sa forme ronde évoque le cycle de la vie. Le manger au dernier repas avant le 9 Av, parfois avec un peu de cendre, c’est entrer dans le jeûne comme on entre dans un deuil.

Peut-on travailler le 9 Av ?

Le travail n’est pas interdit comme un jour de fête, mais les Sages déconseillent de s’y absorber, surtout avant midi, pour ne pas se laisser distraire du deuil (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 554, 22). Les usages diffèrent selon les lieux ; on demandera conseil à son rabbin.

Pourquoi un jeûne si le Temple a été détruit il y a deux mille ans ?

Parce que, comme le dit le Rav Benizri, la destruction inclut toutes les tragédies qui ont suivi. Et parce que la cause profonde, la haine gratuite, n’a pas disparu. Le jeûne n’est pas une commémoration figée : c’est un examen de conscience collectif. Le Talmud dit qu’une génération sous laquelle le Temple n’est pas reconstruit est comme celle sous laquelle il a été détruit (Talmud de Jérusalem, Yoma 1, 1).

Que faire le 9 Av si l’on ne peut pas étudier ?

On peut lire Eikha et ses commentaires, le livre d’Iyov, les récits de la destruction du Talmud (Guittin 55b-58a), les lois du deuil, ou écouter des cours sur ces sujets, comme ceux du Rav Benizri sur les jours de jeûne. C’est aussi un jour propice à la réconciliation : réparer une relation brisée est la meilleure réponse à la haine gratuite.

Que se passe-t-il après le jeûne ?

À la sortie du jeûne, on se lave les mains et l’on peut manger, mais selon l’usage ashkénaze on s’abstient encore de viande et de vin jusqu’au lendemain midi, puisque le Temple a brûlé jusqu’au 10 Av. Beaucoup ont l’usage de faire la bénédiction de la lune (kiddouch levana) le soir même. Le Chabbat suivant, le Chabbat Nahamou, ouvre les sept semaines de consolation.

Conclusion : pleurer pour reconstruire

Le 9 Av est un jour de deuil parce que le peuple juif y a perdu deux fois son sanctuaire, sa souveraineté et sa ville. Mais la tradition n’en fait pas un simple anniversaire. De la nuit des explorateurs à Kamtsa et Bar Kamtsa, les sources y lisent une même faute : refuser la terre, refuser l’autre, refermer le cercle. Et elles y lisent une même promesse : le consolateur naît le jour de la ruine, et les jeûnes deviendront des fêtes.

Le fil qui relie les cinq cours du Rav Raphaël Benizri sur Ticha beAv et son cours sur le 10 Tevet est celui-là : l’ennemi le plus redoutable est à l’intérieur, et c’est donc de l’intérieur que peut venir la reconstruction. Pour les approfondir, écoutez-les dans l’ordre, et prolongez avec les pages de la parasha de la semaine, notamment Chelah, Devarim et Vaethanan. Les termes hébreux sont expliqués dans le glossaire.

Pour aller plus loin

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *