Une fois par an, au cœur de l’été, des synagogues se vident de leurs lumières. On s’assoit par terre ou sur des tabourets bas, on lit à la lueur d’une bougie un livre de lamentations, on ne mange ni ne boit pendant vingt-cinq heures, et l’on ne se salue pas. C’est Tich’a Beav, le « neuf du mois d’Av », la journée de deuil la plus grave du calendrier juif. Pourquoi ce jour-là, et pourquoi, deux mille ans après les faits, continuer à pleurer un Temple dont il ne reste que des pierres ? Cet article répond à partir de la Michna, du Talmud, de Maïmonide et du Choulhan Aroukh, puis confronte les récits aux historiens et à l’archéologie, en distinguant la halakha (la loi qui se pratique) de la lecture morale ou mystique.

La réponse en bref

Tich’a Beav (le 9 Av) est le jour où, selon la tradition, le Temple de Jérusalem a été détruit deux fois, par les Babyloniens en 586 avant l’ère commune, puis par les Romains en 70, et où d’autres malheurs nationaux sont survenus : le décret du désert contre la génération des explorateurs, la chute de Betar (135) et le labour de Jérusalem (Michna Taanit 4, 6). C’est un jeûne complet, de la tombée de la nuit à la nuit suivante, avec cinq interdits comme à Kippour, précédé de trois semaines de deuil progressif depuis le 17 Tamouz. Les Sages en donnent la cause morale : le premier Temple est tombé pour des fautes graves, le second pour la « haine gratuite » (sinat ‘hinam). Et ils y ajoutent une espérance : on dit que le Machiah (Messie) serait né ce jour-là, et que « celui qui prend le deuil de Jérusalem verra sa joie ».

1. Que commémore Tich’a Beav ? La Michna

La source de la fête est un passage de la Michna, le texte de base de la loi orale, mis par écrit vers l’an 200. Le dernier chapitre du traité Taanit (« Jeûnes ») énumère cinq malheurs survenus le 17 du mois de Tamouz et cinq autres le 9 du mois d’Av :

« Le neuf Av, il fut décrété contre nos pères qu’ils n’entreraient pas dans le pays ; le Temple fut détruit la première fois et la seconde ; Betar fut prise ; et la ville fut labourée. Quand Av commence, on diminue la joie. »

(Michna Taanit 4, 6) — בְּתִשְׁעָה בְאָב נִגְזַר עַל אֲבוֹתֵינוּ שֶׁלֹּא יִכָּנְסוּ לָאָרֶץ, וְחָרַב הַבַּיִת בָּרִאשׁוֹנָה וּבַשְּׁנִיָּה, וְנִלְכְּדָה בֵיתָר, וְנֶחְרְשָׁה הָעִיר. מִשֶּׁנִּכְנַס אָב, מְמַעֲטִין בְּשִׂמְחָה.

Cinq événements, donc, et d’abord un point de méthode : pour la tradition, une date peut devenir « chargée ». Le Talmud le dit ainsi : « on fait rouler le mérite vers un jour de mérite, et la faute vers un jour de faute » (Taanit 29a), c’est-à-dire que les bonnes choses arrivent de préférence un jour favorable et les malheurs un jour déjà marqué par le malheur. Maïmonide reprend la liste dans son code (Michné Torah, Hilkhot Taanit 5, 3) et ajoute que la chute de Betar fut « une grande détresse, comme la destruction du Temple », car on y tenait pour roi-Messie un chef que les plus grands Sages avaient reconnu (nous y revenons plus bas).

Ces cinq événements couvrent seize siècles : le désert (vers le XIIIe siècle avant l’ère commune, selon la chronologie traditionnelle), 586 av., 70 et 135 de l’ère commune. Ce n’est pas une liste de faits divers. Ce que dit la Michna, c’est que ces événements ont un point commun : la perte de la terre, de Jérusalem et du Temple, autrement dit la perte du lieu où la présence de D’ résidait au milieu du peuple.

2. Le premier malheur : les explorateurs et les « pleurs pour rien »

Pourquoi la liste commence-t-elle dans le désert ? Parce que, selon le Talmud, la date a été fixée dès le premier refus de la Terre. L’épisode est raconté dans la parasha Chélah’ Lekha. Douze explorateurs (les meraglim) reviennent de Canaan ; dix d’entre eux décrivent un pays invincible, et le texte dit : « Toute l’assemblée éleva la voix et se mit à crier, et le peuple pleura cette nuit-là » (Bamidbar 14, 1) : וַתִּשָּׂא כׇּל־הָעֵדָה וַיִּתְּנוּ אֶת־קוֹלָם וַיִּבְכּוּ הָעָם בַּלַּיְלָה הַהוּא. La sentence tombe : seuls Kalev et Yehochoua, qui avaient défendu le pays, entreront ; les autres mourront dans le désert, et leurs enfants erreront quarante ans, « une année pour chaque jour » de l’exploration (Bamidbar 14, 27-35). Les Psaumes en gardent la mémoire : « Ils méprisèrent la terre désirable » (Tehilim 106, 24), « pour disperser leur descendance parmi les nations » (106, 27).

Le Talmud, lui, fait le lien avec Tich’a Beav :

« Rabbi Yo’hanan dit : cette nuit-là était la nuit du neuf Av. Le Saint, béni soit-Il, leur dit : Vous avez pleuré pour rien ; Moi, Je fixe pour vous des pleurs pour les générations. »

(Taanit 29a) — אָמַר רַבָּה אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: אוֹתוֹ לַיְלָה לֵיל תִּשְׁעָה בְּאָב הָיָה. אָמַר לָהֶם הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא: אַתֶּם בְּכִיתֶם בְּכִיָּה שֶׁל חִנָּם — וַאֲנִי קוֹבֵעַ לָכֶם בְּכִיָּה לְדוֹרוֹת.

Notons ce qui est dit, et ce qui ne l’est pas. La Torah écrite ne donne pas la date : c’est une tradition des Sages (la Guemara la reconstitue en calculant les jours depuis l’érection du Tabernacle, Taanit 29a). Et le texte parle de « pleurs pour rien » : pleurs d’un peuple qui refuse son destin, non de larmes de deuil. Pour la lecture morale, c’est ici que tout commence : celui qui pleure sans agir, ou qui pleure pour ne pas agir, prépare des larmes que l’on versera pendant des siècles.

3. La destruction du premier Temple (586 avant l’ère commune)

Le récit biblique

Le premier Temple, bâti par le roi Chelomo (Salomon) vers le Xe siècle avant l’ère commune, est détruit par Nevoukhadnetsar (Nabuchodonosor), roi de Babylone. Le siège commence au dixième mois (c’est l’origine du jeûne du 10 Tevet, II Rois 25, 1). Les murailles sont percées le neuf du quatrième mois : « Au neuf du mois, la famine s’aggrava dans la ville… et la ville fut fendue » (II Rois 25, 3-4). Le Talmud précise que la brèche eut lieu le 9 Tamouz pour le premier Temple et le 17 Tamouz pour le second (Taanit 28b), ce qui explique la date du jeûne. Un mois plus tard :

« Au cinquième mois, le sept du mois — c’était la dix-neuvième année du roi Nevoukhadnetsar, roi de Babylone — Nevouzaradan, chef des gardes, serviteur du roi de Babylone, vint à Jérusalem. Il incendia la maison de l’Éternel, la maison du roi et toutes les maisons de Jérusalem. »

(II Rois 25, 8-9) — וּבַחֹדֶשׁ הַחֲמִישִׁי בְּשִׁבְעָה לַחֹדֶשׁ הִיא שְׁנַת תְּשַׁע־עֶשְׂרֵה שָׁנָה לַמֶּלֶךְ נְבֻכַדְנֶאצַּר מֶלֶךְ־בָּבֶל בָּא נְבוּזַרְאֲדָן רַב־טַבָּחִים עֶבֶד מֶלֶךְ־בָּבֶל יְרוּשָׁלִָם. וַיִּשְׂרֹף אֶת־בֵּית־יְהֹוָה וְאֶת־בֵּית הַמֶּלֶךְ.

Mais le livre de Yirmiyahou (Jérémie) place l’événement « le dix du mois » (Yirmiyahou 52, 12). Où est donc le neuf ? Le Talmud concilie les textes sans trancher artificiellement :

« Il est impossible de dire le sept, puisqu’il est écrit le dix ; impossible de dire le dix, puisqu’il est écrit le sept. Comment faire ? Le sept, des nations entrèrent dans le Sanctuaire, y mangèrent et le profanèrent le sept et le huit ; et le neuf, vers le soir, elles y mirent le feu, et il brûla toute la journée du dix. »

(Taanit 29a) — בְּשִׁבְעָה נִכְנְסוּ נׇכְרִים לַהֵיכָל, וְאָכְלוּ וְקִלְקְלוּ בּוֹ שְׁבִיעִי שְׁמִינִי. וּתְשִׁיעִי סָמוּךְ לַחֲשֵׁיכָה הֵצִיתוּ בּוֹ אֶת הָאוּר, וְהָיָה דּוֹלֵק וְהוֹלֵךְ כׇּל הַיּוֹם כּוּלּוֹ.

Rabbi Yo’hanan ajoute qu’il aurait fixé le deuil au dix, « parce que la plus grande partie du Temple y a brûlé » ; les Sages ont préféré le neuf, car « il vaut mieux commencer par le début du malheur » (même passage). C’est pourquoi une partie des restrictions du deuil se prolonge jusqu’à la mi-journée du dix (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 558, 1).

La population est déportée en Babylonie (II Rois 25, 11). Le prophète Yirmiyahou annonce que l’exil durera « soixante-dix ans » (Yirmiyahou 29, 10) : le retour d’exil sous Cyrus, puis l’achèvement du second Temple, une soixantaine d’années plus tard, y répondront.

Ce que disent l’histoire et l’archéologie

La date traditionnelle est de 586 avant l’ère commune ; plusieurs historiens retiennent 587, selon la manière de compter les années du règne de Nevoukhadnetsar. Les trouvailles confirment la violence de la conquête : dans la Cité de David, des fouilles ont mis au jour des couches de destruction par le feu avec des poutres calcinées et des pointes de flèches de type babylonien ; sur la colline occidentale (mont Sion), une équipe dirigée par Shimon Gibson a trouvé en 2019 des cendres, des flèches et des objets précieux, qu’elle rapproche de « la maison de chaque grand » brûlée dans II Rois 25, 9. Les lettres de Lakhich, des ostraca contemporains du siège, montrent les derniers jours de l’armée de Juda. Ces découvertes valident le cadre général du récit biblique ; elles ne permettent évidemment pas de fixer un jour du calendrier. Les historiens font d’ailleurs remarquer que, la Bible donnant le sept et Yirmiyahou le dix, le neuf est une tradition rabbinique.

La destruction n’a pas été totale : la majorité de la population resta dans le pays, et la Babylonie devint un centre juif majeur pour des siècles, celui où sera plus tard rédigé le Talmud de Babylone. Cela n’enlève rien au drame, mais cela aide à comprendre pourquoi la tradition parle d’un exil, non d’une disparition.

4. La destruction du second Temple (70 de l’ère commune) et ce qui suivit

Soixante-dix ans de captivité plus tard, le Temple est reconstruit, puis agrandi à l’époque du roi Hérode. En 66, une révolte éclate contre Rome. Le général Vespasien, puis son fils Titus, assiègent Jérusalem. L’historien Flavius Josèphe, témoin du siège, rapporte que le Temple fut incendié le dixième jour du mois de Lous (Av) et que ce fut « le jour même où il avait autrefois été brûlé par le roi de Babylone » (Guerre des Juifs VI, 4, 5). Josèphe donne donc le dix, comme Yirmiyahou ; le Talmud, lui, retient le neuf comme début de l’incendie. Selon certains chercheurs, la date du 9 aurait même été d’abord celle de la seconde destruction, appliquée ensuite par la mémoire collective à la première. Pour la tradition, cette convergence des dates est précisément ce que dit la Michna : un même jour porte les deux catastrophes.

Le Talmud évoque la nuit de l’incendie avec une phrase restée célèbre : les jeunes prêtres, tenant les clés du Sanctuaire, montent au toit du Temple et disent : « Maître du monde ! Puisque nous n’avons pas mérité d’être des trésoriers fidèles, que les clés Te soient remises. » Ils les lancent vers le ciel, « et une sorte de main apparut et les reçut », puis ils se jettent dans le feu (Taanit 29a). C’est un récit de la hagada, lecture morale et non chronique militaire ; il dit le sentiment de responsabilité que les Sages ont éprouvé devant la catastrophe.

Ce que révèle l’archéologie

Contrairement au premier Temple, dont ne subsiste presque rien sur place, le second a laissé des traces spectaculaires. Au pied du mur occidental du mont du Temple, près de l’arche de Robinson, des fouilles ont trouvé la rue d’époque hérodienne couverte d’amas de grosses pierres : ce sont des blocs des murs de soutènement que les soldats romains ont jetés en bas. Dans le quartier juif de la vieille ville, la « maison brûlée » (Burnt House) a livré une épaisse couche de cendres, des ustensiles de cuisine et des restes humains, vestiges d’une demeure incendiée en 70. Dans la ville haute, des couches d’incendie atteignent près de deux mètres. La tradition juive n’a donc rien inventé : la violence de la prise de Jérusalem est visible dans le sol.

Betar, le labour et Aelia Capitolina

Deux générations plus tard, l’empereur Hadrien décide de reconstruire Jérusalem comme colonie romaine sous le nom d’Aelia Capitolina, ce qui provoque la révolte de Bar Kokhba (132-135 selon les historiens ; Dion Cassius, LXIX, 12). Betar, dernière forteresse des insurgés, tombe en 135. Maïmonide rappelle que Rabbi Akiva et les grands Sages tenaient Bar Kokhba pour le roi-Messie, et que sa défaite « fut une grande détresse » (Hilkhot Taanit 5, 3 ; voir aussi Hilkhot Melakhim 11, 3). Quant au « labour de la ville », le Talmud raconte que le « méchant » Turnus Rufus (Tinéius Rufus), officier romain, laboura le Temple et ses abords, accomplissant le verset « Tsion sera labourée comme un champ » (Taanit 29a ; Mikha 3, 12). Selon Eusèbe et d’autres sources chrétiennes, il fut ensuite interdit aux Juifs d’entrer dans Aelia ; des récits plus tardifs mentionnent une exception pour venir pleurer sur les ruines le jour de Tich’a Beav, détail dont l’historicité reste discutée.

La mémoire juive a ensuite rattaché à cette date d’autres drames. L’édit d’expulsion des Juifs d’Angleterre, par exemple, fut promulgué le 18 juillet 1290 (calendrier julien), qui correspond à un 9 Av ; certains historiens y voient un choix délibéré. Ces rapprochements relèvent de la mémoire collective, non de la halakha, qui ne repose que sur la liste de la Michna.

5. Pourquoi le Temple a-t-il été détruit ?

Les Sages posent la question sans détour. Le Talmud demande, à propos du premier Temple, quelles fautes étaient en cause, puis du second :

« Pourquoi le premier Temple fut-il détruit ? À cause de trois choses qui s’y trouvaient : l’idolâtrie, les unions interdites et l’effusion de sang. Mais le second Temple, alors qu’on s’y occupait de Torah, de mitsvot et de bienfaisance, pourquoi fut-il détruit ? Parce qu’il y avait en lui la haine gratuite. Cela t’apprend que la haine gratuite pèse autant que les trois fautes : idolâtrie, unions interdites et effusion de sang. »

(Yoma 9b) — אֲבָל מִקְדָּשׁ שֵׁנִי שֶׁהָיוּ עוֹסְקִין בְּתוֹרָה וּבְמִצְוֹת וּגְמִילוּת חֲסָדִים, מִפְּנֵי מָה חָרַב? מִפְּנֵי שֶׁהָיְתָה בּוֹ שִׂנְאַת חִנָּם. לְלַמֶּדְךָ שֶׁשְּׁקוּלָה שִׂנְאַת חִנָּם כְּנֶגֶד שָׁלֹשׁ עֲבֵירוֹת: עֲבוֹדָה זָרָה, גִּלּוּי עֲרָיוֹת, וּשְׁפִיכוּת דָּמִים.

Même ce diagnostic est nuancé dans la suite du passage : le Talmud objecte qu’au temps du premier Temple aussi il y avait des gens qui « mangent et boivent ensemble et se transpercent de l’épée de leur langue » (Yoma 9b). Le Temple n’est donc pas détruit pour une seule cause. Mais la leçon est claire : un peuple cultivé, pieux, charitable, peut se perdre par la seule façon dont ses membres se regardent.

Kamtsa et Bar Kamtsa

Le Talmud illustre la thèse par un récit (Guittin 55b-56a). Un homme de Jérusalem donne un festin et envoie son serviteur inviter son ami Kamtsa ; par erreur, le serviteur invite Bar Kamtsa, son ennemi. Le maître le trouve à sa table et lui ordonne de partir. Bar Kamtsa le supplie, offre de payer sa part, puis la moitié du festin, puis le festin entier ; on le met dehors. Des Sages étaient assis là et n’ont rien dit. Il se dit alors : « Puisque les Sages étaient assis et n’ont pas protesté, c’est donc que cela leur convient ; je vais aller les dénoncer auprès de l’empereur. » Il convainc l’empereur (le Talmud dit : Néron) que les Juifs se révoltent, et lui suggère d’envoyer une offrande au Temple pour voir s’ils l’acceptent. En chemin, Bar Kamtsa fait à l’animal un défaut à la lèvre (ou à l’œil), « un défaut pour nous, qui n’en est pas un pour eux ». Les Sages veulent accepter l’offrande « pour la paix du royaume » ; Rabbi Zekharia ben Avkoulas s’y oppose : « On dira que les animaux défectueux sont offerts sur l’autel. » On songe alors à tuer Bar Kamtsa pour qu’il n’aille pas dénoncer ; Rabbi Zekharia s’y oppose encore : « On dira que celui qui blesse un animal consacré mérite la mort. » Le Talmud conclut :

« Rabbi Yo’hanan dit : la modestie scrupuleuse de Rabbi Zekharia ben Avkoulas a détruit notre maison, brûlé notre sanctuaire et nous a exilés de notre terre. »

(Guittin 56a) — אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן: עִנְוְותָנוּתוֹ שֶׁל רַבִּי זְכַרְיָה בֶּן אַבְקוּלָס, הֶחְרִיבָה אֶת בֵּיתֵנוּ, וְשָׂרְפָה אֶת הֵיכָלֵנוּ, וְהִגְלְתָנוּ מֵאַרְצֵנוּ.

Le même texte raconte ensuite le siège par Vespasien et le choix de Rabban Yo’hanan ben Zakkaï qui, sorti de la ville assiégée, demande à l’empereur « Yavné et ses sages » (Guittin 56b) : ce que l’on sauve de Jérusalem, c’est l’étude. Cette demande est au fondement de la continuité du judaïsme après la destruction. Le récit de Kamtsa est une aggada : une parabole sur la faute des silences, des rancunes, des scrupules mal placés, non un compte rendu historique. Il explique pourquoi la haine gratuite est pour les Sages une faute politique autant que morale.

Gros blocs de pierre taillée éboulés sur une rue pavée au pied d’un haut mur de Jérusalem, dans une lumière rasante

6. Les quatre jeûnes de la destruction et les trois semaines

Le 9 Av est le sommet d’une série. Le prophète Zekharia (Zacharie), au retour de l’exil, évoque quatre jeûnes :

« Ainsi parle l’Éternel des armées : le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième seront pour la maison de Juda joie, allégresse et fêtes heureuses ; mais aimez la vérité et la paix. »

(Zekharia 8, 19) — כֹּה־אָמַר יְהֹוָה צְבָאוֹת צוֹם הָרְבִיעִי וְצוֹם הַחֲמִישִׁי וְצוֹם הַשְּׁבִיעִי וְצוֹם הָעֲשִׂירִי יִהְיֶה לְבֵית־יְהוּדָה לְשָׂשׂוֹן וּלְשִׂמְחָה וּלְמֹעֲדִים טוֹבִים וְהָאֱמֶת וְהַשָּׁלוֹם אֱהָבוּ.

Maïmonide les identifie (Hilkhot Taanit 5, 2-4) : le quatrième mois, c’est le 17 Tamouz (murailles percées) ; le cinquième, le 9 Av (Temple incendié) ; le septième, le 3 Tichri (assassinat de Guedalia, gouverneur laissé par Babylone) ; le dixième, le 10 Tevet (début du siège). Le Choulhan Aroukh en fait une obligation pour tous : « On est tenu de jeûner le 9 Av, le 17 Tamouz, le 3 Tichri et le 10 Tevet à cause des événements douloureux qui s’y sont produits » (Ora’h ‘Haïm 549, 1).

Une discussion talmudique : jeûne obligatoire ou facultatif ?

Le verset de Zekharia parle à la fois de « jeûne » et de « joie ». Le Talmud (Roch Hachana 18b) tranche ainsi : quand il y a la paix, ces jours deviennent joie et allégresse ; en temps de persécution, ils sont jeûne ; et entre les deux, « ceux qui veulent jeûnent, ceux qui ne veulent pas ne jeûnent pas ». Alors pourquoi le 9 Av est-il toujours jeûné ? Rav Papa répond :

« Le neuf Av est différent, puisque les malheurs s’y sont multipliés. »

(Roch Hachana 18b) — שָׁאנֵי תִּשְׁעָה בְּאָב, הוֹאִיל וְהוּכְפְּלוּ בּוֹ צָרוֹת.

Cette discussion sera au centre de toutes les questions modernes sur le jeûne (voir plus bas). La halakha tranche : ces jours sont obligatoires pour tous, et « il est interdit de rompre la barrière » (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 550, 1).

Les trois semaines (Bein hametsarim)

Entre le 17 Tamouz et le 9 Av s’écoulent trois semaines nommées Bein hametsarim, « entre les détresses ». Le nom vient d’Eikha : « Tous ses persécuteurs l’ont atteinte entre les détresses » (Eikha 1, 3). Le deuil s’y installe par étapes, selon un principe énoncé par la Michna : « Quand Av commence, on diminue la joie » (Taanit 4, 6), et le Talmud ajoute : « de même que lorsque Av commence on diminue la joie, lorsque Adar commence on augmente la joie » (Taanit 29a).

Les usages varient selon les communautés ; on consultera son rabbin pour sa propre coutume. À titre indicatif :

  • Dès le 17 Tamouz : on ne célèbre pas de mariage (Rema, Ora’h ‘Haïm 551, 2) ; selon l’usage ashkénaze, on ne se coupe plus les cheveux (Rema 551, 4). On évite aussi de dire la bénédiction chehe’heyanou sur un fruit ou un vêtement nouveau (551, 17).
  • Dès Roch ‘Hodech Av : selon l’usage ashkénaze, on ne mange plus de viande et l’on ne boit plus de vin sauf le Chabbat et lors d’un repas de mitsva ; on ne lave plus le linge et l’on diminue le commerce et les travaux de construction « de joie » (Ora’h ‘Haïm 551, 2 ; 551, 9 ; Michna Beroura 551, 58). Le Choulhan Aroukh lui-même ne fait état que de coutumes diverses : certains s’abstiennent « cette semaine », d’autres depuis Roch ‘Hodech, d’autres depuis le 17 Tamouz (551, 9).
  • La semaine où tombe le 9 Av : pour beaucoup de Séfarades qui suivent le Choulhan Aroukh, c’est de ce moment que l’on s’abstient de viande, de vin, de coupe de cheveux et de lavage de linge (551, 3-9). La Michna le prévoit déjà : « la semaine où tombe le neuf Av, il est interdit de se couper les cheveux et de laver le linge » (Taanit 4, 7).

Les trois haftarot « d’affliction » sont lues les trois Chabbatot qui précèdent Tich’a Beav. La dernière, le Chabbat ‘Hazon (« vision »), tire son nom du premier mot du livre de Yechayahou : « Vision de Yechayahou » (Yechayahou 1, 1). Après le 9 Av commencent sept Chabbatot de consolation, dont le premier, le Chabbat Na’hamou, doit son nom à la haftara « Consolez, consolez Mon peuple » (Yechayahou 40, 1). Le calendrier a ainsi sa pédagogie : le deuil n’est jamais seul, il est suivi de sept semaines qui mènent jusqu’à Roch Hachana.

7. Comment se vit Tich’a Beav : la halakha

Voici les règles de base, en termes généraux ; pour les cas particuliers, on consultera un rabbin.

La veille et le repas qui sépare

L’après-midi du 8 Av, on prend le dernier repas avant le jeûne, la seouda mafseket. « La veille du neuf Av, on ne mange pas, dans le repas qui sépare, de viande, on ne boit pas de vin, et l’on ne mange pas deux plats cuits » (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 552, 1 ; Michna Taanit 4, 7). On y mange des aliments de deuil : lentilles aux œufs durs (552, 5), et celui qui le peut se contente de pain sec avec du sel et une cruche d’eau (552, 6 ; Rambam, Hilkhot Taanit 5, 9, qui y voit la pratique des ‘hassidim ri’chonim, les pieux d’autrefois). L’usage est de s’asseoir à terre pour ce repas (552, 7). Quand le jeûne est reporté au dimanche, on mange normalement (552, 10 ; voir plus bas).

Les cinq interdits

Le jeûne commence au coucher du soleil et se termine à la sortie des étoiles le lendemain, soit environ vingt-cinq heures. La baraïta talmudique pose le principe :

« Toutes les mitsvot qui s’appliquent au deuil s’appliquent le neuf Av : il est interdit de manger et de boire, de s’oindre, de chausser des sandales, et d’avoir des relations conjugales. Et il est interdit de lire la Torah, les Prophètes et les Écrits, d’étudier la Michna, le Talmud, le Midrach, les halakhot et les aggadot. »

(Taanit 30a) — כׇּל מִצְוֹת הַנּוֹהֲגוֹת בְּאָבֵל — נוֹהֲגוֹת בְּתִשְׁעָה בְּאָב; אָסוּר בַּאֲכִילָה וּבִשְׁתִיָּה, וּבְסִיכָה, וּבִנְעִילַת הַסַּנְדָּל, וּבְתַשְׁמִישׁ הַמִּטָּה. וְאָסוּר לִקְרוֹת בַּתּוֹרָה בַּנְּבִיאִים וּבַכְּתוּבִים, וְלִשְׁנוֹת בַּמִּשְׁנָה בַּתַּלְמוּד וּבַמִּדְרָשׁ וּבָהֲלָכוֹת וּבָאַגָּדוֹת.

Le Choulhan Aroukh retient cinq interdits, en ajoutant le bain : « Le neuf Av est interdit pour : se laver, s’oindre, chausser du cuir et les relations conjugales » en plus du manger et du boire (Ora’h ‘Haïm 554, 1), et il motive l’interdit d’étudier : « Les préceptes de l’Éternel sont droits, ils réjouissent le cœur » (Tehilim 19, 9). On peut en revanche lire ce qui est triste : Iyov (Job), les passages sombres de Yirmiyahou et les lois du deuil (554, 1).

Le Talmud donne l’idée de fond : « Celui qui mange et boit le neuf Av, c’est comme s’il mangeait et buvait à Kippour » (Taanit 30b, au nom de Rabban Chimon ben Gamliel). Les femmes enceintes et celles qui allaitent jeûnent le 9 Av comme à Kippour (Ora’h ‘Haïm 554, 5), sauf avis médical et rabbinique ; la halakha prévoit des allégements pour les malades et les accouchées, parce que « en cas de maladie, les Sages n’ont pas imposé leur décret » (554, 6). On consultera un rabbin et un médecin.

Les gestes du deuil à la synagogue

  • On enlève ses chaussures de cuir avant l’office du soir, on s’assoit par terre ou sur un tabouret bas, et la lumière est réduite à une bougie qui éclaire la lecture d’Eikha et des kinot, lamentations liturgiques (Ora’h ‘Haïm 559, 3).
  • On ne salue pas : « On ne demande pas la paix à son prochain le neuf Av ; si quelqu’un salue par ignorance, on lui répond à voix basse et avec gravité » (554, 20).
  • On ne met ni talit ni téfilines le matin : la coutume est de les mettre à Min’ha (office de l’après-midi), et d’y réciter les bénédictions (555, 1) ; on porte le talit katan sans bénédiction. On ne dit pas le Ta’hanoun (supplications), car ce jour est appelé « fête » (moed) : « Il a proclamé contre moi un temps fixé (moed) » (Eikha 1, 15 ; Ora’h ‘Haïm 559, 4).
  • À Min’ha, on ajoute dans la prière la supplication Na’hem, « Console, Éternel notre D’, les endeuillés de Tsion » (557, 1), car c’est vers la fin du jour que le feu a pris dans le Temple.
  • À partir de la mi-journée, le deuil s’allège ; on peut s’asseoir sur une chaise et reprendre certaines occupations. Après le jeûne, on s’abstient de viande et de vin la nuit et le jour du dix (Choulhan Aroukh), ou, selon l’usage ashkénaze du Rema, jusqu’à la mi-journée du dix (558, 1).

Quand le 9 Av tombe un Chabbat

Le Chabbat est incompatible avec le deuil public. Quand le 9 Av tombe un Chabbat, le jeûne est repoussé au dimanche, le 10 (Rambam, Hilkhot Taanit 5, 5 ; Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 552, 10). On mange alors le dernier repas sans restriction, même « comme à la table de Chelomo » (552, 10 ; Hilkhot Taanit 5, 8) ; la nuit venue, la havdala se fait sur le vin, sans bénédiction sur la flamme ni sur les aromates (556, 1).

8. Halakha, hagada, mussar : trois niveaux de lecture

Il faut distinguer ce qui est loi, ce qui est lecture morale et ce qui est tradition mystique, car Tich’a Beav emploie les trois.

La halakha est la loi que l’on vient de voir : jeûne, interdits, prières. Maïmonide en explique le sens : ces jours sont faits pour « éveiller les cœurs aux voies du repentir » et pour que ce soit « un souvenir de nos mauvaises actions et de celles de nos pères » (Hilkhot Taanit 5, 1). Le jeûne n’est donc pas un but en soi mais un moyen ; un jeûne sans retour sur soi manquerait son objet.

La hagada et le mussar (récits et enseignement moral) ajoutent le sens : le Temple est détruit par la haine gratuite, et se relève par l’amour. Le Talmud donne un critère de lecture : « Celui qui prend le deuil de Jérusalem verra sa joie, et celui qui ne prend pas le deuil de Jérusalem ne verra pas sa joie » (Taanit 30b, citant Yechayahou 66, 10) :

וַחֲכָמִים אוֹמְרִים: כׇּל הָעוֹשֶׂה מְלָאכָה בְּתִשְׁעָה בְּאָב וְאֵינוֹ מִתְאַבֵּל עַל יְרוּשָׁלַיִם — אֵינוֹ רוֹאֶה בְּשִׂמְחָתָהּ.

(Taanit 30b)

Le même esprit se lit dans une règle de la vie quotidienne : on laisse un petit carré non peint dans sa maison, la femme ne met pas tous ses bijoux, « en souvenir de Jérusalem » (Bava Batra 60b : סָד אָדָם אֶת בֵּיתוֹ בְּסִיד, וּמְשַׁיֵּיר בּוֹ דָּבָר מוּעָט). Le Talmud ajoute aussitôt une limite de bon sens : « On n’impose pas à la communauté un décret que la majorité ne peut supporter » (Bava Batra 60b) :

אֵין גּוֹזְרִין גְּזֵירָה עַל הַצִּבּוּר אֶלָּא אִם כֵּן רוֹב צִבּוּר יְכוֹלִין לַעֲמוֹד בָּהּ.

(Bava Batra 60b)

Autrement dit, le deuil du Temple doit rester humain : on ne renonce pas à toute joie, mais on la tient en réserve.

La tradition d’espérance (aggada et mystique) place la consolation au cœur même du deuil. Le Talmud de Jérusalem raconte l’histoire d’un paysan juif dont le bœuf se met à mugir. Un Arabe qui passe lui dit : « Délie ton bœuf, car le Temple est détruit. » Le bœuf mugit de nouveau : « Attelle ton bœuf, car est né le roi Machiah. » La mère de l’enfant, nommé Menahem (« consolateur »), dit : « Je voudrais étrangler les ennemis d’Israël, car le jour où il est né, le Temple a été détruit » ; il répond : « Nous avons confiance que par ses pas il a été détruit, et par ses pas il sera reconstruit » (Talmud de Jérusalem, Berakhot 2, 4) :

אָמְרָא בְּעָיָיא אֲנָא מֵיחְנְקוּנֵיהּ סַנְאֵיהוֹן דְּיִשְׂרָאֵל דִּבְיוֹמָא דְאִיתְיַלִּיד אִיחְרוּב בֵּית מוּקְדְּשָׁא. אָמַר לָהּ רְחִיצֵיא אֲנָן דִּבְרַגְלֵיהּ חֲרֵיב וּבְרַגְלֵיהּ מִתְבְּנֵיי.

(Yerouchalmi Berakhot 2, 4)

La tradition, notamment la lecture usuelle de ce texte, situe cette naissance un 9 Av ; le texte de Berakhot ne nomme que « le jour où il est né, le Temple a été détruit ». C’est une aggada, pas une loi, mais elle explique pourquoi l’après-midi du 9 Av, on passe de la lamentation à la consolation (Na’hem, Chabbat Na’hamou).

La lecture mystique voit dans la destruction un exil de la Présence divine avec le peuple, idée déjà talmudique : « partout où ils ont été exilés, la Chekhina est avec eux » (Megila 29a). Certaines coutumes s’y rattachent, comme dormir à terre avec une pierre sous la tête (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 555, 2, qui parle de « certains qui ont l’usage »). Ces usages ne sont pas partagés par toutes les communautés.

Faut-il encore jeûner aujourd’hui ?

La question revient chaque année : Jérusalem est reconstruite, un État juif existe. Pourquoi jeûner ? La discussion est ancienne : elle est déjà dans la Guemara sur Zekharia 8, 19 (Roch Hachana 18b, ci-dessus). Maïmonide tranche que ces jeûnes seront abolis à l’époque messianique et transformés en fêtes : « Tous ces jeûnes seront abolis aux jours du Machiah, et mieux : ils deviendront jours de fête, de joie et d’allégresse » (Hilkhot Taanit 5, 19).

כָּל הַצּוֹמוֹת הָאֵלּוּ עֲתִידִים לִבָּטֵל לִימוֹת הַמָּשִׁיחַ. וְלֹא עוֹד אֶלָּא שֶׁהֵם עֲתִידִים לִהְיוֹת יוֹם טוֹב וִימֵי שָׂשׂוֹן וְשִׂמְחָה.

(Rambam, Hilkhot Taanit 5, 19)

La halakha pratique, chez les ashkénazes, les séfarades et les hassidiques, maintient donc le jeûne tant que le Temple n’est pas reconstruit, en Israël comme dans la Diaspora. Cette position repose sur une raison très simple : ce que l’on pleure, c’est le Temple, la présence de D’ au milieu du peuple et la paix entre Israël ; la reconstruction de la ville ne l’a pas rendu. Des rabbins contemporains ont discuté de la manière de marquer, dans ce cadre, le retour à Tsion ; nous ne développons pas ces débats, qui relèvent des décisionnaires (posqim) de chaque communauté.

9. Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Raphaël Benizri a consacré à Tich’a Beav toute une série de cours, dans son cycle sur les jours de jeûne. Nous en retenons ici les idées principales, telles qu’elles figurent dans ses cours publiés.

  • L’origine de la destruction est intérieure (cours Tich’a Beav : à l’origine de la destruction). Le Rav part du mot morasha, « héritage », qui n’apparaît selon lui que deux fois dans la Torah, pour la Loi et pour la terre : les deux sont liées par une charte. Le lien du peuple à sa terre, explique-t-il, est celui de l’époux à l’épouse, et le poison de l’amour est la routine ; quand l’amour ne se renouvelle pas, la terre « rejette » ses habitants et la thérapie s’appelle l’exil. Il relit les deux grandes fautes du désert : le veau d’or, rejet de la Loi, pardonné ; les explorateurs, rejet de la terre, expiée pendant quarante ans. Sur Kamtsa et Bar Kamtsa, il lit les noms eux-mêmes : kometz, la poignée, désigne l’homme replié sur son petit cercle ; l’expulsé, au contraire, demandait l’ouverture. Le vrai scandale, dit-il, est le silence des Sages présents. Il ajoute que l’exil n’est pas un châtiment au sens d’une vengeance mais une thérapie, et que le judaïsme ne connaît pas de « péché originel ». Voir le cours : Tich’a Beav : à l’origine de la destruction.
  • La ruine commence par une division (cours Tich’a Beav : la destruction du premier Temple). Après Chelomo, le royaume se scinde entre Israël et Yehouda, tension qu’il qualifie d’ancienne et qui affaiblit la résistance bien avant les armées. Le Rav relie la brisure des premières tables de la Loi à la nécessité de la Loi orale, et évoque Yirmiyahou lisant Eikha devant le roi Yehoyakim, qui brûle le rouleau (Yirmiyahou 36). Il explique que le premier exil a pris fin après soixante-dix ans parce que ses fautes étaient réparables, tandis que la haine gratuite, qui a causé le second, n’a pas trouvé son terme. Voir le cours : Tich’a Beav : la destruction du premier Temple.
  • Eikha, un livre pour tous les drames (cours Tich’a Beav : le livre d’Eikha). Commentant le premier chapitre verset par verset, il remarque que le texte dit ke’almana, « telle une veuve » et non « veuve » : l’époux est parti, mais il reparaîtra, et D’ ne donnera pas d’acte de divorce. La consolation d’Eikha n’est pas une condoléance : c’est sa propre reconstruction et le refus de perdre le lien avec Jérusalem. Voir le cours : Tich’a Beav : le livre d’Eikha.
  • Pourquoi la Torah est interdite d’étude ce jour-là (cours Tich’a Beav : le dépassement de soi). Le Rav part de cette question pour introduire le livre d’Iyov et l’idée que la reconstruction ne viendra pas d’ailleurs : le Machiah, né selon la tradition le jour de Tich’a Beav, dépend de ce que chacun est capable de dépasser en lui-même. Voir le cours : Tich’a Beav : le dépassement de soi.

Pour l’ensemble de la série, y compris le jeûne comme mémoire (« inscrire un souvenir dans le corps plutôt que dans un discours »), voir la page Les jours de jeûne.

10. Idées reçues sur Tich’a Beav

« Tich’a Beav, c’est la fête des malheurs de l’histoire juive. » Pas exactement. La liste de la Michna est précise et ne comporte que cinq événements ; ce sont des siècles de commentaires et de traditions qui y ont rattaché d’autres malheurs, sans valeur de loi.

« On pleure sur un bâtiment. » Le Temple est le lieu où la Présence de D’ résidait parmi le peuple, et Maïmonide rappelle que le jeûne vise à éveiller le repentir (Hilkhot Taanit 5, 1). Le sens est donc moral autant que commémoratif.

« Le Temple a été détruit un 9 Av, point final. » Les textes donnent le sept (II Rois 25, 8), le dix (Yirmiyahou 52, 12), et Josèphe donne aussi le dix pour le second Temple. La tradition juive le sait et le dit elle-même (Taanit 29a) : le neuf est le jour du début de l’incendie.

« C’est un jeûne facultatif, comme certains jeûnes. » Non : les quatre jeûnes de la destruction sont obligatoires (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 549, 1 ; 550, 1), et le 9 Av est le plus grave : il dure vingt-cinq heures, comporte cinq interdits comme Kippour, et même les femmes enceintes ou qui allaitent doivent le jeûner en principe (Rema, 550, 1 ; 554, 5).

« On ne peut pas étudier la Torah ce jour-là parce que c’est interdit par principe. » La raison donnée est que « les préceptes de l’Éternel réjouissent le cœur » (Tehilim 19, 9) ; on étudie donc les sujets de deuil (Ora’h ‘Haïm 554, 1).

Questions fréquentes sur Tich’a Beav

Quand est Tich’a Beav, et combien de temps dure le jeûne ?

Le 9 du mois d’Av (juillet ou août). Le jeûne commence au coucher du soleil la veille et se termine à la sortie des étoiles le lendemain (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 553, 2). En 5787, il commence le mercredi 11 août 2027 au soir et se termine le jeudi 12 août à la nuit. Quand le 9 Av tombe un Chabbat, il est repoussé au dimanche (Hilkhot Taanit 5, 5).

Pourquoi lit-on Eikha ?

Eikha (« Comment ! », les Lamentations) est le livre attribué à Yirmiyahou, qui pleure la destruction du premier Temple. On le lit le soir de Tich’a Beav, à la lueur d’une bougie, assis à terre (Ora’h ‘Haïm 559, 3). Le mot reprend l’appel adressé à Adam après sa faute, Ayeka, « où es-tu ? » (Berechit 3, 9), dans la lecture que le Rav Benizri en propose dans ses cours.

Peut-on jeûner si l’on est malade, enceinte ou âgé ?

Un malade qui a besoin de manger n’est pas tenu de jeûner, et une accouchée récente est dispensée pendant trente jours (Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 554, 6). La femme enceinte ou qui allaite jeûne en principe le 9 Av, comme à Kippour, sauf difficulté sérieuse (554, 5 ; Rema 550, 1). Chacun consultera son rabbin et son médecin.

Pourquoi ne se salue-t-on pas ?

La salutation est un signe de joie, incompatible avec le deuil, et le Choulhan Aroukh dit : « On ne s’informe pas de la paix de son prochain le neuf Av » (554, 20). Si quelqu’un salue par ignorance, on répond doucement.

Que mange-t-on avant et après le jeûne ?

Avant : le repas qui sépare, sobre, avec des aliments de deuil comme les lentilles et les œufs durs (552, 5). Après : on rompt le jeûne, mais on s’abstient de viande et de vin pendant la nuit et le jour du 10, ou jusqu’à la mi-journée selon l’usage ashkénaze (558, 1) ; les usages varient selon les communautés.

Pourquoi les trois semaines sont-elles si importantes ?

C’est la période où l’histoire de la destruction se réactualise : brèche des murailles (17 Tamouz), puis incendie (9 Av). Les restrictions de joie sont ce que la Michna appelle « diminuer la joie » (Taanit 4, 6). Les usages précis (coupe de cheveux, musique, mariages, viande) varient selon les communautés.

Peut-on se marier pendant les trois semaines ?

Pas en général : le Choulhan Aroukh interdit les mariages de Roch ‘Hodech Av au jeûne (551, 2), et les ashkénazes les évitent dès le 17 Tamouz (Rema 551, 2). Les fiançailles sans repas sont permises. Pour les situations particulières, on consultera un rabbin.

Pour aller plus loin

Tich’a Beav ouvre sur la consolation : voici quelques lectures pour continuer sur le site.

Sources et références (27)
  • Bamidbar 13, 1-14, 35 ; 14, 1 ; 14, 27-35
  • Tehilim 19, 9 ; 106, 24-27
  • Yechayahou 1, 1 ; 40, 1 ; 66, 10
  • Yirmiyahou 29, 10 ; 36 ; 52, 12-13
  • Mikha 3, 12
  • Zekharia 8, 19
  • Eikha 1, 1-3 ; 1, 15
  • Berechit 3, 9
  • II Rois 25, 1 ; 25, 3-4 ; 25, 8-9 ; 25, 11
  • Michna Taanit 4, 6-7
  • Talmud de Babylone, Taanit 28b ; 29a ; 30a ; 30b
  • Talmud de Babylone, Roch Hachana 18b
  • Talmud de Babylone, Yoma 9b
  • Talmud de Babylone, Guittin 55b-56b
  • Talmud de Babylone, Bava Batra 60b
  • Talmud de Jérusalem, Berakhot 2, 4
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Taanit 5, 1-9 ; 5, 19
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Melakhim 11, 3
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 549, 1 ; 550, 1 ; 551, 1-4 ; 551, 9 ; 551, 17 ; 552, 1 ; 552, 5-7 ; 552, 10 ; 553, 1-2 ; 554, 1 ; 554, 6 ; 554, 19-20 ; 555, 1-2 ; 556, 1 ; 557, 1 ; 558, 1 ; 559, 1 ; 559, 3-4
  • Michna Beroura, Ora’h ‘Haïm 551, 58-59
  • Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs, VI, 4, 5 (VI, 250)
  • Dion Cassius, Histoire romaine, LXIX, 12
  • Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 6 (interdiction faite aux Juifs d’entrer à Jérusalem)
  • Shimon Gibson et al., fouilles de la colline occidentale (mont Sion), Jérusalem, 2019 : couche de destruction babylonienne (586 av. è.c.)
  • Zev Farber, « Tisha b’Av : On What Day Were the Jerusalem Temples Destroyed? », TheTorah.com
  • Édit d’expulsion des Juifs d’Angleterre, 18 juillet 1290
  • Cours du Rav Raphaël Benizri : Tich’a Beav : à l’origine de la destruction ; Tich’a Beav : la destruction du premier Temple ; Tich’a Beav : le livre d’Eikha ; Tich’a Beav : le dépassement de soi ; Les jours de jeûne

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.