Chaque jour, trois fois par jour, des millions de Juifs demandent dans leur prière que « le rejeton de David » fleurisse bientôt. Le mot « Messie » vient d’ailleurs de l’hébreu, et c’est le judaïsme qui a donné cette idée au monde. Mais qui est le Messie pour les Juifs ? Que doit-il accomplir, d’où vient cette attente, et pourquoi le judaïsme ne reconnaît-il pas Jésus comme Messie ? Voici une réponse complète, avec les versets, le Talmud, Maïmonide et l’histoire.

En bref : le Machia’h (en hébreu, « celui qui a reçu l’onction ») est, selon la tradition juive, un homme, descendant du roi David par son père, qui viendra à la fin des temps rétablir la royauté de David, reconstruire le Temple de Jérusalem, rassembler le peuple juif dispersé sur sa terre et ouvrir une ère de paix universelle où toute l’humanité reconnaîtra D’ (Yechayahou 2, 4 et 11, 1-12 ; Yehezkel 37, 24-28). Ce n’est ni un être divin ni un sauveur qui expie les fautes à la place des hommes, mais un roi et un guide. Croire en sa venue et l’attendre est l’un des treize principes de foi formulés par le Rambam (Maïmonide). Le judaïsme ne reconnaît pas Jésus comme Messie parce que, selon ses critères, le Messie se reconnaît à ce qu’il accomplit : tant que le Temple n’est pas rebâti, les exilés pas rassemblés et la paix pas installée sur la terre, le Messie n’est pas encore venu (Rambam, Hilkhot Melakhim 11, 4).

Que veut dire le mot « Messie » ?

Le mot français « Messie » vient, par le grec et le latin, de l’hébreu Machia’h (מָשִׁיחַ), qui signifie « oint », c’est-à-dire « celui qui a reçu l’onction ». Le mot grec « Christos » n’en est que la traduction. Dans la Bible hébraïque, l’onction consiste à verser de l’huile d’olive sur la tête de quelqu’un pour le consacrer à une fonction.

On oignait le grand prêtre : la Torah l’appelle « le prêtre oint », hakohen hamachia’h (Vayikra 4, 3). On oignait surtout les rois. Le prophète Chemouel verse la fiole d’huile sur la tête de Chaoul, le premier roi d’Israël (Chemouel I 10, 1), puis prend « la corne d’huile » et oint le jeune David au milieu de ses frères (Chemouel I 16, 13). David lui-même refuse de porter la main sur Chaoul, parce qu’il est « le machia’h de l’Éternel » (Chemouel I 24, 7). Le prophète Yechayahou va jusqu’à appeler Cyrus, le roi perse qui permit aux exilés de rentrer à Jérusalem, « Son oint » (Yechayahou 45, 1).

Dans la Bible, « machia’h » n’est donc pas encore un nom propre. C’est un titre : celui que D’ a choisi et consacré pour une mission. Avec le temps, l’expression Melekh HaMachia’h, « le Roi-Messie », a désigné un roi particulier, le dernier et le plus grand de la lignée de David, celui qui achèvera l’histoire. C’est en ce sens que la tradition juive parle « du » Messie.

Ce qu’annoncent la Torah et les prophètes

La Torah écrite, les cinq livres de Moché, ne parle pas explicitement d’un « Messie ». Mais la tradition y lit plusieurs allusions, dont deux sont citées par le Rambam lui-même (Hilkhot Melakhim 11, 1).

La première est la bénédiction de Yaakov à son fils Yehouda : « Le sceptre ne s’écartera pas de Yehouda […] jusqu’à ce que vienne Chilo, et à lui l’obéissance des peuples » (Bereshit 49, 10). Le Targoum Onkelos, la traduction araméenne classique de la Torah, traduit « Chilo » par « le Messie, à qui appartient la royauté », et le Talmud compte Chilo parmi les noms du Messie (Sanhédrin 98b). La royauté d’Israël appartient à la tribu de Yehouda, et c’est d’elle que viendra le dernier roi.

La deuxième est la prophétie de Bilam : « Je le vois, mais pas maintenant ; je le contemple, mais pas de près : une étoile s’avance de Yaakov, un sceptre s’élève d’Israël » (Bamidbar 24, 17). Le Rambam lit chaque fois la première moitié de la phrase comme une allusion au roi David, et la seconde comme une allusion au Roi-Messie. La troisième, citée elle aussi par le Rambam, est la promesse du retour : « L’Éternel ton D’ ramènera tes captifs […] et te rassemblera de nouveau d’entre tous les peuples ; quand tes exilés seraient à l’extrémité des cieux, de là l’Éternel ton D’ te rassemblera » (Devarim 30, 3-4).

Ce sont surtout les prophètes qui dessinent le portrait des temps messianiques. On peut en retenir cinq traits.

  • Un roi de la maison de David. « Un rameau sortira du tronc de Ichaï, un rejeton poussera de ses racines. Sur lui reposera l’esprit de l’Éternel, esprit de sagesse et d’intelligence » (Yechayahou 11, 1-2). Ichaï est le père de David. Yirmeyahou annonce de même : « Je susciterai à David un germe juste ; il régnera en roi, il agira avec sagesse et exercera le droit et la justice dans le pays » (Yirmeyahou 23, 5).
  • Le rassemblement des exilés. « Il élèvera un étendard pour les nations, il recueillera les exilés d’Israël et rassemblera les dispersés de Yehouda des quatre coins de la terre » (Yechayahou 11, 12). Yehezkel le voit dans la vision des ossements desséchés qui reprennent vie : « Je vais ouvrir vos tombeaux […] et Je vous ramènerai sur la terre d’Israël » (Yehezkel 37, 12).
  • Le Temple reconstruit. « Mon serviteur David sera roi sur eux […] et Je mettrai Mon sanctuaire au milieu d’eux pour toujours » (Yehezkel 37, 24-26). « Il arrivera, à la fin des jours, que la montagne de la maison de l’Éternel sera affermie au sommet des montagnes » (Yechayahou 2, 2).
  • La paix universelle. « Ils forgeront de leurs épées des socs de charrue et de leurs lances des serpes ; une nation ne lèvera plus l’épée contre une autre, et l’on n’apprendra plus la guerre » (Yechayahou 2, 4 ; Mikha 4, 3). « Le loup habitera avec l’agneau » (Yechayahou 11, 6).
  • La connaissance de D’ dans le monde entier. « La terre sera remplie de la connaissance de l’Éternel, comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (Yechayahou 11, 9). « L’Éternel sera roi sur toute la terre ; en ce jour-là, l’Éternel sera un et Son Nom sera un » (Zekharia 14, 9).

Les prophètes ajoutent un détail touchant : ce roi viendra « humble, monté sur un âne » (Zekharia 9, 9), et il sera précédé par le prophète Eliyahou, qui « ramènera le cœur des pères vers les fils et le cœur des fils vers les pères » (Malakhi 3, 23-24).

Ce que dit le Talmud

Le Talmud consacre au Messie un long passage du chapitre « Helek » du traité Sanhédrin (Sanhédrin 97a-99a), où les Sages débattent, parfois en sens opposés.

Quand viendra-t-il ?

Le Talmud rapporte un enseignement de l’école d’Eliyahou : le monde doit durer six mille ans, deux mille de « tohou » (de vide), deux mille de Torah et deux mille de « jours du Messie » (Sanhédrin 97a). Mais d’autres Sages refusent qu’on fasse des calculs. Rabbi Yonathan prononce une phrase sévère : « Que se brisent les os de ceux qui calculent les fins ! » Car, dit-il, quand la date calculée passe et que le Messie n’est pas venu, les gens concluent qu’il ne viendra plus (Sanhédrin 97b).

Rabbi Yehochoua ben Lévi relève une contradiction dans un verset : « Moi, l’Éternel, en son temps, Je la hâterai » (Yechayahou 60, 22). Est-ce « en son temps », ou « Je la hâterai » ? Réponse : s’ils le méritent, Je la hâterai ; s’ils ne le méritent pas, elle viendra en son temps (Sanhédrin 98a). La délivrance a donc une date limite, mais elle peut venir plus tôt.

Le Messie aux portes de Rome

Le Talmud raconte que Rabbi Yehochoua ben Lévi rencontra le prophète Eliyahou et lui demanda quand viendrait le Messie. « Va le lui demander toi-même », répondit Eliyahou. Il se trouve aux portes de Rome, assis parmi les pauvres malades ; tous défont et refont leurs pansements d’un coup, lui les défait un par un, pour être prêt s’il est appelé. Rabbi Yehochoua alla le voir et lui demanda : « Quand viendras-tu, maître ? » Il répondit : « Aujourd’hui. » Le jour passa, et il ne vint pas. Eliyahou expliqua : il voulait dire « aujourd’hui, si vous écoutez Sa voix » (Tehilim 95, 7 ; Sanhédrin 98a). Le Messie est prêt ; c’est nous qui ne le sommes pas.

Les « douleurs de l’enfantement du Messie »

Les Sages décrivent aussi une période difficile avant sa venue, les hevlé Machia’h, les « douleurs de l’enfantement du Messie ». La Michna, à la fin du traité Sota, dépeint une génération où « l’insolence grandira », où « le visage de la génération sera comme le visage d’un chien », où « les fils n’auront pas honte devant leurs pères » (Michna Sota 9, 15). Certains Sages, effrayés par ces descriptions, disaient : « Qu’il vienne, mais que je ne le voie pas ! » (Sanhédrin 98b).

Un monde qui reste un monde

Un des enseignements les plus importants est celui de Chemouel : « Il n’y a pas de différence entre ce monde-ci et les jours du Messie, si ce n’est la fin de l’asservissement aux royaumes » (Berakhot 34b ; Sanhédrin 99a). Autrement dit, l’ère messianique n’est pas un monde magique : c’est notre monde, mais libéré de l’oppression, où Israël vit librement sur sa terre et où l’humanité vit en paix.

Machia’h ben Yossef et Machia’h ben David

Le Talmud mentionne aussi un second personnage, Machia’h ben Yossef, un Messie issu de la tribu de Yossef, qui doit mourir au combat et qu’on pleurera, selon une lecture d’un verset de Zekharia (Zekharia 12, 10 ; Soucca 52a). Dans la tradition, il prépare le terrain, et c’est Machia’h ben David qui achève l’œuvre. Le Rav Benizri, nous le verrons, donne une lecture profonde de ces deux figures.

Enfin, le Talmud enseigne que le nom du Messie fait partie des sept choses qui ont été créées avant le monde (Pessahim 54a). L’espérance de la réparation est inscrite dans le projet même de la création.

Une corne ancienne d’où coule de l’huile d’olive dorée, posée sur une pierre à côté d’un rameau d’olivier et d’olives vertes
« Machia’h » signifie « oint » : le prophète Chemouel prit la corne d’huile et oignit David, ancêtre du Roi-Messie (Chemouel I 16, 13).

Ce qu’écrit le Rambam : le portrait du Roi-Messie

C’est le Rambam (Maïmonide, 1138-1204) qui a donné la définition la plus claire et la plus suivie du Messie, dans les deux derniers chapitres de son code de loi, le Michné Torah (Hilkhot Melakhim, chapitres 11 et 12).

Une croyance fondamentale

Il écrit d’abord : « Le Roi-Messie se lèvera et rétablira la royauté de David dans sa souveraineté première. Il bâtira le Sanctuaire et rassemblera les exilés d’Israël. » Et il ajoute : celui qui ne croit pas en lui, ou qui n’attend pas sa venue, ne renie pas seulement les prophètes, mais la Torah et Moché lui-même (Hilkhot Melakhim 11, 1). C’est pourquoi le Rambam en fait le douzième de ses treize principes de foi (Commentaire de la Michna, Sanhédrin, chapitre 10). Il est résumé dans la formule que beaucoup récitent chaque matin : « Je crois d’une foi parfaite en la venue du Messie ; et même s’il tarde, malgré cela, j’attendrai chaque jour qu’il vienne. » Elle s’inspire du prophète Habakouk : « S’il tarde, attends-le, car il viendra certainement » (Habakouk 2, 3).

Pas besoin de miracles

Le Rambam précise : « Ne pense pas que le Roi-Messie doive faire des signes et des prodiges, renouveler les choses du monde ou ressusciter les morts. » Il en donne une preuve historique : Rabbi Akiva, le plus grand Sage de son temps, considérait Bar Kokhba comme le Roi-Messie, et ne lui demanda aucun miracle (Hilkhot Melakhim 11, 3). La Torah, poursuit-il, ne change pas : ses lois sont éternelles, et le Messie ne vient ni en ajouter ni en retrancher.

Les critères pour le reconnaître

Le Rambam donne ensuite des critères précis, qui sont le cœur de la position juive (Hilkhot Melakhim 11, 4) :

  • S’il se lève un roi de la maison de David, qui étudie la Torah et accomplit les mitsvot (commandements) comme David son ancêtre, qui ramène tout Israël à suivre la Torah et qui mène les combats de D’, on le présume Messie.
  • S’il réussit, s’il bâtit le Temple à son emplacement et rassemble les exilés d’Israël, alors il est certainement le Messie. Il réparera le monde entier pour servir D’ ensemble, comme il est dit : « Alors Je donnerai aux peuples une langue pure » (Tsefania 3, 9).
  • S’il n’a pas réussi, ou s’il a été tué, il est clair que ce n’était pas lui.

Le Messie se définit donc par une mission, et il se reconnaît à ce qu’il accomplit de son vivant.

Le loup et l’agneau

Au chapitre suivant, le Rambam explique que l’ordre de la nature ne changera pas aux temps messianiques. La prophétie du loup qui habite avec l’agneau est une image : les nations, comparées à des bêtes de proie, vivront en paix avec Israël (Hilkhot Melakhim 12, 1). Personne ne sait exactement comment ces choses arriveront avant qu’elles n’arrivent ; il ne faut donc pas s’attarder sur les détails ni calculer les dates (12, 2).

Le vrai but

Enfin, le Rambam dit pourquoi on attend le Messie : « Les Sages et les prophètes n’ont pas désiré les jours du Messie pour dominer le monde, ni pour gouverner les nations, ni pour être honorés par elles, ni pour manger, boire et se réjouir, mais pour être libres de se consacrer à la Torah et à sa sagesse, sans oppresseur ni perturbateur » (Hilkhot Melakhim 12, 4). Il conclut tout son grand code de loi par le verset : « La terre sera remplie de la connaissance de l’Éternel, comme les eaux recouvrent le fond de la mer » (12, 5).

L’attente du Messie dans la vie juive

L’attente du Messie n’est pas une idée abstraite : elle est tissée dans la prière et dans les fêtes.

  • Dans la Amida, la prière centrale récitée trois fois par jour, plusieurs bénédictions la demandent : le rassemblement des exilés, le retour des juges, la reconstruction de Jérusalem, et celle-ci : « Fais fleurir bientôt le rejeton de David Ton serviteur […] car nous espérons Ta délivrance tout le jour. »
  • Dans le Kaddich, de nombreuses communautés, notamment séfarades et hassidiques, ajoutent : « Qu’Il fasse germer Sa délivrance et rapproche Son Messie. »
  • Dans le Birkat Hamazon, la bénédiction après le repas, on demande la reconstruction de Jérusalem, et l’on mentionne « la royauté de la maison de David, Ton oint ».
  • Au Séder de Pessah, on remplit une coupe pour le prophète Eliyahou et l’on ouvre la porte : celui qui doit annoncer le Messie est attendu dans chaque maison. Et la soirée se termine par « L’an prochain à Jérusalem ! », comme la prière de clôture de Yom Kippour.
  • Chaque jour, rappelle la Michna, on mentionne la sortie d’Égypte « pour amener les jours du Messie » (Michna Berakhot 1, 5) : la délivrance passée annonce la délivrance future.
  • Le 9 Av, jour de deuil pour la destruction du Temple, une tradition rapporte que c’est ce jour-là qu’est né le libérateur, appelé Menahem, « le consolateur » (Talmud de Jérusalem, Berakhot 2, 4 ; Eikha Rabba 1, 51). Le deuil contient déjà sa consolation.

Le Talmud enseigne aussi qu’au jugement, on demande à l’homme : « As-tu espéré la délivrance ? » (Chabbat 31a). L’espérance n’est pas une émotion facultative ; c’est une responsabilité.

L’histoire : les faux messies et la prudence juive

Au fil des siècles, des hommes ont prétendu être le Messie. Ces épisodes expliquent la grande prudence de la tradition juive.

Bar Kokhba (132-135)

Soixante ans après la destruction du second Temple par les Romains (70 de l’ère commune), Chimon bar Koziba prend la tête d’une révolte contre Rome. Rabbi Akiva voit en lui le Messie et l’appelle « Bar Kokhba », « fils de l’étoile », en référence au verset « une étoile s’avance de Yaakov » (Bamidbar 24, 17). Mais un autre Sage, Rabbi Yohanan ben Torta, lui répond : « Akiva, l’herbe poussera sur tes joues, et le fils de David ne sera pas encore venu » (Talmud de Jérusalem, Taanit 4, 5 ; 68d). La révolte est écrasée en 135 à Betar ; Jérusalem devient une ville païenne interdite aux Juifs. Conformément aux critères du Rambam, Bar Kokhba, ayant été tué, n’était pas le Messie.

Chabbetaï Tsvi (1665-1666)

Au XVIIe siècle, après les massacres de 1648 en Pologne et en Ukraine, un kabbaliste de Smyrne, Chabbetaï Tsvi, se proclame Messie, soutenu par son « prophète », Nathan de Gaza. L’enthousiasme gagne une grande partie du monde juif, de l’Empire ottoman jusqu’à Amsterdam ; certains vendent leurs biens pour partir en Terre sainte. Arrêté par les autorités ottomanes au début de 1666, il se convertit à l’islam en septembre de la même année, pour sauver sa vie. Le choc est immense. Depuis, les rabbins se méfient de toute proclamation messianique précipitée.

La lettre au Yémen

Déjà au XIIe siècle, le Rambam avait dû répondre aux Juifs du Yémen, troublés par un homme qui se présentait comme le Messie. Dans sa célèbre Iggeret Teman (Épître au Yémen, vers 1172), il les encourage à garder la foi et l’espérance, tout en leur expliquant comment reconnaître une imposture : un Messie qui demande de changer la Torah ou qui ne réalise pas sa mission n’est pas le Messie.

Cette histoire enseigne un double équilibre : ne jamais cesser d’attendre, et ne jamais se laisser entraîner par l’impatience.

Pourquoi les Juifs ne reconnaissent-ils pas Jésus comme Messie ?

Beaucoup se posent cette question, souvent sans aucune hostilité. Le judaïsme y répond avec respect envers les chrétiens : la réponse ne repose pas sur un jugement sur la personne de Jésus, mais sur la définition juive du Messie, telle qu’elle découle des prophètes.

Il n’a pas accompli la mission messianique

Pour les prophètes, le Messie se reconnaît à ce qu’il fait : il reconstruit le Temple, rassemble les exilés, apporte la paix universelle et la connaissance de D’ à toute la terre. Or, une quarantaine d’années après la mort de Jésus, le Temple a été détruit (70), le peuple juif est parti pour un long exil, et le monde n’a pas connu la fin des guerres annoncée par Yechayahou (2, 4). Le Rambam l’écrit explicitement : celui qui n’a pas réussi, ou qui a été tué, n’est pas le Messie (Hilkhot Melakhim 11, 4). L’idée d’une « seconde venue », où le Messie accomplirait plus tard ce qu’il n’a pas fait la première fois, n’existe pas dans les textes juifs.

Lors de la dispute de Barcelone, en 1263, devant le roi Jacques Ier d’Aragon, le Ramban (Nahmanide) fit valoir cet argument : les prophètes annoncent un monde où l’on n’apprendra plus la guerre ; or le monde n’a pas changé. Il ajouta que, pour le judaïsme, l’essentiel n’est pas le Messie mais la Torah et les mitsvot.

Le Messie est un homme, pas D’

Dans le judaïsme, D’ est un, sans corps ni image, et Il ne devient pas un homme : « Écoute Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est un » (Devarim 6, 4) ; « D’ n’est pas un homme » (Bamidbar 23, 19). Le Messie, selon tous les textes juifs, est un être humain, né d’un père et d’une mère, grand par sa sagesse et sa piété, mais il n’est pas divin et on ne lui rend aucun culte.

La lignée de David passe par le père

Le Messie doit être un descendant de David. Or, dans la Torah, l’appartenance à une tribu se transmet par le père (Bamidbar 1, 18 : « selon la maison de leurs pères »). Le récit chrétien d’une naissance virginale signifie, de son propre point de vue, que Jésus n’avait pas de père humain descendant de David ; le critère de la lignée n’est donc pas rempli selon la loi juive.

Personne ne meurt pour les fautes d’un autre

Dans le judaïsme, chacun répond de ses propres actes, et le pardon s’obtient par la techouva (le retour vers D’), la prière et la réparation. « Les pères ne mourront pas pour les fils, et les fils ne mourront pas pour les pères ; chacun mourra pour sa propre faute » (Devarim 24, 16 ; voir aussi Yehezkel 18, 20). Le Messie n’a pas pour rôle d’expier les fautes de l’humanité, mais de conduire un monde réparé.

La Torah ne change pas

Enfin, la Torah dit : « Tout ce que Je vous ordonne, vous le garderez pour le faire ; tu n’y ajouteras rien et tu n’en retrancheras rien » (Devarim 13, 1). Le Rambam en déduit qu’aucun prophète ni aucun Messie ne peut abolir les commandements (Hilkhot Yessodé HaTorah 9, 1 ; Hilkhot Melakhim 11, 3). Or le christianisme a, au fil du temps, abandonné le Chabbat, la circoncision ou les lois alimentaires.

Et le « serviteur souffrant » ?

Les chrétiens lisent souvent le chapitre 53 de Yechayahou, qui décrit un « serviteur » méprisé et souffrant, comme une annonce de Jésus. La lecture juive traditionnelle, celle de Rachi notamment, y voit le peuple d’Israël lui-même, humilié par les nations, que celles-ci reconnaîtront à la fin des temps. Le prophète appelle d’ailleurs Israël « Mon serviteur » à plusieurs reprises (Yechayahou 41, 8 ; 44, 1 ; 49, 3). Le théologien chrétien Origène, au IIIe siècle, rapporte déjà que les Juifs de son temps lisaient ce passage ainsi (Contre Celse 1, 55).

Un regard apaisé

Le Rambam, dans un passage longtemps censuré de son Michné Torah, porte un regard étonnamment large sur cette histoire. Il écrit que, même si le christianisme et l’islam ne correspondent pas à la vérité de la Torah, ils ont contribué à « préparer le chemin du Roi-Messie », en répandant dans le monde les idées de la Torah, des commandements et de l’attente du Messie, jusque dans des îles lointaines (Hilkhot Melakhim 11, 4). Pour lui, quand le vrai Messie viendra, tous comprendront. Le judaïsme ne demande à personne de devenir juif : il enseigne que les justes des nations, qui observent les sept lois noahides, ont part au monde futur.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri a abordé la question du Messie à plusieurs reprises dans ses cours, souvent à partir des récits de la Torah. Voici ses idées principales, fidèlement résumées.

Messianisme et Machia’h

À un participant de Tibériade à qui l’on disait que les incendies et les inondations annonçaient la venue du Messie, le Rav répond, dans son cours Yom Kippour : le livre de Yona et la techouva, qu’il n’est pas prophète. Il faut d’abord distinguer le messianisme et le Machia’h : « il y a différents messianismes, mais il y a un seul Machia’h », même s’il porte différents noms et différents attributs. Et il avertit : si le Messie venait maintenant et que nous n’étions pas prêts à l’aider, à adhérer à ses exigences, il serait venu pour rien.

Un rassembleur, pas un être parfait

Dans Vayetse : Rahel et Lea, deux visages, un participant s’étonne qu’on n’entende jamais parler des défauts du Messie. Le Rav répond que c’est une erreur de le définir comme un être parfait : le Machia’h est celui qui parvient à réaliser une perfection au sein de l’humanité, en réunissant sous une même bannière des éléments qui restent indépendants et autonomes.

Il revient sur cette idée dans Lech Lecha : Lot, notre voisin. Machia’h ben Yossef porte l’idée que tout doit être placé sous une seule enseigne, celle du Créateur ; mais il cède le pas à Machia’h ben David, qui veille à ce que chacun garde ce qui le caractérise et l’individualise. Il ne s’agit d’exclure ni l’une ni l’autre logique : c’est leur somme qui fait le messianisme du peuple juif.

Le Messie, on le fait venir

Dans Les 3 Patriarches : miroirs de nos vies, le Rav insiste : il ne suffit pas d’attendre un Messie venu de l’extérieur ; le messianisme se joue par étapes, sur le plan personnel comme collectif, et « on le fait venir ». Pour cela, même quand « les mains sont les mains d’Essav », la voix doit rester « la voix de Yaakov » (Bereshit 27, 22) : celle de l’étude, de la prière et du dialogue entre toutes les composantes du peuple. Isoler un seul aspect de la pensée juive en reléguant tout le reste au second plan, c’est ce qu’il appelle un « avortement messianique ». Dans Bereshit : les fondations de l’être humain, il précise que personne n’a à se prétendre Messie, mais que chacun en porte une part, dans le soin qu’il prend de l’autre, et surtout du plus petit que soi.

Dans Ticha beAv : le dépassement de soi, il explique pourquoi, selon la tradition, le Messie naît le jour de la destruction du Temple. À Kippour, nous nous en remettons au pardon de D’ ; à Ticha beAv, le peuple prend conscience que tout dépend de lui, de sa capacité à dépasser ses faiblesses. C’est de cette prise de conscience que naît toute reconstruction.

Une lignée ouverte sur le monde

Dans Yehouda et Tamar : le scandale qui prépare la délivrance, le Rav montre que la lignée du Messie se prépare dans un récit inattendu. Des jumeaux de Tamar, Pérets « surgit » le premier : de lui viendra David, qui affronte Goliath, libère la terre et prévoit le lieu du Temple. Mais Zérah, « le lever du soleil », rappelle qu’une promesse ne s’impose pas par la seule force : il faut aussi la reconnaissance des nations. Le Rav relève aussi que le nom de Chéla, troisième fils de Yehouda, est proche de « Chilo », un des noms du Messie.

Dans Chavouot : le livre de Ruth et le hesed, il rappelle que David descend de Ruth, une Moabite venue d’un monde étranger : « une Torah sans dimension messianique, sans dimension nationale, sans dimension sociale, sans dimension universelle n’a aucune raison d’être ». Et dans Pessah : par où commencer la Hagada ?, il enseigne qu’aux temps messianiques l’humanité adoptera les sept lois noahides à partir de la reconnaissance de D’, et que le Messie aura le « flair » de la vérité, comme la fourmi qui se détourne du grain déjà pris par sa voisine : ne pas convoiter ce qui appartient à l’autre.

Les idées reçues sur le Messie

  • « Les Juifs attendent un sauveur surnaturel. » Non. Le Messie est un homme, un roi juste et sage. Le Talmud enseigne que les jours du Messie ne diffèrent de notre monde que par la fin de l’oppression (Berakhot 34b).
  • « Le Messie va tout faire à notre place. » Non. La tradition insiste sur la part de l’homme : la délivrance peut être hâtée par le mérite (Sanhédrin 98a), et le Messie attend que nous « écoutions Sa voix ».
  • « L’ère messianique, c’est la fin du monde. » Non. C’est l’accomplissement de l’histoire, dans un monde qui continue. La résurrection des morts et le « monde futur » sont des notions distinctes, liées mais différentes.
  • « Le Messie sera réservé aux Juifs. » Non. Les prophètes annoncent la paix et la connaissance de D’ pour toutes les nations (Yechayahou 2, 2-4 ; Zekharia 14, 9).
  • « Il faut connaître la date. » Non. Les Sages ont mis en garde contre les calculs (Sanhédrin 97b), et le Rambam demande de ne pas s’y attarder (Hilkhot Melakhim 12, 2).

Questions fréquentes sur le Messie

Qui est le Messie pour les Juifs ?

C’est un homme, descendant du roi David par son père, qui deviendra roi d’Israël, ramènera le peuple à la Torah, reconstruira le Temple de Jérusalem, rassemblera les exilés et ouvrira une ère de paix universelle. Il n’est pas divin. On le reconnaîtra à ce qu’il accomplit (Rambam, Hilkhot Melakhim 11, 4).

Les Juifs attendent-ils encore le Messie ?

Oui. Croire en sa venue et l’attendre chaque jour est l’un des treize principes de foi du Rambam, et cette attente est exprimée trois fois par jour dans la Amida. Les juifs pratiquants prient pour sa venue « bientôt, de nos jours ».

Quelle est la différence entre Machia’h et Messie ?

Aucune : « Messie » est la forme française du mot hébreu Machia’h, qui veut dire « oint ». Le mot « Christ » est sa traduction grecque. Ce sont trois langues pour un même titre, mais les religions lui donnent des contenus différents.

Que se passera-t-il quand le Messie viendra ?

Selon les prophètes et le Rambam : le rétablissement de la royauté de David, la reconstruction du Temple, le retour des exilés sur la terre d’Israël, la fin des guerres et la connaissance de D’ répandue sur toute la terre. Le Rambam précise que personne ne sait exactement comment ces choses se passeront avant qu’elles n’arrivent.

Le Messie fera-t-il des miracles ?

Pas nécessairement. Le Rambam écrit qu’il ne faut pas penser que le Messie doive faire des prodiges ou ressusciter les morts pour être reconnu ; il cite Rabbi Akiva, qui considéra Bar Kokhba comme Messie sans lui demander de miracle (Hilkhot Melakhim 11, 3).

Qu’est-ce que Machia’h ben Yossef ?

C’est une figure messianique mentionnée dans le Talmud (Soucca 52a), issue de la tribu de Yossef, qui doit précéder Machia’h ben David et tomber au combat. Pour le Rav Benizri, ces deux figures représentent deux logiques complémentaires : l’unité de tous sous une même enseigne, et le respect de l’identité de chacun.

Pourquoi les Juifs ne reconnaissent-ils pas Jésus comme Messie ?

Parce que, selon les prophètes et le Rambam, le Messie doit accomplir de son vivant la reconstruction du Temple, le rassemblement des exilés et la paix universelle, ce qui ne s’est pas produit. De plus, le Messie est un homme et non D’, il descend de David par son père et il ne change pas la Torah.

Pour aller plus loin

Sources et références

  • Vayikra 4, 3 (le prêtre oint) ; Chemouel I 10, 1 ; 16, 13 ; 24, 7 (onction de Chaoul et de David) ; Yechayahou 45, 1 (Cyrus)
  • Bereshit 49, 10 et Targoum Onkelos sur ce verset (Chilo) ; Bamidbar 24, 17 ; Devarim 30, 3-4
  • Yechayahou 2, 2-4 ; 11, 1-12 ; 41, 8 ; 44, 1 ; 49, 3 ; 52, 13 à 53, 12 et Rachi sur ce passage ; 60, 22 ; Mikha 4, 3
  • Yirmeyahou 23, 5 ; Yehezkel 37, 12 et 24-26 ; Habakouk 2, 3 ; Tsefania 3, 9 ; Zekharia 9, 9 ; 12, 10 ; 14, 9 ; Malakhi 3, 23-24 ; Tehilim 95, 7
  • Devarim 6, 4 ; 13, 1 ; 24, 16 ; Bamidbar 1, 18 ; Bamidbar 23, 19 ; Yehezkel 18, 20 ; Bereshit 27, 22
  • Michna Berakhot 1, 5 ; Michna Sota 9, 15
  • Talmud de Babylone, Sanhédrin 97a-99a (six mille ans ; « que se brisent les os de ceux qui calculent les fins » ; « en son temps / Je la hâterai » ; le Messie aux portes de Rome ; noms du Messie ; « qu’il vienne mais que je ne le voie pas »)
  • Talmud de Babylone, Berakhot 34b et Sanhédrin 99a (enseignement de Chemouel) ; Soucca 52a (Machia’h ben Yossef) ; Pessahim 54a (le nom du Messie créé avant le monde) ; Chabbat 31a (« as-tu espéré la délivrance ? »)
  • Talmud de Jérusalem, Berakhot 2, 4 et Eikha Rabba 1, 51 (Menahem né le 9 Av) ; Talmud de Jérusalem, Taanit 4, 5 (68d) (Rabbi Akiva et Bar Kokhba)
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Melakhim 11, 1-4 et 12, 1-5 ; Hilkhot Yessodé HaTorah 9, 1
  • Rambam, Commentaire de la Michna, Sanhédrin chapitre 10 (Helek), douzième principe de foi ; Iggeret Teman (vers 1172)
  • Ramban (Nahmanide), Vikoua’h (compte rendu de la dispute de Barcelone, 1263)
  • Origène, Contre Celse 1, 55
  • Rav Raphaël Benizri, Yom Kippour : le livre de Yona et la techouva
  • Rav Raphaël Benizri, Vayetse : Rahel et Lea, deux visages
  • Rav Raphaël Benizri, Lech Lecha : Lot, notre voisin
  • Rav Raphaël Benizri, Les 3 Patriarches : miroirs de nos vies
  • Rav Raphaël Benizri, Bereshit : les fondations de l’être humain
  • Rav Raphaël Benizri, Ticha beAv : le dépassement de soi
  • Rav Raphaël Benizri, Yehouda et Tamar : le scandale qui prépare la délivrance
  • Rav Raphaël Benizri, Chavouot : le livre de Ruth et le hesed
  • Rav Raphaël Benizri, Pessah : par où commencer la Hagada ?

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.