Un vêtement déchiré, des miroirs voilés d’un drap, une famille assise sur des sièges bas pendant sept jours, une porte qui reste ouverte aux visiteurs : quand un juif perd un proche, la maison entière change de visage. Pourquoi enterrer si vite ? Pourquoi refuser l’incinération ? Que se passe-t-il pendant la chiva, et que faut-il dire à une famille en deuil ? Voici une réponse complète, avec les sources de la Torah et du Talmud, l’histoire et le sens de ces gestes.

En bref : le judaïsme organise le deuil en étapes précises. Avant l’enterrement, le proche endeuillé est dispensé de presque tout pour s’occuper du défunt. L’inhumation a lieu le plus vite possible, en pleine terre, dans un linceul simple, car la Torah ordonne : « tu l’enterreras le jour même » (Devarim 21, 23) ; c’est pourquoi l’incinération est refusée. Commence ensuite la chiva (« sept »), sept jours où la famille reste à la maison, assise bas, et reçoit les visites de consolation ; on y couvre traditionnellement les miroirs. Suivent les trente jours (chelochim) et, pour un père ou une mère, une année entière. Le principe qui guide tout cela : honorer le mort, soutenir les vivants, et ne pas laisser le deuil devenir infini (Moed Katan 27b).

Ce que dit la Torah : la mort, la poussière et le deuil

La Torah ne consacre pas de chapitre unique aux lois du deuil. Elle les dessine par touches, à travers des récits. Le point de départ est la parole adressée à Adam après la faute : « Car tu es poussière, et tu retourneras à la poussière » (Bereshit 3, 19). Le corps vient de la terre ; il doit y retourner.

Le premier deuil raconté en détail est celui d’Avraham pour Sarah. « Sarah mourut à Kiryat Arba, qui est Hébron, au pays de Canaan ; et Avraham vint pour faire l’éloge funèbre de Sarah et pour la pleurer » (Bereshit 23, 2). Deux gestes sont nommés : le hesped, l’éloge du défunt, et les larmes. Puis Avraham, qui se dit « étranger et résident » parmi les habitants du pays (23, 4), insiste pour acheter un lieu de sépulture, la caverne de Makhpela, et la paie au prix fort (23, 16-19). Le premier bien acquis par le peuple juif en terre d’Israël est un tombeau.

Quand Yaakov apprend la disparition supposée de Yossef, il « déchire ses vêtements, met un sac sur ses reins et porte le deuil de son fils pendant de longs jours » ; « il refuse de se laisser consoler » (Bereshit 37, 34-35). C’est l’origine biblique de la keria, la déchirure du vêtement. Et à la mort de Yaakov, Yossef et ses frères, arrivés au lieu de l’inhumation, « firent pour son père un deuil de sept jours » (Bereshit 50, 10). C’est la première chiva de l’histoire.

La Torah fixe enfin la règle de l’inhumation rapide. À propos même d’un condamné exécuté, elle ordonne : « Son cadavre ne passera pas la nuit sur le bois, mais tu l’enterreras le jour même » (Devarim 21, 23). Si l’on doit ce respect au corps d’un criminel, on le doit à plus forte raison à tout être humain. La Torah nomme aussi les sept proches pour lesquels on porte le deuil, à travers la liste des proches pour lesquels un cohen, un prêtre, peut se rendre impur : père, mère, fils, fille, frère, sœur et conjoint (Vayikra 21, 2-3 ; Moed Katan 20b ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 374, 4).

Avant l’enterrement : l’onen et la déchirure

Entre le décès et l’inhumation, le proche endeuillé porte un nom particulier : onen. La Michna enseigne que « celui dont le mort est étendu devant lui est dispensé de la lecture du Chema, de la prière et des téfilines » (Michna Berakhot 3, 1). Ce n’est pas un mépris des mitsvot. C’est l’inverse : à ce moment, la seule mitsva qui compte est de s’occuper du défunt. Et la loi juive reconnaît qu’un homme sous le choc ne peut pas prier avec la concentration requise.

À l’annonce du décès, on prononce la bénédiction « Baroukh Dayan haEmet », « Béni soit le Juge de vérité » (Michna Berakhot 9, 2). C’est une phrase difficile à dire, et c’est voulu : on affirme, au moment même où tout s’effondre, que le monde n’est pas livré au hasard.

Puis vient la keria, la déchirure du vêtement, faite le plus souvent juste avant l’enterrement (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 340). On la fait debout. Le Talmud le déduit du verset sur Iyov (Job) qui, apprenant la mort de ses enfants, « se leva, déchira son manteau » (Iyov 1, 20 ; Moed Katan 20b). Pour un père ou une mère, on déchire du côté gauche, celui du cœur. La déchirure exprime ce que les mots ne peuvent pas dire : quelque chose a été arraché. Elle laisse aussi s’échapper une part de la douleur, au lieu de la garder enfermée.

L’inhumation : pourquoi si vite, et pourquoi en pleine terre

Le jour même, autant que possible

La Michna est explicite : laisser son mort une nuit sans l’enterrer est une transgression, sauf si c’est pour son honneur, par exemple pour attendre les proches ou préparer le linceul (Michna Sanhedrin 6, 5). C’est pourquoi, dans le monde juif, les obsèques ont lieu en général le jour même ou le lendemain. Les familles qui veulent faire inhumer leur proche en Israël tolèrent le délai du transport : c’est aussi « pour l’honneur du défunt ».

Le Talmud se demande pourquoi l’inhumation est obligatoire : est-ce pour éviter au défunt l’humiliation de voir son corps se décomposer à l’air libre, ou est-ce pour lui procurer une kappara, une expiation (Sanhedrin 46b) ? Les deux réponses se complètent. L’homme est créé « à l’image de D’ » (Bereshit 1, 27) : son corps, même sans vie, garde quelque chose de sacré. Et le retour à la terre fait partie du chemin de l’âme.

Le Rambam en tire une conséquence nette : si quelqu’un demande avant de mourir qu’on ne fasse pas d’éloge funèbre, on respecte sa volonté ; mais s’il demande à ne pas être enterré, « on ne l’écoute pas, car l’inhumation est une mitsva » (Michné Torah, Hilkhot Evel 12, 1).

La tahara et le linceul blanc

Avant l’enterrement, le corps est confié à la hévra kaddicha, la « sainte confrérie », des bénévoles de la communauté. Ils procèdent à la tahara, la toilette rituelle : le corps est lavé avec délicatesse, purifié par de l’eau versée selon un rite précis, puis habillé de takhrikhin, un linceul de lin ou de coton blanc, sans poches ni ornements. Des femmes s’occupent des femmes, des hommes des hommes. Pendant tout ce temps, on ne laisse jamais le défunt seul : un chomer, un « gardien », veille auprès de lui en récitant des Tehilim, les Psaumes.

Pourquoi un linceul si simple ? Le Talmud raconte qu’à une époque, on enterrait les morts dans des vêtements luxueux. Les familles pauvres, incapables de suivre, en étaient humiliées, au point que certains abandonnaient le corps et s’enfuyaient. Rabban Gamliel, le chef du peuple, demanda alors à être enterré dans de simples habits de lin, et tout le peuple suivit son exemple (Moed Katan 27b ; Ketoubot 8b). Depuis, riche ou pauvre, chacun part vêtu de la même façon. Devant la mort, il n’y a plus de classes sociales.

Dans beaucoup de communautés, les hommes sont enterrés dans leur talit, leur châle de prière, dont on rend l’une des franges invalide : le défunt n’est plus tenu par les mitsvot. Le cercueil, quand il y en a un, est en bois brut. En Israël, selon l’usage le plus répandu, le corps est mis en terre directement, enveloppé de son linceul, pour accomplir au plus près le verset « tu retourneras à la poussière ».

Accompagner le mort : le « bienfait de vérité »

Accompagner un défunt jusqu’à sa tombe, porter le cercueil, aider à le recouvrir de terre : ce sont parmi les actes de bonté les plus élevés. Le Rambam les compte parmi les gemilout hassadim, les actes de bienfaisance, qu’il rattache au commandement « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Hilkhot Evel 14, 1). Quand Yaakov demande à Yossef de l’enterrer en terre de Canaan, il lui demande de faire envers lui « hessed veemet », « bonté et vérité » (Bereshit 47, 29). Rachi explique : la bonté faite envers un mort est une bonté de vérité, car on n’en attend aucun retour (Rachi sur Bereshit 47, 29, d’après Bereshit Rabba 96, 5).

Au cimetière, on récite le Tsidouk haDin, « la reconnaissance du jugement », une prière qui reprend la parole de Iyov : « L’Éternel a donné, l’Éternel a repris ; que le nom de l’Éternel soit béni » (Iyov 1, 21). Les proches jettent eux-mêmes de la terre sur le cercueil, et les fils récitent pour la première fois le kaddich. En quittant la tombe, l’assistance forme deux rangées entre lesquelles passent les endeuillés, et on leur adresse les premiers mots de consolation.

Pourquoi le judaïsme refuse l’incinération

C’est l’une des questions les plus posées, et la réponse est claire : selon la loi juive, toutes communautés confondues, l’incinération est interdite. Plusieurs raisons convergent.

  • Le commandement d’enterrer. « Tu l’enterreras » (Devarim 21, 23) est une mitsva positive. Brûler le corps, c’est ne pas l’accomplir. Le Rambam, on l’a vu, refuse même de suivre la volonté d’un défunt qui demanderait à ne pas être enterré (Hilkhot Evel 12, 1).
  • Le retour à la terre. « Tu retourneras à la poussière » (Bereshit 3, 19) : le corps doit suivre un processus naturel, lent, et non être détruit d’un coup.
  • Le respect de l’image divine. Le corps a porté une âme, accompli des mitsvot, aimé, travaillé. On ne le traite pas comme une chose qu’on élimine. Dans la Bible, brûler des ossements est présenté comme un outrage : le prophète Amos condamne Moav « parce qu’il a brûlé les os du roi d’Edom jusqu’à la chaux » (Amos 2, 1).
  • La foi en la résurrection. La tehiyat hametim, la résurrection des morts, est un principe de foi du judaïsme ; c’est le dernier des treize principes du Rambam, et la deuxième bénédiction de la Amida, prière récitée trois fois par jour, l’affirme. Les Sages enseignent que D’ peut tout ; mais l’enterrement exprime, par un geste, l’espérance que ce corps n’est pas fini. Le corps est déposé, non détruit, comme on sème une graine.

L’historien romain Tacite, au Ier siècle, l’avait déjà remarqué : les Juifs, écrit-il, préfèrent « enterrer les corps plutôt que de les brûler » (Histoires V, 5). À une époque où l’incinération était courante chez les Romains, l’inhumation était un signe distinctif du peuple juif.

Pour les Juifs d’aujourd’hui s’ajoute une blessure de mémoire : six millions d’entre eux ont été assassinés pendant la Shoah, et beaucoup ont été réduits en cendres dans des fours crématoires. Choisir volontairement l’incinération heurte profondément cette mémoire.

Que faire si un proche a malgré tout été incinéré ? La question est délicate et dépend de chaque cas (enterrement des cendres, lois du deuil, kaddich). On consultera un rabbin, avec bienveillance : le but n’est pas de juger, mais d’accompagner.

La chiva : sept jours pour pleurer et être consolé

D’où viennent les sept jours ?

Le mot chiva veut simplement dire « sept ». Le premier exemple est Yossef, qui fit pour son père « un deuil de sept jours » (Bereshit 50, 10). Le Talmud ajoute un autre appui, chez le prophète Amos : « Je changerai vos fêtes en deuil » (Amos 8, 10). De même qu’une fête dure sept jours, le deuil dure sept jours (Moed Katan 20a). Le Rambam précise que, selon la Torah, seul le premier jour du deuil est obligatoire ; c’est Moché, notre maître, qui a institué les sept jours de deuil, comme les sept jours de festin après un mariage (Hilkhot Evel 1, 1). Le parallèle est beau : la vie juive marque par sept jours les deux grands passages de l’existence, la joie des noces et la douleur de la séparation.

La chiva commence au retour du cimetière et se termine le matin du septième jour. Le jour de l’enterrement compte comme premier jour.

Ce que fait l’endeuillé

Pendant la chiva, l’avel, l’endeuillé, reste chez lui ou dans la maison du défunt. Le Choulhan Aroukh énumère ce qui lui est interdit : travailler, se laver pour le plaisir, s’oindre de crèmes ou de parfums, porter des chaussures de cuir, avoir des relations conjugales, étudier la Torah (sauf les textes liés au deuil), saluer les gens par « chalom », laver ou repasser ses vêtements, se couper les cheveux (Yoré Dé’a 380, 1 ; Moed Katan 15a-b et 21a). On porte le vêtement déchiré. On ne se rase pas.

L’endeuillé s’assoit sur un siège bas ou par terre. À l’époque du Talmud, on renversait les lits (kefiyat hamita). Le Talmud en donne une raison bouleversante, au nom de Bar Kappara : D’ dit, en quelque sorte, « J’ai placé Mon image en l’homme, et à cause des fautes Je l’ai renversée ; renversez donc vos lits » (Moed Katan 15b ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 387, 1). L’homme qui s’abaisse jusqu’au sol rejoint symboliquement celui qui a été mis en terre. Les amis de Iyov eux-mêmes « s’assirent avec lui à terre sept jours et sept nuits » (Iyov 2, 13).

Le repas de consolation

À son retour du cimetière, l’endeuillé ne mange pas de son propre pain : ses voisins et amis lui apportent un premier repas, la seoudat havraa, le « repas de réconfort » (Moed Katan 27b ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 378, 1). La règle se déduit de l’ordre paradoxal donné au prophète Yehezkel, à qui l’on interdit, en signe, de manger « le pain des gens », c’est-à-dire celui qu’on apporte aux endeuillés (Yehezkel 24, 17). L’idée est simple et profonde : à ce moment-là, l’endeuillé n’a pas la force de se nourrir lui-même ; la communauté le porte.

On y sert traditionnellement des œufs durs ou des lentilles. Le Talmud raconte que le jour où Avraham mourut, Yaakov prépara un plat de lentilles pour consoler son père Its’hak, et explique : comme la lentille, ronde, n’a pas de « bouche », l’endeuillé reste sans voix ; et comme elle roule, le deuil fait le tour du monde et atteint chacun à son tour (Bava Batra 16b).

La bougie et la prière à la maison

Pendant les sept jours, une bougie reste allumée en mémoire du défunt. L’usage s’appuie sur le verset « L’âme de l’homme est une lampe de l’Éternel » (Michlé 20, 27). Les offices de prière se tiennent souvent dans la maison de deuil, avec un minyan, un quorum de dix hommes, pour que les endeuillés puissent réciter le kaddich sans sortir.

Chabbat et fêtes

Le Chabbat compte parmi les sept jours, mais on n’y manifeste pas le deuil en public : l’endeuillé s’habille normalement, va à la synagogue, ne s’assoit pas par terre (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 400, 1). Et une grande fête (Pessah, Chavouot, Souccot, Roch Hachana, Kippour) qui survient pendant la chiva l’interrompt et l’annule (Moed Katan 19a ; Yoré Dé’a 399). La joie collective du calendrier a le dernier mot sur la douleur privée. Pour le calcul exact, qui dépend de nombreux cas, on consultera un rabbin.

Une main dépose un petit caillou sur une dalle funéraire en pierre de Jérusalem, dans un cimetière juif à la lumière dorée du soir
« Tu es poussière, et tu retourneras à la poussière » (Bereshit 3, 19) : le judaïsme enterre ses morts en pleine terre, et l’on dépose un caillou en visitant une tombe.

Pourquoi couvre-t-on les miroirs ?

C’est l’une des questions les plus fréquentes sur le deuil juif, et pourtant cet usage n’apparaît ni dans la Torah ni dans le Talmud. C’est une coutume plus tardive, répandue dans presque toutes les communautés et rapportée dans les manuels de lois du deuil des derniers siècles. On en donne plusieurs explications, qui ne s’excluent pas.

  • La prière dans la maison de deuil. Les offices se tiennent chez l’endeuillé. Or les décisionnaires enseignent qu’on ne doit pas prier face à un miroir, car on aurait l’air de se prosterner devant sa propre image. Couvrir les miroirs permet de prier dans toutes les pièces.
  • Le renoncement à l’apparence. Pendant la chiva, on ne se rase pas, on ne se maquille pas, on ne soigne pas son allure. Le miroir est l’instrument de cette attention à soi. Le voiler, c’est dire : cette semaine, ce n’est pas moi qui compte, mais celui qui est parti, et la relation qui m’unissait à lui.
  • L’image divine diminuée. Le Talmud explique le renversement des lits par l’image de D’ « renversée » dans le défunt (Moed Katan 15b). L’homme a été créé « à l’image de D’ » ; quand un être humain meurt, cette image s’est éteinte dans le monde. Il serait étrange de contempler son propre reflet au moment où une image divine vient de disparaître. Couvrir les miroirs prolonge, d’une certaine manière, le geste ancien du lit renversé.
  • Des croyances populaires. On entend aussi des explications liées aux esprits ou à l’âme du défunt qui se refléterait. Ce sont des traditions folkloriques, qui ne figurent pas parmi les raisons retenues par les maîtres de la loi juive.

Concrètement, on couvre les miroirs de la maison de deuil d’un drap ou d’un tissu dès le retour du cimetière, et on les découvre à la fin de la chiva. Certains couvrent aussi les écrans et les portraits. C’est une coutume, non une loi de la Torah : les usages varient selon les familles.

Après la chiva : les trente jours, l’année et l’anniversaire

Le deuil juif ne s’arrête pas d’un coup ; il se retire par paliers. Le Talmud le résume ainsi : « Trois jours pour les pleurs, sept pour l’éloge, trente pour l’interdiction de repasser les vêtements et de se couper les cheveux. Au-delà, le Saint, béni soit-Il, dit : vous ne serez pas plus miséricordieux envers lui que Moi » (Moed Katan 27b).

  • Les chelochim (trente jours). Jusqu’au trentième jour après l’enterrement, l’endeuillé ne se coupe pas les cheveux, ne porte pas de vêtements neufs, ne participe pas à des fêtes avec musique. Pour un frère, une sœur, un conjoint ou un enfant, le deuil s’achève là.
  • L’année pour un père ou une mère. Pour ses parents, on prolonge certaines restrictions pendant douze mois, notamment l’abstention de réjouissances. C’est l’expression du commandement d’honorer son père et sa mère, qui continue au-delà de la mort.
  • Le kaddich. Les fils récitent le kaddich pendant onze mois pour un parent. Cette prière, qui ne parle pas de la mort mais de la sanctification du nom de D’, fait l’objet d’un article à part de cette série.
  • La pierre tombale. On pose la matseva, la stèle, à la fin des trente jours ou des douze mois selon les usages. On y grave le nom hébreu du défunt et celui de son père (ou de sa mère).
  • La azkara ou yahrzeit. Chaque année, à la date anniversaire du décès selon le calendrier hébraïque, on allume une bougie, on récite le kaddich, on étudie en mémoire du défunt et on se rend souvent sur sa tombe.

Pourquoi limiter le deuil ? Parce que le judaïsme veut qu’on pleure, mais pas qu’on se perde. Le Rambam écrit que celui qui ne porte pas le deuil comme les Sages l’ont prescrit est « cruel » (Hilkhot Evel 13, 12). Mais il écrit juste avant : « On ne doit pas s’affliger outre mesure pour un mort », car la mort est « la voie du monde » ; il cite Yirmeyahou : « Ne pleurez pas sur le mort » (Yirmeyahou 22, 10), qu’il comprend comme l’interdiction de pleurer avec excès (Hilkhot Evel 13, 11). Le deuil est un chemin qui a un début, des étapes et une fin. Il ramène vers la vie.

Comment consoler une famille en deuil

Rendre visite aux endeuillés, le nihoum avelim, est une mitsva que le Rambam compte parmi les actes de bonté (Hilkhot Evel 14, 1). Quelques règles, très anciennes, guident cette visite.

  • Se taire d’abord. Le Talmud enseigne que les visiteurs n’ont pas le droit de parler avant que l’endeuillé n’ait lui-même ouvert la conversation (Moed Katan 28b ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 376, 1). Il le déduit des amis de Iyov, qui restèrent assis sept jours « sans lui dire un mot, car ils voyaient que sa douleur était très grande » (Iyov 2, 13). La présence silencieuse vaut mieux que les phrases toutes faites.
  • Parler du défunt. On vient pour écouter, pour évoquer ses qualités, ses souvenirs, ce qu’il a construit. C’est souvent ce que la famille attend le plus.
  • Ne pas s’attarder. On ne fatigue pas les endeuillés ; on ne transforme pas la visite en réception.
  • La formule du départ. En quittant la maison, on dit : « HaMakom yenahem etkhem betokh chear avelé Tsion viYerouchalayim », « Que D’ vous console parmi les endeuillés de Sion et de Jérusalem ». On associe la douleur d’une famille à la grande attente de consolation du peuple tout entier.
  • Ne pas saluer. Pendant la chiva, on n’adresse pas à l’endeuillé les salutations ordinaires (« bonjour », « comment ça va ? ») ; on s’assoit, on écoute.

Un peu d’histoire

Les tombes juives de l’Antiquité confirment l’attachement à l’inhumation. À l’époque du second Temple, à Jérusalem, on déposait d’abord le défunt dans une niche creusée dans le roc ; environ un an plus tard, on recueillait ses ossements dans un petit coffre de pierre, l’ossuaire : c’est le likkout atsamot, le ramassage des ossements, mentionné dans la Michna (traité Moed Katan). Des centaines d’ossuaires ont été retrouvés autour de Jérusalem, dont celui, découvert en 1990, qui porte le nom de la famille du grand prêtre Caïphe.

Au Moyen Âge, la première chose qu’une communauté juive achetait en s’installant dans une ville était souvent un terrain pour son cimetière, comme Avraham à Hébron. En hébreu, on appelle le cimetière beit hahayim, « la maison de la vie », ou beit olam, « la maison d’éternité ». La hévra kaddicha s’est organisée en confrérie structurée dans l’Europe des XVIe et XVIIe siècles, notamment à Prague en 1564 ; être membre de la confrérie était, et reste, un grand honneur.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours spécifique aux lois du deuil, mais plusieurs de ses cours éclairent le sens profond de la mort, de l’inhumation et de la consolation.

Le cimetière, « maison de la vie »

Dans son cours Chayei Sarah : la mort de Sarah (1re partie), le Rav part d’un paradoxe : la parasha qui raconte la mort de Sarah s’appelle « la vie de Sarah ». C’est, explique-t-il, que les justes, même dans leur mort, sont appelés vivants. Il compare l’existence à un duplex dont l’étage est le monde à venir ; la mort est une éclipse, nécessaire pour gravir un autre échelon de vie. Et le fondement de la foi, souligne-t-il, n’est pas tant le jardin d’Éden que la résurrection : le passage par la mort est comme la décomposition de la graine dans le sol.

Le Rav fait remarquer que la prise de possession de la terre d’Israël commence par l’achat d’un cimetière. Mais le mot hébreu corrige aussitôt l’impression : le cimetière s’appelle beit hahayim, la maison de la vie. Et Avraham refuse le champ qu’Efron veut lui offrir, parce qu’un champ peut être repris ou changer de statut ; un cimetière, lui, reste la propriété de ceux qui y reposent et de ceux qui y ont enterré leurs proches, car c’est là que se trouvent leurs origines.

Les obsèques, pour les morts ou pour les vivants ?

Dans le même cours, le Rav pose une question : les obsèques sont-elles un honneur rendu au disparu ou à ceux qui restent ? Les deux, répond-il. Pour les vivants, parce que cette personne, pleine d’énergie il y a quelques heures, est devenue matière inerte, et que nous devons prendre la relève en la présentant en exemple. Pour le défunt aussi, parce qu’on ne mesure pas toujours la portée d’une vie ; nous n’en voyons que des échantillons. D’où la leçon d’Avraham, qui fait l’éloge de son épouse avant de l’enterrer.

Ne pas s’installer dans un deuil infini

Le Rav relève aussi que le texte annonce la naissance de Rivka juste avant de raconter la mort de Sarah. Chaque tragédie, dit-il, porte en elle un soleil nouveau : un soleil ne s’éteint que lorsque le lever du suivant est déjà prévu. C’est pourquoi « il ne faut pas parler d’êtres irremplaçables ni s’installer dans un deuil infini ». Its’hak, traumatisé par la mort de sa mère, ne se console que lorsqu’il fait entrer Rivka dans la tente de Sarah : la lumière du Chabbat s’y rallume. La consolation, ici, ne passe pas par un discours, mais par une maison qui reprend vie.

Se lever pour bénir

Dans son cours Ticha beAv : le livre de Job, le Rav rappelle que c’est de Iyov que nous tenons les règles du deuil : on récite debout la bénédiction du Juge de vérité, manière d’affirmer qu’on survivra malgré tout, puis on déchire son vêtement. Un deuil, insiste-t-il, est fait pour qu’on s’en relève. Et la vraie manière de consoler, il la lit dans le geste de tendre la main à celui qui a tout perdu pour le relever. Dans Ticha beAv : le livre d’Eikha, il souligne enfin, à propos de Jérusalem, que la consolation n’est pas une simple condoléance : c’est une reconstruction.

Idées reçues sur le deuil juif

« Les juifs ne mettent pas de fleurs parce qu’ils sont trop austères. » L’usage traditionnel est en effet de ne pas apporter de fleurs aux obsèques ni sur les tombes, mais ce n’est pas par austérité. On préfère donner de la tsedaka, de la charité, au mérite du défunt. Et sur les tombes, on dépose de petits cailloux, un usage expliqué dans un article de cette série.

« La chiva est une période de réception. » Non. La maison est ouverte, mais ce n’est pas une fête. Les visiteurs viennent consoler, non être reçus ; c’est la communauté qui nourrit la famille, et non l’inverse.

« Le deuil juif interdit de pleurer longtemps. » Le judaïsme demande de pleurer, et considère comme dur celui qui ne porte pas le deuil (Rambam, Hilkhot Evel 13, 12). Il encadre seulement la durée, pour que le deuil conduise vers la vie.

« Un cohen n’a pas le droit d’enterrer ses parents. » Un cohen ne se rend pas dans un cimetière ni auprès d’un mort (Vayikra 21, 1), mais la Torah fait exception pour ses sept proches les plus directs (Vayikra 21, 2-3).

Questions fréquentes sur le deuil juif

Que veut dire « chiva » ?

Chiva veut dire « sept » en hébreu. C’est la période de sept jours de deuil qui suit l’enterrement d’un proche (père, mère, enfant, frère, sœur ou conjoint). On dit « être assis en chiva », car les endeuillés restent assis sur des sièges bas et reçoivent les visites de consolation.

Pourquoi les juifs couvrent-ils les miroirs pendant le deuil ?

C’est une coutume, non une loi de la Torah. On donne plusieurs raisons : on prie dans la maison de deuil et on ne prie pas face à un miroir ; l’endeuillé renonce pendant sept jours au souci de son apparence ; et la mort d’un homme, créé à l’image de D’, invite à ne pas contempler sa propre image. Les miroirs restent couverts jusqu’à la fin de la chiva.

Pourquoi les juifs enterrent-ils si vite ?

Parce que la Torah ordonne : « tu l’enterreras le jour même » (Devarim 21, 23), et que laisser un mort sans sépulture est considéré comme une atteinte à sa dignité. Un délai est permis s’il sert l’honneur du défunt, par exemple pour attendre ses proches ou pour l’inhumer en Israël.

L’incinération est-elle permise dans le judaïsme ?

Non. La loi juive impose l’inhumation en pleine terre, fondée sur le commandement d’enterrer (Devarim 21, 23), le retour du corps à la poussière (Bereshit 3, 19), le respect du corps créé à l’image de D’ et la foi en la résurrection. Pour un cas où l’incinération a déjà eu lieu, on consultera un rabbin.

Que dire à une famille juive en deuil ?

Le plus important est d’être présent et d’écouter. On attend que l’endeuillé parle en premier, on évoque le défunt, et en partant on dit la formule traditionnelle : « HaMakom yenahem etkhem betokh chear avelé Tsion viYerouchalayim », « Que D’ vous console parmi les endeuillés de Sion et de Jérusalem ».

Un non-juif peut-il venir à la chiva ou aux obsèques ?

Oui, bien sûr. Sa présence est un vrai réconfort pour la famille. Il suffit d’adopter une tenue sobre, de suivre discrètement ce que font les autres et, pour les hommes, de porter une kippa au cimetière ou pendant la prière si on la lui propose.

Combien de temps dure le deuil juif ?

La chiva dure sept jours, les chelochim trente jours à partir de l’enterrement, et pour un père ou une mère certaines restrictions durent douze mois. Ensuite, on commémore chaque année l’anniversaire du décès selon le calendrier hébraïque.

Pour aller plus loin

Sources et références

  • Bereshit 1, 27 ; 3, 19 ; 23, 2-19 ; 37, 34-35 ; 47, 29 ; 50, 10
  • Vayikra 21, 1-3
  • Devarim 21, 23
  • Amos 2, 1 ; 8, 10
  • Yirmeyahou 22, 10
  • Yehezkel 24, 17
  • Michlé 20, 27
  • Iyov 1, 20-21 ; 2, 13
  • Michna Berakhot 3, 1 et 9, 2
  • Michna Sanhedrin 6, 5
  • Talmud de Babylone, Sanhedrin 46b
  • Talmud de Babylone, Moed Katan 15a-b, 19a, 20a, 20b, 21a, 27b, 28b
  • Talmud de Babylone, Ketoubot 8b
  • Talmud de Babylone, Bava Batra 16b
  • Bereshit Rabba 96, 5
  • Rachi sur Bereshit 47, 29
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Evel 1, 1 ; 12, 1 ; 13, 11-12 ; 14, 1
  • Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 340 ; 374, 4 ; 376, 1 ; 378, 1 ; 380, 1 ; 387, 1 ; 399 ; 400, 1
  • Tacite, Histoires V, 5
  • Ossuaires de l’époque du second Temple à Jérusalem, dont l’ossuaire de la famille de Caïphe (découvert en 1990)
  • Rav Raphaël Benizri, Chayei Sarah : la mort de Sarah (1re partie)
  • Rav Raphaël Benizri, Ticha beAv : le livre de Job
  • Rav Raphaël Benizri, Ticha beAv : le livre d’Eikha

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.