Pas de feux d’artifice, pas de compte à rebours : le Nouvel An juif s’ouvre par un jugement, une couronne et le cri d’une corne de bélier. Que célèbre-t-on vraiment à Roch Hachana, pourquoi sonne-t-on le chofar, que signifient la pomme au miel et la tête de poisson ? Tour complet des sources, des prières et des gestes, éclairé par l’enseignement du Rav Raphaël Benizri.

Roch Hachana, littéralement « la tête de l’année », est le Nouvel An juif. Il tombe le 1er et le 2 du mois de Tichri, à l’automne. Ce n’est pas d’abord une fête de réjouissance mondaine : c’est le jour où, selon la tradition, l’humanité entière est jugée ; le jour où l’on proclame D’ Roi du monde ; le jour du chofar, la corne de bélier dont on sonne dans les synagogues. C’est aussi l’anniversaire de la création de l’homme. Roch Hachana ouvre les dix jours de techouva, c’est-à-dire de retour et de repentir, qui s’achèvent à Yom Kippour.

Le prochain Roch Hachana, celui de l’an 5788, commence le vendredi 1er octobre 2027 au soir et dure le samedi 2 et le dimanche 3 octobre. Le premier jour tombant un Chabbat, on ne sonnera pas le chofar ce jour-là : on l’entendra seulement le dimanche. Yom Kippour suivra, du dimanche 10 octobre au soir au lundi 11 octobre 2027.

Ce que dit la Torah : un « jour de sonnerie »

La Torah ne prononce jamais le nom « Roch Hachana ». Elle parle d’un jour fixé au premier jour du septième mois, compté à partir de Nissan, le mois de la sortie d’Égypte : « Au septième mois, le premier du mois, ce sera pour vous un jour de repos, un zikhron terou’a, un rappel par la sonnerie, une convocation sainte » (Vayikra 23, 24). Et encore : « ce sera pour vous un yom terou’a, un jour de sonnerie » (Bamidbar 29, 1). La terou’a est le son saccadé du chofar. Le texte biblique ne dit pas pourquoi on sonne, ni ce que l’on commémore. Toute la signification du jour a été déployée par la tradition orale : la Michna, le Talmud, la liturgie.

Le nom de « Roch Hachana » vient de la Michna, qui ouvre le traité portant ce titre en énumérant quatre « têtes d’année » (Roch Hachana 1, 1) : le 1er Nissan pour les rois et les fêtes, le 1er Elloul pour la dîme du bétail, le 1er Tichri pour le compte des années, les années sabbatiques et les jubilés, et le 15 Chevat pour les arbres (voir notre article sur Tou BiChvat, le nouvel an des arbres). Le 1er Tichri est donc le point de départ de l’année civile juive : c’est ce jour-là que le compte des années change.

Un autre verset éclaire la fête : « Sonnez du chofar à la néoménie, au moment où la lune est cachée, pour le jour de notre fête » (Tehilim 81, 4). Le Talmud (Roch Hachana 8a-b) demande : quelle est la fête qui tombe quand la lune est encore cachée, au tout début du mois ? Seul Roch Hachana. C’est l’unique fête de l’année qui commence avec le mois lui-même, quand la lune est encore invisible, comme si ce jour se vivait dans une certaine discrétion.

Pourquoi le 1er Tichri ? L’anniversaire de l’homme

Le Talmud (Roch Hachana 10b-11a) rapporte un débat entre Rabbi Eliezer et Rabbi Yehochoua : le monde a-t-il été créé en Tichri ou en Nissan ? L’usage liturgique suit Rabbi Eliezer. Dans la prière de Moussaf, on dit : « Ce jour est le commencement de Tes œuvres, un rappel du premier jour ». Selon le Midrash (Vayikra Rabba 29, 1), la création a commencé le 25 Elloul, et le sixième jour, celui où l’homme a été formé, tombe le 1er Tichri. Roch Hachana n’est donc pas l’anniversaire de l’univers en général, mais celui de l’homme, de sa responsabilité et de sa première faute. Le même Midrash ajoute qu’Adam fut jugé ce jour-là et reçut son pardon : ce qui arriva au premier homme devient la promesse de ses descendants.

Le Rav Raphaël Benizri part de cette date dans son cours Elloul : retrouver ses sources. Le monde commence le 25 Elloul, mais nos Sages enseignent que 974 générations furent créées puis effacées avant lui, parce qu’elles ne répondaient pas au projet initial. L’imperfection est donc inscrite dans la création elle-même. Voilà pourquoi, explique-t-il, la possibilité de corriger et de recréer, la techouva, devait exister avant le monde. Roch Hachana ne célèbre pas un univers achevé : il célèbre la chance donnée à l’homme de se reprendre.

« Chana » : l’année qui se répète

Le mot hébreu chana, « année », vient d’une racine qui signifie aussi « répéter ». Le Rav en tire une leçon qui revient dans plusieurs de ses cours. Dans Elloul : le rôle de l’homme, il note que Roch Hachana n’est pas une année « neuve » : c’est la répétition d’un cycle auquel on a donné un autre contenu. Il compare cela au livre de Devarim, appelé Michné Torah, la « répétition de la Torah » : Moshe y reprend l’enseignement, et pourtant tout y est différent, avec ses nuances et ses lois propres. Roch Hachana est un recommencement qui ne rompt pas avec le passé ; il lui donne un autre sens.

Dans Elloul et le cri du chofar, il pousse la réflexion plus loin. Chana, l’année, et yachen, qui dort, partagent la même racine. Il lit le verset « lorsque tu auras engendré des enfants et des petits-enfants et que vous aurez vieilli dans le pays » (Devarim 4, 25), où « vieillir » se dit venochantem. Pour lui, vieillir n’est pas une affaire d’âge : c’est entrer dans un système où tout est quotidien, répétitif, naturel, où il n’y a plus rien de neuf. Le danger de l’année, c’est qu’elle nous endorme.

D’où une image qui traverse ce cours. La vie, dit le Rav, nous est louée par un bail d’un an, « depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin de l’année », selon l’expression de la Torah à propos de la terre d’Israël (Devarim 11, 12). Ce bail, c’est nous qui le reconduisons, comme on déménage. En changeant d’appartement, on garde ce qui trouve sa place dans le nouveau décor et l’on se débarrasse de ce qui n’y correspond plus. Roch Hachana devient ainsi le roch du chinouy : la tête du changement.

Le Jour du jugement

La Michna le dit sans détour : « À Roch Hachana, tous ceux qui viennent au monde passent devant Lui comme des benei maron » (Roch Hachana 1, 2). Le Talmud (Roch Hachana 18a) propose plusieurs explications de cette expression : comme des agneaux qu’on fait passer un à un par une porte étroite pour les compter ; comme des voyageurs sur un sentier de montagne si étroit qu’on ne peut y marcher qu’en file ; comme les soldats d’une armée passés en revue. Dans les trois images, chacun est vu individuellement. Personne ne se cache dans la foule.

Le Talmud (Roch Hachana 16b) décrit aussi trois livres ouverts ce jour-là. Les justes accomplis sont aussitôt inscrits et scellés pour la vie. Les méchants accomplis sont inscrits pour la mort. Les « moyens », les beinonim, restent en suspens jusqu’à Yom Kippour : s’ils le méritent, ils sont inscrits pour la vie. Comme la plupart d’entre nous se reconnaissent dans cette catégorie intermédiaire, les jours qui séparent Roch Hachana de Kippour prennent une importance décisive. D’où le vœu que l’on échange le premier soir : ketiva vahatima tova, « une bonne inscription et une bonne signature ».

Ce jugement n’a pourtant rien d’un tribunal lugubre. Le livre de Nehemia raconte que le 1er Tichri, lorsque le peuple pleurait en entendant la lecture de la Torah, Ezra et Nehemia lui dirent : « Allez, mangez des mets gras, buvez des boissons douces et envoyez des parts à ceux qui n’ont rien de prêt, car ce jour est consacré à notre Seigneur ; ne soyez pas tristes, car la joie de l’Éternel est votre force » (Nehemia 8, 10). Roch Hachana est un jour de fête : on s’habille bien, on fait des repas de fête, on récite le Kiddouch. La gravité et la confiance coexistent.

« Inscris-nous dans le livre de la vie »

Dans son cours Inscris-nous dans le livre de la vie, donné à la veille de la fête, le Rav Benizri part d’une observation simple. Les ajouts propres à la Amida de Roch Hachana (la prière centrale, récitée debout) reviennent tous à une seule demande. Dans la première bénédiction : « Souviens-Toi de nous pour la vie, Roi qui désires la vie, inscris-nous dans le livre de la vie, pour Toi, D’ de vie ». Il rappelle que cette bénédiction est celle d’Avraham, marquée par le hessed, la bonté. Dans la deuxième, celle d’Itzhak, marquée par la guevoura, la rigueur : « Qui est comme Toi, Père de miséricorde, qui Te souviens de Tes créatures pour la vie ». Puis vers la fin : « Inscris pour une bonne vie tous les enfants de Ton alliance ». Et enfin : « Dans le livre de la vie, de la bénédiction et de la paix ».

Le Rav relève une nuance. Au début, on demande la vie, simplement. À la fin, on demande une « bonne » vie. Y aurait-il donc une vie bonne et une vie qui ne l’est pas ? Il répond par un passage du Talmud (Bava Kamma 54b-55a). Rabbi Hanina ben Agil demande pourquoi, dans le premier Décalogue, le commandement d’honorer ses parents promet seulement « afin que tes jours se prolongent », alors que le second, dans Devarim, ajoute « et afin que tu sois heureux » (Devarim 5, 16). La réponse, finalement obtenue auprès d’un maître de l’aggada : les premières Tables étaient destinées à être brisées ; si le mot « bien » y avait été écrit, le bien aurait cessé en Israël.

Pour le Rav, la clé est ailleurs. La vie est en elle-même une bénédiction, et elle n’a besoin d’aucun qualificatif. C’est nous qui ne sommes pas capables de le saisir. Un peuple qui, après la révélation du Sinaï, a trouvé le moyen de se prosterner devant un veau d’or avait besoin qu’on lui promette une récompense, comme on promet quelque chose à un enfant pour qu’il fasse son devoir. En demandant une « bonne vie », nous reconnaissons humblement ce besoin. Il ajoute qu’en hébreu haïm, la vie, est un mot au duel : nous menons toujours une double vie, intérieure et extérieure, ici-bas et au-delà. « Les anges qui montent et qui descendent sur l’échelle de Yaakov, c’est nous. » Il faut savoir s’élever, mais aussi redescendre, et prendre la vie comme un don.

Le jour de la royauté

Le deuxième thème de Roch Hachana, peut-être le plus central dans la prière, est la royauté de D’. Le Talmud (Roch Hachana 16a) met ces paroles dans la bouche du Créateur : « Dites devant Moi des malkhouyot, des versets de royauté, pour Me faire régner sur vous ; des zikhronot, des versets de souvenir, pour que votre souvenir monte devant Moi en bien. Et par quoi ? Par le chofar. » Toute la structure de la prière de Moussaf découle de cette phrase.

Pendant les dix jours qui vont de Roch Hachana à Kippour, on modifie la fin de la troisième bénédiction de la Amida : au lieu de « le D’ saint », on dit HaMelekh hakadoch, « le Roi saint ». Et dans la bénédiction sur la justice, on conclut par « le Roi du jugement ». Avant la sonnerie du chofar, beaucoup de communautés récitent sept fois le Psaume 47 : « D’ est monté au son de la terou’a, l’Éternel au son du chofar… car D’ est Roi de toute la terre ».

Pourquoi le jugement et la royauté vont-ils ensemble ? Parce qu’un roi n’est roi que s’il a un peuple qui le reconnaît. Le jour où l’homme a été créé, il pouvait pour la première fois proclamer la royauté de son Créateur. En la proclamant chaque année, nous redisons à quoi nous voulons que notre vie serve. Le jugement porte moins sur une addition de fautes que sur cette question : quelle place cette personne veut-elle tenir dans le monde que D’ gouverne ?

Le Rav Benizri relie ce thème à une exigence intérieure. Dans Elloul : la particularité de chacun, il explique que ce n’est pas D’ qui a besoin d’examiner nos cœurs : c’est nous qui devons nous analyser et vérifier si nous sommes sincères envers nous-mêmes. Cette découverte de soi est, dit-il, la condition de la reconnaissance du Créateur comme Roi de l’univers. Et dans Elloul et le cri du chofar, il précise l’attitude du serviteur : nous n’avons pas à exiger un salaire. Nous accomplissons notre mission, avec le sentiment d’une responsabilité envers le monde entier, et ce que nous recevons est tsedaka, un geste gratuit du Saint béni soit-Il. Il s’appuie ici sur une tradition kabbalistique : chacun des douze mois correspond à une combinaison des lettres du Tétragramme, tirée d’un verset ; celle d’Elloul est tirée de « et ce sera pour nous une justice », outsedaka tihyé lanou (Devarim 6, 25). Tout ce que nous recevons, même quand nous avons fait notre devoir, reste tsedaka.

Un chofar posé sur un talit dans une synagogue au petit matin : le son qui réveille à Roch Hachana

Le chofar : la mitsva du jour

La mitsva principale de Roch Hachana est d’entendre le son du chofar. Ce n’est pas de sonner soi-même, mais d’entendre : la bénédiction dit lichmoa kol chofar, « entendre la voix du chofar ». On utilise de préférence une corne de bélier (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 586, 1). Le Talmud (Roch Hachana 16a) en donne la raison : « Sonnez devant Moi avec une corne de bélier, dit le Saint béni soit-Il, afin que Je Me souvienne pour vous de la ligature d’Itzhak fils d’Avraham, et Je vous le compterai comme si vous vous étiez liés vous-mêmes devant Moi. »

Les sons du chofar

  • Tekia : un son long et continu.
  • Chevarim : trois sons moyens, comme brisés.
  • Terou’a : une série de neuf sons très courts, saccadés.

La Torah parle de terou’a, mais on s’est interrogé sur sa nature exacte : est-ce un gémissement, un sanglot, ou les deux ? Pour sortir du doute, Rabbi Abahou institua à Césarée de sonner toutes les combinaisons (Roch Hachana 34a). C’est pourquoi on sonne des séries de tekia-chevarim-terou’a-tekia, tekia-chevarim-tekia et tekia-terou’a-tekia (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 590). La coutume est d’atteindre cent sons au cours de l’office. Les premiers sons, sonnés avant Moussaf, sont appelés tekiot dimeyouchav, « sonneries en position assise » ; les suivants, sonnés pendant ou autour de la Amida de Moussaf, tekiot dimeoumad, « sonneries debout ». Le Talmud (Roch Hachana 16b) explique qu’on sonne deux fois « pour confondre le Satan ».

Pourquoi pas de chofar le Chabbat ?

Du temps du Temple, on sonnait le chofar même le Chabbat (Michna Roch Hachana 4, 1). Les Sages ont ensuite interdit de le faire en dehors du Temple : ils craignaient que quelqu’un, désirant apprendre à sonner, ne porte le chofar chez un spécialiste dans le domaine public, ce qui est interdit le Chabbat (Roch Hachana 29b). Tout le monde est tenu d’entendre le chofar, et tout le monde n’est pas expert : le risque était réel. C’est exactement ce qui arrivera en 5788, le samedi 2 octobre 2027. Le chofar ne retentira que le dimanche 3 octobre. Le premier jour, on mentionne dans la prière un « rappel de la terou’a » au lieu d’un « jour de terou’a ».

« Réveillez-vous, dormeurs ! »

Maïmonide (le Rambam) écrit dans ses lois de la techouva (Hilkhot Techouva 3, 4) : « Bien que la sonnerie du chofar à Roch Hachana soit un décret de l’Écriture, il y a en elle une allusion : Réveillez-vous, dormeurs, de votre sommeil ! Vous qui somnolez, sortez de votre torpeur ! Examinez vos actes, revenez en techouva et souvenez-vous de votre Créateur. » Le chofar n’est pas expliqué par sa fonction : on le sonne parce que c’est un commandement. Mais il parle à celui qui l’entend.

Le Rav Benizri fait de ce texte le cœur de son cours Elloul et le cri du chofar. Il rapproche deux mitsvot qui, selon le Rambam, gardent l’homme éveillé : le chofar dans le temps, la mezouza dans l’espace. On franchit une porte munie d’une mezouza, on passe du domaine public au domaine privé, et cela appelle un changement d’attitude. Le chofar fait la même chose dans le temps. Et puisque yachan (vieux) et yachen (endormi) viennent de la même racine, le chofar est le cri qui tire du vieillissement. Le Rav décrit ce cri comme celui de quelqu’un qui, d’un coup, ne s’explique plus la situation où il se trouve : « comme si on sortait d’un rêve et qu’on se demandait où est la réalité des choses ».

Le chofar, souffle d’avant la parole

Dans Elloul : quand la malédiction est une bénédiction, le Rav approfondit encore. Il cite le prophète Amos : « Le chofar sonnera-t-il dans une ville sans que le peuple ne tremble ? » (Amos 3, 6). Le verbe utilisé, harad, apparaît pour la première fois lorsqu’Itzhak découvre que c’est Yaakov, vêtu des habits d’Essav, qui a pris la bénédiction : « Itzhak fut saisi d’un tremblement extrême » (Bereshit 27, 33). Il revient quand les frères de Yossef découvrent leur argent dans leurs sacs de blé. Pour le Rav, la harada n’est pas la peur : c’est le saisissement qui arrête le cours d’un événement et oblige à le repenser. On croyait suivre le bon courant de l’histoire, et l’on découvre qu’on se trompait. Voilà le pouvoir du chofar.

Il ajoute une lecture du son lui-même. La parole humaine se manifeste en plusieurs étapes, et elle commence par la nechima, le simple souffle. Le petit enfant qui ne parle pas encore n’exprime ses besoins que par ses pleurs. Le chofar, dit le Rav, est ce souffle premier, la parole encore en gestation : un son qui ne se traduit pas en mots et n’épouse aucune mélodie, l’expression brute de l’âme. Il regrette qu’on ait vidé ce son de sa résonance, qu’on organise des concours du meilleur sonneur alors que le chofar est « l’épanchement de l’âme ».

Même le verbe « sonner » est parlant. Tekia vient de taka, « enfoncer », comme on enfonce un pieu. Pourquoi ce mot ? Parce que nous avons adopté, dit le Rav, un langage formel qui permet de maquiller les situations, de séduire, de mentir. Contre ce langage sorti de ses proportions, il faut un son nouveau. Au Sinaï, rappelle-t-il, « le son du chofar allait en se renforçant » (Chemot 19, 19), et toute la création s’est tue. Les quarante jours d’Elloul et de Tichri, conclut-il, servent à restituer une communication saine entre D’ et l’homme, à rendre à la parole sa force de création.

Quant au Satan que le chofar doit « confondre », le Rav le décrit sous deux visages. D’un côté, l’orgueil démesuré, qui fonce sur l’homme comme un taureau. De l’autre, la résignation de celui qui a choisi de subir et de porter les fardeaux, indifférent à tout, comme l’âne. Le son du chofar met la confusion dans ces deux tendances, l’une active, l’autre passive.

Les prières de Roch Hachana

La prière de Roch Hachana est longue et d’une grande richesse. On utilise un livre de prières particulier, le mahzor. Voici ses principaux éléments.

  • Les ajouts de la Amida : « Souviens-Toi de nous pour la vie », « Qui est comme Toi », « Inscris pour une bonne vie », « Dans le livre de la vie », et « le Roi saint ». Ces ajouts restent jusqu’à Kippour.
  • Le Moussaf en neuf bénédictions : au lieu des sept bénédictions habituelles d’un jour de fête, la Amida de Moussaf en compte neuf. Les trois bénédictions centrales sont Malkhouyot (royauté), Zikhronot (souvenir) et Chofarot (chofar). Chacune comporte dix versets : trois de la Torah, trois des Psaumes, trois des Prophètes et un dernier de la Torah (Roch Hachana 32a).
  • Hayom harat olam : après les sonneries de chaque section, on dit « Aujourd’hui le monde est conçu ; aujourd’hui Il fait comparaître toutes les créatures en jugement, comme des fils ou comme des serviteurs. »
  • Avinou Malkenou : « Notre Père, notre Roi ». Cette litanie remonte à Rabbi Akiva (Taanit 25b). Elle réunit en deux mots toute la tension du jour : proximité du père, majesté du roi.
  • Les piyoutim : poèmes liturgiques, différents selon les rites séfarade et achkénaze, parmi lesquels le célèbre Ounetané tokef dans le rite achkénaze et chez de nombreuses communautés.

Le Rav Benizri souligne, dans Elloul : la particularité de chacun, que la prière a une fonction propre, distincte de l’étude. L’étude comble une lacune et oblige à approfondir la Loi. La prière, elle, établit un contact direct avec l’infini. Dans la Torah, dit-il, il y a plusieurs interprétations possibles ; dans la prière, il n’y a pas plusieurs façons : on prie. Et il met en garde contre la prière réduite au folklore : la vraie prière se trouve dans le silence de la Amida, la « voix de fin silence » du prophète Eliyahou (Melakhim I 19, 12).

Les lectures de la Torah : Sarah, Hanna et l’Akeda

Le premier jour, on lit la naissance d’Itzhak (Bereshit 21). La haftara, le passage des Prophètes, raconte la prière de Hanna et la naissance de Chemouel (Chemouel I 1 à 2, 10). Le Talmud (Roch Hachana 11a) enseigne que c’est à Roch Hachana que D’ s’est souvenu de Sarah, de Rahel et de Hanna, trois femmes stériles qui eurent un enfant. Roch Hachana est le jour du souvenir, et les lectures parlent de naissances.

Le second jour, on lit l’Akeda, la ligature d’Itzhak (Bereshit 22), et la haftara de Yirmeyahou (31, 1-19) où D’ dit d’Efraïm : « Est-ce un fils qui M’est si cher ? » Dans les Zikhronot, on demande : « Et la ligature d’Itzhak, souviens-T’en aujourd’hui avec miséricorde pour sa descendance. »

Le Rav Benizri pose à ce sujet une question aiguë dans Vayera : les promesses à Avraham, 2e partie. C’est Avraham qui a été mis à l’épreuve ; pourquoi la prière parle-t-elle de la ligature d’Itzhak et lui en attribue-t-elle tout le mérite ? Il rappelle d’abord que le mot habituel de « sacrifice » est une mauvaise traduction : akeda veut dire « lier ». Puis il répond : Avraham est tout entier hessed, bonté. Itzhak, lui, est porté par la rigueur, le sens de la justice. Or le monde a été créé par Elokim, le Nom qui exprime la justice, et il ne pourrait subsister par la seule rigueur. Au moment d’arrêter le geste d’Avraham, ce n’est plus Elokim qui parle, mais un ange de Hachem, le Nom de la bonté. À Roch Hachana, jour de justice, on invoque donc Itzhak, parce que lui seul, étant la justice même, pouvait nous défendre.

Le Rav appuie cette idée sur un récit du Talmud (Chabbat 89b). Dans les temps futurs, D’ dira à Avraham que ses enfants ont fauté ; Avraham répondra qu’ils peuvent être effacés, et Yaakov de même. Seul Itzhak prendra leur défense : ce sont Tes enfants autant que les miens. Il fait alors le compte d’une vie de soixante-dix ans, en retranche les vingt premières années, que le Ciel ne punit pas, puis les nuits, puis le temps de la prière, des repas et des besoins du corps ; il propose de partager le reste avec D’ et, s’il le faut, de tout porter lui-même. Le Rav souligne sur quoi Itzhak fonde ce droit : il s’est laissé lier sans dire un mot, alors qu’il aurait pu répondre à son père qu’il avait rêvé. Et il lit dans les trois « me voici » du récit la synthèse cherchée : le premier, d’Avraham à D’, tout entier bonté ; le second, d’Avraham à son fils ; le troisième, quand l’ange arrête sa main. Ce qui a été « lié » ce jour-là, conclut-il, c’est la mesure de justice elle-même : le monde sera gouverné par la justice, mais par une justice débordante de bonté.

Dans Elloul : la particularité de chacun, le Rav nuance ce point : on ne convoque pas Itzhak comme une rigueur nue, car « la rigueur pure, c’est mortel ». Ce que l’on cherche, c’est la générosité d’Avraham. Et dans Inscris-nous dans le livre de la vie, il donne à l’Akeda un sens collectif : « nous sommes Itzhak », un peuple placé sur l’autel des nations pour le salut de l’humanité, mais qui sait aussi qu’il n’est pas parfait.

Les symboles du repas : manger ses vœux

Le soir de Roch Hachana, on commence le repas par des aliments symboliques appelés simanim, « signes ». La source est un passage du Talmud (Keritot 6a et Horayot 12a) où Abayé dit : « puisqu’un signe a de l’importance, que l’on s’habitue à voir au début de l’année » (ou, selon une autre version, à manger) une courge, du fenugrec, des poireaux, des bettes et des dattes. Le Choulhan Aroukh (Orah Haïm 583, 1) reprend cet usage. Sur chaque aliment, on récite une courte prière qui commence par Yehi ratson, « Que ce soit Ta volonté ».

Le plus souvent, le vœu repose sur un jeu de mots entre le nom araméen ou hébreu de l’aliment et un mot de la prière :

  • La datte (tamar) : que nos ennemis soient anéantis (yitamou).
  • Le poireau (karti) : qu’ils soient retranchés (yikaretou).
  • La bette (silka) : qu’ils s’éloignent (yistalkou).
  • La courge (kara) : que soit déchiré (kara) le mauvais décret et que nos mérites soient proclamés (kara, lire).
  • Le fenugrec ou les haricots (roubia) : que nos mérites se multiplient (yirbou).
  • La pomme trempée dans le miel : que l’année soit bonne et douce (usage rapporté par le Rema, Orah Haïm 583, 1).
  • La grenade : que nos mérites soient aussi nombreux que ses grains.
  • La tête de poisson ou de bélier : que nous soyons « à la tête et non à la queue » (Devarim 28, 13). La tête de bélier rappelle aussi le bélier de l’Akeda.

On trempe aussi le pain dans le miel, et beaucoup préparent des hallot rondes, image d’une année qui fait le tour et d’une couronne pour le Roi. Le Rema (Orah Haïm 583, 2) mentionne l’usage de ne pas manger de noix ce jour-là : en hébreu, egoz a la même valeur numérique que het, la faute. Le second soir, on mange un fruit nouveau, que l’on n’a pas encore goûté cette saison, pour réciter la bénédiction chehehiyanou. Le Rema rapporte aussi l’habitude de ne pas dormir pendant la journée de Roch Hachana.

Il ne s’agit pas de magie. Le repas de fête traduit dans le corps et dans la famille ce que la prière exprime à la synagogue. On ne mange pas pour forcer le destin, mais pour formuler ses vœux à table, avec ses enfants, et pour commencer l’année dans la douceur plutôt que dans la peur. Le Rav Benizri le dit à sa manière dans Inscris-nous dans le livre de la vie : le judaïsme n’appelle pas à renoncer au monde et à ses plaisirs, mais à profiter pleinement de la vie, à condition d’y unir le ciel et la terre.

La table du soir de Roch Hachana : pomme au miel, grenade, dattes, hallot rondes et tête de poisson

Le Tachlikh : jeter ses fautes à l’eau

L’après-midi du premier jour, beaucoup de communautés se rendent au bord d’un cours d’eau, de la mer ou d’un bassin où vivent des poissons pour réciter le Tachlikh, « Tu jetteras ». Le nom vient du prophète Mikha : « Qui est un D’ comme Toi, qui pardonne la faute… Tu jetteras dans les profondeurs de la mer tous leurs péchés » (Mikha 7, 18-19). On récite ces versets et d’autres passages, et certains secouent symboliquement les pans de leurs vêtements.

La coutume n’est pas mentionnée dans le Talmud. Elle apparaît chez les Sages achkénazes du Moyen Âge, notamment chez le Maharil (Rabbi Yaakov Moelin), et le Rema la rapporte (Orah Haïm 583, 2). Les kabbalistes de Safed l’ont également adoptée, et elle s’est répandue dans les communautés séfarades. Plusieurs explications en sont données : les poissons, dont les yeux ne se ferment pas, évoquent l’Œil qui veille sans cesse ; l’eau rappelle la création du monde, dont Roch Hachana est l’anniversaire ; et un Midrash raconte que le Satan, pour empêcher Avraham d’aller à l’Akeda, se transforma en un fleuve qu’Avraham traversa, de l’eau jusqu’au cou.

Quand le premier jour tombe un Chabbat, comme en 5788, beaucoup reportent le Tachlikh au second jour. Et comme pour tout le reste, le geste n’a de valeur que par ce qu’il accompagne. Jeter du pain aux poissons ne fait pas disparaître une faute. Le Tachlikh est un acte de confiance : on dit à D’ que l’on veut se séparer de ce qui nous alourdit, et l’on s’engage à ne pas aller le repêcher.

Elloul : le chemin qui mène à Roch Hachana

On ne comprend pas Roch Hachana sans le mois qui le précède. Elloul est le mois de la préparation. Le chofar y est sonné chaque matin après la prière (Rema, Orah Haïm 581, 1). Les Séfarades récitent les selihot, prières de pardon, dès Roch Hodech Elloul ; les Achkénazes commencent quelques jours avant Roch Hachana (Choulhan Aroukh et Rema, Orah Haïm 581, 1). Pour tous les cours du Rav sur ce mois, voir la page Le mois d’Elloul.

Pour le Rav Benizri, Elloul rejoue chaque année un épisode précis. Moshe est monté au Sinaï le 1er Elloul pour recevoir les secondes Tables de la Loi, et il en est redescendu le jour de Kippour. Les premières Tables avaient été brisées après la faute du veau d’or. Dans Elloul : le bilan de l’année, il souligne une différence essentielle : les secondes Tables sont taillées par l’homme, seule l’écriture y est divine. Le pardon accordé suppose que le peuple participe à l’édification de la Torah. Dans Elloul : la particularité de chacun, il va jusqu’à dire que le premier yacher koah, le premier « bravo » de l’histoire, fut adressé à Moshe pour avoir brisé les Tables : la Loi n’avait pas à être imposée entièrement de l’extérieur, il fallait une participation de l’homme.

La faute du veau d’or, elle, n’appartient pas au passé. Dans Elloul : le bilan de l’année, le Rav la décrit comme une faute cyclique, qui revient comme celle d’Adam, et rapproche éguel, le veau, de agoula, le cercle : c’est la routine, où les mitsvot sont accomplies sans intention, sans être assimilées au plus profond de soi. Dans Elloul et le cri du chofar, il en donne une lecture tournée vers notre temps : commettre le péché du veau, c’est prendre un aspect de la manifestation divine et s’y accrocher, s’installer dans une idéologie figée. Une pensée qui ne bouge plus nous range du côté de la nature, qui vieillit et meurt.

Le nom caché dans les versets

Nos Sages ont trouvé le nom d’Elloul en acrostiche, formé par les initiales des mots, dans plusieurs versets. Le Rav les commente dans Elloul : retrouver ses sources, Elloul : le rôle de l’homme, Elloul : quand la malédiction est une bénédiction et Elloul et le cri du chofar :

  • La techouva : « L’Éternel ton D’ circoncira ton cœur et le cœur de ta descendance » (Devarim 30, 6). Pour le Rav, circoncire le cœur, c’est aller au-delà des données naturelles : ne pas laisser le mal dans sa nature brute, cesser de se comparer sans cesse aux autres.
  • La prière : « Je suis à mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi » (Chir Hachirim 6, 3). Le Rav y lit un miroir : D’ me renvoie l’image que je Lui donne, dans une égale proportion.
  • La tsedaka : « chacun envoie des parts à son prochain, et des dons aux pauvres » (Esther 9, 22). L’homme se mesure d’abord à sa générosité, et celui qui donne, dit le Rav, est en réalité celui qui reçoit.

Ces trois piliers, techouva, prière et tsedaka, sont ceux que la liturgie de Roch Hachana présente comme capables de détourner la rigueur du décret. Le Rav ajoute un quatrième acrostiche, tiré de la loi du meurtrier involontaire (Chemot 21, 13), et un autre encore dans le Psaume 27 : loulé, « si je n’avais pas cru », qui s’écrit avec les lettres d’Elloul à l’envers.

Deux mouvements d’amour

Dans Elloul : le rôle de l’homme et Elloul : la particularité de chacun, le Rav oppose deux versets du Cantique des Cantiques. À Nissan, au temps de Pessah, règne « mon bien-aimé est à moi et je suis à lui » (Chir Hachirim 2, 16) : tout nous est donné d’en haut, et nous répondons. À Elloul, l’ordre s’inverse : « je suis à mon bien-aimé » vient en premier. L’impulsion part d’en bas. J’ai tout reçu ; qu’en ai-je fait ? Et l’on ne reçoit qu’à la mesure de ce don de soi.

Il décrit aussi la progression des fêtes de Tichri comme trois relations différentes. À Roch Hachana, une relation de couple. À Kippour, une relation de père et de fils, « comme un père a pitié de ses enfants » (Tehilim 103, 13). À Souccot enfin, la maison est construite, mais on se tient au seuil, près de la mezouza, et la présence divine s’installe comme un familier (voir Pourquoi habite-t-on dans la soucca ?).

Les dix jours de techouva

Les jours qui vont de Roch Hachana à Yom Kippour sont appelés Asseret yemei techouva, les dix jours de retour. Le Talmud (Roch Hachana 18a) les rattache au verset « Cherchez l’Éternel quand Il se laisse trouver, appelez-Le quand Il est proche » (Yechayahou 55, 6). Le Rambam écrit que, bien que la techouva soit toujours possible, elle est plus belle encore et plus immédiatement agréée pendant ces jours (Hilkhot Techouva 2, 6).

  • Le jeûne de Guedalia, le 3 Tichri (lundi 4 octobre 2027), rappelle l’assassinat de Guedalia ben Ahikam, gouverneur de Judée après la destruction du premier Temple.
  • Chabbat Chouva, le Chabbat entre Roch Hachana et Kippour, tire son nom de la haftara : « Reviens, Israël, jusqu’à l’Éternel ton D’ » (Hochea 14, 2).
  • Les selihot continuent chaque matin, avec les treize attributs de miséricorde.
  • Demander pardon à son prochain : la Michna (Yoma 8, 9) enseigne que Yom Kippour expie les fautes entre l’homme et D’, mais pas celles entre l’homme et son prochain, tant qu’on ne l’a pas apaisé. Ces jours sont le moment d’aller vers ceux que l’on a blessés.

Le Rav Benizri insiste sur la nature de ce pardon. Dans Elloul : le rôle de l’homme, il distingue kappara et techouva. La kappara recouvre, comme on repeint un mur sale pour cacher la tache. La techouva, elle, efface réellement. C’est possible parce que la faute n’atteint pas l’essence d’Israël : elle ne tache que son vêtement. Il rappelle aussi l’enseignement des Sages selon lequel, par la techouva, les fautes intentionnelles peuvent devenir des mérites, par la leçon qu’elles nous ont apprise.

Dans Elloul : retrouver ses sources, il distingue deux qualités de pardon. On peut être pardonné et ne plus rien se voir confier : « ça va, mais je ne compte plus sur toi ». Et il y a l’autre pardon : « tu as commis une faute grave, je te pardonne, et je te donne la possibilité de t’affirmer davantage ». C’est à cette techouva-là, dit-il, que nous aspirons. Il précise que ce retour se vérifie à trois niveaux : envers soi, en se débarrassant des modes et des conditionnements pour retrouver sa mission propre ; envers le Créateur, par la prière ; et envers le prochain, car la même parcelle de lumière a été déposée en lui et en moi.

Enfin, le Rav refuse l’idée d’un Kippour austère. Dans Elloul et le cri du chofar, il cite la Michna (Taanit 4, 8) : il n’y avait pas en Israël de jours de fête comparables au 15 Av et à Yom Kippour. Kippour est un jour de joie, parce qu’il ouvre à l’homme une nouvelle porte : comme l’esclave affranchi, il accède à sa propre liberté. Pour la suite de ce chemin, voir son cours Yom Kippour : le livre de Yona et la techouva.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri : renouveler l’alliance

Au-delà des thèmes déjà cités, le cours Inscris-nous dans le livre de la vie donne une clé d’ensemble de Roch Hachana : c’est le jour où l’on renouvelle une alliance.

Le Rav rappelle qu’il y a eu trois alliances entre D’ et l’homme. Avec Noah, D’ s’engage à ne plus détruire le monde, à condition que soient respectées les sept lois noahides ; Noah n’a pas le choix, car le monde ne tient pas sans elles. Avec Avraham, l’alliance est inscrite dans la chair, par la circoncision. Au Sinaï, pour la première fois, il est demandé au peuple d’adhérer, et il répond : « Tout ce qu’a dit l’Éternel, nous le ferons. »

Or la parasha que l’on lit juste avant Roch Hachana, Nitsavim, commence par « Vous êtes debout aujourd’hui, vous tous, devant l’Éternel votre D’… pour entrer dans l’alliance » (Devarim 29, 9-11), et le Rav rappelle que nos Sages ont compris cet « aujourd’hui » comme le jour de Roch Hachana. Mais cette fois, observe-t-il, ce n’est plus D’ qui réclame l’alliance : c’est Moshe qui éprouve le besoin de la renouveler. Le peuple, après quarante ans de désert, a mûri. Sa foi ne consiste plus à attendre que D’ agisse pour satisfaire ses besoins, mais à répondre à ce que D’ attend de lui. Voilà ce que signifie se tenir debout devant Lui à Roch Hachana.

Le Rav affronte ensuite une difficulté réelle. Dans toute alliance, il reste « une racine qui ne suit pas le mouvement », selon l’expression du verset « une racine qui produit du poison et de l’absinthe » (Devarim 29, 17). C’est vrai d’un peuple, où les justes paient parfois pour ceux qui ont négligé leur mission. C’est vrai aussi d’une personne : même en faisant tout, même en prenant de bonnes résolutions, je sais que demain je ne changerai pas d’un extrême à l’autre. Il reste en moi une part que je ne maîtrise pas. « Je ne suis jamais sûr de moi. Je me pose toujours des questions, même quand je vous parle », confie le Rav.

D’où le vrai sens de la prière de Roch Hachana. On ne demande pas une récompense. On demande l’aide de D’ pour intégrer cette part incontrôlable plutôt que de la laisser nous tirer vers le bas. Et le Rav termine sur une espérance symétrique : si un petit défaut laissé sans contrôle peut détruire une vie, comme un microbe minuscule peut détruire un corps, alors un seul acte juste peut, de la même manière, reconstruire une personne, une famille, une société. Il rappelle à ce propos la parole d’un maître hassidique, connue dans la tradition comme celle de Rabbi Nahman de Breslev (Likoutei Moharan II, 112) : si tu crois que l’on peut détruire, crois aussi que l’on peut réparer. Roch Hachana, conclut-il, est la tête de l’année : tout ce qui suit dépend de cette décision prise au commencement.

La même idée revient dans Elloul : le rôle de l’homme : chacun est comme une lettre du Séfer Torah. Si une seule lettre manque, le rouleau entier devient impropre. Le monde est « hors circuit », dit le Rav, quand un homme ne remplit pas sa fonction. Chacun est un petit Avraham, et Avraham était seul.

Enfin, dans Elloul : quand la malédiction est une bénédiction, le Rav éclaire la formule que l’on chante le premier soir, tikhlé chana oukilelotéha, « que s’achève l’année avec ses malédictions ». La parasha Ki Tavo, lue avant Roch Hachana, se termine sur des malédictions sans consolation. La question fut posée à Rabbi Chimon bar Yohaï, qui ne sut d’abord que répondre. La réponse lui fut révélée : ces malédictions contiennent en germe les bénédictions. Le Rav illustre ce secret par l’image d’un ballon lancé avec force contre un mur : il revient, moins fort, parce que le mur ne peut être détruit. Ainsi la promesse faite à Israël, celle de ne jamais séparer son devenir de l’être de la création, repousse le mouvement de déchéance commencé au veau d’or et oblige le peuple à se reprendre. Dans Elloul et le cri du chofar, il appuie la même idée sur un seul mot du verset, ya’lem (Devarim 28, 61) : non pas « Il les fera venir sur toi », mais « Il les éclipsera ». Quand un point de non-retour est atteint, la promesse faite au peuple prend le dessus, et les malédictions se retournent en bénédictions.

Questions fréquentes sur Roch Hachana

Pourquoi Roch Hachana dure-t-il deux jours, même en Israël ?

Autrefois, le début du mois était fixé par le tribunal sur le témoignage de ceux qui avaient vu la nouvelle lune. Roch Hachana tombant le premier jour du mois, on ne savait pas toujours à temps quel jour serait retenu, même à Jérusalem. On a donc célébré deux jours. Contrairement aux autres fêtes, où le deuxième jour n’existe qu’en diaspora, Roch Hachana dure deux jours partout, et la tradition considère ces deux jours comme « un seul long jour ».

Que se souhaite-t-on à Roch Hachana ?

On dit Chana tova, « bonne année », ou Chana tova oumetouka, « une année bonne et douce ». Le premier soir, on ajoute Ketiva vahatima tova, « bonne inscription et bonne signature » (au masculin tikatev vetehatem). Jusqu’à Kippour, on souhaite Gmar hatima tova, « une bonne signature finale ».

Faut-il aller à la synagogue pour entendre le chofar ?

La mitsva est d’entendre le chofar directement, et non par un micro ou une retransmission. Hommes et femmes ont l’habitude de l’entendre, et beaucoup de communautés organisent des sonneries supplémentaires pour les malades, les personnes âgées ou les mères de jeunes enfants. Pour un cas particulier, on consultera un rabbin compétent.

Est-ce que Roch Hachana est une fête triste ?

Non. C’est un jour de jugement, mais aussi un jour de fête, avec Kiddouch, repas de fête et beaux vêtements. Le livre de Nehemia (8, 10) demande expressément de ne pas être triste ce jour-là. La gravité vient de la conscience d’être jugé ; la joie, de la confiance en un Juge qui est aussi un Père. Comme le dit le Rav Benizri, le but n’est pas de trembler de peur, mais de se réveiller.

Quel est le lien entre Roch Hachana et Yom Kippour ?

Roch Hachana ouvre le jugement, Yom Kippour le scelle. Entre les deux, les dix jours de techouva permettent de modifier le décret. Selon la lecture du Rav, les quarante jours qui vont du 1er Elloul à Kippour reproduisent ceux où Moshe est resté sur le Sinaï pour recevoir les secondes Tables : Roch Hachana se trouve au cœur de ce chemin de retour.

Que faire si l’on ne comprend pas l’hébreu des prières ?

On peut prier dans un mahzor bilingue, lire la traduction avant l’office, ou se concentrer sur quelques passages essentiels : les ajouts de la Amida, Avinou Malkenou, et surtout l’écoute du chofar. Le Rav Benizri rappelle que la vraie prière se trouve dans le silence de la Amida : l’intention compte davantage que la quantité de mots prononcés.

Pour conclure : le jour où l’on reconduit le bail

Roch Hachana réunit plusieurs choses que l’on sépare d’habitude : un jugement et une fête, une couronne et un repas de famille, un cri sans paroles et de longues prières. Le fil qui les relie, c’est le réveil. L’homme a été créé ce jour-là ; chaque année, il est appelé à redevenir l’homme qu’il devait être, à reconnaître D’ comme Roi et à reprendre sa place dans le monde. Le Rav Raphaël Benizri le résume par une image : chaque année, nous reconduisons nous-mêmes le bail de notre vie. Le chofar nous demande ce que nous voulons emporter dans la nouvelle demeure, et ce qu’il est temps de laisser derrière nous.

Pour approfondir, écoutez les cours du Rav sur Roch Hachana et sur le mois d’Elloul, et téléchargez le livret à lire en famille. Les mots hébreux de cet article sont expliqués dans notre glossaire.

Pour aller plus loin

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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