Explorer ce que l'on est, ce que l'on peut, et la fonction qu'aucun autre ne remplira.
En araméen, Elloul dit l’exploration : Onkelos traduit ainsi « vayatourou », ils exploreront. Une exploration de soi, de l’homme et de ses capacités. Car chaque homme répond à une mission particulière et chaque homme est irremplaçable — et le monde est hors circuit quand l’homme ne remplit pas sa fonction et se porte absent.
Dans ce cours, le Rav Raphaël Benizri déplie les trois paramètres du mois d’Elloul — la place, la circoncision du cœur, la générosité envers le prochain — puis les trois parachiot du Chéma comme trois modes d’approche du service divin. Il conclut sur la hiérarchie, l’autonomie du sage, et la définition du riche et du héros.
Ce que dit ce cours
Nous brisons les Tables tous les ans, parce que nous ne sommes pas des anges. La pratique vieillit, elle nous use et nous en abusons. D’où la nécessité, chaque année, de retrouver la virginité d’esprit : le signe d’Elloul est la Vierge, celui de Tichri la Balance.
Les secondes tables sont plus adaptées aux possibilités de l’homme. Façonnées ici-bas, elles ne portent que l’écriture de HaKadoch Baroukh Hou. Elles ne sont pas essentiellement différentes des premières, mais il y a des nuances — parce que l’homme ne peut être ange que par moments, et reste foncièrement vulnérable.
Les achkénazim comptent quatre jours, comme on vérifie un sacrifice. Ils commencent les sélihot quatre jours seulement avant Roch Hachana, à l’image du sacrifice qu’on examine quatre jours avant de le présenter devant l’autel. Quand ces quatre jours pleins manquent entre le Chabbat et Roch Hachana, on commence une semaine avant.
Chaque homme est une lettre : s’il manque, le Séfer est hors circuit. C’est pourquoi le Rav insiste d’abord non sur la recherche de la proximité de D’, mais sur le fait que nous avons une fonction à remplir — tout en la rattachant à l’absolu, car sans cette connexion nous n’avons aucun repère.
La circoncision d’Elloul vise deux instincts précis. Les initiales de « ton cœur et celui de ta descendance » forment Elloul. Il s’agit d’opérer la circoncision sur son propre langage, ses désirs et son orgueil démesuré : l’abus des taavot d’une part, la trop grande considération de soi de l’autre — la convoitise, l’esprit de compétition, le fait de courir avec les autres sur des chemins qui ne sont pas les nôtres.
Le troisième aspect mesure la capacité de donner. « Ich lereéhou oumatanot laevyonim » — un homme à son prochain, des dons aux nécessiteux. L’homme se mesure d’abord par la dimension de sa générosité. Et en donnant, nous ne faisons que recevoir : celui qui reçoit, c’est celui qui donne. C’est le véritable amour au sein du couple, transposé à la relation avec autrui.
La pensée a une date de péremption ; l’amour n’en a pas. Il y a une pérennité de la pensée, mais elle reste limitée dans le temps. L’élan du cœur, lui, est permanent, valable de tous les temps : il ne vieillit pas, il ne s’use pas. Il faut seulement le réactiver.
« Le véritable sage est celui qui connaît sa place et l’occupe bien. » Première exigence d’Elloul : réaliser ce que nous sommes, dans l’espace et dans le temps. Puis savoir qu’on est porteur du tselem oudemout Elokim, et accorder à sa propre personne une valeur qu’on ne vulgarise ni ne réduit.
Trois dimensions de spiritualité s’inscrivent dans l’année. Le Chabbat sanctifie le temps ; le Temple, que nous transportons avec nous, donne une dimension sacrée à la demeure et se vit à Souccot ; et réaliser sa création à l’image de D’, c’est Roch Hachana. Elloul est la période de préparation à tout cela.
« Dodi li » vient d’en haut, « Ani ledodi » vient d’en bas. Au chapitre 2 du Cantique, tout nous est donné : nous sommes élus, reconnus comme premier-né. Au chapitre 6, l’impulsion change de sens : j’ai tout reçu de Sa part — qu’en ai-je fait ? J’ai négligé mes obligations, j’ai laissé cet amour s’user. Il faut lui donner une impulsion nouvelle, de bas en haut.
De Roch Hachana à Souccot, la relation change trois fois de nature. Relation de couple à Roch Hachana ; relation de père et de fils à Kippour, « kerahem av al banim » — car l’homme ne découvre la paternité qu’au premier enfant. Puis Souccot : la maison construite, mais au seuil de la porte, à la mezouza, pas entre quatre murs, la Chekhina s’installant comme un familier.
Kappara couvre ; la techouva, elle, efface. On repeint un mur sale pour cacher la tache ; ici, non — il y a une possibilité d’effacer réellement. Pourquoi ? Parce que la faute n’atteint pas l’essence d’Israël : elle ne tache que son vêtement.
Nous ne connaissons D’ qu’à travers des vêtements. Ce que nous percevons de chacun, ce sont ses qualités et ses vertus — son talit. Les treize attributs restent des notions abstraites si nous ne les transposons pas sur nous-mêmes : sans faire preuve nous-mêmes de hessed, réciter des prières ne rime à rien. « Veraïta et ahorai » — tu me verras par derrière.
« Chana » ne veut pas dire nouveau, mais répéter. Roch Hachana n’est pas une année neuve : c’est la répétition d’un cycle auquel j’ai donné un autre contenu. Devarim, le Michné Torah, est une répétition de la Torah par Moché — et pourtant totalement différent, avec ses nuances et ses lois propres.
Les fautes intentionnelles peuvent devenir des mérites. Nos sages affirment que les zedonot deviennent des chegagot, et que les fautes intentionnelles peuvent même se transformer en zekhouyot — par la leçon qu’elles nous ont assignée et que nous continuons aujourd’hui à dépasser. Roch Hachana est un recommencement qui ne rompt pas avec le passé : il lui donne un autre sens.
Tout dépend de moi : chacun est un mini-Abraham. Le ratson de HaKadoch Baroukh Hou est d’avoir du nahat, comme un père devant la réussite de ses enfants. Or cela ne repose pas sur la masse, ce n’est pas un clan : cela repose sur le « ani ». Abraham était un seul. De même que le microbe insignifiant peut détruire une vie, l’acte positif peut guérir tout un monde.
Les trois parachiot du Chéma sont trois modes d’approche du service divin. La première ne promet aucune récompense à celui qui aime D’ du matin au soir. La deuxième introduit récompense et châtiment — les pluies en leur temps, ou leur arrêt : une approche pour qui voit dans la Loi une perche de salut matériel. La troisième est celle du talit et des tsitsit.
« Ne pas être détournés par votre cœur et par vos yeux » vise les deux fautes de base. Les yeux disent les désirs propres de l’homme ; le cœur, la démesure dans l’appréciation de soi. Une appréciation de soi est tout à fait requise, précise le Rav — mais pas dans la démesure.
Comment vérifier qu’on aime D’ ? Par ce qu’on suscite autour de soi. Si les gens sont gagnés par votre façon de faire, d’enseigner, d’appliquer la loi, par votre trajectoire morale. La deuxième voie fait de D’ un bienfaiteur qui donne et qui punit : là, ce n’est plus l’amour, c’est la peur. La troisième avertit : se servir du judaïsme comme d’un vêtement, c’est n’être encore qu’au point de départ.
Nitsavim abolit toute hiérarchie spirituelle. Vous êtes là, tous réunis sur un même pied d’égalité, depuis le chef jusqu’au bûcheron et au puiseur d’eau : tous au même niveau sur le plan spirituel. C’est pourquoi le talit devient le châle d’uniformité de nos prières et de nos personnes dans la synagogue.
La première mitsva donnée en Égypte fut le pouvoir de libérer le prochain. De même que le but premier fut de faire sortir l’homme de ses conditionnements répétitifs, vous deviez être à même de le faire par vos propres soins.
À la question sur la hiérarchie, le Rav distingue respecter et adorer. Le Cohen peut être un faux Cohen, le navi un faux prophète, le juge un mauvais juge. On respecte la hiérarchie dans ce qu’elle a de méritant, lorsqu’elle s’impose par elle-même. Mais dans ta manière de fonctionner, tu ne dois pas être tributaire de ton maître.
Sage, riche, héros : trois définitions qui rendent l’homme autonome. Le sage n’est pas celui qui a un maître à penser — il serait tributaire de lui — mais « halomed mikol adam », celui qui apprend de tout homme. Le riche n’est pas le fortuné, tributaire de sa fortune, mais celui qui se réjouit de sa part. Le héros est « hakovech et yitsro », celui qui domine son penchant. L’homme se réalise par lui-même.
Une administration qui manque à ses obligations ne mérite pas le respect. Elle gère la société de l’extérieur et impose obéissance quand elle répond à ses obligations. Quand elle n’y répond pas, dit le Rav, tu n’as pas à la respecter : au contraire, tu dois la combattre.
Transcription intégrale du cours
Retrouver la virginité d’esprit
[…] et brisons tous les ans, pour la simple raison que nous ne sommes pas des anges, et qu’il y a des aspects qui nous échappent, ou qui font que la pratique a vieilli. Elle nous a usés et nous en avons abusé. De ce fait, il faudrait, chaque année, que nous retrouvions la virginité d’esprit : le signe du mois d’Elloul est celui de la Vierge, et celui de Tichri, celui de la Balance.
Par conséquent, cette quête de virginité que nous voulons retrouver — je parle de la virginité d’esprit au mois d’Elloul — nous la commençons dès le premier jour d’Elloul, parce qu’il marque l’étape de l’ascension de Moché vers le mont Sinaï, pour rapporter les secondes tables de la Loi, qui seront données au peuple d’Israël.
Et ces secondes tables ont ceci de particulier : on les a d’abord façonnées ici-bas, et seule l’écriture de HaKadoch Baroukh Hou y figure. Elles ne sont pas essentiellement différentes des premières, mais il y a tout de même quelques nuances. Ce n’est pas tout à fait la même chose. C’est plus adapté aux possibilités de l’homme, qui ne peut être ange que par moments dans la vie. Nous restons foncièrement des humains, et nous sommes, n’est-ce pas, vulnérables.
Pourquoi quatre jours de sélihot
Alors, nos sages ont cherché une signification première au nom d’Elloul. J’oubliais de vous dire que les achkénazim, eux, ne font que quatre jours, et commencent les sélihot quatre jours seulement avant Roch Hachana. La raison en est que, tout comme pour un sacrifice, on prend soin de vérifier qu’il ne porte pas de défaut quatre jours auparavant, avant de le présenter devant l’autel. C’est la raison pour laquelle on a pris ce compte de quatre jours. Et quand il n’y a pas quatre jours pleins entre le Chabbat et Roch Hachana, alors on commence — comme cette année, nous avons commencé hier soir — c’est-à-dire une semaine avant. Mais cela a un sens.
Elloul, l’exploration de soi
Or, je disais qu’Elloul, sa traduction en araméen, c’est l’exploration. Onkelos traduit « vayatourou » par […], et ce mot veut dire : ils exploreront. Vous voyez le mot Elloul ? Une exploration de soi, une exploration de l’homme, de ses capacités. Nous savons très bien que chaque homme répond à une mission particulière, et que chaque homme est irremplaçable.
Contrairement à ce que l’on pense, il a une fonction à assumer dans ce monde. C’est la raison pour laquelle tout compte dans le Séfer Torah : si une seule lettre venait à manquer, alors le Séfer est hors circuit. Eh bien, le monde est hors circuit quand l’homme ne remplit pas sa fonction et qu’il se porte absent.
Et c’est la raison pour laquelle nous insistons d’abord, non pas sur cette recherche de la proximité de D’, mais d’abord sur le fait que nous avons une fonction à remplir. Et de ce fait, nous la rattachons, parce que sans se connecter à l’absolu, nous n’avons pas de repère et nous ne pouvons pas en avoir.
La circoncision du langage et du désir
[…] « ton cœur et celui de ta descendance » : là, les rachei tevot, les initiales, forment Elloul. Il s’agit d’opérer la circoncision sur soi-même, sur son propre langage, sur ses désirs, sur son orgueil démesuré, parce que ce sont les deux fautes, les deux instincts qui menacent notre existence. C’est l’abus des taavot, des désirs, et une trop grande considération de soi. C’est ne pas savoir prendre la mesure réelle de ses propres possibilités, et être gagné surtout par la convoitise, par un esprit de compétition, par le fait de rester le reflet d’un environnement, d’une société en train de courir avec les autres sur des chemins qui ne sont pas les nôtres.
Ich lereéhou : la mesure de la générosité
Bien, cela, c’est le deuxième aspect d’Elloul. Le troisième aspect, nos sages l’ont découvert dans les rachei tevot — les initiales — et la guimatria de « ich lereéhou oumatanot laevyonim » : un homme à son prochain, et des dons aux nécessiteux, pour mesurer sa capacité de donner. L’homme se mesure d’abord par la dimension de sa générosité. Donc, par le don à l’autre.
Voilà les trois paramètres, et ils font écho à trois autres paramètres dans la relation de l’homme avec le prochain et avec D’, parce que le prochain immédiat, par excellence, c’est D’. Et nous essayons, à notre niveau, de le vivre au sein du couple, parce que c’est au sein du couple que se réalise ce fait de donner. Et en réalité, en donnant, nous ne faisons que recevoir. Celui qui reçoit, c’est celui qui donne. Voilà le véritable amour au sein du couple, que nous essayons également de transposer au niveau de notre relation avec autrui, avec le prochain.
Parce que l’idée que nous avons d’autrui, ce n’est pas sa capacité de penser. Il y a une pérennité de la pensée, mais malgré tout, elle est limitée dans le temps. Il y a une date de péremption pour la pensée. Il n’y a pas de date de péremption pour l’amour, pour l’élan du cœur. Celui-là est permanent, il est valable de tous les temps. Il ne vieillit pas, il ne s’use pas. Il faudrait bien sûr le réactiver. Mais ce sont toujours les mêmes sentiments que nous portons, nous ne les avons pas changés. Ce n’est pas comme une idée que nous transformons, que nous ajustons, que nous corrigeons. C’est un fait.
Connaître sa place et la valeur de sa personne
Alors, la première exigence du mois d’Elloul, c’est d’abord de réaliser ce que nous sommes, et dans l’espace, et dans le temps. […] Le véritable sage est celui qui connaît sa place, et qui l’occupe bien.
Ensuite, celui qui sait qu’il est porteur du tselem oudemout Elokim, de l’image et de la ressemblance de D’, et qui accorde une valeur à sa propre personne, qui ne la vulgarise pas, qui ne la réduit pas, et qui, au contraire, cherche à la valoriser à juste titre.
Nous verrons que ces trois étapes sont inscrites dans la vie de l’homme : à travers le Chabbat, qui est la sanctification du temps ; à travers le Temple que nous transportons avec nous, dans le temps et dans l’espace, puisque nous essayons toujours de donner une dimension sacrée à notre demeure. Et cette dimension, nous allons la vivre à Souccot, puisqu’il s’agit d’une demeure dans le temps. […] Et réaliser sa création à l’image de D’ et à sa ressemblance, c’est à Roch Hachana. Elloul est une période de préparation à cela, à vivre cette relation de compagnon de D’.
Dodi li et Ani ledodi : deux sens de l’amour
D’ailleurs, nos sages ont retrouvé, dans « Ani ledodi vedodi li » — je suis pour mon bien-aimé et mon bien-aimé est à moi, dans le contexte de Chir HaChirim, chapitre 6 — une référence au mois d’Elloul, toujours par les rachei tevot, par les initiales des mots. Et c’est la réponse, disent nos sages, à celle de « Dodi li vaani lo », qui se trouve, toujours dans le Cantique des cantiques, au chapitre 2, et qui est une expression du bien-aimé à sa bien-aimée : mon bien-aimé est à moi, et moi je lui appartiens, je lui suis dévouée.
Disent nos sages, c’est là où nous recevons tout de HaKadoch Baroukh Hou. Nous sommes effectivement élus par Lui, nous sommes reconnus comme « beni bekhori », comme le premier-né. Or, il ne peut y avoir qu’un premier dans une famille, dans la famille des nations. Nous sommes le premier-né.
Et la deuxième relation, c’est « Ani ledodi vedodi li ». Celle-là vient d’en bas vers le haut. À présent, j’ai tout eu de Sa part : qu’est-ce que j’en ai fait ? Je ne me suis pas montré tout à fait aux normes. Je n’ai pas répondu aux exigences. J’ai un peu négligé mes obligations. J’ai laissé cet amour-là s’user quelque part. Alors, il faudrait lui donner une impulsion nouvelle. Et cette impulsion nouvelle vient de bas vers le haut. « Ani ledodi » : moi, je cherche mon bien-aimé, j’appartiens à mon bien-aimé, « vedodi li ».
Du couple au père, du père à la soucca
C’est en somme une relation de couple que nous vivons, à laquelle nous nous préparons à Roch Hachana, et qui devient, à Kippour, une relation de père et de fils, av ouven, « kerahem av al banim ». Nous savons très bien que la relation de père, l’homme ne la découvre qu’au premier enfant. C’est le premier-né qui va donner ce titre de père et de mère aux parents. Et ensuite, c’est Souccot : c’est notre maison qui est construite, mais au seuil de la porte, à la mezouza, pas entre quatre murs. C’est une volonté de vivre cette relation de couple, de père et de mère. Maintenant, comme un ben bayit, comme si nous étions des familiers, la Chekhina s’installe dans nos demeures.
Donc la préparation à laquelle nous procédons, le mois d’Elloul, c’est celle qui va nous faire vivre trois dimensions dans la spiritualité. Et vous imaginez que ce n’est pas facile. Ce n’est pas facile sans pouvoir redécouvrir notre essence, redécouvrir cette néchama, ce souffle pur qui nous a été donné depuis notre naissance, depuis les origines, et que nous continuons à affirmer tous les matins : l’âme que Tu m’as donnée est pure. Si je n’avais pas conscience de la pureté de l’âme, je ne pourrais jamais effacer ce que j’ai écrit, ni redécouvrir la pureté de cette âme, de cette étincelle de D’ que je porte en moi.
Techouva : effacer, et non recouvrir
Et là vient cette notion de techouva, de retour à soi. De retour à soi. Nous avons trop tendance à considérer le pardon comme quelque chose que nous accordons aux autres, et comme si D’, en fin de compte, pouvait nous le donner sans que nous fassions cet effort de l’effacer par nous-mêmes, d’être en mesure de restaurer, de réparer. Kappara, c’est couvrir. C’est comme si vous aviez un mur sale dans votre demeure et que vous passiez une nouvelle couche pour tout recouvrir. Sauf que sur le mur, vous recouvrez avec une nouvelle peinture qui cache. Ici, non : vous effacez. Il y a une possibilité d’effacer. Pourquoi ? Parce que la faute n’atteint pas l’essence d’Israël. La faute n’atteint que son vêtement. Elle ne tache que son vêtement.
Les sélihot, c’est-à-dire ces prières qui inaugurent le pardon que l’on demande à D’, que l’on demande à soi-même, que l’on opère par soi-même, que nous voulons réaliser par nous-mêmes, mais avec l’assistance de HaKadoch Baroukh Hou dans nos démarches — sans elles, nous ne réalisons pas ce que nous faisons dans ce tikkoun, dans cet effort de restauration.
Les treize attributs, vêtements de l’absolu
Parce que l’idée que nous avons de toute personne autour de nous, et celle que nous avons de HaKadoch Baroukh Hou, c’est celle d’un talit, c’est celle d’un vêtement. Ce que nous percevons de chacun, ce sont ses qualités, ce sont ses vertus, ce sont ses vêtements. Et si nous évoquons les treize attributs de D’, par lesquels nous découvrons D’, nous n’avons pas d’autre possibilité de Le découvrir que par là, que par […]. Mais cela reste des notions abstraites si nous ne les transposons pas dans notre vie, sur nous-mêmes. Si nous ne faisons pas preuve nous-mêmes de hessed, si nous n’intégrons pas non plus […], alors on a beau réciter des prières par-ci par-là, cela ne rime à rien. Il faudrait d’abord pouvoir intégrer ces attributs par lesquels nous saisissons l’absolu, et qui sont d’ailleurs symbolisés par ce vêtement que nous portons uniformément, pour dire que c’est le talit qui recouvre tout. Notre âme, elle, reste intacte, mais il faudrait tout simplement lui enlever tout ce qui la cache, tout ce qui l’occulte, tout ce qui la souille.
Et c’est pour cela que nous évoquerons les treize attributs de D’ tout au long des sélihot, en répondant ici aussi à une symbolique que j’expliquerai beaucoup plus tard. Mais nous les désignons aussi au travers du psaume « LeDavid Hachem ori veyich’i », que nous récitons tout au long du mois d’Elloul et jusqu’à […], pour dire que les treize noms, les treize attributs de D’, les treize évocations de D’ qui sont dans ce psaume, invoquent les noms de D’, Ses attributs, et les treize mesures par lesquelles Il se révèle dans Son monde. Et c’est cela : « Veraïta et ahorai », tu me verras par derrière. Le véritable visage de D’, nous ne le connaissons pas, nous ne le connaîtrons pas. Mais c’est par ces attributs, et ces attributs sont humains. Si nous arrivons à les intégrer, nous pourrions effectivement aborder Roch Hachana comme le point de départ d’une nouvelle année.
Chana, la répétition qui change de contenu
Mais je ne dirai pas « une nouvelle année », parce que « chana » vient du verbe « chana », qui veut dire répéter. C’est une répétition, mais la répétition d’un cycle à partir du moment où je lui ai donné un autre contenu.
Vous le voyez au travers du livre de Devarim. Devarim est une répétition, il s’appelle Michné Torah, c’est une répétition de la Torah, faite par Moché. Et pourtant, c’est totalement différent, et nos sages ont même marqué la différence. Certains disent que nous ne pouvons pas étudier ou analyser la juxtaposition des chapitres dans les quatre premiers livres, mais dans le livre de Devarim, oui. Et il y a différentes nuances, il y a différentes lois qui apparaissent, parce que, du fait de l’interprétation première qui est restée déficiente à un certain niveau, nous pouvons, jour après jour, la compléter. Et jour après jour, on la complète : on n’efface pas totalement ce qu’on a fait. Il n’y a pas d’effacement, bien que dans certaines évocations — « mehé pechaénou » — nous demandions à D’ de les effacer.
Nos sages ont même affirmé que les zedonot, les fautes intentionnelles, deviennent des chegagot, des fautes non intentionnelles, et même que les fautes intentionnelles peuvent arriver à se transformer, par la leçon qu’elles nous ont assignée, au point de devenir des zekhouyot, des mérites, d’avoir le mérite de ce qu’elles nous ont enseigné, de telle sorte que nous continuons aujourd’hui à les dépasser.
Chacun est un mini-Abraham
Bien, cela, c’est le véritable sens de Roch Hachana. C’est un commencement, un recommencement, un cycle nouveau, mais qui ne rompt pas avec le passé. Au contraire, il donne au passé un autre sens, une autre dimension. Cela, c’est le premier enseignement du mois d’Elloul. Et comme je vous l’ai dit, il se vérifie dans « ich lereéhou », dans cette relation de réa, de prochain. Le réa par excellence, encore une fois, le compagnon par excellence, c’est HaKadoch Baroukh Hou, c’est Celui qui nous accompagne tout le temps, puisque c’est notre essence même. Si nous faisons abstraction d’elle, nous restons à ce moment-là dans le relatif, dans le subjectif, et il n’y a plus rien. Ce qui donne à notre vie une possibilité de mesure, un axe, une verticalité, c’est le fait que nous ayons la mesure d’un don.
Lui, en fin de compte, n’a rien à recevoir, mais cela réalise le ratson de HaKadoch Baroukh Hou. Et le ratson qui est à l’origine de tout, c’est d’avoir beaucoup de nahat, comme un père de ses enfants quand ils réussissent dans la vie. Eh bien, c’est le nahat qu’Il éprouve de toute Sa création. Or, cela ne repose pas sur la masse. Il faut le savoir. Ce n’est pas un clan. Cela repose sur le « ani », sur le « Ani ledodi ». Tout dépend de moi.
Abraham était un seul. Il a mené son combat, et aujourd’hui, chacun d’entre nous est un mini-Abraham, et il peut réaliser des choses extraordinaires sur le plan du tikkoun olam, de la restauration de ce monde. Il ne faudrait pas minimiser ce que l’on fait. Ce que l’on fait est toujours important. Et de la même manière que le microbe insignifiant peut détruire toute une vie, sachez que l’acte positif que l’on pose, lui, peut guérir tout un monde et le restaurer.
Les trois parachiot du Chéma
Et cela, à partir de ce « Ani ledodi », et d’une dévotion totale, d’un dévouement inconditionnel, tel que celui que nous retrouvons dans le Chéma. Vous savez que nous lisons trois parachiot dans le Chéma. La première, c’est : tu aimeras l’Éternel ton D’. Tu pratiqueras, tu enseigneras, à ton coucher, à ton lever. Il y a là trois fonctions qui correspondent à nos […], puisqu’il s’agit, à Roch Hachana, de ne pas s’assoupir, de rester éveillés.
[…] En somme, quand nous sommes installés dans la soucca… mais quand nous nous enfermons dans nos maisons, c’est très mauvais. […] Cela, c’est Kippour, Kippour avec le don des secondes tables de la Loi, et Il nous met sur le chemin.
Mais dans cette première parachat, il n’y a aucune récompense qui soit promise à celui qui manifeste cet amour de D’ et qui le pratique au travers de sa journée, depuis le matin, au réveil, jusqu’à la nuit. Dans la deuxième parachat, c’est autre chose : c’est le « ahava », afin d’aimer l’Éternel ton D’. Voici le mode d’emploi, le mode d’application. Et là, on nous dit : tu suis le chemin, tu pratiques les lois, Je donnerai les pluies en leur temps, Je donnerai la végétation qu’il faut, tu mangeras et tu te rassasieras. Mais si jamais tu délaisses Ma voie, sache que les pluies seront arrêtées. Il y a ici récompense et châtiment dans la deuxième parachat. Donc c’est une nouvelle approche. C’est une approche pour ceux qui verraient, dans cette adhésion à la loi de D’, une perche de salut pour leur réussite matérielle proprement dite.
La troisième parachat, c’est celle du talit, c’est celle du vêtement, c’est celle des tsitsit. Tout se fait sous la couverture des tsitsit. Tout se fait sous la couverture du vêtement. Et ici, il dit : afin de ne pas être détournés par votre cœur et par vos yeux. Or, il faudrait lire, au travers de cette exploration des yeux et du cœur, les deux fautes de base que nous avons évoquées, à savoir les désirs propres de l’homme, et aussi la démesure dans l’appréciation de soi. Une appréciation de soi est tout à fait requise, mais pas dans la démesure.
Trois modes d’approche du service divin
Ce sont en somme trois modes d’approche du service divin. Le premier : comment vas-tu vérifier que tu aimes l’Éternel ton D’ ? Comment vas-tu le vérifier, si ce n’est en suscitant l’appréciation, l’amour, autour de toi, dans ton voisinage, si les gens arrivent effectivement à être gagnés par ta façon de faire, par ta façon d’enseigner, par ta façon d’appliquer la loi, par ta trajectoire morale. […]
Il y a une deuxième voie, qui consiste effectivement à considérer D’ comme le bienfaiteur : Il peut me donner ceci et cela si je respecte la loi, et si je ne la respecte pas, gare à moi. Alors, à ce moment-là, ce n’est plus l’amour, c’est la crainte, c’est la peur.
Dans la troisième parachat, il y a un avertissement, c’est celui du rappel de la sortie d’Égypte. Si vous continuez à vous servir du judaïsme comme d’un vêtement, alors sachez que vous avez peut-être essayé de maîtriser quelque peu, par-ci par-là, vos désirs, vos impulsions, mais c’est seulement le point de départ, la sortie d’Égypte. C’est un retour en arrière.
Maintenant, il y a une seconde façon de voir les choses, et par là je terminerai mon cours : vivre avec cette notion d’amour gratuit, qui n’attend rien, ne te donne pas la conscience de ce que tu peux faire, des transformations que tu peux réaliser, à savoir que toute la richesse de ce monde, c’est toi qui pourrais en être le détenteur, l’opérateur même. Et malheureusement, tu peux être aussi l’agent de la destruction, de la déconstruction.
Nitsavim : aucune hiérarchie spirituelle
La troisième parachat, c’est de dire : sachez que dans la pratique des lois, il ne faudrait pas placer de hiérarchie. Et c’est pour cela, d’ailleurs, que les parachiot de Nitsavim et de Vayélekh précèdent Roch Hachana. Parce qu’à Nitsavim, on fait une halte : vous êtes là, vous êtes là, les chefs, réunis tous sur un même pied d’égalité, depuis le bûcheron jusqu’au puiseur d’eau. Tous sont au même niveau sur le plan spirituel. Ne jamais établir de hiérarchie. C’est la raison pour laquelle le talit devient le châle d’uniformité de nos prières et de nos personnes dans la synagogue.
Et de la même manière que le but premier de HaKadoch Baroukh Hou a été de vous faire sortir d’Égypte, de faire sortir l’homme de ses conditionnements répétitifs, vous deviez être à même de le faire par vos propres soins, puisque c’est la première mitsva qui a été donnée à l’homme alors qu’il était encore en Égypte : elle lui a donné la faculté, la possibilité, de libérer le prochain.
Bien, c’est à cela que nous allons œuvrer pendant ce mois de Tichri, riche en célébrations, au travers de Roch Hachana et de Kippour, tout en soulignant le royaume de D’ et la royauté de D’. Si vous avez des questions à poser, avec plaisir.
Questions de l’auditoire
Question :
Vous avez parlé de la hiérarchie, mais nous avons dans le judaïsme les Cohanim, les Léviim, les Israël. Le judaïsme est rempli de hiérarchie, en fait. Donc, quand vous dites que nous devons lutter contre la hiérarchie, contre la structure hiérarchique de la société ?
Alors, il y a une hiérarchie que l’on respecte, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une hiérarchie que l’on adore, parce que le Cohen peut être un faux Cohen, le navi peut être un faux prophète, le chofet, le juge, peut être un mauvais juge. On respecte la hiérarchie dans ce qu’elle a de méritant, de sublime, lorsqu’elle s’impose par elle-même, lorsqu’elle arrive à s’imposer par elle-même. Et « mora rabbakh kemora chamayim » : tu dois craindre ton maître comme tu crains le ciel. C’est écrit en toutes lettres. Mais dans ta manière de fonctionner à toi, il ne faut pas que tu sois tributaire de ton maître.
Je vais te dire : quand nos sages ont voulu définir les capacités de l’homme, « Eizehou hakham ? Halomed mikol adam. » Quel est le sage ? C’est celui qui apprend de tout homme. Ils auraient pu nous dire : c’est celui qui a un rav, un maître à penser. Non — à ce moment-là, il est tributaire de son maître. Sans son maître, il ne sait plus rien faire. Mais « halomed mikol adam », c’est lui qui a réalisé sa propre sagesse, sa propre science, en apprenant de tout homme.
Il en est de même pour « Eizehou achir ? » Quel est le riche ? Celui qui se réjouit de sa part. Alors, ici aussi, on aurait pu nous dire : le riche, c’est celui qui a une grosse fortune, qui vit en toute indépendance. Non — il est tributaire de sa fortune, il est tributaire de sa richesse. Il faut qu’il soit content de la part qui lui a été donnée, qu’il a méritée. Ça, c’est le vrai riche.
Et « Eizehou guibor ? » Quel est le héros ? Quel est l’homme fort ? L’homme fort, ce serait celui qui est reconnu par celui qu’il a vaincu ? Non : « hakovech et yitsro », celui qui domine son penchant. Et celui qui domine son penchant, c’est lui-même. Donc l’homme se réalise par lui-même. Il n’est tributaire de personne.
Et il y a effectivement une structure administrative qui gère la société ; elle la gère de l’extérieur. Elle impose le respect, l’obéissance, quand elle répond à ses obligations. Et quand elle ne répond pas à ses obligations, tu n’as pas à la respecter. Au contraire, tu dois la combattre.
Bon, alors, s’il n’y a pas d’autres questions, je vous salue, et à la semaine prochaine. Je voudrais encore vous remercier très, très chaleureusement, en notre nom à tous, au nom des gens qui vous écoutent en France, en Israël, en Belgique, même au Maroc, et même beaucoup plus loin.
Une étude du Rav Raphaël Benizri. Retrouvez tous les cours de la série sur le mois d’Elloul.