Livret d’étude de ce cours
Un livret à imprimer : une question par page, la réponse du Rav, sa source, et une leçon à débattre en famille.
Premier cours des préliminaires à la Hagada de Pessah. Le Rav Raphaël Benizri part du rituel le plus concret de la fête — la recherche du hamets à la lumière d’une bougie — pour en faire une enquête sur soi : qu’est-ce qui, en nous, a dépassé son temps et a fini par abîmer la pâte ?
De là, le cours ouvre les grands axes de la fête : le sens du mot Pessah comme saut, Mitsraïm comme prototype de toute limite, les quatre étapes de la libération, et la parole enfin délivrée de ses artifices.
Ce que dit ce cours
La recherche du hamets n’est pas un ménage de printemps. Le hamets que la Torah demande d’éliminer, de façon qu’on ne le voie plus et qu’on ne le trouve plus chez soi, est d’abord celui qui nous habite. La maison est déjà nettoyée quand la bedika commence : ce que l’on cherche vraiment n’est pas dans les placards.
La bougie de la bedika est la lumière de l’âme. C’est parce que la recherche porte sur la pensée, sur le langage et sur les actes quotidiens que la bénédiction n’est jamais superflue, jamais une brakha levatala — même si les dix petits paquets dispersés dans la maison ont été posés par un enfant quelques minutes plus tôt.
La mort réside dans l’inertie. Chana, le cycle de l’année, chané, le changement, et chanen, l’étude, partagent une même racine : le retour du printemps doit s’accompagner d’un retour de l’esprit à un état de jouvance. Ce qui ne se renouvelle pas vieillit, et ce qui vieillit meurt.
Le levain n’est pas un corps étranger à la pâte. Laissée seule, la pâte lève d’elle-même. Le levain qui lui donne sa saveur est le même qui, s’il dépasse son temps, l’abîme. Tout est donc affaire de dosage dans le temps — et non d’expulsion d’un intrus.
Trois forces dévoient le yétser : kina, taava et kavod. L’esprit de compétition, le désir et l’affirmation de soi participent réellement à notre pensée et à notre action, et peuvent être positifs. On ne s’en sépare pas : sept jours par an on les neutralise, pour les reprendre ensuite avec de nouvelles perspectives d’usage.
Le pain désigne bien plus que la nourriture. Le lehem est l’aliment de l’homme, mais il désigne aussi le féminin — le pain que Pharaon ne donna pas à Yossef était la femme de Potiphar — et le korban. L’élimination du hamets couvre ainsi trois étages : la relation à soi, la relation à autrui, la relation à l’absolu, qui devient avoda zara lorsqu’elle est déviée.
L’homme consent à vendre sa liberté pour son pain. Michlei le dit sans détour, et la malédiction qui accompagne le pain oblige à s’interroger sur les limites de la servitude. Cette servitude ne vient pas seulement du travail : la vie conjugale et l’éducation des enfants peuvent elles aussi devenir un conditionnement. Tout s’use, tout rouille.
Il ne s’agit pas d’éliminer le hamets, mais de lui restituer sa dose. Sa mesure au niveau du nefech, celui des besoins essentiels ; sa mesure au niveau du roua’h, celui de l’esprit ; sa mesure au niveau du service divin. Quand cela est fait, alors seulement on peut célébrer Pessah.
Pessah veut dire le saut. Aucune logique ne conduit de l’inerte au vivant, du végétal à l’animal, de l’animal à l’humain : il y a chaque fois une mutation, un au-delà de la chose. S’émerveiller devant un tableau ou une musique n’obéit pas davantage à la logique. Pessah, c’est croire qu’un homme peut passer de l’état d’esclave à l’état d’homme libre en un clin d’œil.
La mort des premiers-nés vise l’esprit de possession. Le premier-né change le mari en père et installe un sentiment d’acquisition — Hava appelle son premier fils Caïn, du verbe kana, posséder. Or un enfant ne s’acquiert pas : il est un au-delà de soi, non une photocopie. Il y a un Pessah dans chaque passage du père à l’enfant.
La fête repose sur un dialogue. Entre le père et l’enfant ; à défaut, entre l’homme et son épouse ou un ami ; à défaut encore, entre l’homme et lui-même. Interroge tes pères, interroge tes anciens : cherche tes racines sans t’installer dans le passé, projette-toi sans bâtir des châteaux en l’air, et tiens-toi dans un présent permanent.
Mitsraïm est un duel, parce qu’il y a deux limites. Le mot vient de metsar, la limite. Nous sommes limités par un passé que nous n’avons pas choisi, et limités dans nos projets par les moyens matériels, intellectuels et spirituels dont nous disposons. Ce qui compte n’est pas le travail accompli mais la démarche entreprise dans les limites assignées.
La liberté n’est pas un état mais un mouvement. Nous ne sommes pas libres : nous sommes en train de nous libérer. Et l’on ne sort pas de Mitsraïm — on arrache Mitsraïm de soi, on arrache les limites à sa propre personne.
Quatre cultures, quatre lettres, quatre coupes. Nos sages rattachent la sortie d’Égypte à la libération de Babylone, de la Perse, de la Grèce et de Rome. Ces quatre étapes épousent les quatre lettres du Nom et les quatre lettres de Adonaï : tant qu’elles ne sont pas dépassées — et pour être dépassées, elles doivent d’abord être intégrées — notre perception même du spirituel reste un rapport de maître à serviteur.
Trois levains, trois registres. Le hamets, levain matériel ; la ma’hmétset, au féminin, qui renvoie au rapport à l’autre ; le se’or, qui partage son étymologie avec ché’érit, le reste, le superflu. Chacun est essentiel à sa place, et chacun devient destructeur lorsqu’il déborde de sa mesure.
La parole a quatre modes, et le dernier est le chant. Se parler à soi-même, parler à l’autre, dialoguer jusqu’à former un faisceau commun — haged, Hagada, higoud — puis chanter. Aux trois premiers niveaux, quelques fausses notes sont tolérables ; le chant, lui, n’en accepte aucune. C’est pourquoi la soirée s’achève par le chir.
Pessah se lit pé sah : une bouche qui parle. En exil, c’est la parole qui est en exil ; nous ne parvenons plus à nous comprendre parce que le langage a perdu son authenticité et que les artifices ont chassé le naturel. Le Targoum traduit le souffle divin insufflé à Adam par roua’h memalela, un esprit doué de langage : libérer l’homme, c’est libérer sa parole.
Hagada et guid partagent une racine : le nerf. Ce qui met les organes en mouvement, ce qui met la pensée en mouvement. Une éducation est faite pour rendre au nerf son énergie première, car ce qui reste inerte perd sa vigueur — et le maror a la même valeur numérique que mavet, la mort, 446.
Pourquoi ne récite-t-on aucune bénédiction sur la Hagada ? Trois réponses : une mitsva de libération qui ne connaît pas de fin ne peut être bénie comme un accomplissement ; la Hagada n’est qu’un instrument, et l’on ne bénit pas les instruments ; enfin la Hagada est elle-même une bénédiction, l’hommage rendu aux quatre verbes de la délivrance — je vous ai fait sortir, délivrés, libérés, adoptés comme peuple.
Le modèle de la Hagada est l’aveu des bikourim. Celui qui apportait ses premiers fruits devant le Cohen récapitulait la sortie d’Égypte au présent ; le Targoum le rend par une louange pour la libération du conditionnement égyptien. La sortie d’Égypte revient cinquante fois dans la Torah — le chiffre du jubilé, qui libère les hommes, les terres et les esclaves.
Transcription intégrale du cours
Bedikat hamets : chercher à la lumière de l’âme
Chers amis, bonsoir. Nous abordons le thème de Pessah avec quelques préliminaires sur la Hagada, et le premier est bedikat hamets. La traduction littérale serait l’examen du hamets. L’élimination du hamets en est le sens.
Maintenant, ce hamets que l’on élimine de la maison, bal yéraé, de manière à ne plus le voir, bal yimatsé, à ne pas le trouver chez soi, c’est principalement le hamets qui nous habite. Il n’est pas seulement dans la demeure : il s’agit de l’éliminer en soi. Ce que nous traduisons par le rituel d’une lumière qui nous accompagne dans la recherche de ce hamets dans tous les recoins de la maison.
Et en réalité, nous n’éliminons pas grand-chose : nous avons réparti une dizaine de petits paquets dans les chambres déjà débarrassées de leur hamets. Ce qui risquerait même de faire que notre bénédiction sur l’élimination du hamets serait superflue. Ce serait une brakha levatala. Alors, pour que ce ne soit pas une brakha levatala, un enfant ou l’épouse se charge de disperser ce hamets, ces dix paquets, dans la maison, et nous nous mettons à leur recherche. Sérieusement, à leur recherche.
Et je répète encore une fois : c’est à la lumière de notre âme, de notre néchama, que nous cherchons les particules de ce hamets en nous-mêmes. Et par conséquent, cette bénédiction ne serait jamais superflue, parce que le rituel du hamets est formel à partir du moment où il s’agit de l’éliminer de notre pensée, de l’éliminer de notre façon de parler, de notre langage, de l’éliminer de nos actes quotidiens.
Parce qu’il y a toujours, dans ces démarches que nous faisons, un tant soit peu […] de soi, une suffisance à la limite de l’arrogance. Et il faudrait effectivement essayer de retrouver la conscience morale de l’accomplissement d’une mitsva, d’une manière désintéressée. Et quoique nous ayons manifesté une volonté d’accomplir ces commandements honnêtement, consciemment, et sans rien attendre en échange que la promotion morale de notre conscience, le renouveau s’impose.
Le renouveau contre l’inertie
La mort réside dans l’inertie, dans le vieillissement. Le verbe chana, d’où dérivent chané et chana. Chana, c’est le cycle annuel. Chané, c’est le changement. Chanen, c’est étudier. Il faudrait donc, avec le printemps, le retour de la nature à la vie, le retour de l’esprit à un état de jouvance, à une meilleure perception des choses, au fur et à mesure que nous avançons dans notre façon d’agir et de penser. C’est en cela que consiste l’élimination du hamets.
Vous me direz : qu’est-ce que cela a à voir avec le pain ? N’oublions pas que l’instinct, le désir qui revient le plus fréquemment dans la nature de l’homme, est celui de l’alimentation de soi. Le premier commandement donné à l’homme se rapporte à la consommation du fruit de l’arbre, c’est-à-dire à sa nourriture propre. Mais paradoxalement, cette nourriture de l’homme est liée à la connaissance du bien et du mal.
Donc en quelque sorte, la Torah, dès le départ, n’a pas fait de distinction entre la nourriture matérielle et la nourriture spirituelle. Elle a signifié à l’homme qu’il ne fallait pas substituer le bien au mal, ou le mal au bien. Il fallait une distinction. Mais cette distinction elle-même est imaginaire, parce que, nous l’avons vu, D’ ne crée pas le mal. Tout ce qu’il crée est bien, mais c’est le détournement des choses de leur essence propre qui génère le mal. Et en réalité, pour combattre cette distinction disons illusoire, nous devrions plutôt apprendre à distinguer le vrai du faux.
Or le hamets n’est pas un élément étranger que l’on aurait introduit, comme on fait aujourd’hui : on amène le levain, on apporte le levain dans la pâte. En laissant la pâte elle-même sans levain, après un certain temps, elle va lever d’elle-même. C’est-à-dire que le levain lui-même, qui donne une saveur à la pâte, s’il dépasse son temps, va abîmer cette pâte. Donc tout est une question de dosage dans le temps de cet élément qui fait partie de la pâte elle-même, qui n’est pas étranger à la pâte.
Le levain, le yétser et les trois éléments
Donc nous disons que, dans l’homme, ce qui est élément de désir n’est pas à abolir quand il est un élément de notre volonté, de notre conscience, le stimulant de toute action. Alors, c’est cela le levain, le se’or. Mais ce levain qui a passé son temps, il faudrait pouvoir l’éliminer.
Il faudrait pouvoir l’éliminer, parce qu’il y a trois éléments qui participent à ce dévoiement de ce qu’on appelle le yétser, qui cesse d’être yétser, de l’instinct qui n’est plus créateur, qui n’est plus générateur d’une volonté d’action, mais qui a dépassé, ou s’est séparé de son élément premier, et a abîmé cette pâte, et a détourné la conscience de l’homme. Ces trois éléments qui y participent, disent nos sages, sont kina, taava et kavod. C’est l’esprit de compétition. Et l’ego, c’est le kavod, l’affirmation de soi.
Nous ne pouvons pas dire que nous nous séparons de ces trois éléments, parce qu’ils participent effectivement à notre démarche de pensée, d’action, et peuvent être positifs. Mais sept jours par an, il s’agit de les neutraliser, afin de les reprendre après avec de nouvelles perspectives d’usage. C’est cela, bedikat hamets.
Les trois visages du pain
Or cela s’applique d’abord au lehem, au pain. Pourquoi le pain ? Parce que, comme nous l’avons dit tout à l’heure, c’est l’élément nourricier de l’homme. Mais on trouve aussi le lehem dans le sens du féminin. Par exemple, à propos de Yossef, il est dit que Pharaon ne l’a privé de rien, qu’il lui a tout donné, sauf le pain. Or ce pain, il s’agit de sa femme, de la femme de Potiphar : ce sont les arayot, les relations interdites.
Il y a un troisième aspect de ce pain, qui est dans le korban, dans le sacrifice fait pour nourrir l’homme, conçu pour nourrir l’homme. Et celui-là, quand il est dévié de sa trajectoire initiale, il devient avoda zara, idolâtrie. Donc l’élimination de ce hamets couvre trois stades : la relation avec ma personne, la relation avec autrui au travers du féminin, et la relation avec l’absolu à travers le korban. Mais quand il est dévié, il devient avoda zara.
Autre notion : comme dit Michlei, l’homme se vend pour gagner sa vie, pour gagner son pain, pour sa croûte de pain. Et le pain est l’aliment pour lequel l’homme consent à vendre sa propre liberté. Là aussi, étant donné qu’il y a une malédiction qui l’accompagne, il faudrait que l’homme s’interroge sur la façon, sur l’approche qu’il a de sa vision de la vie, de son propre pain, de telle sorte qu’il ne dépasse pas les limites de la servitude, qu’il ne soit pas, cela veut dire, un serviteur, un esclave inconditionnel.
Et cela couvre effectivement aussi un deuxième domaine, parce que dans la vie nous sommes conditionnés par de nombreuses situations, non pas seulement par notre profession, mais par notre vie conjugale, par notre éducation des enfants. Et là aussi, un état de servitude peut nous gagner. Tout s’use, tout rouille. Il faudrait rester en état d’alerte, et l’élimination du hamets couvre également ces données, de telle sorte que nous n’éliminions pas totalement le hamets, mais que nous lui restituions sa dose, sa mesure en toute chose.
Sa mesure en toute chose, au niveau du nefech, au niveau des besoins essentiels de la vie ; au niveau du roua’h, au niveau de l’esprit ; et au niveau de notre service divin, de notre spiritualité. Quand nous l’avons fait, alors nous pouvons célébrer Pessah.
Pessah : le saut hors de la logique
Qu’est-ce que Pessah ? Pessah, c’est effectuer un saut. Effectuer le saut n’obéit à aucune logique. Il n’y a pas de logique de passage de l’inerte au vivant, de la terre au végétal, du végétal à l’animal, de l’animal à l’humain. Il y a toujours une mutation qui se fait, et qui est un au-delà de la chose. Cela s’appelle Pessah. Pessah, non pas dans une rationalité pure, mais au contraire par un effet de mutation totale.
Comment va s’effectuer cette mutation ? Il y a une chose qui marque la fête de Pessah et qu’on ne retrouve dans aucune autre fête : c’est cette table familiale à laquelle participent les enfants. Nous reviendrons sur ces quatre enfants, qui vont eux aussi représenter un phénomène de mutation dans notre façon de dialoguer avec l’autre.
On veut toujours que les choses soient logiques. S’émerveiller face à un tableau, écouter une belle musique, vivre une émotion, une joie : cela n’obéit pas toujours à la logique. C’est un transport de l’être d’un monde à un autre. Et c’est cela qui fait la beauté, c’est cela qui fait la joie.
Bien. Si nous abordons la vie avec cette conviction de Pessah, de passage, car ce terme n’apparaît que lors de la sortie d’Égypte, où il s’agit de passer instantanément d’un état d’esclave, d’un être conditionné, à un être libre. Cela s’opère ici et maintenant, en un clin d’œil. Nous le verrons par la suite. Croire en ce changement immédiat, qui peut s’effectuer à n’importe quel moment, et changer notre façon de voir les choses, notre façon de vivre les événements, notre façon d’échapper à la mort.
Les premiers-nés et la fin de la possession
Parce que ce qui a amené ce nom, c’est le passage par-delà la mort des premiers-nés d’Israël, parce qu’ils auraient dû subir le même sort que les premiers-nés égyptiens. Nous n’étions pas différents. On a dit que tous les premiers-nés devaient mourir. Pourquoi ? Parce que c’étaient les premiers fruits qui donnaient aux parents une certaine satisfaction d’être, qui changeait leur état de mari en père, et où s’opérait une notion de possession.
N’oublions pas que Hava, pour son premier enfant, l’a appelé Caïn. Caïn, du verbe kana, posséder. Mais qu’est-ce qu’un enfant ? Un enfant, on ne l’acquiert pas. Un enfant, c’est autre chose. C’est un au-delà de moi-même. Ce n’est pas quelqu’un qui va être mon polycopié, ma photocopie. Ce n’est pas quelqu’un qui va nécessairement être le prototype de ma vie. Non : je l’éduque de telle sorte qu’il soit l’au-delà de ma propre vie. Et il y a toujours un Pessah qui s’opère dans le passage du père à l’enfant.
Donc mettre fin à cette notion de possession en toute chose, de propriété. C’est cela qui vient sortir l’homme de son conditionnement, de son ego, de sa servitude à des clichés de vie, pour voir l’au-delà, pour effectuer ce saut.
Alors, qu’est-ce qui peut aider à cela ? J’ai dit que la particularité de la fête de Pessah, c’est ce dialogue qui s’établit entre le père et l’enfant. Et quand il n’y a pas d’enfant, entre le mari et son épouse, et à défaut, entre l’homme et lui-même. Donc ce dialogue ouvert est à tous les niveaux. Au niveau du futur, c’est la génération à venir, ce sont les enfants. Au niveau du présent, c’est l’épouse qui est en face de moi, ou l’ami qui m’accompagne dans la célébration de Pessah. Et à défaut de toute personne, c’est moi seul.
Pose-toi la question. Pose la question à tes pères, pose la question à tes anciens : ils vont t’instruire, ils vont t’informer. Autrement dit, interroge-toi sur ton passé, sur tes racines. Essaie de les retrouver. Essaie d’aller de l’avant, et essaie d’effectuer le saut que l’on t’a imposé, ou pour lequel on t’a destiné. Ne reste pas dans le passé, parce que c’est la mort. Ne bâtis pas des châteaux en l’air dans ton monde spirituel, parce que c’est une autre forme de mort. Essaie de vivre dans un présent permanent, entre le passé et le futur, qui te permette effectivement de te libérer de toutes les chaînes du conditionnement.
Mitsraïm : les deux limites
Parce que, qu’on le veuille ou non, l’Égypte, c’est quoi ? Mitsraïm. Cela vient de metsar, la limite. Nous sommes toujours limités. Nous vivons toujours dans des limites. Mitsraïm est un duel. Nous sommes limités par notre passé : nous ne l’avons pas choisi. Nous sommes venus au monde avec des données bien précises, et quelquefois on les subit. Il faut lutter, il faut les dépasser, ou il faut les assumer, parce que l’héritage est lourd.
Et nous sommes effectivement aussi limités dans notre projet futur, parce qu’on a beau vouloir, il faut les moyens : les moyens matériels, les moyens intellectuels, les moyens spirituels. Nous n’avons pas toujours les moyens. Alors il y a deux metsarim, il y a deux limites : la limite du passé, des antécédents, et les limites du projet à venir, qui ne sont pas ouverts, pour tout le monde, sur l’infini.
Et il faudrait faire ce que nous pouvons réussir par nous-mêmes, dans les limites qui nous ont été assignées, parce que ce n’est pas le travail accompli qui intéresse l’homme, mais c’est la démarche que l’on entreprend pour ce faire qui est à estimer. Si nous avons effectivement déployé tous nos moyens, et à bon escient, alors nous sommes méritants. Si nous les avons gaspillés, si nous avons gaspillé toutes les forces qui ont été investies en nous, eh bien nous n’avons pas de mérite.
Et de là la Hagada de Pessah. De Pessah, c’est rattacher le passé à ce projet d’avenir, et le fait de vouloir le faire. C’est là le mouvement de la liberté. Donc la liberté en soi est une notion abstraite. Nous ne sommes pas libres. Nous ne sommes pas libres : nous sommes en train de nous libérer. Il y a un mouvement de libération permanent.
Ce qui fait que la liberté elle-même est un leurre si, en fin de compte, nous n’essayons pas de sortir Mitsraïm de nous. Parce qu’on ne sort pas de Mitsraïm : on arrache Mitsraïm, on arrache les limites à notre personne. Mitsraïm est le prototype de tous les conditionnements dans lesquels se trouve l’homme. Non pas seulement au niveau physique, celui des camps de concentration, à D’ ne plaise, mais également celui de notre vie en société, de notre vie intellectuelle et de notre vie spirituelle.
Les quatre cultures et les quatre lettres du Nom
Nos sages ont rattaché la sortie d’Égypte à la libération du peuple juif de la culture babylonienne, un, de la culture perse, deux, de la culture grecque, trois, et de la culture de Rome, de l’Occident, que nous vivons aujourd’hui, quatre. Il y a quatre étapes de libération de différentes cultures avant d’atteindre ce niveau où […] la vision devient transparente, où les choses deviennent transparentes.
Où nous passons de Adnout au Tétragramme. Je m’explique. Quand nous prononçons le nom de D’, ce qui est écrit, c’est Yod-Hé-Vav-Hé, de la racine du verbe être. Or ce que nous prononçons, ce ne sont pas les lettres Yod-Hé-Vav-Hé : ce que nous prononçons, c’est Adnout, le Maître. C’est-à-dire que la perception que nous avons, même du spirituel, est un état d’assujettissement. Nous nous considérons comme les serviteurs d’un maître.
Mais quand nous aurons dépassé les quatre modes de conditionnement, parce que ce terme de quatre va se retrouver tout au long de la Hagada, je l’expliquerai : il épouse les quatre lettres du Nom divin, Yod-Hé-Vav-Hé, comme il épouse les quatre lettres de Adonaï, […]. Mais il faut opérer ce passage […], et on ne peut le faire d’une façon certaine que lorsque nous aurons dépassé les éléments que véhiculent ces quatre cultures, et qui nous maintiennent dans un état d’assujettissement, de dépendance. Nous nourrissons des complexes face à ces quatre cultures diverses. Il faudrait pouvoir les dépasser. Pour pouvoir les dépasser, il faut pouvoir aussi les intégrer totalement. Je reviendrai là-dessus.
Mais ceci dit, il y a effectivement trois sortes de levain dont parle la Torah. Il y a le hamets : c’est le levain pur, le levain matériel. Il y a la ma’hmétset. Ma’hmétset, c’est le féminin, une levure, et cela, c’est dans le rapport au féminin, comme je l’ai dit tout à l’heure. Et puis il y a le se’or. Or se’or partage son étymologie avec ché’érit, avec le reste, avec quelque chose que l’on considère comme étant un superflu. Parce que le levain, du point de vue matériel, comme nous l’avons vu, il est essentiel. La levure, le rapport à ce féminin, il est aussi indispensable.
Maintenant, la relation avec l’absolu, avec D’ : c’est là que la relation de l’homme va pouvoir dépasser ses propres limites, pour s’accrocher au divin, à l’absolu, à ce qui est au-delà de nous-mêmes. Et la quatrième dimension est en nous-mêmes. Et là-dessus aussi, je reviendrai. Et c’est la raison pour laquelle nous avons quatre verres de vin, qui ne sont pas seulement ceux de la joie de cette libération graduelle, qui nous pousse dès le premier dialogue.
Les quatre modes de la parole
Parce que dans le verbe, il y a quatre modes de parole. Il y a le dire : je me dis, je parle en moi-même. Je parle à l’autre, et alors […]. Je dialogue avec l’autre. Maintenant, j’ai réussi à gagner l’intérêt de mon vis-à-vis, ou il a réussi à gagner le mien. Alors nous avons formé un faisceau de lumière, un faisceau d’idées, de pensée. Haged, Hagada, higoud : c’est cela que nous voulons réaliser ce soir, le soir de Pessah, j’entends.
Mais il faut terminer sur quoi ? La quatrième dimension, c’est le chir. Comment finissons-nous la soirée de Pessah ? Par le chant. Par le chant, et à tous les niveaux du dialogue, il peut y avoir quelques fausses notes. Quand je me parle à moi-même, quand je parle à l’autre, quand on a essayé d’arrondir les angles, et que finalement nous nous comprenons. Et le chant n’accepte aucune fausse note. Et le soir de Pessah, c’est ainsi que nous achevons ce mouvement de libération de la parole.
Nos sages disent : Pessah, pé sah, une bouche en mouvement, une bouche qui parle. C’est-à-dire que quand nous sommes en exil, c’est la parole qui est en exil. Nous n’arrivons pas à nous comprendre, parce que nous avons perdu l’authenticité du langage. Pour nous faire comprendre, nous usons de tous les artifices, et nous chassons le naturel bien souvent.
Il faut, pour libérer l’homme, essayer d’abord de libérer son langage, parce que la part du divin qui est en l’homme, c’est ce souffle qui véhicule la parole. C’est par ce souffle que nous nous exprimons. C’est pour cela que le Targoum, la traduction, traduit, à propos d’Adam, que l’homme s’est transformé en esprit vivant. À partir du moment où l’Éternel a soufflé en lui de son souffle, eh bien le Targoum traduit roua’h memalela, c’est-à-dire un esprit qui parle, doué de langage.
Et ce langage est en exil. Sortir d’Égypte, c’est libérer le langage de tous les artifices, de tous ces conditionnements. Faire en sorte que le langage retrouve son souffle originel. Et pour cela, bien sûr, il faut une Hagada, il faut une éducation.
Mais une éducation : de quel mot vient le verbe ? Avec quel mot partage-t-il son étymologie ? Guid. Guid, le nerf : c’est celui qui met en mouvement, en quelque sorte, tous les organes du corps humain, celui qui met en mouvement notre pensée. Et il faut lui redonner son énergie première. Il ne faudrait pas qu’il perde, en quelque sorte, sa vigueur. Pour qu’il ne perde pas sa vigueur, il ne faut pas rester inerte, sans mouvement, sans utiliser ces muscles ni ces […], et il faudrait pouvoir leur redonner chaque fois une énergie nouvelle.
Parce que le maror, c’est la mort. C’est la même valeur numérique : maror et mavet. Mavet, 446, c’est la même valeur numérique que maror. Nous reviendrons là-dessus également.
Pourquoi aucune bénédiction sur la Hagada
Nous sommes dans les préliminaires de la Hagada. Donc nos sages se sont posé la question : pourquoi ne faisons-nous pas de bénédiction sur la Hagada ? En général, toute mitsva que nous accomplissons nécessite une bénédiction, et on aurait dû instaurer une bénédiction sur la Hagada.
Première réponse : si nous sommes en cours de libération, et que la mitsva ne connaît pas de fin, alors comment faire une bénédiction sur ce qui n’aboutit pas encore ? Ce n’est pas possible. Si on fait une bénédiction, c’est pour l’aboutissement d’une mitsva. Ici, elle n’est pas à son aboutissement.
Ensuite : qu’est-ce que finalement ce mouvement de dialogue que nous instaurons pour parvenir à ce mouvement de libération ? La Hagada n’est qu’un instrument dont nous nous servons pour atteindre notre objectif. Mais nous ne faisons jamais de bénédiction sur les instruments qui nous permettent l’accomplissement de la mitsva.
Et enfin, et là-dessus je vais finir, c’est le fait de considérer la Hagada comme un hommage à ce mouvement libérateur de D’ dans la sortie d’Égypte, en quatre étapes : je vous ai fait sortir, je vous ai délivrés, je vous ai libérés, je vous ai adoptés comme peuple. Alors c’est cela que nous célébrons ce soir : c’est cette identité retrouvée de peuple. Et donc la Hagada est une forme de bénédiction.
Les bikourim et la mémoire permanente
Parce que l’essentiel de la Hagada, où le retrouvons-nous ? Nous le retrouvons dans le mikra bikourim, dans l’aveu que faisait le fidèle en apportant les premiers fruits de son jardin, et en les présentant devant le Cohen. Et il disait, je citerai cela la prochaine fois, dans Devarim : voilà, j’amène les bikourim […], j’apporte les premiers fruits. Et dans ces premiers fruits, qu’est-ce qu’il fait ? Il récapitule ce que fut pour lui la sortie d’Égypte, dans le présent.
Or cette récapitulation, le Targoum encore une fois, la version araméenne, la dit ainsi : je loue l’Éternel, je loue l’Éternel de m’avoir libéré de ce conditionnement de l’Égypte. Et l’Égypte est le prototype de tous les exils. Par conséquent, dans n’importe quelle situation, l’homme se retrouve dans ce souvenir permanent de la sortie d’Égypte.
Combien de fois figure-t-elle dans la Torah ? Cinquante fois. Cinquante fois, c’est le jubilé. Le jubilé libérateur du peuple d’Israël, le jubilé libérateur des terres, libérateur de tout esclave, même celui qui a consenti à vendre sa personne. C’est le retour des terres à leur ancien propriétaire.
Bien, le […]. […], c’est louer l’Éternel d’avoir instauré même des lois qui permettent cette libération forcée de l’homme, parce que la sortie d’Égypte est la prémisse de l’histoire du peuple juif. Le peuple juif est né à la sortie d’Égypte.
Une étude du Rav Raphaël Benizri. Voir aussi tous les cours sur Pessah.
Continuer l’étude
- Cours suivant : Pessah : le temps n’est pas continu →
- Tous les cours de la série : Pessah
- Qui est le Rav Raphaël Benizri ?
