Un logo discret sur un paquet de biscuits, un rayon spécial au supermarché, une boucherie avec un certificat accroché au mur, un ami qui refuse poliment un plat pourtant appétissant : le mot « casher » fait partie du paysage, mais peu de gens savent ce qu’il recouvre vraiment. Est-ce une question d’hygiène, de bénédiction par un rabbin, de tradition familiale ? Voici une réponse complète : le sens du mot, les règles de la Torah, ce qu’en disent le Talmud et les grands maîtres, l’histoire, et surtout les raisons profondes pour lesquelles les juifs mangent casher.

En bref : casher (ou kasher, cachère, kosher) est un mot hébreu qui signifie « apte », « convenable », « conforme ». Appliqué à la nourriture, il désigne un aliment que la loi juive permet de manger. L’ensemble de ces règles s’appelle la cacherout. Elles viennent de la Torah elle-même : certains animaux sont permis et d’autres interdits (Vayikra 11 ; Devarim 14), la viande doit provenir d’une bête abattue selon un rite précis et vidée de son sang, et l’on ne mélange jamais la viande et le lait. Un aliment n’est donc pas casher parce qu’un rabbin l’a béni, mais parce qu’il a été produit et préparé selon ces lois. Pour la tradition juive, la cacherout est d’abord un commandement de D’, une discipline de sainteté qui transforme le geste le plus quotidien, manger, en acte de conscience.

D’où vient le mot « casher » ?

La racine hébraïque k-ch-r exprime l’idée de ce qui convient, de ce qui est en état de réussir. On la trouve dans la Bible, mais jamais à propos de nourriture. Dans le livre d’Esther, la reine dit au roi : « si la chose est convenable (vekhacher hadavar) devant le roi » (Esther 8, 5). Le livre de Kohelet emploie le même verbe pour parler de ce qui « réussira » (Kohelet 11, 6).

La Torah, quand elle parle des aliments, n’utilise pas le mot casher. Elle parle d’animaux tahor (« purs ») et tamé (« impurs »), et de ce qui est « permis » ou « interdit » à la consommation. C’est la langue de la Michna et du Talmud qui a généralisé le mot casher pour dire qu’un objet ou un acte est valable selon la loi. On dit ainsi d’un rouleau de Torah, d’une soucca ou d’une paire de téfilines qu’ils sont « casher », c’est-à-dire conformes et utilisables pour la mitsva (le commandement). L’usage courant a ensuite retenu surtout le sens alimentaire.

Les différentes orthographes viennent des prononciations. Les communautés séfarades disent « kacher » ou « casher » ; les communautés ashkénazes prononcent « kocher », d’où le kosher anglais. Les dictionnaires français admettent casher, cachère, kasher ou kascher. Le contraire de casher se dit taref (ou tréfa), mot qui désigne à l’origine une bête « déchirée » par un prédateur, et qui a fini par qualifier tout aliment interdit.

Ce que dit la Torah : les animaux permis et interdits

Le cœur des lois de la cacherout se trouve dans deux chapitres de la Torah : Vayikra 11 (dans la parasha Chemini) et Devarim 14 (dans la parasha Reé). Ils donnent des critères, parfois des listes, pour chaque grande famille d’animaux.

Les mammifères : deux signes

« Tout animal qui a le sabot fendu, divisé en deux ongles, et qui rumine, parmi les bêtes, vous pourrez le manger » (Vayikra 11, 3). Il faut les deux signes à la fois. Le bœuf, le mouton, la chèvre, le cerf ou la gazelle les possèdent ; le Livre de Devarim (14, 4-5) en donne une liste de dix espèces.

La Torah cite ensuite quatre animaux qui n’ont qu’un seul des deux signes et qui restent interdits : le chameau, le chafan (le daman), la arnevet (le lièvre), qui ruminent sans avoir le sabot fendu, et le porc, qui a le sabot fendu mais ne rumine pas (Vayikra 11, 4-7). C’est pourquoi le porc est devenu, au fil de l’histoire, le symbole même de l’aliment interdit. Le cheval, le lapin, le chien ou le chat, qui n’ont aucun des deux signes, sont évidemment exclus aussi. Ce sujet est développé dans notre article Pourquoi les juifs ne mangent-ils pas de porc ni de fruits de mer ?.

Les poissons : nageoires et écailles

« Voici ce que vous mangerez de tout ce qui est dans les eaux : tout ce qui a des nageoires et des écailles, dans les eaux, dans les mers et dans les rivières, vous le mangerez » (Vayikra 11, 9). Le saumon, le thon, la sardine, le cabillaud sont permis. Les crustacés et les mollusques (crevettes, homard, huîtres, moules), mais aussi certains poissons sans écailles visibles comme l’anguille, le poisson-chat ou la lotte, sont interdits.

La Michna fait une observation remarquable : tout poisson qui a des écailles a aussi des nageoires, mais l’inverse n’est pas vrai (Michna Nida 6, 9). En pratique, il suffit donc de vérifier la présence d’écailles, à condition qu’elles puissent se détacher de la peau.

Les oiseaux : une liste et une tradition

Pour les oiseaux, la Torah ne donne pas de signes : elle énumère une vingtaine d’espèces interdites, presque toutes des rapaces ou des charognards, comme l’aigle, le vautour, le corbeau ou la chouette (Vayikra 11, 13-19 ; Devarim 14, 11-18). Tous les autres sont permis en principe. Mais comme l’identification exacte des noms hébreux s’est perdue en partie, les Sages ont transmis des signes complémentaires (Michna Houlin 3, 6), et les décisionnaires ont fixé qu’on ne mange un oiseau que s’il existe une tradition (massoret) ininterrompue qu’il est permis (Rema, Yoré Déa 82, 3). C’est le cas de la poule, de la dinde, du canard, de l’oie ou du pigeon.

Les insectes et les petites bêtes

Tous les insectes, vers et « petites bêtes qui rampent sur la terre » sont interdits (Vayikra 11, 41-43). La Torah fait une seule exception pour quatre sortes de sauterelles (Vayikra 11, 21-22). Seules quelques communautés, en particulier les juifs du Yémen et certains juifs d’Afrique du Nord, ont gardé une tradition précise sur leur identification. Les autres s’abstiennent par prudence.

Cet interdit des insectes a une conséquence très concrète, souvent ignorée : les fruits, les légumes, les céréales et les légumineuses doivent être vérifiés. Une salade, un brocoli ou des fraises peuvent abriter de minuscules insectes. Le légume est casher ; l’insecte qui s’y cache ne l’est pas.

La viande : abattage rituel, sang et parties interdites

Qu’un animal appartienne à une espèce permise ne suffit pas. Pour que sa viande soit casher, plusieurs conditions doivent être remplies.

La chehita, l’abattage rituel

La Torah dit : « tu abattras de ton gros et de ton menu bétail […] comme Je te l’ai ordonné » (Devarim 12, 21). Le Talmud demande : où donc la Torah a-t-elle ordonné la manière d’abattre ? Nulle part dans le texte écrit. Il en conclut que les règles de l’abattage ont été transmises oralement à Moché au Sinaï (Houlin 28a). C’est l’un des exemples classiques qui montrent qu’on ne peut pas comprendre la Torah écrite sans la Torah orale.

La chehita se fait d’un geste continu, sans interruption ni pression, avec un couteau parfaitement aiguisé et sans la moindre ébréchure, qui tranche la trachée et l’œsophage (pour un oiseau, l’un des deux suffit). Le cho’het, l’abatteur, est un homme pieux et formé, qui connaît en détail les lois et vérifie son couteau avant et après chaque bête. Le Rambam explique que cette manière d’abattre a été choisie parce qu’elle donne la mort la plus rapide et la moins douloureuse possible (Moré Nevoukhim III, 48).

Un animal mort de lui-même ou tué autrement s’appelle nevéla : sa viande est interdite (Devarim 14, 21).

La vérification : l’animal doit être sain

Après l’abattage, on examine l’animal. S’il présente certaines lésions graves, notamment aux poumons, il est déclaré trefa, « déchiré », c’est-à-dire atteint d’une blessure ou d’une maladie dont il n’aurait pas survécu. Sa viande est interdite, même s’il a été abattu selon les règles : « vous ne mangerez pas la chair déchirée dans les champs, vous la jetterez au chien » (Chemot 22, 30). La Michna énumère les principales catégories de trefot (Houlin 3, 1).

Lorsque les poumons sont parfaitement lisses, sans aucune adhérence, la viande est dite glatt en yiddish, ou halak en hébreu, « lisse ». C’est la norme exigée par le Choulhan Aroukh, que suivent les communautés séfarades ; beaucoup d’ashkénazes l’ont aussi adoptée.

Le sang : « car le sang, c’est l’âme »

L’interdit du sang est l’un des plus répétés de la Torah. Il apparaît dès Noé, quand D’ permet à l’humanité de manger de la viande : « Seulement, la chair avec son âme, son sang, vous ne la mangerez pas » (Bereshit 9, 4). Il revient plusieurs fois, avec sa raison : « car l’âme de la chair est dans le sang » (Vayikra 17, 11) ; « car le sang, c’est l’âme, et tu ne mangeras pas l’âme avec la chair » (Devarim 12, 23).

C’est pourquoi la viande casher est cachérisée : après l’abattage, on la fait tremper dans l’eau, puis on la recouvre de gros sel pendant un temps déterminé, avant de la rincer soigneusement (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 69). Le foie, très riche en sang, ne peut être cachérisé que par grillage sur le feu (Yoré Déa 73). Même un œuf contenant une tache de sang est écarté.

Les graisses et le nerf sciatique

La Torah interdit aussi certaines graisses, le helev, qui étaient offertes sur l’autel au temps du Temple (Vayikra 3, 17 ; 7, 23-25), ainsi que le guid hanaché, le nerf sciatique, en souvenir du combat de Yaakov avec l’ange, au cours duquel il fut blessé à la hanche (Bereshit 32, 33). L’opération qui consiste à retirer ces parties s’appelle le nikour. Elle est si délicate pour l’arrière de la bête que, dans de nombreux pays, dont la France, on renonce souvent à commercialiser ces morceaux comme casher.

Lait et viande : une séparation totale

« Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère. » Ce verset énigmatique apparaît trois fois dans la Torah (Chemot 23, 19 ; 34, 26 ; Devarim 14, 21). Le Talmud explique que cette triple répétition enseigne trois interdits : celui de manger de la viande cuite avec du lait, celui de les cuire ensemble, et celui de tirer profit d’un tel mélange (Houlin 115b).

La tradition orale a étendu cette loi à toute viande d’animal permis, et les Sages y ont ajouté la volaille (Michna Houlin 8, 1). En pratique, une cuisine casher possède deux vaisselles séparées, l’une pour la viande (bassari), l’autre pour le lait (halavi). Après avoir mangé de la viande, on attend un certain temps avant de consommer des laitages : six heures selon le Rambam et le Choulhan Aroukh (Yoré Déa 89, 1), trois heures ou une heure selon certaines coutumes ashkénazes. Le Talmud rapporte déjà que Mar Oukva attendait d’un repas à l’autre (Houlin 105a).

Les aliments qui ne sont ni viande ni lait, comme les légumes, les fruits, les œufs ou le poisson, sont dits parvé (neutres) et peuvent accompagner l’un ou l’autre. Pour tout le détail, voir notre article Pourquoi ne mélange-t-on pas la viande et le lait dans le judaïsme ?.

Des mains rincent des feuilles de laitue sous l’eau du robinet pour les vérifier avant de les cuisiner
Le légume est casher, l’insecte qui s’y cache ne l’est pas : dans une cuisine casher, on vérifie soigneusement les salades et les herbes (Vayikra 11, 41-43).

La cacherout aujourd’hui : de la cuisine au supermarché

Au temps de la Bible, chacun abattait sa bête, cuisait son pain et pressait son vin. Aujourd’hui, presque tout ce que nous mangeons est transformé par l’industrie. La cacherout s’est adaptée à ce monde nouveau, sans changer ses principes.

Les produits transformés

Un biscuit peut contenir de la gélatine (souvent d’origine porcine), un arôme extrait d’un animal, un colorant fait d’insectes (le carmin, E120), un émulsifiant d’origine animale, ou avoir été fabriqué sur une machine qui sert aussi à des produits laitiers. C’est pourquoi les produits industriels portent une certification (en hébreu hekhcher), délivrée par un organisme rabbinique qui contrôle les ingrédients et la fabrication. En France, le Beth Din de Paris, lié au Consistoire, et d’autres organismes publient chaque année des listes de produits courants autorisés. Les surveillants qui vérifient sur place s’appellent des machguihim.

Le vin, le pain et les plats cuisinés

Certaines règles ne viennent pas de la Torah écrite mais des Sages, qui les ont instituées pour protéger l’identité du peuple juif. Le vin devait autrefois être préservé de tout usage idolâtre, puisqu’on en faisait des libations aux idoles ; c’est pourquoi le vin casher est produit et manipulé uniquement par des juifs observant le Chabbat (une fois cuit, ou « mevouchal », il n’est plus concerné par cette restriction selon la plupart des décisionnaires). Le Talmud rapporte aussi des décrets sur le pain, l’huile et les plats cuisinés par des non-juifs, institués pour limiter une trop grande proximité de table qui aurait mené aux mariages mixtes (Avoda Zara 35b-38a). Ces décrets, appelés pat akoum et bichoul akoum, comportent des nuances importantes selon les aliments et les communautés.

Le lait aussi fait l’objet d’une règle des Sages : il doit avoir été trait sous surveillance, pour s’assurer qu’on ne l’a pas mélangé au lait d’un animal interdit (Michna Avoda Zara 2, 6). Car le principe général est que ce qui sort d’un animal impur est impur (Michna Bekhorot 1, 2) : le lait de jument ou de chamelle est interdit. Le miel fait exception : les abeilles ne le produisent pas de leur corps, elles le transforment à partir du nectar des fleurs (Bekhorot 7b).

À la maison

Dans une maison casher, on achète la viande chez un boucher sous surveillance, on sépare les ustensiles de viande et de lait, on vérifie les légumes, les herbes et les fruits secs pour s’assurer qu’ils ne contiennent pas d’insectes. Quand on achète des ustensiles neufs en métal ou en verre fabriqués par un non-juif, on les trempe dans un bain rituel, le mikvé, avant de les utiliser : c’est la tevilat kelim, apprise du récit de la guerre de Midian (Bamidbar 31, 21-23). Le même passage est la source de la cachérisation des ustensiles, par l’eau bouillante ou le feu selon leur usage.

En terre d’Israël s’ajoutent des lois propres à l’agriculture : prélèvements sur les récoltes (terouma et maasser), interdiction des fruits d’un arbre pendant ses trois premières années (orla), année sabbatique (chemita). Pour tous les cas particuliers, une cuisine qui change de propriétaire, un ustensile mélangé par erreur, on consultera un rabbin.

Pourquoi les juifs mangent-ils casher ? Les raisons

La question vient tout de suite à l’esprit : pourquoi tant de règles pour un simple repas ? La tradition juive y répond sur plusieurs niveaux, qui ne s’excluent pas.

D’abord un commandement de D’

La Torah elle-même ne donne pas de raison détaillée à la plupart de ces lois. Elles font partie des houkim, ces décrets dont le sens profond nous échappe en partie et que l’on accomplit par fidélité. Rachi rapporte à ce sujet un enseignement célèbre de Rabbi Elazar ben Azaria : « Que l’homme ne dise pas : je n’ai pas envie de manger du porc. Qu’il dise plutôt : j’en ai envie, mais que puis-je faire, puisque mon Père qui est aux cieux me l’a interdit » (Rachi sur Vayikra 20, 26, d’après le Sifra).

Ce texte est essentiel. Il signifie que la cacherout n’est pas un goût, ni un dégoût, ni une préférence culturelle. C’est un acte de relation : je renonce à quelque chose parce que D’ me le demande. Chaque repas devient ainsi l’occasion d’affirmer que je ne suis pas seulement guidé par mes envies.

Une école de sainteté

La seule raison que la Torah donne explicitement est la sainteté. À la fin du chapitre des animaux permis et interdits, elle conclut : « Vous vous sanctifierez et vous serez saints, car Je suis saint » (Vayikra 11, 44), et encore : « pour distinguer entre l’impur et le pur » (Vayikra 11, 47). Le livre de Devarim relie directement ces lois à l’identité du peuple : « Car tu es un peuple saint pour l’Éternel ton D’ » (Devarim 14, 2).

Dans la pensée juive, la sainteté (kedoucha) ne veut pas dire fuir le monde, mais y introduire une mesure, une séparation, un choix. Manger est un besoin animal ; manger en choisissant, en s’arrêtant, en attendant, c’est faire de ce besoin un acte humain et spirituel. Le Midrash le dit en une phrase : « Les mitsvot n’ont été données que pour affiner les créatures. Qu’importe au Saint, béni soit-Il, que l’on abatte la bête par le cou ou par la nuque ? » (Bereshit Rabba 44, 1). Le but n’est pas de « nourrir » D’ de nos règles, mais de nous transformer.

Ce qu’on mange devient ce qu’on est

Plusieurs commentateurs ajoutent une dimension morale et spirituelle. Le Ramban remarque que presque tous les oiseaux interdits sont des rapaces, et explique que la Torah a voulu éloigner de l’homme la nourriture d’animaux cruels, pour que leur nature ne s’imprime pas en lui (Ramban sur Vayikra 11, 13). Les animaux permis, à l’inverse, sont pour la plupart des herbivores paisibles.

Le Talmud lit dans un verset de ce même chapitre, « ne vous rendez pas impurs par eux, vous en seriez souillés » (Vayikra 11, 43), une allusion à l’« obstruction du cœur » (timtoum halev) : la nourriture interdite émousse la sensibilité spirituelle de l’homme (Yoma 39a). Ce que l’on mange n’agit pas seulement sur le corps, mais aussi sur l’âme.

Le respect de la vie

L’interdit du sang porte une leçon claire : même lorsque la Torah permet de tuer un animal pour s’en nourrir, elle exige que l’homme se souvienne qu’il touche à la vie. Le sang, « c’est l’âme » ; on ne le consomme pas, et dans le cas du gibier et des oiseaux, on doit même le couvrir de terre (Vayikra 17, 13). La chehita, qui cherche à épargner la souffrance, et le soin extrême porté au couteau vont dans le même sens. La tradition rappelle d’ailleurs que l’homme n’a reçu la permission de manger de la viande qu’après le Déluge (Bereshit 9, 3) : la viande est une concession, pas un idéal.

La santé ? Une explication secondaire

On entend souvent que la cacherout serait une règle d’hygiène : le porc transmettrait des parasites, les fruits de mer s’abîmeraient vite sous le climat du Proche-Orient. Le Rambam a lui-même proposé une explication de ce type pour certains aliments (Moré Nevoukhim III, 48). Mais beaucoup de commentateurs, dont Don Its’hak Abravanel dans son commentaire sur Vayikra 11, ont rejeté l’idée que ce soit la raison principale : la Torah, disent-ils, n’est pas un livre de médecine, et bien des peuples mangent du porc sans dommage. Faire de la cacherout une simple diététique, ce serait la vider de sa signification et la rendre caduque dès que la science progresse.

Un lien qui traverse les siècles

Enfin, la cacherout a eu un effet historique considérable : elle a structuré la vie juive autour de la table familiale et communautaire. Partager un repas casher, c’est partager une même discipline, une même mémoire. Pendant les siècles d’exil, elle a été l’un des liens les plus solides entre les juifs dispersés, de Fès à Vilna.

Un peu d’histoire

La fidélité aux lois alimentaires apparaît très tôt dans les textes. Le livre de Daniel raconte comment le jeune Daniel, déporté à Babylone et élevé à la cour du roi, « résolut dans son cœur de ne pas se souiller par les mets du roi et par le vin de sa table » (Daniel 1, 8). Il demande à ne manger que des légumes et de l’eau, et se porte mieux que tous les autres jeunes gens.

Au IIe siècle avant l’ère commune, sous le roi séleucide Antiochus IV, refuser le porc devint une question de vie ou de mort. Le Deuxième Livre des Maccabées rapporte l’histoire du vieillard Éléazar et celle d’une mère et de ses sept fils, qui préférèrent mourir plutôt que de manger la viande interdite. Ce sont ces persécutions qui conduisirent à la révolte des Hasmonéens, dont on commémore la victoire à Hanouka.

L’archéologie apporte un éclairage intéressant : dans les sites des hautes terres d’Israël à l’époque biblique, les ossements de porc sont presque absents, alors qu’ils sont fréquents dans les cités philistines voisines. Beaucoup d’archéologues y voient l’un des marqueurs de l’identité israélite ancienne.

À l’époque moderne, l’industrialisation a fait naître la certification rabbinique telle que nous la connaissons. Aux États-Unis, l’Union orthodoxe a commencé à apposer son symbole sur des produits industriels dans les années 1920 ; aujourd’hui, des dizaines de milliers de produits dans le monde portent un label casher, et une grande partie de leurs acheteurs ne sont même pas juifs. En Europe, la chehita fait régulièrement l’objet de débats : la Suisse a interdit l’abattage sans étourdissement dès 1893, et plusieurs pays ou régions ont suivi depuis, ce qui oblige les communautés concernées à importer leur viande.

Les idées reçues sur le casher

« Un aliment casher, c’est un aliment béni par un rabbin. » Non. Le rabbin ne bénit pas la nourriture pour la rendre casher. Il vérifie qu’elle a été produite selon les règles. Une pomme du verger est casher sans qu’aucun rabbin ne la voie ; un steak de bœuf abattu sans chehita ne l’est pas, même si on prononce dessus toutes les bénédictions du monde.

« Casher, c’est plus sain. » Pas forcément. Un gâteau casher contient autant de sucre qu’un autre. La cacherout n’est pas un régime diététique, même si certaines de ses exigences (vérification de la bête, contrôle des ingrédients) offrent des garanties de qualité.

« Il suffit de ne pas manger de porc. » C’est loin d’être suffisant. Le bœuf ou le poulet non abattus selon la chehita, les fruits de mer, le mélange de viande et de lait, le vin non casher sont tout aussi interdits.

« Le poisson et la viande, c’est la même chose. » Non. Le poisson n’a pas besoin de chehita et n’est pas soumis à l’interdit du lait et de la viande. Par une règle distincte, fondée sur une préoccupation de santé mentionnée par le Talmud (Pessahim 76b), on évite cependant de cuire ou de manger ensemble poisson et viande (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 116, 2).

« La cacherout est un vestige du passé. » Elle est au contraire l’une des pratiques les plus vivantes du judaïsme, observée par des millions de personnes, et elle s’adapte sans cesse à la technologie alimentaire, de la chimie des arômes aux machines industrielles.

Questions fréquentes sur le casher

Quelle est la différence entre casher et halal ?

Les deux systèmes partagent certains points, comme l’interdit du porc et, en principe, l’abattage d’un animal conscient avec une lame. Mais ils diffèrent sur beaucoup d’autres : la cacherout interdit aussi le mélange de viande et de lait, certaines graisses, le nerf sciatique, les fruits de mer, et exige des règles très précises pour le couteau, le cho’het et la vérification des poumons. Une viande halal n’est donc pas casher.

Un non-juif peut-il manger casher ?

Bien sûr. Rien ne l’interdit, et beaucoup de non-juifs achètent des produits casher pour leur qualité ou leur traçabilité. Les lois de la cacherout ne s’imposent qu’aux juifs. L’humanité entière est seulement tenue, selon la tradition, de ne pas manger un membre arraché à un animal vivant, l’une des sept lois des enfants de Noé (Sanhédrin 56a).

Tous les juifs mangent-ils casher ?

Non. Les juifs pratiquants observent la cacherout de manière complète. Beaucoup d’autres en gardent une partie : ils ne mangent pas de porc ni de fruits de mer, ou bien achètent leur viande chez un boucher casher sans tenir deux vaisselles. Chaque pas compte, et le judaïsme considère chaque mitsva accomplie comme précieuse.

Que veut dire « parvé » ?

C’est un mot yiddish qui désigne un aliment neutre, ni carné ni lacté : légumes, fruits, céréales, œufs, poissons. On peut le consommer avec un repas de viande ou avec un repas lacté. Sur les étiquettes, la mention parvé indique aussi qu’aucun ingrédient laitier ni carné n’entre dans le produit.

Pourquoi la viande casher est-elle plus chère ?

Parce que sa production demande beaucoup plus de travail : un abatteur qualifié, la vérification de chaque bête (dont une partie est déclarée impropre), le retrait des graisses et des nerfs interdits, la cachérisation par le sel, et une surveillance constante. Dans certains pays, le renoncement à l’arrière de la bête augmente encore le coût.

Le casher est-il plus respectueux de l’animal ?

La loi juive interdit de faire souffrir inutilement un animal (tsaar baalé haïm), et la chehita a été conçue pour donner une mort rapide, par un couteau parfaitement aiguisé, en un geste unique. La question de l’étourdissement préalable fait l’objet de débats en Europe ; les autorités rabbiniques estiment qu’un animal étourdi par les méthodes habituelles risque d’être blessé et donc rendu trefa, et défendent la chehita comme une méthode respectueuse de l’animal.

Comment savoir si un produit est casher ?

Il faut regarder s’il porte un label de certification reconnu, ou s’il figure sur la liste publiée par une autorité rabbinique (en France, la liste du Beth Din de Paris). Les produits frais non transformés, fruits et légumes, sont casher par nature, à condition de les vérifier. En cas de doute, on consultera un rabbin.

Pour aller plus loin

La cacherout ne commence pas au supermarché : elle commence dans la manière de regarder ce que l’on porte à sa bouche. Elle rappelle, trois fois par jour, que l’homme n’est pas seulement un être qui consomme, mais un être qui choisit, et qui peut faire de sa table un lieu de sainteté.

Sources et références

  • Torah : Bereshit 9, 3-4 ; Bereshit 32, 33 ; Chemot 22, 30 ; Chemot 23, 19 ; Chemot 34, 26 ; Vayikra 3, 17 ; Vayikra 7, 23-25 ; Vayikra 11 (versets 3-7, 9, 13-19, 21-22, 41-47) ; Vayikra 17, 11-13 ; Bamidbar 31, 21-23 ; Devarim 12, 21 et 23 ; Devarim 14, 2-21
  • Autres livres bibliques : Esther 8, 5 ; Kohelet 11, 6 ; Daniel 1, 8
  • Deuxième Livre des Maccabées, chapitres 6 et 7
  • Michna : Nida 6, 9 ; Houlin 3, 1 ; Houlin 3, 6 ; Houlin 8, 1 ; Avoda Zara 2, 6 ; Bekhorot 1, 2
  • Talmud de Babylone : Houlin 28a ; Houlin 105a ; Houlin 115b ; Avoda Zara 35b-38a ; Bekhorot 7b ; Yoma 39a ; Pessahim 76b ; Sanhédrin 56a
  • Midrach : Bereshit Rabba 44, 1 ; Sifra sur Vayikra 20, 26 (cité par Rachi)
  • Rachi sur Vayikra 20, 26
  • Ramban (Nahmanide) sur Vayikra 11, 13
  • Rambam (Maïmonide), Moré Nevoukhim (Guide des égarés) III, 48
  • Don Its’hak Abravanel, commentaire sur Vayikra 11
  • Choulhan Aroukh, Yoré Déa 69 (salage de la viande) ; 73 (le foie) ; 89, 1 (attente entre viande et lait) ; 116, 2 (poisson et viande)
  • Rema (Rabbi Moché Isserles), Yoré Déa 82, 3 (tradition sur les oiseaux)

Article de la rédaction de Pensées Juives.


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