« Peuple élu » : peu d’expressions ont été autant citées, moquées et détournées. Pour certains, elle sonne comme une prétention à la supériorité. Que disent réellement la Torah, le Talmud et les grands maîtres ? Choisis par qui, pour quoi faire, et à quel prix ? Reprenons depuis le début, textes à l’appui.
En bref : dans le judaïsme, l’élection d’Israël ne désigne ni une race supérieure ni un privilège. Elle désigne une alliance (brit) : D’ a choisi Avraham et sa descendance pour recevoir la Torah, en vivre et en témoigner devant le monde. La Torah le dit elle-même : ce choix ne vient pas du nombre ni d’un mérite naturel, mais de l’amour de D’ et du serment fait aux Patriarches (Devarim 7, 7-8). Le rôle est défini dès le Sinaï : être « un royaume de prêtres et une nation sainte » (Chemot 19, 6), c’est-à-dire un peuple au service de l’humanité. Cette élection est d’abord une charge et une responsabilité : « Vous seuls, Je vous ai connus […] c’est pourquoi Je vous demanderai compte de toutes vos fautes » (Amos 3, 2). Elle est ouverte à toute personne qui choisit sincèrement de s’y joindre, et elle n’enlève rien à la dignité des autres peuples, dont les justes ont part au monde futur.
Ce que dit la Torah : les versets de l’élection
Le mot hébreu pour « choisir » est bahar. Il revient dans plusieurs versets du livre de Devarim (le Deutéronome), qui sont la source principale de l’idée de « peuple élu ». Le plus célèbre se lit ainsi : « Car tu es un peuple saint pour l’Éternel ton D’ ; c’est toi que l’Éternel ton D’ a choisi pour être Son peuple particulier (am segoula) entre tous les peuples qui sont sur la face de la terre » (Devarim 7, 6). La même formule est reprise presque mot pour mot plus loin (Devarim 14, 2).
Le verset suivant répond d’avance à la question « pourquoi nous ? » et ferme la porte à tout orgueil : « Ce n’est pas parce que vous êtes plus nombreux que tous les peuples que l’Éternel S’est attaché à vous et vous a choisis, car vous êtes le plus petit de tous les peuples ; mais c’est parce que l’Éternel vous aime et qu’Il garde le serment qu’Il a juré à vos pères » (Devarim 7, 7-8). Ni force, ni intelligence, ni vertu supérieure : amour et fidélité à une promesse.
Quelques chapitres plus loin, la Torah insiste encore, presque durement : « Sache que ce n’est pas pour ta justice que l’Éternel ton D’ te donne ce bon pays en héritage, car tu es un peuple au cou raide » (Devarim 9, 6). Le peuple élu n’est pas parfait : il est aimé, et exigé.
Segoula : un trésor, pas une propriété exclusive
Le mot segoula, qu’on traduit par « trésor » ou « bien particulier », apparaît pour la première fois au pied du Sinaï : « Et maintenant, si vous écoutez Ma voix et gardez Mon alliance, vous serez pour Moi un trésor (segoula) entre tous les peuples, car toute la terre est à Moi ; et vous serez pour Moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Chemot 19, 5-6).
Trois détails sont capitaux. Le verset est conditionnel : « si vous écoutez » ; l’élection est une proposition qui attend une réponse. Il précise : « car toute la terre est à Moi » ; Israël n’est pas choisi contre les autres peuples, D’ reste le Créateur de tous. Enfin, la fonction est définie : un royaume de prêtres. Or un prêtre, un kohen, n’existe pas pour lui-même : il sert, il enseigne, il bénit les autres.
Une alliance qui commence avec Avraham
L’élection ne commence pas au Sinaï mais avec Avraham, le premier des Patriarches. D’ lui dit : « Va pour toi, quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père […] Je ferai de toi une grande nation, Je te bénirai […] sois une bénédiction […] et par toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Bereshit 12, 1-3). Dès l’origine, le choix d’un homme est orienté vers toute l’humanité.
La Torah dit aussi pourquoi Avraham a été distingué : « Car Je l’ai connu, afin qu’il ordonne à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de l’Éternel, en pratiquant la justice (tsedaka) et le droit (michpat) » (Bereshit 18, 19). L’alliance (brit) est ensuite scellée dans la chair par la circoncision (Bereshit 17, 7-10), puis confirmée à Its’hak et à Yaakov. Quand Moché se présente devant Pharaon, D’ lui fait dire : « Ainsi parle l’Éternel : Mon fils, Mon premier-né, c’est Israël » (Chemot 4, 22). L’aîné, dans la Bible, n’est pas le seul enfant : c’est celui qui a la charge de la famille.
Une alliance à deux sens : D’ choisit Israël, Israël choisit D’
La Torah décrit l’élection comme un engagement réciproque : « Tu as fait dire aujourd’hui à l’Éternel qu’Il serait ton D’ […] et l’Éternel t’a fait dire aujourd’hui que tu serais pour Lui un peuple particulier » (Devarim 26, 17-18). Le Talmud (Berakhot 6a) tire de ces versets une image surprenante. Les Juifs portent des téfilines où est écrit « Écoute Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est Un » ; et D’, dit le Talmud, porte Lui aussi, pour ainsi dire, des téfilines, où est écrit : « Qui est comme Ton peuple Israël, une nation unique sur la terre ? » (Divré Hayamim I 17, 21). « Vous avez fait de Moi une entité unique dans le monde, et Je ferai de vous une entité unique dans le monde. »
Au Sinaï, le peuple répond d’abord : « Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons » (Chemot 19, 8), puis, au moment de conclure l’alliance : « Nous ferons et nous entendrons » (naassé venichma, Chemot 24, 7). L’élection devient alors un pacte accepté.
La Torah offerte à toutes les nations
Un midrash célèbre, rapporté dans le Sifré (Sifré Devarim 343) et dans le Talmud (Avoda Zara 2b), raconte qu’avant de donner la Torah à Israël, D’ l’a proposée aux autres peuples. Les descendants d’Essav demandent ce qui y est écrit ; on leur répond « tu ne tueras pas », et ils refusent, car leur mode de vie est l’épée. Les descendants de Yichmaël entendent « tu ne voleras pas » et refusent à leur tour. Israël seul accepte, sans même demander le contenu.
Ce midrash ne méprise pas les autres nations : il dit que l’élection n’est pas un favoritisme arbitraire. La Torah était offerte à tous, et Israël a dit oui. Le Talmud nuance d’ailleurs lui-même ce « oui » : il rapporte que D’ souleva la montagne au-dessus du peuple « comme un tonneau renversé », et que le peuple n’a pleinement accepté la Torah, par amour, qu’à l’époque de Pourim (Chabbat 88a). L’alliance se vit dans la durée ; elle n’est jamais acquise une fois pour toutes.
Avraham a d’abord cherché D’
Avant même l’appel divin, Avraham cherchait. Le Midrash le compare à un voyageur qui voit un palais en flammes et se demande : « Ce palais n’aurait-il pas de maître ? » Le maître se montre alors et lui dit : « C’est moi le maître du palais » (Bereshit Rabba 39, 1). Le Rambam décrit ce même chemin : enfant, Avraham réfléchit seul jusqu’à reconnaître le Créateur unique, puis entreprend de l’enseigner aux autres (Hilkhot Avoda Zara 1, 3). L’élection répond à une quête humaine.
Pourquoi Israël ? Les explications des Sages
Les commentateurs eux-mêmes ont posé la question « pourquoi ce peuple-là ? ». Leurs réponses se complètent ; celle du Maharal de Prague, sur la gratuité du choix, est présentée plus bas avec l’enseignement du Rav Benizri.
Parce qu’ils se font petits
Le verset dit : « ce n’est pas parce que vous êtes plus nombreux ». Le Talmud (Houlin 89a), repris par Rachi sur Devarim 7, 7, lit ce verset ainsi : « Je vous aime parce que, même lorsque Je vous accorde de la grandeur, vous vous faites petits devant Moi. » Avraham dit : « Je ne suis que poussière et cendre » (Bereshit 18, 27) ; Moché et Aharon disent : « Que sommes-nous ? » (Chemot 16, 7). L’élection est liée, dès sa source, à l’humilité, l’exact contraire de l’orgueil qu’on lui prête.
Parce qu’il fallait un peuple témoin
Le prophète Yechayahou formule la mission : « Vous êtes Mes témoins, dit l’Éternel » (Yechayahou 43, 10) ; « Je t’ai établi […] comme lumière des nations (or goyim), pour que Mon salut atteigne jusqu’au bout de la terre » (Yechayahou 49, 6 ; voir aussi 42, 6). Un témoin n’est pas meilleur que l’assistance : il porte une parole qui ne lui appartient pas, ici le D’ unique et Sa loi morale.
Rabbi Yehouda Halévi, dans le Kouzari, propose une image qui a beaucoup marqué : Israël parmi les nations est comme le cœur parmi les organes (Kouzari II, 36). Le cœur ne méprise pas les autres organes, il les fait vivre ; mais il est aussi le plus sensible, celui qui souffre le premier des maladies du corps.
Élu signifie responsable
Le verset le plus clair est peut-être celui du prophète Amos : « Vous seuls, Je vous ai connus parmi toutes les familles de la terre ; c’est pourquoi Je vous demanderai compte de toutes vos fautes » (Amos 3, 2). Non pas « Je vous protégerai de tout », mais : Je serai plus exigeant avec vous.
Les 613 commandements (mitsvot) ne s’imposent qu’au peuple juif : Chabbat, cacherout, téfilines, lois de pureté sont autant d’obligations supplémentaires, non des privilèges. Quand quelqu’un se présente pour se convertir, le Talmud demande qu’on lui dise d’abord : « Ne sais-tu pas qu’Israël, à notre époque, est affligé, opprimé, persécuté et accablé de souffrances ? » (Yevamot 47a). On ne lui promet pas un statut avantageux ; on l’avertit d’une charge.
L’histoire a confirmé ce poids. Le devin Bilaam, venu maudire Israël, le décrit malgré lui : « C’est un peuple qui demeure solitaire et ne se confond pas avec les nations » (Bamidbar 23, 9). Cette singularité a souvent coûté cher : exils, expulsions, persécutions, jusqu’à la Shoah. L’élection n’a jamais garanti la tranquillité ; la tradition promet la pérennité du peuple, pas son confort : il ne disparaîtra pas tant que dureront les lois du soleil et de la lune (Yirmeyahou 31, 34-35). En 1899, Mark Twain s’étonnait déjà, dans « Concerning the Jews », que ce petit peuple ait survécu à tous les empires qui l’avaient dominé.

L’élection n’est pas une race : elle est ouverte à tous
Comprendre « peuple élu » comme une notion raciale serait un grave contresens. Le judaïsme accueille les convertis (guerim), de toute origine, et les considère comme pleinement juifs. Selon le Talmud, la Torah met en garde à trente-six reprises (quarante-six selon une autre version) contre le fait de léser le guer, l’étranger venu se joindre au peuple (Bava Metsia 59b). Ruth la Moabite, qui déclare « ton peuple sera mon peuple et ton D’ sera mon D’ » (Ruth 1, 16), devient l’arrière-grand-mère du roi David, et donc l’ancêtre du Messie.
Le Rambam écrit à un converti, Ovadia, qui lui demandait s’il avait le droit de dire dans ses prières « notre D’ et D’ de nos pères » et « qui nous as choisis ». Sa réponse est sans ambiguïté : oui, car Avraham est le père de tous ceux qui entrent sous les ailes de la Présence divine, et le converti fait pleinement partie du peuple choisi (Lettre du Rambam à Ovadia le converti).
Le Rambam va plus loin. Après avoir décrit la tribu de Lévi, mise à part pour servir D’, il ajoute : non seulement la tribu de Lévi, mais tout être humain, parmi tous ceux qui viennent au monde, dont l’esprit le pousse à se tenir devant D’ pour Le servir et Le connaître, celui-là est sanctifié comme le saint des saints (Michné Torah, Hilkhot Chemita veYovel 13, 13).
Les autres peuples dans la pensée juive
Si Israël est élu, que deviennent les autres ? Tous les hommes sont créés à l’image de D’ (Bereshit 1, 27). La Michna enseigne qu’Adam a été créé seul « pour la paix entre les créatures, afin que personne ne puisse dire à son prochain : mon père est plus grand que ton père » (Michna Sanhédrin 4, 5).
Rabbi Akiva le dit en deux temps dans les Maximes des Pères : « Bien-aimé est l’homme, car il a été créé à l’image de D’ […] Bien-aimés sont Israël, car ils ont été appelés enfants de D’ […] et il leur a été donné un instrument précieux », la Torah (Pirké Avot 3, 14). L’ordre compte : d’abord la dignité de tout être humain, ensuite l’amour particulier pour Israël, lié à la Torah.
Le judaïsme ne demande pas aux non-Juifs de devenir juifs. Il leur propose les sept lois des enfants de Noé (interdits du meurtre, du vol, de l’idolâtrie, du blasphème, de l’inceste, de la cruauté envers les animaux, et obligation d’établir des tribunaux justes). Selon la Tossefta et le Rambam, les justes des nations ont part au monde futur (Tossefta Sanhédrin 13, 2 ; Rambam, Hilkhot Melakhim 8, 11). Il n’est donc pas nécessaire d’être juif pour être « sauvé ».
Dans la prière : « Toi qui nous as choisis »
L’idée d’élection revient chaque jour dans la prière, toujours associée à la Torah. Le matin, avant d’étudier, on récite : « Béni sois-Tu […] qui nous as choisis parmi tous les peuples et nous as donné Sa Torah » (Talmud, Berakhot 11b). Le choix est aussitôt expliqué par le don : choisis pour recevoir la Torah, pas pour dominer.
Aux fêtes, la Amida (la prière principale) dit : « Tu nous as choisis parmi tous les peuples, Tu nous as aimés et Tu T’es plu en nous » (Ata ve’hartanou). Le kiddouch du vendredi soir dit « car c’est nous que Tu as choisis et nous que Tu as sanctifiés ». Et la prière Alénou, qui conclut chaque office, remercie D’ de nous avoir donné un destin particulier, avant de se terminer par l’espérance universelle : « En ce jour, l’Éternel sera Un et Son Nom sera Un » (Zekharia 14, 9), pour toute l’humanité.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Dans plusieurs de ses cours, le Rav Benizri revient sur le sens de l’élection d’Israël, toujours dans la même direction : être élu, c’est porter une charge tournée vers le monde.
Un choix gratuit, et le mérite de l’avoir accepté
Dans son cours Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle, le Rav rapporte l’enseignement du Maharal de Prague : le choix du peuple juif est gratuit, c’est D’ qui l’a décidé. Ce n’est pas seulement parce qu’Avraham fut un ancêtre exceptionnel par sa bonté, puisqu’il est aussi le père de Yichmaël, comme Its’hak est le père d’Essav. Israël est appelé bekhor, premier-né. « Mais ce choix est lourd de responsabilité », dit le Rav : si l’on est élu chef de famille très jeune, ce n’est pas un cadeau, c’est une charge.
Le mérite d’Israël, explique-t-il, est d’avoir adhéré à ce choix et accepté d’être mamlekhet kohanim vegoy kadoch, un royaume de prêtres et une nation sainte, alors qu’on serait naturellement porté à le refuser : « Pourquoi je vais être persécuté par tout le monde, critiqué par tout le monde, envié par les esprits mesquins ? […] Je veux vivre comme tout le monde. » Et, reconnaît le Rav, une tendance dans le peuple juif pense ainsi.
« Sois une bénédiction » : une charge, pas une récompense
Dans Bereshit Raba 39, 7e partie : sois une bénédiction, le Rav lit le verset adressé à Avraham, « sois une bénédiction » (Bereshit 12, 2), non comme une récompense mais comme une injonction. Celui qui reçoit l’alliance est d’abord engagé vis-à-vis des nations. La bénédiction, c’est que le peuple juif soit à la hauteur de ses responsabilités face à l’humanité entière : on ne peut pas voir les choses uniquement à l’intérieur de sa communauté ou de son peuple.
Le Rav en tire deux conséquences. D’une part, pas de prosélytisme : il ne s’agit pas d’aller chercher les gens, mais qu’eux-mêmes, au vu de nos comportements, se rapprochent peu à peu. D’autre part, les nations ne sont pas des « figurants » : « sans les non-Juifs, il n’y aurait pas de Juifs ». La halakha, la loi juive, ne concerne que nous ; des autres, on n’attend que les sept lois de Noé, et ceux qui veulent donner des leçons de morale aux autres se trompent d’objet. Ce qui se transmet, c’est le comportement, comme les enfants apprennent de leurs parents en les regardant vivre.
« Je ferai de toi une grande nation » : un peuple toujours en devenir
Dans Bereshit Raba 39, 6e partie : goy gadol, le Rav remarque que le verset dit « Je ferai de toi une grande nation », et non « Je te donnerai ». Faire, c’est créer, maintenir un état de création permanente : Israël n’est jamais un état acquis, il le devient de jour en jour, et c’est ainsi qu’il subsiste à travers toutes les crises.
De petits kohanim pour l’humanité
Dans Pirkey Avot 5 : dix générations d’Adam, le Rav explique « royaume de prêtres » : le kohen se garde de l’impureté et veille à la sainteté, et « nous sommes de petits kohanim pour l’humanité ».
La halla de l’humanité
Dans Yom Kippour : le livre de Yona et la techouva, il emploie une autre image. La halla est la petite part de pâte qu’on prélève et qui consacre toute la pâte. « Nous pouvons être la halla du monde, mais nous ne sommes que la halla, il y a l’autre pâte. » Et il prévient : cette bénédiction n’est méritée que si nous continuons à permettre à cette pâte de nourrir son monde.
Contre l’orgueil
Dans son cours de Tou BiChvat, le Rav demande de ne pas sombrer « dans l’orgueil d’un peuple élu qui jouirait uniquement de la Providence divine, laquelle serait retirée aux autres peuples ». Les autres peuples, rappelle-t-il en citant le Rambam, bénéficient eux aussi d’une providence à leur mesure ; chacun a ses richesses et ses missions, et le monde a besoin de cette variété. Et dans Hanoucca : la lumière de chacun, il précise : « Si nous sommes le peuple élu, nous sommes élus d’entre des peuples avec lesquels nous devons cohabiter. » Notre rôle n’est pas de les condamner, mais d’être la référence, en vivant dans la dignité.
Idées reçues à corriger
« Les juifs se croient supérieurs »
Les textes disent l’inverse : Israël est choisi « bien qu’il soit le plus petit des peuples » (Devarim 7, 7), il est appelé « peuple au cou raide » (Devarim 9, 6), et l’élection entraîne un jugement plus sévère (Amos 3, 2). La supériorité, si l’on veut employer ce mot, est celle de la responsabilité, non de la valeur humaine. Tout homme est créé à l’image de D’ (Bereshit 1, 27).
« Le peuple élu doit convertir le monde »
Le judaïsme n’est pas une religion missionnaire. Il accueille celui qui vient sans chercher d’adeptes ; il attend des nations les lois noahides et espère un monde où l’humanité reconnaîtra D’, sans que tous deviennent juifs.
Un mot d’histoire : une expression souvent détournée
L’expression a souvent été retournée contre les Juifs. Au début du XXe siècle, le faux antisémite des « Protocoles des Sages de Sion », fabriqué en Russie, a nourri le mythe d’un peuple voulant dominer le monde. Le 27 novembre 1967, le général de Gaulle parla d’un « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur » ; Raymond Aron lui répondit dans De Gaulle, Israël et les Juifs (1968). Dans le monde juif lui-même, le rabbin américain Mordecai Kaplan, fondateur du mouvement reconstructionniste, rejeta la notion et la retira de sa liturgie. Le judaïsme traditionnel l’a toujours maintenue, comme alliance et mission.
Questions fréquentes sur le peuple élu
Pourquoi D’ a-t-Il choisi le peuple juif ?
Par amour et par fidélité au serment fait aux Patriarches, non à cause du nombre ou d’un mérite naturel (Devarim 7, 7-8). Les Sages ajoutent l’humilité d’Avraham et de ses descendants (Houlin 89a), et le fait qu’Israël a accepté la Torah lorsqu’elle a été offerte (Avoda Zara 2b). D’autres, comme le Maharal, insistent sur la gratuité du choix.
Choisi pour quoi faire ?
Pour recevoir la Torah, la vivre et en témoigner : être « un royaume de prêtres et une nation sainte » (Chemot 19, 6), « lumière des nations » (Yechayahou 49, 6) et une bénédiction pour « toutes les familles de la terre » (Bereshit 12, 3).
Les non-Juifs sont-ils moins aimés de D’ ?
Non. Tout être humain est créé à l’image de D’, et Rabbi Akiva commence par dire « bien-aimé est l’homme » avant de parler d’Israël (Pirké Avot 3, 14). Les justes des nations ont part au monde futur (Rambam, Hilkhot Melakhim 8, 11).
Un converti fait-il partie du peuple élu ?
Oui, pleinement. Il dit, lui aussi, « qui nous as choisis », comme l’a écrit le Rambam au converti Ovadia. Ruth, convertie, est l’ancêtre du roi David.
Un Juif qui ne pratique pas reste-t-il dans l’alliance ?
Oui. Selon le Talmud, « un Juif, même s’il a fauté, reste Israël » (Sanhédrin 44a). L’alliance du Sinaï engage le peuple entier et ses descendants (Devarim 29, 13-14) ; on peut s’en éloigner, mais on ne cesse pas d’en faire partie.
Les chrétiens et les musulmans parlent-ils aussi d’élection ?
Chacune à sa manière, ces traditions ont repris ou réinterprété l’idée d’un choix divin. Le judaïsme maintient que l’alliance avec Israël est éternelle, sans nier la dignité des autres croyants ni leur part au monde futur lorsqu’ils sont justes.
Pour aller plus loin
Être élu, dans le judaïsme, ce n’est pas être au-dessus des autres : c’est être appelé à être, comme Avraham, une bénédiction.
- Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle (le choix d’Israël selon le Maharal)
- Bereshit Raba 39, 7e partie : sois une bénédiction
- Bereshit Raba 39, 6e partie : goy gadol
- Yom Kippour : le livre de Yona et la techouva
- Les 3 Patriarches : Abraham, Isaac et Jacob
- Qu’est-ce que la Torah ?
- Qui est juif ? Et comment devient-on juif ?
- Les Dix Commandements : texte, sens et place dans le judaïsme
Sources et références
- Bereshit 1, 27 ; 12, 1-3 ; 17, 7-10 ; 18, 19 ; 18, 27
- Chemot 4, 22 ; 16, 7 ; 19, 5-6 ; 19, 8 ; 24, 7
- Bamidbar 23, 9
- Devarim 7, 6-8 ; 9, 6 ; 14, 2 ; 26, 17-18 ; 29, 13-14
- Yechayahou 42, 6 ; 43, 10 ; 49, 6
- Yirmeyahou 31, 34-35
- Amos 3, 2
- Zekharia 14, 9
- Ruth 1, 16
- Divré Hayamim I 17, 21
- Michna Sanhédrin 4, 5
- Pirké Avot 3, 14
- Tossefta Sanhédrin 13, 2
- Talmud de Babylone : Berakhot 6a et 11b ; Chabbat 88a ; Yevamot 47a ; Bava Metsia 59b ; Sanhédrin 44a ; Avoda Zara 2b ; Houlin 89a
- Sifré Devarim 343
- Bereshit Rabba 39, 1
- Rachi sur Devarim 7, 7
- Rambam, Michné Torah : Hilkhot Avoda Zara 1, 3 ; Hilkhot Chemita veYovel 13, 13 ; Hilkhot Melakhim 8, 11
- Rambam, Lettre à Ovadia le converti
- Rabbi Yehouda Halévi, Kouzari II, 36
- Maharal de Prague, sur le caractère gratuit de l’élection (rapporté par le Rav Benizri)
- Mark Twain, « Concerning the Jews », Harper’s Magazine, 1899
- Raymond Aron, De Gaulle, Israël et les Juifs, Plon, 1968
- Conférence de presse du général de Gaulle, 27 novembre 1967
- Rav Raphaël Benizri, Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle — https://penseesjuives.com/pessah/la-hagada-et-la-liberation-de-la-parole/
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 39, 7e partie : sois une bénédiction — https://penseesjuives.com/bereshit-raba/chapitre-39-7eme-partie/
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 39, 6e partie : goy gadol — https://penseesjuives.com/bereshit-raba/chapitre-39-6eme-partie/
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot 5 : dix générations d’Adam — https://penseesjuives.com/pirkey-avot-les-maximes-des-peres/pirkey-avot-chapitre-5-2eme-partie/
- Rav Raphaël Benizri, Yom Kippour : le livre de Yona et la techouva — https://penseesjuives.com/yom-kippour/le-livre-de-yona/
- Rav Raphaël Benizri, Tou BiChvat — https://penseesjuives.com/tou-bichvat/
- Rav Raphaël Benizri, Hanoucca : la lumière de chacun — https://penseesjuives.com/hanoucca/la-lumiere-de-hanoucca/
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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