Chapeaux de fourrure, longs manteaux noirs, mélodies sans paroles, danses autour d’un maître que l’on appelle le Rebbe : l’image des hassidim est familière, et souvent réduite à un costume. Pourtant le hassidisme (en hébreu hassidout) est d’abord un mouvement né au XVIIIe siècle en Europe de l’Est, qui a voulu rendre à chaque juif, même le plus simple, la joie de servir D’ et la certitude que sa prière compte autant que l’érudition du savant. Cet article remonte aux sources : le mot lui-même, dans la Michna et le Talmud ; le contexte historique ; le Baal Chem Tov et ses héritiers ; les idées centrales, avec des textes hassidiques en hébreu ; la grande querelle avec les mitnagdim ; les principaux courants ; enfin ce qui relève de la loi (halakha), de la coutume et de la mystique.
Le hassidisme est un courant du judaïsme orthodoxe fondé autour de Rabbi Israël ben Eliézer, le Baal Chem Tov (« Maître du Bon Nom », vers 1698-1760), en Podolie (aujourd’hui en Ukraine). Il insiste sur la joie (simha), sur l’attachement à D’ (dvekout), sur la présence divine en toute chose, sur la sincérité de la prière, et sur le rôle du maître spirituel, le tsaddik ou Rebbe. Il n’a pas inventé de nouvelle loi : les hassidim observent la même halakha que les autres juifs orthodoxes, avec des coutumes propres. Ses opposants, les mitnagdim (« ceux qui s’opposent »), dont le Gaon de Vilna, craignaient pour l’étude et la rigueur de la loi. Aujourd’hui, les deux mondes se sont largement rapprochés, et le hassidisme se divise en de nombreuses « cours » (Habad, Gour, Belz, Vijnitz, Satmar, Breslev…).
Un mot ancien : que veut dire « hassid » ?
Le mot vient de hessed, la bonté, la bienveillance qui dépasse ce que la justice exige. Bien avant le XVIIIe siècle, la Michna et le Talmud parlent du hassid, et leurs textes éclairent ce que le mouvement voudra retrouver.
La Michna des Pères définit le hassid par sa manière de partager :
« “Ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à toi” : le hassid. »
(Michna Avot 5, 10) — שֶׁלִּי שֶׁלְּךָ וְשֶׁלְּךָ שֶׁלָּךְ, חָסִיד.
Il donne sans calcul : il ne dit pas « ce qui est à moi est à moi » (mesure moyenne, voire, disent certains, « mesure de Sodome ») ni « ce qui est à toi est à moi » (le profiteur). Le Talmud demande, de son côté, comment on devient hassid. Rav Yehouda répond : en accomplissant les lois sur les dommages (celles qui protègent autrui) ; Rava : en accomplissant les paroles des Pères ; d’autres : les lois des bénédictions.
« Rav Yehouda a dit : celui qui veut être hassid, qu’il accomplisse les lois sur les dommages. Rava a dit : les paroles des Pères. Et certains disent : les lois des bénédictions. »
(Talmud de Babylone, Baba Kama 30a) — אָמַר רַב יְהוּדָה: הַאי מַאן דְּבָעֵי לְמֶהֱוֵי חֲסִידָא – לְקַיֵּים מִילֵּי דִּנְזִיקִין. רָבָא אָמַר: מִילֵּי דְאָבוֹת. וְאָמְרִי לַהּ: מִילֵּי דִּבְרָכוֹת.
Un autre aspect, la prière, apparaît dans la Michna : « Les hassidim d’autrefois (hassidim harichonim) restaient une heure en attente, puis priaient, afin de diriger leur cœur vers le Lieu » (Michna Berakhot 5, 1) — חֲסִידִים הָרִאשׁוֹנִים הָיוּ שׁוֹהִים שָׁעָה אַחַת וּמִתְפַּלְּלִים, כְּדֵי שֶׁיְּכַוְּנוּ אֶת לִבָּם לַמָּקוֹם. Le hassidisme du XVIIIe siècle se réclamera de cette exigence d’intention (kavana) dans la prière.
Il ne faut pas confondre le hassidisme moderne avec les « Hassidei Achkenaz », un mouvement pieux et moral de la vallée du Rhin aux XIIe et XIIIe siècles, dont Rabbi Yehouda He’hassid (mort en 1217) est la figure principale et dont le Séfer Hassidim est l’ouvrage. C’est un autre courant, séparé par plus de cinq siècles. Les deux partagent le mot, non l’histoire.
Quand et pourquoi naît le hassidisme
Le contexte est celui de la Pologne-Lituanie du XVIIe et du début du XVIIIe siècle. Les massacres de 1648-1649, liés au soulèvement cosaque de Khmelnitski, ont meurtri les communautés d’Ukraine. L’épisode de Sabbataï Tsvi (le faux messie de 1666) et ses séquelles ont laissé une profonde méfiance envers l’enthousiasme mystique. La vie religieuse, enfin, était dominée par une élite de savants, rabbins et étudiants de yéchiva ; le juif simple, qui connaissait peu le Talmud, pouvait se sentir à l’écart. Le hassidisme répond à cette situation : il affirme que le service de D’ est ouvert à tous, par le cœur, la prière, la joie et la bonne conduite autant que par l’étude.
Le Baal Chem Tov : ce que l’on sait et ce que raconte la tradition
Israël ben Eliézer naît vers 1698-1700 (le lieu exact, Okopy ou la Moldavie, est discuté) et meurt en 1760 à Medzhybizh (Mezibuz), en Podolie, où il est installé depuis les années 1740. Son surnom, Baal Chem Tov, signifie « maître du Bon Nom » : un baal chem était un homme réputé guérisseur et thaumaturge, capable d’agir par des noms divins. Il n’a laissé aucun livre : ses enseignements sont transmis par ses disciples, en particulier Rabbi Yaakov Yossef de Polonnoye, dont le Toledot Yaakov Yossef, imprimé à Korets en 1780, est le premier ouvrage hassidique publié.
Il faut distinguer l’histoire de la légende. Les sources contemporaines directes sont rares : des documents de recensement polonais, vers 1740-1760, mentionnent un « saint homme » de Medzhybizh, kabbaliste et baal chem ; au-delà, les récits sont tardifs. Le grand recueil de légendes, les Chivhei HaBaal Chem Tov, date de 1815. L’historien Moshe Rosman invite à lire ces récits comme des témoignages de la tradition plutôt que comme des biographies.
La lettre qu’on lui attribue à son beau-frère Rabbi Gershon de Kitov, datée de Roch Hachana 5507 (1746), est un texte capital de la tradition hassidique. Le Baal Chem Tov y raconte une « ascension de l’âme » au cours de laquelle il demande au Machia’h : « Quand viendras-tu, maître ? » Réponse : lorsque son enseignement sera divulgué dans le monde et que ses « sources déborderont au dehors ». Cet épisode explique le caractère missionnaire du mouvement : répandre la vie spirituelle jusqu’aux marges. (Sur l’authenticité et l’histoire de cette lettre, les spécialistes ont des avis nuancés.)
Un recueil de paroles qui lui sont attribuées, le Kéter Chem Tov (publié en 1794 et complété ensuite), rassemble quelques-unes de ses idées. En voici une, sur la présence divine :
« Dans chaque mouvement se trouve le Créateur, béni soit-Il, car on ne peut faire aucun mouvement ni dire aucune parole sans la force du Créateur : c’est cela, “toute la terre est remplie de Sa gloire”. »
(Kéter Chem Tov, attribué au Baal Chem Tov) — בכל תנועה נמצא הבורא ית’ שא »א לעשות שום תנועה ושום דיבור בלי כח הבורא ית’ וזהו מלא כל הארץ כבודו.
Son successeur est Rabbi Dov Ber, le Maguid de Mezeritch (1704-1772), qui organise l’enseignement en un cercle de disciples. Ceux-ci essaiment à travers l’Europe de l’Est : on parlera de « cours » hassidiques dirigées par un Rebbe, souvent désigné d’après la ville qui l’abrite.
Les idées centrales du hassidisme
La joie
La joie est la première marque du hassidisme. Elle a des racines anciennes : « Servez l’Éternel avec joie » (Tehilim 100, 2), et le Talmud en tire une règle presque physique : la présence divine ne repose pas sur la tristesse.
« “Servez l’Éternel avec joie, venez devant Lui avec des chants.” »
(Tehilim 100, 2) — עִבְדוּ אֶת־ה׳ בְּשִׂמְחָה בֹּאוּ לְפָנָיו בִּרְנָנָה
« La Chekhina ne repose ni par tristesse, ni par paresse, ni par rire, ni par légèreté, ni par bavardage, ni par paroles vaines, mais par une parole de joie liée à une mitsva. »
(Talmud de Babylone, Chabbat 30b) — אֵין שְׁכִינָה שׁוֹרָה לֹא מִתּוֹךְ עַצְבוּת וְלֹא מִתּוֹךְ עַצְלוּת וְלֹא מִתּוֹךְ שְׂחוֹק וְלֹא מִתּוֹךְ קַלּוּת רֹאשׁ וְלֹא מִתּוֹךְ שִׂיחָה וְלֹא מִתּוֹךְ דְּבָרִים בְּטֵלִים, אֶלָּא מִתּוֹךְ דְּבַר שִׂמְחָה שֶׁל מִצְוָה
Il faut lire la fin de la phrase : il s’agit de la joie d’une mitsva, non d’un divertissement. Rabbi Nahman de Breslev (1772-1810), arrière-petit-fils du Baal Chem Tov, en fera une formule célèbre :
« C’est une grande mitsva d’être toujours dans la joie, et de se renforcer de toutes ses forces pour éloigner la tristesse. »
(Likouté Moharan II, 24) — מִצְוָה גְּדוֹלָה לִהְיוֹת בְּשִׂמְחָה תָּמִיד, וּלְהִתְגַּבֵּר לְהַרְחִיק הָעַצְבוּת וְהַמָּרָה שְׁחֹרָה בְּכָל כֹּחוֹ.
Le même Rabbi Nahman sait aussi que la vie n’est pas toujours joyeuse : « L’homme doit passer sur un pont très étroit, et le principe essentiel est de ne pas avoir peur » (Likouté Moharan II, 48) — וְדַע, שֶׁהָאָדָם צָרִיךְ לַעֲבֹר עַל גֶּשֶׁר צַר מְאֹד מְאֹד, וְהַכְּלָל וְהָעִקָּר – שֶׁלֹּא יִתְפַּחֵד כְּלָל. La joie hassidique n’est pas un refus de la peine : elle la traverse.
L’attachement à D’ (dvekout)
La Torah demande de « s’attacher » à D’ : « Et vous, qui vous attachez à l’Éternel votre D’, vous êtes tous vivants aujourd’hui » (Devarim 4, 4) — וְאַתֶּם הַדְּבֵקִים בַּה׳ אֱלֹהֵיכֶם חַיִּים כֻּלְּכֶם הַיּוֹם. Et encore : « …aimer l’Éternel votre D’, marcher dans toutes Ses voies et vous attacher (ouledovka) à Lui » (Devarim 11, 22). Les Sages se demandent comment l’homme peut s’attacher à la Chekhina, la présence divine : en s’unissant aux sages et à leurs disciples (Talmud, Kétoubot 111b) ; et, à propos du verset « Vous marcherez après l’Éternel votre D’ » (Devarim 13, 5), en imitant Ses attributs, vêtir ceux qui sont nus, visiter les malades (Sota 14a). Le hassidisme a fait de cet attachement le centre de l’avoda, le service de D’. Les paroles attribuées au Baal Chem Tov y reviennent sans cesse : la dvekout n’est pas réservée aux moments de prière, elle peut accompagner l’homme à tout instant, « même lorsqu’il va à ses affaires ».
D’ est présent en toute chose, et l’on Le sert aussi par les actes ordinaires
La vision est celle du verset d’Isaïe : « Saint, saint, saint est l’Éternel des armées ; toute la terre est pleine de Sa gloire » (Yécha’ya 6, 3) — קָדוֹשׁ קָדוֹשׁ קָדוֹשׁ ה׳ צְבָאוֹת מְלֹא כׇל־הָאָרֶץ כְּבוֹדוֹ. Pour le hassidisme, il n’y a pas de lieu, ni d’activité, où D’ soit absent. Manger, parler, travailler peuvent devenir un service de D’ quand on y pense, ce que la tradition appelle avoda bégachmioute, « service dans la matérialité ». La source kabbalistique est celle des « étincelles » (nitsotsot) de sainteté dispersées dans le monde, que l’homme peut « relever » par ses actes (idée de la kabbale de Rabbi Its’hak Louria, l’Ari, au XVIe siècle).
Rabbi Yaakov Yossef de Polonnoye, rapportant l’enseignement de son maître, l’exprime à propos de Rabbi Chimon bar Yo’haï et de son fils sortant de la grotte (Chabbat 33b) : le chemin de la bonté est celui où l’on sert D’ « dans tous les détails de l’action humaine » :
« …la voie de la miséricorde, que l’on appelle service de D’ dans tous les détails de l’action de l’homme. »
(Toledot Yaakov Yossef, Vayétsé) — דרך הרחמים, שנקרא עבודת הש »י בכל פרטי מעשה האדם
C’est une manière de dire aux gens ordinaires, artisans, commerçants, mères de famille, que leur vie quotidienne est le lieu de la sainteté. Ceci s’appuie sur le verset de Michlé : « Dans toutes tes voies, connais-Le » (Michlé 3, 6).
L’âme, l’humilité, l’exigence
La branche intellectuelle du hassidisme, Habad, a donné au mouvement un ouvrage de référence, le Tanya (« il a été enseigné »), de Rabbi Chnéour Zalman de Liadi (1745-1812), publié en 1796. Il y décrit deux âmes en chaque juif : l’âme animale, source des désirs, et l’âme divine :
« Et la seconde âme, en Israël, est une part de D’ d’en haut, véritablement. »
(Tanya, Likouté Amarim, chapitre 2) — וְנֶפֶשׁ הַשֵּׁנִית בְּיִשְׂרָאֵל, הִיא חֵלֶק אֱלוֹהַּ מִמַּעַל מַמָּשׁ
Cet ouvrage ne propose pas que l’extase : il invite chacun à devenir un « béinoni », un homme du milieu, qui ne commet pas de faute et lutte chaque jour (principe développé dans les chapitres suivants). Le Tanya s’ouvre sur l’avertissement du Talmud : « On lui fait prêter serment : sois juste et ne sois pas méchant, et même si tout le monde te dit que tu es juste, sois à tes yeux comme un méchant » (Tanya, chapitre 1, citant Nidda 30b). Joie et exigence se tiennent donc.
Le tsaddik, le Rebbe
Le tsaddik, le « juste » à qui l’on s’attache, est la figure la plus visible du hassidisme : il guide, enseigne, prie pour ses disciples, qui lui rendent visite, lui remettent un billet de demande (kvitl) et participent à son « tisch », la table de Chabbat où il enseigne. Les cours hassidiques sont souvent héréditaires. Chez Breslev, au contraire, Rabbi Nahman, mort en 1810, n’a désigné aucun successeur : ses disciples restent « attachés » à lui. Chez Habad, le rôle du Rebbe s’est élargi en un grand réseau d’émissaires (chlou’him) à travers le monde.
Cette centralité du tsaddik est l’un des points qui ont inquiété les opposants : ne risque-t-elle pas de détourner l’attention du seul D’ ? Les maîtres hassidiques répondent que le Rebbe est un guide, non un objet d’adoration. (Voir plus bas les idées reçues.)
Les mitnagdim et la querelle de 1772
Le hassidisme a suscité une vive opposition, particulièrement en Lituanie, dont Vilna est la capitale spirituelle. Les opposants sont appelés « mitnagdim ». La première grande offensive date de 1772 : des lettres d’excommunication (’herem) sont lancées contre les hassidim, notamment depuis Vilna et d’autres villes, avec l’appui du Gaon de Vilna, Rabbi Eliyahou ben Chlomo Zalman (1720-1797).
Les reproches portaient sur plusieurs points, selon les historiens : une prière à des heures jugées trop tardives, le recours à un rite de prière différent (le nousakh Séfarad, inspiré de l’Ari, au lieu du nousakh achkénaze), des couteaux d’abattage rituel aux règles plus strictes que d’autres, la création de synagogues séparées, et surtout la crainte que l’émotion et la ferveur ne passent avant l’étude du Talmud et la rigueur de la loi. On peut rapprocher cette insistance sur l’intention de ce que visaient déjà les « hassidim d’autrefois » (Michna Berakhot 5, 1, citée plus haut).
L’histoire ne s’arrête pas à l’opposition. Le Gaon était lui-même un grand kabbaliste. Son disciple Rabbi Haïm de Volozhin (1749-1821), fondateur de la grande yéchiva de Volozhin en 1803, a écrit le Nefech Ha’haïm, qui reprend nombre de thèmes kabbalistiques, dans un cadre où l’étude de la Torah est le sommet du service de D’. Les deux voies, celle du cœur et celle de l’étude, se sont rapprochées avec le temps, notamment face à la menace commune de la Haskala (les Lumières juives) au XIXe siècle. Aujourd’hui, les héritiers des mitnagdim sont appelés « litvaks » ou « yéchivichs » et se tiennent dans le monde orthodoxe, à côté des hassidim.

Les grands courants hassidiques
Il n’y a pas un hassidisme, mais des dizaines de cours, chacune avec son Rebbe, son style, son histoire.
- Habad (Loubavitch). Fondé par Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, auteur du Tanya et du Choulhan Aroukh Harav ; son nom est l’acronyme de ’Hokhma, Bina, Daat (sagesse, compréhension, connaissance), car il insiste sur la compréhension intellectuelle de la foi. Sous le dernier Rebbe, Menahem Mendel Schneerson (1902-1994), il a développé un vaste réseau d’émissaires dans le monde. Une partie des ’hassidim a vu dans ce Rebbe le Machia’h, ce qui reste très débattu dans le monde orthodoxe.
- Breslev. Fondé par Rabbi Nahman de Breslev (1772-1810), connu pour ses contes, ses enseignements sur la joie et la « hitbodedout », l’isolement et la parole personnelle à D’. Sans successeur.
- Gour (Gerer), Belz, Vijnitz, Bobov, Satmar. Des dynasties surtout issues de Pologne, de Galicie, de Hongrie ou de Roumanie ; Satmar est la plus grande, selon les décomptes de l’historien Marcin Wodziński (2016), suivie de Habad, Gour et Vijnitz. D’après cette étude, le monde hassidique compte environ 130 000 foyers, surtout en Israël et aux États-Unis.
La Choa a détruit des cours entières, dont certaines comptaient des dizaines de milliers de fidèles en 1939 et qui n’ont pas survécu. Beaucoup de dynasties se sont reconstituées après la guerre en Israël, en Amérique, en Belgique et ailleurs.
Halakha, coutumes, mystique : bien distinguer
Pour comprendre le hassidisme, il faut séparer plusieurs niveaux.
1. La halakha (loi). Les hassidim suivent le Choulhan Aroukh comme les autres juifs orthodoxes, avec les décisionnaires de leur courant (Habad suit son propre Choulhan Aroukh, celui de Rabbi Chnéour Zalman). Il n’y a pas de « loi hassidique » distincte de la loi juive. Les divergences portent surtout sur des stringences ou des coutumes (heures de prière, abattage, mikvé, etc.). 2. Les minhaguim (coutumes). Prière selon le nousakh Séfarad ou Ari, habillage, noms, danses, repas de Chabbat avec le Rebbe, usage de la nuit de Lag Baomer, etc. Ces coutumes varient selon les cours. Le costume noir de beaucoup de hassidim vient de la mode d’Europe de l’Est des XVIIIe et XIXe siècles et ne constitue pas une loi ; on ne confondra pas le vêtement avec le fond (voir notre article sur les vêtements noir et blanc). 3. La mystique. Le hassidisme puise dans la kabbale, surtout celle de l’Ari, mais la traduit en vie intérieure et en psychologie, et la met à la portée de tous. Il y a ici de réelles différences de lecture : la kabbale du Zohar est spéculative et cosmique, le hassidisme veut la rendre « utile » à l’âme. 4. Les récits. Les contes (Rabbi Nahman) et les histoires de tsaddikim sont une forme d’enseignement ; on ne les lit pas comme des faits historiques, et il serait faux de dire que « les hassidim croient tout ». Les maîtres eux-mêmes distinguent la légende de la halakha.
Idées reçues
- « Hassidim = juifs ultra-orthodoxes. » Les hassidim sont une partie du monde orthodoxe ; il y a aussi les litvaks (descendants des mitnagdim) et des communautés séfarades traditionnelles, non hassidiques.
- « Le hassidisme est une secte. » Non : c’est un courant interne au judaïsme orthodoxe, avec la même Torah et la même halakha. Il a été violemment combattu à ses débuts, mais la querelle est de longue date apaisée.
- « Les hassidim adorent leur Rebbe. » Faux : le Rebbe est un guide ; l’adoration n’est due qu’à D’ seul (voir les treize principes de foi, cinquième principe).
- « Les hassidim méprisent l’étude. » C’est l’accusation des mitnagdim au XVIIIe siècle. En réalité, l’étude reste centrale, et les cours hassidiques ont des yéchivot. Ce qui change, c’est l’accent : étudier avec le cœur, avec joie et avec intention.
- « Le costume est exigé par la Torah. » Non : c’est une coutume (minhag) d’Europe de l’Est.
- « Habad = tous les hassidim. » Non : Habad est un courant parmi d’autres, remarquable par son réseau d’émissaires.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Sans consacrer de cours au hassidisme en tant que mouvement, le Rav Raphaël Benizri cite à plusieurs reprises le Baal Chem Tov et Rabbi Nahman de Breslev, et il éclaire le mot même de « hassid ».
Dans son introduction aux Pirkey Avot, il part du Talmud (Baba Kama 30a) : pour être hassid, faut-il appliquer les lois des dommages et intérêts, ou les paroles des Pères ? Le débat, dit-il, porte moins sur le contenu que sur la source : la conduite juste s’apprend-elle dans le droit ou dans la transmission ? Il oppose ensuite deux figures : le tsaddik, comme Noé, qui « marche avec D’ » pas à pas, l’homme du rationnel ; et le hassid, qui « marche devant » : il peut faire un faux pas, mais il annonce une parole révélée. C’est Avraham, l’homme du hessed, dont la première bénédiction de la prière rappelle le « bouclier ». Il ajoute que la hassidout est le degré ultime avant le souffle sacré (rouah hakodech), et que celui qui ne sait pas partager avec autrui ne peut prétendre accéder au secret de l’absolu.
Dans le même cours, il rapporte la prière du Baal Chem Tov : sauve ton peuple, mais si Tu juges qu’il ne le mérite pas, sauve les autres nations, car par leur délivrance viendra aussi la nôtre. Le Rav en tire que l’on ne répond pas à la haine par la haine.
Dans son cours sur Pirkey Avot 5 (« servir sans récompense »), il raconte l’histoire de l’étrog : la veille de Souccot, le Baal Chem Tov ne trouve pas d’étrog ; un homme n’accepte de le céder qu’en échange de sa part au monde à venir ; il accepte et danse ce jour-là plus joyeusement que jamais, car il a enfin la preuve qu’il ne sert pas D’ par intérêt. Dans « Noé : la libération des mœurs », il raconte le conte du chandelier de Rabbi Nahman : un fils revient d’exil en disant avoir appris à fabriquer une ménora ; personne n’aime son œuvre, et il se dit comblé, car il voulait montrer que chacun a sa propre lumière.
Les cours cités se trouvent sur le site : Pirkey Avot, 1re partie : introduction, Pirkey Avot 5 : servir sans récompense, Noah : la libération des mœurs.
Questions fréquentes sur le hassidisme
Quelle est la différence entre un hassid et un mitnagued ?
Historiquement, le hassid met l’accent sur la ferveur, la joie et l’attachement à D’, et suit un Rebbe ; le mitnagued, l’héritier du Gaon de Vilna, met l’accent sur l’étude rigoureuse du Talmud et sur la discipline de la loi. Les deux observent la même halakha et se reconnaissent aujourd’hui mutuellement.
Qui était le Baal Chem Tov ?
Rabbi Israël ben Eliézer (vers 1698-1760), établi à Medzhybizh en Podolie. On le connaît surtout par ses disciples. Il est considéré comme le fondateur du hassidisme. Les récits qui entourent sa vie sont en grande partie légendaires.
Pourquoi les hassidim dansent-ils ?
Parce que la joie est un service de D’ (Tehilim 100, 2 ; Chabbat 30b), et que la danse et le chant sont des formes de la prière. Rabbi Nahman en a fait un principe : « C’est une grande mitsva d’être toujours dans la joie » (Likouté Moharan II, 24).
Le hassidisme est-il une branche de la kabbale ?
Pas exactement. Il s’inspire de la kabbale, surtout de celle de l’Ari, mais il la traduit en enseignement pour la vie quotidienne et la prière. Voir l’article sur la kabbale.
Les hassidim sont-ils tous pareils ?
Non. Habad, Breslev, Gour, Belz, Satmar, Vijnitz, Bobov et bien d’autres cours ont chacune leur style, leurs coutumes, leur Rebbe et parfois des positions très différentes.
Peut-on étudier le hassidisme sans être hassid ?
Oui. Le Tanya, le Kéter Chem Tov ou les Likouté Moharan sont étudiés bien au-delà des communautés hassidiques ; on les aborde avec un maître, après une base solide de Torah, comme pour la kabbale.
Un juif séfarade peut-il être hassid ?
Le hassidisme est né en Europe de l’Est, dans un cadre achkénaze. Il existe aujourd’hui des séfarades attirés par Habad ou Breslev, et le hassidisme est présent dans bien des communautés. Mais la tradition séfarade a sa propre histoire spirituelle (voir juifs achkénazes et séfarades).
Pour aller plus loin
- Qu’est-ce que la Kabbale ?
- Quels sont les treize principes de foi de Maïmonide ?
- Pourquoi les juifs se balancent-ils en priant ?
- Pourquoi les juifs portent-ils des vêtements noirs et blancs ?
- Pourquoi des papillotes et une barbe ?
- Prière quotidienne et minyan
- La pensée juive : sources, courants et grandes questions
- Les grands penseurs juifs, de Rabbi Akiva au Rav Kook
- Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références (18)
- Devarim 4, 4 ; 11, 22
- Yécha’ya 6, 3
- Tehilim 100, 2
- Michlé 3, 6
- Michna Avot 5, 10
- Michna Berakhot 5, 1
- Talmud de Babylone, Chabbat 30b ; 33b ; Baba Kama 30a ; Nidda 30b ; Kétoubot 111b ; Sota 14a
- Séfer Hassidim (Rabbi Yehouda He’hassid, Allemagne, XIIe-XIIIe siècles)
- Rabbi Yaakov Yossef de Polonnoye, Toledot Yaakov Yossef, Korets, 1780 (parachat Vayétsé)
- Kéter Chem Tov (paroles attribuées au Baal Chem Tov, première publication 1794)
- Lettre du Baal Chem Tov à Rabbi Gershon de Kitov (Roch Hachana 5507 / 1746), selon la tradition hassidique
- Chivhei HaBaal Chem Tov, 1815
- Rabbi Chnéour Zalman de Liadi, Tanya (Likouté Amarim), 1796, chapitres 1 et 2
- Rabbi Nahman de Breslev, Likouté Moharan II, 24 ; II, 48
- Rabbi Haïm de Volozhin, Nefech Ha’haïm
- Moshe Rosman, Founder of Hasidism: A Quest for the Historical Ba’al Shem Tov, University of California Press, 1996
- Marcin Wodziński, Historical Atlas of Hasidism, Princeton University Press, 2018
- Cours du Rav Raphaël Benizri : Pirkey Avot, 1re partie : introduction ; Pirkey Avot 5 : servir sans récompense ; Noah : la libération des mœurs
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

