Dans les quartiers juifs de Paris, d’Anvers, de New York ou de Jérusalem, on les reconnaît de loin : costume ou long manteau noir, chemise blanche, chapeau noir à larges bords, parfois une ceinture de soie ou un grand chapeau de fourrure le Chabbat. Uniforme religieux, deuil, obligation de la Torah ? Aucun verset n’ordonne de s’habiller en noir et blanc, mais derrière cette tenue se trouvent des principes très anciens et une longue histoire. Voici lesquels.

Réponse courte : la Torah ne prescrit aucune couleur de vêtement. Elle demande en revanche que le juif ne copie pas les coutumes des peuples qui l’entourent (Vayikra 18, 3), qu’il s’habille avec pudeur et avec dignité, et qu’il se présente devant D’ dans une tenue respectueuse, comme devant un roi. Le costume noir, la chemise blanche et le chapeau sont la forme qu’ont prise ces principes chez les juifs orthodoxes d’Europe de l’Est aux XIXe et XXe siècles, puis dans le monde entier : une tenue sobre, qui n’attire pas le regard, et qui rappelle à celui qui la porte qui il est. Le chapeau, porté par-dessus la kippa, vient d’une règle de la prière : on se tient devant D’ habillé comme on se tiendrait devant une personnalité importante (Michna Beroura 91, 12). Les hassidim (fidèles du mouvement mystique et populaire né au XVIIIe siècle) y ont ajouté des vêtements hérités de leur histoire, comme le long manteau et le chtraïmel. Ce n’est donc ni un deuil obligatoire, ni une condition pour être juif, mais une coutume (minhag) que ses fidèles chérissent.

Ce que la Torah demande vraiment : pas une couleur, mais des principes

Il faut le dire d’emblée : dans les 613 commandements, il n’existe pas de « commandement du noir et blanc ». La Torah ne parle de la couleur des vêtements qu’à propos des prêtres du Temple, et du fil bleu des tsitsit, les franges rituelles (Bamidbar 15, 38). Le juif de l’époque biblique ou talmudique portait les vêtements de son temps et de sa région.

Ce que la Torah demande en revanche, ce sont trois choses qui touchent au vêtement.

  • Ne pas imiter les coutumes des nations. « Vous n’agirez pas selon les pratiques du pays d’Égypte où vous avez habité, ni selon les pratiques du pays de Canaan où Je vous amène, et vous ne suivrez pas leurs coutumes » (Vayikra 18, 3).
  • La pudeur, la tsniout, qui demande de couvrir le corps et de ne pas faire de son apparence un objet d’exhibition. Le prophète la résume en une phrase : « marcher humblement avec ton D’ » (Mikha 6, 8).
  • La dignité, en particulier devant D’ : à la prière, le Chabbat, les jours de fête.

Le costume noir et la chemise blanche ne sont qu’une manière, historiquement datée, de vivre ces trois principes. D’autres communautés les vivent autrement, et elles ne sont pas moins fidèles.

« Vous ne suivrez pas leurs coutumes » : se distinguer

Le verset de Vayikra 18, 3 a été compris par les Sages comme une interdiction d’adopter les usages propres aux peuples idolâtres. Le Rambam (Maïmonide, XIIe siècle) le formule ainsi : « On ne suit pas les coutumes des idolâtres et on ne leur ressemble ni par le vêtement, ni par la coiffure, ni par d’autres choses semblables. » Et il en donne la raison : « Le juif doit être distinct d’eux, reconnaissable par son vêtement et par ses autres actes, comme il est distinct d’eux par sa connaissance et par ses idées » (Michné Torah, Hilkhot Avoda Zara 11, 1). La même règle est reprise dans le Choulhan Aroukh, le grand code de loi juive (Yoré Dé’a 178, 1).

Le Rambam n’exige pas un costume particulier : il interdit de porter un vêtement « propre à eux », lié à leur culte ou à leur identité religieuse. Les décisionnaires ashkénazes ont précisé la limite. Le Rema (Rabbi Moché Isserlès, XVIe siècle), s’appuyant sur le Maharik, explique que l’interdit vise ce que les non-juifs portent par pure coutume sans raison apparente, ou par impudeur, ou qui se rattache à l’idolâtrie ; un vêtement porté pour son utilité ou par simple usage de bienséance n’est pas concerné (Rema sur Yoré Dé’a 178, 1). C’est pourquoi la plupart des juifs pratiquants s’habillent normalement, à la mode de leur pays, tant que la tenue est pudique.

Le Talmud montre pourtant à quel point un détail vestimentaire peut devenir un enjeu d’identité. En temps de persécution, quand un pouvoir veut forcer les juifs à abandonner leur religion, il est interdit de céder sur quoi que ce soit, « même pour changer la lanière d’une sandale » (Sanhédrin 74a-b). Rachi explique : si les non-juifs nouaient leurs lanières d’une certaine façon, et les juifs d’une autre, par pudeur, alors même ce simple usage, qui n’est pas une mitsva, devient un lieu de fidélité. Quand on veut effacer l’identité d’un peuple, le vêtement cesse d’être un détail.

Le midrach des Hébreux en Égypte

On entend souvent que les Hébreux ont été délivrés d’Égypte parce qu’ils « n’ont pas changé leurs noms, leur langue et leurs vêtements ». La source ancienne est un peu différente. Le Midrach (Vayikra Rabba 32, 5 ; Mekhilta sur Chemot 12, 6) rapporte au nom de Rav Houna qu’Israël fut délivré par le mérite de quatre choses : ils n’ont pas changé leurs noms, ils n’ont pas changé leur langue, ils n’ont pas pratiqué la médisance, et ils sont restés moralement intègres. Le vêtement n’y figure pas. Il apparaît plus tard, notamment dans le Midrach Lekah Tov (XIe siècle, sur Chemot 6, 6), qui cite la langue, le vêtement, la discrétion et la circoncision, et la formule « noms, langue, vêtement » a été rendue célèbre au XIXe siècle par le Hatam Sofer, en Hongrie, qui y voyait un rempart contre l’assimilation.

Ce détail compte : il montre que l’attachement au costume traditionnel est une réponse des derniers siècles à une situation précise, la crainte de voir les juifs se fondre dans la société moderne. C’est une réponse sérieuse et respectable, mais ce n’est pas une loi du Sinaï.

Le vêtement, une affaire de dignité

Le judaïsme ne méprise pas le vêtement. Le premier vêtement de l’histoire est même un cadeau de D’ : « L’Éternel D’ fit pour l’homme et sa femme des tuniques de peau, et Il les en vêtit » (Bereshit 3, 21). Et la Torah consacre un chapitre entier aux habits des prêtres, faits « pour l’honneur et pour la splendeur » (Chemot 28, 2).

Le Talmud raconte que Rabbi Yohanan appelait ses vêtements « ceux qui m’honorent » (Chabbat 113a ; Bava Kama 91b). Il voulait dire que le vêtement exprime la dignité de l’homme créé à l’image de D’. Les Sages vont plus loin pour l’érudit, le talmid hakham : il doit veiller à la propreté de ses habits, car une tache sur son vêtement est une atteinte à l’honneur de la Torah qu’il représente (Chabbat 114a).

Le Rambam décrit précisément la tenue du sage. Son vêtement doit être « beau et propre ». Il ne portera « ni vêtements de rois, d’or et de pourpre, que tout le monde regarde, ni vêtements de pauvres, qui humilient celui qui les porte, mais des vêtements moyens et beaux ». Ses habits ne doivent pas laisser voir le corps, ni traîner par terre comme ceux des orgueilleux (Hilkhot Déot 5, 9). Tout l’esprit de la tenue noire et blanche est déjà là : propre, digne, sobre, ni luxueuse ni négligée.

L’honneur du Chabbat

Le Chabbat donne à cette idée toute sa force. Le prophète demande d’« honorer » le jour saint (Yechayahou 58, 13), et le Talmud en déduit : « que ton vêtement du Chabbat ne soit pas comme ton vêtement de semaine » (Chabbat 113a). Le Choulhan Aroukh en fait une règle : chacun s’efforcera d’avoir de beaux vêtements pour le Chabbat (Ora’h ’Haïm 262, 2). C’est pourquoi beaucoup de juifs, même parmi ceux qui ne portent pas de costume en semaine, mettent une chemise blanche le vendredi soir, et pourquoi les hassidim sortent ce jour-là leurs habits les plus solennels.

Pourquoi le noir ?

Aucun texte ne prescrit le noir. Les explications qu’on donne sont de plusieurs ordres, et il vaut mieux les présenter honnêtement.

La sobriété. Le noir est la couleur qui attire le moins le regard. Elle correspond à l’idéal du Rambam : ni luxe ni misère. Dans une communauté où tous portent la même tenue sombre, personne ne rivalise par ses vêtements, le riche ne se distingue pas du pauvre, et l’attention se porte sur l’étude, la prière et la conduite plutôt que sur l’apparence.

La gravité et l’humilité. Dans la culture du Talmud, le noir est la couleur de l’effacement. Rabbi Ilaï enseigne que celui qui sent son mauvais penchant le dominer doit s’en aller là où personne ne le connaît, « se vêtir de noir et s’envelopper de noir », c’est-à-dire se faire humble et s’attrister, pour briser son élan (Haguiga 16a ; Kiddouchin 40a). Et Rabbi Yannaï demanda à ses fils de ne l’ensevelir ni en blanc ni en noir, ne sachant pas s’il serait jugé parmi les justes ou parmi les autres (Chabbat 114a). Ces textes ne créent aucune obligation, mais ils montrent que les couleurs ont toujours eu un sens pour les Sages.

L’histoire européenne. C’est sans doute l’explication la plus simple. Aux XVIIIe et XIXe siècles, en Europe, le noir était la couleur de la tenue habillée et respectable : celle des notables, des magistrats, des hommes d’étude, et des clergés de toutes confessions. Les juifs pieux l’ont adoptée, puis l’ont conservée quand la mode a changé autour d’eux : la tenue de tout homme respectable est devenue, par fidélité, celle du juif traditionnel.

Une explication répandue : le deuil du Temple. On entend parfois que les juifs portent du noir en signe de deuil pour le Temple de Jérusalem, détruit en l’an 70. L’idée est belle, et le souvenir du Temple marque en effet beaucoup d’usages juifs, mais elle n’est pas la source historique de la tenue. On la présentera comme une lecture, non comme la raison officielle.

Pourquoi la chemise blanche ?

Le blanc, à l’inverse du noir, est dans la tradition juive la couleur de la pureté et du pardon : « Si vos fautes sont comme l’écarlate, elles deviendront blanches comme la neige » (Yechayahou 1, 18). Le jour de Kippour, le grand prêtre quittait ses habits d’or pour entrer dans le Saint des saints vêtu de lin blanc (Vayikra 16, 4). C’est pourquoi beaucoup d’hommes portent à Kippour le kittel, une robe blanche, et pourquoi on s’habille souvent de blanc ce jour-là (voir l’article sur Yom Kippour).

Dans la Kabbale, le blanc est associé au hessed, la bonté divine, et au Chabbat ; dans plusieurs communautés de Jérusalem et chez certains kabbalistes, on porte du blanc le jour saint. Plus simplement, la chemise blanche est, depuis le XIXe siècle, la chemise habillée par excellence, celle du Chabbat et des fêtes. Associée au costume sombre, elle compose une tenue nette, propre, sans ornement.

Sous la chemise, la plupart de ces hommes portent un tallit katan, un petit châle à franges, dont les fils dépassent souvent à la taille : ce sont les tsitsit, qui, eux, sont un vrai commandement de la Torah (Bamidbar 15, 37-41).

Deux hommes en long manteau noir et chapeau noir, vus de dos, marchant dans une ruelle de pierre de Jérusalem au coucher du soleil
« Prépare-toi à rencontrer ton D’, ô Israël » (Amos 4, 12) : la tenue soignée est d’abord une manière de se tenir devant D’.

Le chapeau : un « second couvre-chef » pour la prière

Les hommes pratiquants gardent la tête couverte en permanence, en général avec une kippa : c’est un usage ancien, qui exprime la crainte du Ciel (voir l’article sur la kippa). Mais pourquoi ajouter un chapeau par-dessus ?

La raison principale vient des lois de la prière. Le prophète Amos dit : « Prépare-toi à rencontrer ton D’, ô Israël » (Amos 4, 12). Le Talmud en déduit qu’on doit se présenter à la prière dans une tenue soignée ; il rapporte que certains Sages mettaient pour prier un beau vêtement ou de belles chaussures (Chabbat 10a). Le Choulhan Aroukh demande ainsi de porter une ceinture pendant la prière, pour séparer le cœur du bas du corps (Ora’h ’Haïm 91, 2), et de ne pas se tenir en prière tête ou pieds découverts, là où l’on ne se présenterait pas ainsi devant des personnes importantes (Ora’h ’Haïm 91, 5).

Au début du XXe siècle, le Rav Israël Méir Hacohen (le Hafets Haïm), dans son commentaire Michna Beroura, écrit : « De nos jours, il faut mettre pendant la prière un chapeau sur la tête, comme on sort dans la rue, et non seulement la petite calotte qui est sous le chapeau, car on n’a pas l’habitude de se tenir ainsi devant des personnes importantes » (Michna Beroura 91, 12). Le raisonnement est clair : à son époque, aucun homme respectable ne se serait présenté devant un ministre ou un notable en simple calotte. On ne se présente donc pas ainsi devant le Roi des rois.

Le chapeau n’est donc pas un objet sacré en lui-même. Il est l’expression d’une règle plus large : la tenue de prière suit les codes de respect de la société. Certains décisionnaires en concluent que, là où plus personne ne porte de chapeau pour honorer quelqu’un, l’obligation est moins forte ; d’autres maintiennent l’usage en toute circonstance. Dans beaucoup de communautés, le chapeau est devenu le signe qu’un jeune homme a atteint l’âge adulte ou qu’il s’est marié. Pour sa propre pratique, chacun suivra l’usage de sa communauté et l’avis de son rabbin.

Un chapeau n’est pas l’autre

Pour l’œil attentif, le chapeau dit beaucoup de choses. Dans les yeshivot lituaniennes (les écoles talmudiques de tradition lituanienne), on porte un feutre noir à bords moyens, souvent de marque italienne. Les hassidim de Loubavitch portent un feutre à pli central. D’autres groupes hassidiques ont des chapeaux plus ronds, à bords larges, ou des chapeaux de velours. Le Chabbat et les fêtes, de nombreux hassidim mariés portent le chtraïmel, grand chapeau rond bordé de fourrure, d’origine polonaise et galicienne, ou le spodik, plus haut et plus étroit, venu de Pologne centrale. Ces différences transmettent la mémoire d’une communauté, d’un maître, d’une ville d’Europe souvent disparue.

Les vêtements hassidiques : une mémoire du XVIIIe siècle

Le hassidisme est un mouvement de renouveau spirituel né au XVIIIe siècle en Podolie (Ukraine actuelle) autour de Rabbi Israël Baal Chem Tov. Ses fidèles ont gardé, en grande partie, les vêtements de l’époque et de la région où le mouvement est né, en particulier des costumes portés alors dans l’Europe orientale par les gens de rang.

  • Le long manteau, appelé kapota ou bekiche : noir en semaine, souvent de soie ou de satin le Chabbat. Sa longueur répond aussi au souci de pudeur décrit par le Rambam.
  • Le gartel, une ceinture de tissu noir nouée par-dessus le manteau pour la prière. Il met en pratique la règle du Choulhan Aroukh sur la ceinture (Ora’h ’Haïm 91, 2), et les hassidim y voient le symbole d’une séparation entre le cœur et les instincts.
  • Le chtraïmel le Chabbat. Une tradition populaire raconte qu’un décret aurait voulu ridiculiser les juifs en les obligeant à porter des queues d’animaux sur la tête, et qu’ils en auraient fait une couronne de Chabbat. C’est une légende difficile à vérifier ; il est plus probable que ce chapeau vienne simplement de la mode régionale d’autrefois.
  • Les chaussettes blanches et les culottes courtes portées le Chabbat par certains groupes, ou le manteau rayé d’or de certaines communautés de Jérusalem.

Chaque groupe garde ainsi un détail qui le relie à ses origines. Les communautés séfarades, elles, n’avaient pas de tenue noire traditionnelle (voir les questions fréquentes plus bas).

Un peu d’histoire : du vêtement imposé au vêtement choisi

L’histoire du vêtement juif est aussi une histoire douloureuse. Pendant des siècles, ce sont souvent les autres qui ont obligé les juifs à se distinguer. En 1215, le quatrième concile du Latran imposa aux juifs et aux musulmans de la chrétienté un vêtement distinctif ; il en sortit, selon les pays, la rouelle (un rond d’étoffe jaune ou rouge cousu sur l’habit) ou le chapeau juif pointu, le Judenhut. En terre d’islam, les règles imposées aux dhimmis, les non-musulmans protégés mais soumis, obligèrent souvent les juifs à porter des couleurs sombres ; au Maroc, par exemple, le noir leur fut longtemps imposé.

À l’époque moderne, le mouvement s’inverse : ce sont les États qui veulent faire disparaître le vêtement juif. Dans l’Empire russe, sous le tsar Nicolas Ier, une série de mesures prises dans les années 1840 et 1850 taxa puis interdit le costume juif traditionnel, et même les papillotes. Pour beaucoup de juifs pieux, garder le long manteau devint alors un acte de fidélité, dans l’esprit du Talmud sur « la lanière de sandale ».

Au XXe siècle, les grandes yeshivot de Lituanie adoptèrent le costume de ville sombre et le chapeau feutre, qui étaient alors la tenue normale d’un homme sérieux. Après la Shoah, les rescapés qui reconstruisirent le monde de la Torah en Israël, aux États-Unis et en Europe gardèrent cette tenue comme un lien avec le monde détruit. C’est ainsi que le noir et blanc est devenu, pour le grand public, l’image même du juif religieux, alors qu’il est récent à l’échelle de l’histoire juive.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours à la tenue noire et blanche, mais plusieurs de ses enseignements éclairent la question du vêtement et de l’identité.

Le vêtement, qui cache et qui révèle

Dans son premier cours sur les Pirké Avot, le Rav fait remarquer que l’homme, à sa création, n’a pas été créé avec un vêtement. Le vêtement, dit-il, est « le masque de l’essence », un artifice qui a occulté la lumière originelle. Il rappelle qu’en hébreu le vêtement se dit béged, mot qui partage sa racine avec bagad, « trahir » : le vêtement peut devenir une trahison de ce que nous sommes, une forme d’hypocrisie. Le vrai vêtement, le levouch, doit au contraire épouser la mesure de l’homme. Il en donne pour exemple la ceinture du prêtre, qui entourait sa poitrine au niveau du cœur : une limite qu’on s’impose pour ne pas donner libre cours à tous ses penchants sans mesure ni tenue. C’est une clé pour comprendre la tenue sobre du juif pieux : elle n’a de sens que si elle exprime une intériorité, et non si elle la remplace.

Garder son nom et sa langue, sans se figer

Dans son cours sur la parasha Chemot, Nommer : la signification des noms, le Rav cite l’enseignement selon lequel, en Égypte, les enfants d’Israël n’ont pas changé leur nom ni leur langue : ils ont conservé leur identité propre et leur pouvoir de communication. Mais il ajoute aussitôt que ceux qui sont remontés d’Égypte n’étaient plus exactement ceux qui y étaient descendus. Les générations avancent, explique-t-il, non pas en se recroquevillant sur ce que l’on est pour rester à tout prix dans un état initial, mais en donnant vie, ce qui suppose de se transformer.

L’habit ne doit pas devenir une frontière

Lors d’un échange à la fin d’un cours sur Echet Haïl, la « femme vaillante » du livre des Proverbes, la discussion porte sur les courants du judaïsme qui ne se tolèrent pas les uns les autres. Le Rav y regrette le manque d’ouverture de ceux qui pensent que la meilleure façon de conserver la loi est de « ne pas céder un pouce du texte, et pas seulement du texte, même de l’habit ». On peut en retenir, sans y voir un rejet du costume traditionnel, une mise en garde : l’habit est fait pour servir l’identité, non pour juger ceux qui s’habillent autrement.

Les idées reçues à corriger

« Tous les juifs s’habillent en noir. » Non. La grande majorité des juifs, y compris beaucoup de pratiquants rigoureux, s’habillent comme leurs contemporains, avec une tenue pudique et une kippa. Le noir et blanc caractérise surtout le monde ’harédi (ultra-orthodoxe), hassidique ou lituanien.

« C’est un commandement de la Torah. » Non. C’est un minhag, une coutume. La Torah demande la pudeur, la dignité et de ne pas imiter les cultes étrangers ; elle ne fixe aucune couleur.

« C’est un signe de deuil. » Pas à l’origine. Le noir était la couleur de la tenue habillée en Europe ; le lien avec le deuil du Temple est une interprétation postérieure.

« Les femmes aussi s’habillent en noir. » Pas nécessairement. Les femmes de ces communautés suivent des règles de pudeur (manches, longueur des jupes, cheveux couverts après le mariage), mais elles portent des couleurs variées, souvent sobres.

« C’est un uniforme imposé. » Pour ceux qui la portent, cette tenue est le plus souvent un choix et une fierté : celle d’appartenir à une chaîne de transmission, et de montrer, jusque dans la rue, qu’on est juif.

Questions fréquentes sur les vêtements noirs des juifs

Quelle différence entre un juif hassidique et un juif lituanien ?

Les deux portent souvent du noir et blanc, mais les détails diffèrent. Le hassid porte généralement un long manteau, un gartel pour la prière, et le chtraïmel ou le spodik le Chabbat s’il est marié. Le juif « lituanien » (de tradition des yeshivot de Lituanie) porte plutôt un costume de ville à veste courte et un chapeau feutre. Le hassidisme met l’accent sur la ferveur et le lien avec le Rabbi ; le monde lituanien, sur l’étude approfondie du Talmud.

Pourquoi porter un chapeau par-dessus la kippa ?

Parce que, selon la Michna Beroura (91, 12), on prie dans la tenue avec laquelle on se présenterait devant une personne importante, ce qui supposait autrefois un chapeau. Certains ne le portent qu’à la prière, d’autres toute la journée.

Pourquoi certains portent-ils un chapeau de fourrure ?

C’est le chtraïmel (ou le spodik), porté surtout par des hassidim mariés le Chabbat et les jours de fête. Il vient de la mode d’Europe orientale des siècles passés, et il est devenu, pour ceux qui le portent, une couronne réservée au jour saint.

Les juifs séfarades s’habillent-ils aussi en noir ?

Traditionnellement, non : les juifs d’Afrique du Nord, d’Orient ou de l’Empire ottoman portaient les vêtements de leur région, et leurs rabbins des robes et des turbans ou des chéchias. Aujourd’hui, de nombreux étudiants et rabbins séfarades ont adopté le costume noir et le chapeau des yeshivot lituaniennes, tandis que d’autres gardent une tenue de ville ordinaire avec une kippa. Les deux usages sont respectables.

Un juif qui ne s’habille pas en noir est-il moins religieux ?

Non. La pratique religieuse se juge à l’observance des mitsvot, à la conduite envers les autres et à l’étude, non à la couleur d’un costume. Beaucoup de grands rabbins, en particulier séfarades ou en Israël, n’ont jamais porté cette tenue.

Pour aller plus loin

Le costume noir et la chemise blanche ne sont ni une loi du Sinaï ni un simple folklore. Ils sont une manière, née dans l’histoire, de vivre trois exigences très anciennes : rester soi-même au milieu des nations, s’habiller avec pudeur, et se tenir devant D’ avec dignité. L’habit ne fait pas le juif ; mais il peut rappeler, à celui qui le porte, qui il veut être.

Sources et références

  • Bereshit 3, 21 (les tuniques de peau)
  • Chemot 28, 2 (les vêtements des prêtres, « pour l’honneur et la splendeur »)
  • Vayikra 16, 4 (le grand prêtre en lin blanc à Kippour)
  • Vayikra 18, 3 (« vous ne suivrez pas leurs coutumes »)
  • Bamidbar 15, 37-41 (les tsitsit)
  • Yechayahou 1, 18 ; Yechayahou 58, 13
  • Amos 4, 12 (« Prépare-toi à rencontrer ton D’, ô Israël »)
  • Mikha 6, 8
  • Talmud de Babylone, Chabbat 10a (tenue pour la prière)
  • Talmud de Babylone, Chabbat 113a (vêtements du Chabbat ; Rabbi Yohanan, « ceux qui m’honorent »)
  • Talmud de Babylone, Chabbat 114a (la tache sur le vêtement du sage ; Rabbi Yannaï)
  • Talmud de Babylone, Bava Kama 91b
  • Talmud de Babylone, Haguiga 16a ; Kiddouchin 40a (Rabbi Ilaï, « qu’il se vête de noir »)
  • Talmud de Babylone, Sanhédrin 74a-b, et Rachi ad loc. (« même la lanière d’une sandale »)
  • Midrach Vayikra Rabba 32, 5 ; Mekhilta de Rabbi Ichmaël sur Chemot 12, 6 (noms et langue en Égypte)
  • Midrach Lekah Tov (Pessikta Zoutarta) sur Chemot 6, 6 (version mentionnant le vêtement) ; Hatam Sofer (popularisation de la formule)
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Avoda Zara 11, 1
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Déot 5, 9
  • Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 178, 1, et Rema ad loc. (citant le Maharik)
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 91, 2 (la ceinture pendant la prière) et 91, 5 (tenue devant les personnes importantes)
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 262, 2 (beaux vêtements pour le Chabbat)
  • Michna Beroura 91, 12 (le chapeau pendant la prière)
  • Quatrième concile du Latran (1215), canon 68 (vêtement distinctif imposé aux juifs)
  • Législation de l’Empire russe sous Nicolas Ier (années 1840-1850) sur le costume juif
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot, 1re partie
  • Rav Raphaël Benizri, Nommer : la signification des noms
  • Rav Raphaël Benizri, Eshet Haïl, 1re partie

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.