Dans les rues de Jérusalem, d’Anvers ou du quartier du Marais, on les remarque tout de suite : de longues mèches bouclées qui descendent le long des joues, parfois rangées derrière l’oreille, et une barbe qu’on ne rase jamais. Est-ce une mode, un signe d’appartenance, un vœu ? En réalité, ces papillotes et cette barbe viennent d’un seul verset de la Torah, vieux de plus de trois mille ans. Voici ce qu’il dit, comment les Sages l’ont compris, et pourquoi la pratique varie tant d’une communauté à l’autre.

Les papillotes s’appellent en hébreu péot (au singulier péa), mot qui signifie « coins » ou « extrémités » ; les ashkénazes disent peyes, et en français on parle aussi d’« anglaises » quand elles sont bouclées. Leur source est un commandement explicite : « Vous ne couperez pas en rond les coins de votre tête, et tu ne détruiras pas les coins de ta barbe » (Vayikra 19, 27). La loi juive en déduit deux interdits : il est défendu de raser complètement les tempes, et il est défendu de raser la barbe avec un rasoir à lame. Tout juif doit donc garder un peu de cheveux sur les tempes, mais la longueur des papillotes est une coutume, non une obligation : certains gardent quelques millimètres, d’autres de longues boucles. De même, la Torah n’oblige pas à porter une longue barbe, mais beaucoup la laissent pousser pour des raisons de piété et de tradition mystique.

Ce que dit la Torah : un seul verset, deux interdits

Le verset se trouve dans la parasha Kedochim, le grand chapitre de la sainteté qui commence par « Soyez saints, car Je suis saint, Moi, l’Éternel votre D’ » (Vayikra 19, 2). Ce chapitre mêle des lois qui semblent sans rapport entre elles : aimer son prochain comme soi-même, respecter ses parents, ne pas voler, laisser un coin du champ aux pauvres, ne pas pratiquer la divination. Et, au milieu, cette phrase : « Vous ne couperez pas en rond les coins de votre tête (lo takifou peat rochekhem), et tu ne détruiras pas les coins de ta barbe (velo tach’hit et peat zekanekha) » (Vayikra 19, 27).

Le contexte immédiat est éclairant. Le verset précédent interdit la divination et la sorcellerie, et le verset suivant interdit les incisions dans la chair pour un mort et le tatouage (Vayikra 19, 26 et 28). Toutes ces lois visent des pratiques des peuples voisins, liées au culte des idoles ou au deuil païen. La Torah demande au peuple d’Israël de se distinguer jusque dans son apparence.

On remarquera que le même mot, péa, « coin », désigne aussi le coin du champ qu’on laisse aux pauvres (Vayikra 19, 9). Dans les deux cas, on ne va pas jusqu’au bout : on ne moissonne pas tout son champ, on ne rase pas toute sa tête. On laisse une part qui ne nous appartient pas tout à fait.

La Torah répète l’interdit pour les cohanim, les prêtres descendants d’Aharon : « Ils ne se feront pas de tonsure sur la tête, ils ne raseront pas le coin de leur barbe, et ils ne feront pas d’incisions dans leur chair » (Vayikra 21, 5). Une loi voisine interdit à tout le peuple de se faire une tonsure en signe de deuil : « Vous êtes des enfants pour l’Éternel votre D’ : vous ne vous ferez pas d’incisions et vous ne vous ferez pas de tonsure entre les yeux pour un mort » (Devarim 14, 1).

Comment les Sages ont lu ce verset

Comme presque toujours, le verset de la Torah écrite ne suffit pas à lui seul pour savoir quoi faire. Que veut dire « couper en rond » ? Quels sont les « coins » de la barbe ? C’est la Torah orale, consignée dans la Michna et le Talmud, qui donne la réponse.

Les coins de la tête

La Michna enseigne que celui qui « arrondit » sa tête commet deux fautes : « une d’ici et une de là », c’est-à-dire une pour chaque côté (Michna Makkot 3, 5). Le Talmud précise ce qu’est cet arrondi : c’est le fait de raser les tempes pour aligner la limite des cheveux de l’arrière des oreilles jusqu’au front (Talmud de Babylone, Makkot 20b). Autrement dit, on obtient une coupe « ronde », sans aucun cheveu sur le côté de la tête, comme une calotte régulière.

Ce qu’il faut garder est donc la zone des tempes, à l’endroit où le crâne rejoint la mâchoire, de chaque côté (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 181, 1) : en largeur, depuis la ligne des cheveux du front jusqu’en dessous de l’oreille, là où commence l’os de la mâchoire (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 181, 9). Le Rambam note que les Sages n’ont pas fixé de longueur minimale pour ces cheveux, mais il ajoute avoir entendu des anciens qu’il faut en laisser au moins quarante (Michné Torah, Hilkhot Avoda Zara 12, 6). On ne demande donc pas de longues boucles : une simple mèche courte, non rasée, suffit pour respecter la loi.

Les coins de la barbe

Pour la barbe, la Michna compte cinq « coins » : « deux d’ici, deux de là, et un en bas » (Michna Makkot 3, 5). Le Rambam et le Sefer Ha-Hinoukh les décrivent ainsi : le haut et le bas de la joue à droite, le haut et le bas de la joue à gauche, et la pointe du menton (Hilkhot Avoda Zara 12, 7 ; Sefer Ha-Hinoukh, mitsva 252). Mais les avis divergent sur leur emplacement exact ; c’est pourquoi le Choulhan Aroukh conclut que celui qui craint le Ciel ne passera le rasoir sur aucune partie de sa barbe (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 181, 11).

Surtout, la Michna précise qu’on n’est coupable qu’en rasant « avec un rasoir » (Michna Makkot 3, 5). Le Talmud l’apprend en rapprochant deux versets. Le premier, pour les prêtres, dit « ils ne raseront pas » (Vayikra 21, 5) ; le second, pour tous, dit « tu ne détruiras pas » (Vayikra 19, 27). L’interdit porte donc sur ce qui à la fois rase et détruit le poil à la racine : c’est-à-dire la lame qui coupe au ras de la peau. Les ciseaux, qui coupent sans raser, ne sont pas concernés ; la pince à épiler, qui arrache sans raser, ne l’est pas non plus par la Torah (Talmud de Babylone, Makkot 21a).

Le Choulhan Aroukh tranche en ce sens : on n’est coupable pour la barbe qu’avec un rasoir, et il est permis de la couper aux ciseaux, même très court (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 181, 10). Pour les cheveux de la tête, le Choulhan Aroukh rapporte en outre un avis plus strict qui interdit les ciseaux coupant « comme un rasoir », et il recommande d’en tenir compte (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 181, 3). Quant à la moustache, le Rambam précise qu’elle n’est pas comptée parmi les cinq coins et qu’il est permis de la raser, même si l’usage des juifs est de ne pas la supprimer entièrement (Hilkhot Avoda Zara 12, 8).

Hommes et femmes

Ces deux interdits ne concernent que les hommes. La Michna énumère les rares interdits de la Torah dont les femmes sont dispensées, et les coins de la tête et de la barbe en font partie (Michna Kiddouchin 1, 7 ; Talmud de Babylone, Kiddouchin 35b). Le Talmud l’explique simplement : la Torah relie les deux interdits dans le même verset, et celui de la barbe ne peut pas concerner les femmes. Le Rambam ajoute qu’une femme ne doit pas, en revanche, raser les tempes d’un homme (Hilkhot Avoda Zara 12, 5).

Pourquoi cette loi ? Les raisons données par les Sages

La Torah donne rarement la raison de ses commandements. Celui-ci fait partie de ce qu’on appelle les ’houkim, les « décrets » dont la logique ne s’impose pas d’elle-même. Les Sages ont pourtant proposé plusieurs niveaux d’explication, qui se complètent.

Se distinguer des cultes idolâtres

La première raison est historique. Le Rambam écrit que les prêtres idolâtres avaient l’habitude de raser ainsi les coins de leur tête et de leur barbe, et que c’est pour cela que la Torah l’a interdit (Hilkhot Avoda Zara 12, 1 et 12, 7). Il revient sur ce point dans son Guide des égarés : de nombreuses mitsvot ont pour but d’éloigner Israël des pratiques des cultes de son temps, et celle-ci en fait partie (Moré Nevoukhim III, 37).

Le Sefer Ha-Hinoukh développe la même idée. La racine du commandement, écrit-il, est d’éloigner de nous tout ce qui touche à l’idolâtrie, et d’effacer ces usages de nos yeux et de nos actes (Sefer Ha-Hinoukh, mitsva 251).

Cette explication est confirmée par les sources antiques. Le prophète Yirmiyahou parle à plusieurs reprises de peuples voisins d’Israël qu’il appelle « ceux qui ont les coins rasés » (ketsoutsé féa), comme si c’était leur signe distinctif (Yirmiyahou 9, 25 ; 25, 23 ; 49, 32). Et l’historien grec Hérodote, au Ve siècle avant l’ère commune, rapporte que certaines tribus arabes se coupaient les cheveux en rond en rasant les tempes, en l’honneur de leur divinité (Hérodote, Histoires III, 8). Ce que la Torah interdit, c’est exactement cette coupe-là.

Le corps n’est pas une page blanche

Une deuxième lecture, plus morale, rattache cet interdit à ses voisins immédiats : l’interdit des incisions et du tatouage (Vayikra 19, 28). Dans les trois cas, la Torah rappelle que le corps n’est pas un support dont on dispose librement pour y inscrire n’importe quel message. Il est confié à l’homme, et il porte l’image de D’. On ne le modèle pas selon les idoles ou les modes du moment.

C’est aussi le sens de la proximité avec le « coin du champ » laissé aux pauvres. L’homme n’est pas propriétaire absolu de ce qu’il a. Même sur sa propre tête, il laisse une part intacte, comme une signature discrète de son Créateur.

Une marque d’identité

Enfin, beaucoup de commentateurs voient dans les péot un signe visible d’appartenance, comme la kippa ou les tsitsit. Le verset s’adresse à « vous », au pluriel, au peuple tout entier, et il apparaît dans un chapitre qui commence par l’appel à la sainteté. Être saint, en hébreu kadoch, veut dire d’abord « être mis à part ». Les péot rappellent à celui qui les porte, chaque fois qu’il se regarde dans un miroir, qu’il ne ressemble pas tout à fait aux autres, et que cette différence a un sens.

Un homme âgé à la longue barbe blanche, portant une kippa, penché sur un livre ouvert dans une salle d'étude éclairée par une fenêtre
« La splendeur du visage, c’est la barbe » (Talmud, Chabbat 152a) : la Torah interdit le rasoir, la tradition mystique invite à laisser la barbe pousser.

La barbe : « la splendeur du visage »

Si la Torah n’impose pas de porter une barbe longue, la tradition juive lui accorde une grande dignité. Le Talmud rapporte une discussion où Rabbi Yehochoua ben Kor’ha déclare : « La splendeur du visage, c’est la barbe » (Talmud de Babylone, Chabbat 152a).

Dans la Bible, la barbe est un signe d’honneur. Le psaume compare l’harmonie entre frères à « l’huile précieuse sur la tête, qui descend sur la barbe, la barbe d’Aharon » (Tehilim 133, 2). Inversement, la raser de force était une humiliation. Lorsque le roi d’Ammon, Hanoun, fit raser la moitié de la barbe des ambassadeurs envoyés par le roi David, ceux-ci eurent tellement honte que David leur dit de rester à Jéricho « jusqu’à ce que votre barbe ait repoussé » (Chmouel II 10, 4-5).

La dimension mystique

C’est surtout la Kabbale qui a donné à la barbe une importance particulière. Le Zohar, dans le passage appelé Idra Rabba (section Nasso), décrit de manière symbolique une « barbe » du monde d’en haut, divisée en treize parties qu’il met en relation avec treize attributs de miséricorde, qu’il lit dans les versets du prophète Mikha : « Qui est un D’ comme Toi, qui pardonne la faute… » (Mikha 7, 18-20). La tradition rapproche ces treize attributs de ceux qui furent révélés à Moché (Chemot 34, 6-7). La barbe devient alors l’image d’un flux de bonté qui descend d’en haut vers le monde, comme l’huile qui coule sur la barbe d’Aharon.

À la suite de cette tradition, le grand kabbaliste de Safed, Rabbi Its’hak Louria, appelé le Ari zal (1534-1572), ne coupait pas sa barbe du tout, pas même aux ciseaux. Ses disciples ont transmis cet usage, et il a été largement adopté dans le monde hassidique et chez de nombreux kabbalistes séfarades. C’est pourquoi on voit aujourd’hui des hommes qui laissent leur barbe pousser librement, sans jamais la tailler : ce n’est pas de la négligence, mais de la piété.

Et le rasoir électrique ?

La question est apparue au XXe siècle avec l’invention du rasoir électrique. Puisque la Torah n’interdit que la lame qui rase au ras de la peau, de nombreux décisionnaires ont permis les rasoirs électriques dont la grille sépare la lame de la peau, qui coupent donc à la manière de ciseaux. D’autres ont été plus stricts, notamment pour les modèles qui soulèvent le poil avant de le couper, car ils se rapprochent d’un rasage au ras de la peau. Pour le choix d’un appareil, on consultera un rabbin.

Des papillotes longues ou courtes : la diversité des usages

Puisque la loi ne fixe qu’un minimum, chaque communauté a développé ses propres coutumes. Les papillotes sont donc un excellent exemple de la manière dont une même mitsva prend des visages différents.

  • Dans beaucoup de communautés séfarades et chez de nombreux juifs pratiquants, on garde simplement les cheveux des tempes un peu plus longs que le reste de la coupe, ce qui ne se remarque presque pas.
  • Chez les juifs yéménites, les péot longues sont une tradition ancienne. On les appelle simanim, « signes », car elles servaient justement à reconnaître un juif.
  • Dans le monde hassidique, inspiré par la Kabbale, on laisse souvent pousser les péot sans jamais les couper. Selon les groupes, on les enroule en longues boucles (les « anglaises »), on les laisse pendre, ou on les range derrière l’oreille, parfois sous la kippa.
  • Chez les ’Habad, par exemple, l’usage est de ne pas couper la barbe, mais les péot sont souvent plus discrètes et glissées derrière l’oreille.

Aucune de ces manières n’est « plus juive » qu’une autre. Toutes respectent le même verset ; elles diffèrent par la mesure de zèle qu’elles y ajoutent, et par l’histoire de chaque communauté.

La première coupe de cheveux à trois ans

Dans de nombreuses familles, les péot apparaissent pour la première fois lors d’une cérémonie : la première coupe de cheveux d’un petit garçon à l’âge de trois ans. En yiddish, on l’appelle opsherin (ou upsherin, « tonte »), et en hébreu d’Israël ’halaké. Jusque-là, on laisse pousser les cheveux de l’enfant ; ce jour-là, on les coupe pour la première fois, en prenant bien soin de laisser les péot.

Cette coutume s’appuie sur une analogie avec une loi du même chapitre de la Torah : on ne cueille pas les fruits d’un arbre pendant ses trois premières années (Vayikra 19, 23). L’enfant est comparé à un arbre, selon le verset « car l’homme est l’arbre des champs » (Devarim 20, 19). Après trois ans de croissance, il entre dans la vie de la Torah : il commence à porter la kippa et les tsitsit, on lui apprend les premières lettres de l’alphabet hébraïque, et on lui laisse ses péot.

Beaucoup de familles organisent cette première coupe à Lag BaOmer, notamment sur le tombeau de Rabbi Chimon bar Yo’haï à Méron, dans le nord d’Israël. Rabbi Haïm Vital, son disciple, rapporte que le Ari zal y fit lui-même couper les cheveux de son jeune fils, et c’est de là que vient l’usage (Chaar Ha-Kavanot, sur le compte de l’Omer). Le Rav Benizri le rappelle dans son cours sur Lag BaOmer. On y voit chaque année des milliers de petits garçons recevoir leurs premières péot dans la joie et les chants.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Dans son cours sur Le parcours d’Avraham, le Rav Benizri évoque justement cette première coupe de cheveux à trois ans. Il rappelle qu’on enseigne qu’Avraham a commencé sa recherche de D’ à l’âge de trois ans, midrash que rapporte le Ramban. Ce n’est pas un hasard, explique-t-il, si c’est aussi l’âge de la première coupe des cheveux.

Pour le Rav, ce moment est comme une initiation donnée à l’enfant. On lui dit en quelque sorte : lorsque tu fais table rase, garde tes péot. Garde ce coin de la tête, cette portion de spiritualité, et entretiens-la, car c’est à partir d’elle qu’une semence nouvelle pourra lever. Les péot ne sont donc pas un simple ornement : elles sont ce que l’on garde quand on fait table rase.

Le Rav situe cette idée dans le parcours d’Avraham. Celui-ci, explique-t-il, « part seul en guerre, et il tient bon » : on le méprise, on le rejette, on attend qu’il se range du côté de la majorité. Il n’est appelé à partir qu’à soixante-quinze ans ; entre-temps, il a mené la lutte contre les trois formes d’avoda zara (idolâtrie) de son époque, qui, dit le Rav, « étaient courantes alors, le sont aujourd’hui et le seront demain ». L’enfant de trois ans à qui l’on laisse ses péot entre ainsi, à sa mesure, dans la lignée de ce combat.

Un peu d’histoire : des boucles qui ont traversé les persécutions

Les péot apparaissent très tôt dans l’iconographie juive. Mais les longues papillotes bouclées que l’on connaît aujourd’hui se sont surtout répandues en Europe de l’Est à partir du XVIIIe siècle, avec l’essor du hassidisme et l’influence de la Kabbale du Ari zal.

Elles sont rapidement devenues un signe d’identité si fort que les gouvernements qui voulaient « moderniser » ou assimiler les juifs s’en sont pris à elles. Dans l’Empire russe, sous le tsar Nicolas Ier, une série de décrets des années 1840 et 1850 interdit aux juifs de porter le costume traditionnel, et notamment les longues péot. Ces lois furent appliquées de façon très inégale, mais beaucoup de juifs résistèrent, voyant dans leurs papillotes bien plus qu’une coiffure.

Plus tard, pendant la Shoah, couper de force la barbe et les péot des juifs religieux fut l’une des humiliations infligées dans les rues des villes occupées, et des photographies de l’époque en gardent la trace. C’est aussi pour cela que, dans de nombreuses familles, la barbe et les péot portent aujourd’hui la mémoire d’une fidélité qui a résisté.

Quelques idées reçues à corriger

« Tous les juifs doivent avoir de longues papillotes. » Non. La Torah interdit seulement de raser complètement les tempes. Garder une petite longueur de cheveux suffit ; les longues boucles sont une coutume, respectable, mais pas une obligation.

« Se raser est interdit dans le judaïsme. » Pas exactement. C’est le rasoir à lame sur les cinq coins de la barbe qui est interdit. Les ciseaux sont permis, et beaucoup de décisionnaires autorisent certains rasoirs électriques. Une barbe longue est un usage pieux, pas une loi de la Torah.

« Les papillotes sont un signe de deuil ou de vœu. » Non. Elles n’ont rien à voir avec le nazir, qui fait vœu de laisser pousser tous ses cheveux pendant une période (Bamidbar 6, 5). Les péot se portent toute la vie, par tous les hommes, quel que soit leur état.

« C’est une mode venue de Pologne. » La forme bouclée et la longueur sont effectivement liées à l’histoire de l’Europe de l’Est et du hassidisme. Mais l’obligation de garder les coins de la tête remonte à la Torah elle-même, et les juifs du Yémen, qui n’ont jamais connu la Pologne, portaient eux aussi de longues péot.

Questions fréquentes sur les papillotes et la barbe

Comment s’appellent les papillotes en hébreu ?

On les appelle péot (au singulier péa), qui signifie « coins ». Les ashkénazes prononcent peyes ou peyos, les Yéménites les appellent simanim, « signes ». En français, on parle de papillotes ou d’anglaises.

Quelle longueur doivent avoir les péot ?

La Torah ne fixe pas de longueur précise ; le Rambam note que les Sages n’ont pas donné de mesure, tout en rapportant la tradition des anciens d’en laisser au moins quarante cheveux (Hilkhot Avoda Zara 12, 6). Il suffit de ne pas raser les tempes au rasoir. Tout ce qui va au-delà relève de la coutume familiale ou communautaire.

Un juif peut-il se raser la barbe ?

Il est interdit de raser la barbe avec un rasoir à lame. Il est permis de la couper aux ciseaux, même très court (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 181, 10). Pour les rasoirs électriques, beaucoup de rabbins permettent certains modèles et en interdisent d’autres : on consultera un rabbin.

Pourquoi certains rangent-ils leurs papillotes derrière l’oreille ?

Par discrétion, par commodité, ou selon l’usage de leur communauté. Chez certains hassidim, on les laisse pendre bien en vue ; chez d’autres, on les glisse derrière l’oreille ou sous la kippa. Dans tous les cas, ce qui compte pour la loi, c’est qu’elles ne soient pas rasées.

Les femmes ont-elles des papillotes ?

Non. Le Talmud enseigne que les femmes sont dispensées des interdits concernant les coins de la tête et de la barbe (Kiddouchin 35b). Les femmes mariées ont en revanche l’usage de se couvrir les cheveux, pour une autre raison, liée à la pudeur.

Pourquoi les papillotes sont-elles bouclées ?

Ce n’est pas une règle. Beaucoup les enroulent autour du doigt pour les tenir propres et qu’elles ne gênent pas, et cette forme en boucle est devenue caractéristique de nombreux groupes hassidiques. D’autres les laissent droites, ou courtes.

Un juif qui n’a pas de papillotes est-il moins juif ?

Non. Être juif ne dépend pas de la coiffure. Celui qui ne rase pas complètement ses tempes respecte déjà le commandement, même si cela ne se voit pas. Et celui qui ne le respecte pas encore reste pleinement juif : chaque mitsva est une porte, qu’on peut ouvrir à tout moment.

Pour aller plus loin

Une mèche de cheveux sur la tempe, une barbe qu’on ne rase pas : ce sont de petits gestes, mais ils disent quelque chose de grand. L’homme ne façonne pas son corps uniquement selon la mode ou le regard des autres ; il y laisse un coin pour D’, comme on laisse un coin du champ pour le pauvre.

Sources et références

  • Vayikra 19, 2 ; 19, 9 ; 19, 23 ; 19, 26-28 (parasha Kedochim)
  • Vayikra 21, 5 (les cohanim)
  • Devarim 14, 1 ; Devarim 20, 19
  • Bamidbar 6, 5 (le nazir)
  • Chemot 34, 6-7 (les treize attributs de miséricorde) ; Mikha 7, 18-20
  • Chmouel II 10, 4-5 (les ambassadeurs de David)
  • Tehilim 133, 2
  • Yirmiyahou 9, 25 ; 25, 23 ; 49, 32 (« ceux qui ont les coins rasés »)
  • Michna Makkot 3, 5
  • Michna Kiddouchin 1, 7
  • Talmud de Babylone, Makkot 20b et 21a
  • Talmud de Babylone, Kiddouchin 35b
  • Talmud de Babylone, Chabbat 152a (« la splendeur du visage, c’est la barbe »)
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Avoda Zara 12, 1-8
  • Rambam, Moré Nevoukhim (Guide des égarés) III, 37
  • Sefer Ha-Hinoukh, mitsvot 251 et 252
  • Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 181, 1 ; 181, 3 ; 181, 9 ; 181, 10 ; 181, 11
  • Zohar, Idra Rabba (section Nasso), sur les treize parties de la barbe
  • Usage du Ari zal (Rabbi Its’hak Louria) de ne pas couper la barbe, transmis par ses disciples
  • Rabbi Haïm Vital, Chaar Ha-Kavanot (la première coupe de cheveux à Méron)
  • Hérodote, Histoires III, 8
  • Rav Raphaël Benizri, Le parcours d’Avraham
  • Rav Raphaël Benizri, Lag BaOmer : pourquoi fête-t-on le 33e jour de l’Omer ?

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.