Devant le mur Occidental de Jérusalem, dans une synagogue ou même dans un avion, on voit des hommes prier en se balançant d’avant en arrière, parfois doucement, parfois avec ardeur. Pour celui qui découvre ce geste, la scène intrigue : est-ce une obligation, une tradition, une forme de transe ? Voici une réponse complète : ce que disent les textes, les raisons qu’en donnent les Sages, et ce que ce mouvement révèle de la prière juive tout entière, jusqu’au simple mot « amen ».

En bref : le balancement pendant la prière ou l’étude (en yiddish shokeln, « secouer ») n’est pas un commandement de la Torah, mais un usage très ancien, attesté depuis le Moyen Âge et reconnu par la loi juive. Le Rema le rapporte dans le Choulhan Aroukh (Orah Haïm 48, 1) en citant le verset « Tous mes os diront : Éternel, qui est comme Toi ? » (Tehilim 35, 10) : la prière doit engager le corps entier, pas seulement les lèvres. Le Zohar compare l’âme juive à la flamme d’une bougie qui ne cesse de vibrer ; le Kouzari propose une explication historique, liée au manque de livres. Le balancement n’est pas obligatoire : certains s’en abstiennent, surtout pendant la Amida, la prière silencieuse. L’essentiel, rappellent les décisionnaires, est ce qui aide à se concentrer.

Un geste qui intrigue

Dans une synagogue, chacun semble prier à son propre rythme, et beaucoup se balancent : certains d’avant en arrière, d’autres de gauche à droite, d’autres restent immobiles. Rien n’est chorégraphié.

Ce mouvement porte un nom en yiddish : shokeln, ou shoukelen, « se secouer », « se balancer ». En hébreu, on parle de hitnoun’out, « le fait de se mouvoir ». Il n’apparaît dans aucun verset de la Torah comme une obligation, et il ne figure pas parmi les 613 commandements. C’est un minhag, une coutume, mais une coutume vénérable, que les plus grands maîtres ont commentée et justifiée.

Pour comprendre ce geste, il faut d’abord comprendre ce qu’est la prière dans le judaïsme. Car le balancement n’est pas une technique isolée : c’est la manière dont le corps participe à une parole qui veut monter vers D’.

Qu’est-ce que la prière juive ?

En hébreu, la prière se dit tefila. Le mot vient d’une racine qui signifie « juger », « évaluer » : prier, c’est aussi se juger soi-même, se placer devant D’ et faire le point sur ce que l’on est. Ce n’est pas seulement demander.

Un « service du cœur »

La Torah demande d’aimer D’ et de Le « servir de tout votre cœur » (Devarim 11, 13). Le Talmud pose la question : quel est ce service qui se fait avec le cœur ? Et il répond : c’est la prière (Taanit 2a). Le Rambam en déduit que prier chaque jour est un commandement de la Torah (Michné Torah, Hilkhot Tefila 1, 1). À l’origine, explique-t-il, chacun priait selon ses mots et ses besoins. Après l’exil de Babylone, quand la langue et la clarté de la pensée se sont dégradées, Ezra et l’assemblée des Sages (les Anché Knesset Haguedola) ont fixé un texte commun, la Amida, pour que chacun puisse prier correctement (Hilkhot Tefila 1, 4).

Trois prières par jour

Le juif prie trois fois par jour : Chaharit le matin, Minha l’après-midi, Arvit le soir. Le Talmud (Berakhot 26b) rapporte deux explications. Selon la première, ce sont les patriarches qui ont institué ces prières : Avraham celle du matin (Bereshit 19, 27), Its’hak celle de l’après-midi, lorsqu’il « sortit méditer dans les champs » (Bereshit 24, 63), et Yaakov celle du soir, quand il « rencontra le lieu » en fuyant vers Haran (Bereshit 28, 11). Selon la seconde, les prières correspondent aux sacrifices quotidiens offerts au Temple. Les deux idées se complètent : depuis la destruction du Temple, la prière remplace le sacrifice, comme le dit le prophète, « nous offrirons, au lieu de taureaux, nos lèvres » (Hochéa 14, 3).

La Amida : le cœur de la prière

Au centre de chaque office se trouve la Amida (« prière debout »), qu’on appelle aussi Chemoné Esré, « dix-huit », pour ses dix-huit bénédictions d’origine (une dix-neuvième fut ajoutée plus tard). On la récite debout, les pieds joints, comme les anges dont il est dit que « leurs pieds étaient un pied droit » (Yehezkel 1, 7 ; Berakhot 10b), tourné vers Jérusalem, à voix basse.

Pourquoi à voix basse ? Le Talmud (Berakhot 31a) l’apprend de Hanna, la mère du prophète Chemouel. Venue prier au sanctuaire de Chilo pour avoir un enfant, « elle parlait dans son cœur ; seules ses lèvres remuaient, et sa voix ne s’entendait pas » (Chemouel I 1, 13). Le grand prêtre Eli la crut ivre. Les Sages en ont tiré plusieurs lois : il faut que la prière vienne du cœur, que les lèvres articulent les mots, et qu’on ne crie pas, car D’ entend la prière murmurée.

Cette scène est importante pour notre sujet : la prière juive est intérieure, mais elle n’est pas désincarnée. Les lèvres bougent, le corps se tient d’une certaine manière, il s’incline à des moments précis (Berakhot 34a), il recule de trois pas à la fin (Yoma 53b). Le balancement s’inscrit dans cette même logique : faire prier le corps avec l’âme.

D’où vient le balancement ? Les sources

« Tous mes os diront… »

La source la plus citée est un verset des Psaumes : « Tous mes os diront : Éternel, qui est comme Toi ? » (Tehilim 35, 10). Le roi David ne se contente pas de dire que sa bouche loue D’ : il veut que tout son être, jusqu’à ses os, participe à la louange. Le balancement en est l’expression concrète : le corps entier se met en mouvement avec la parole.

C’est ce verset que cite le Rema (Rabbi Moché Isserlès, Cracovie, XVIe siècle) dans son commentaire du Choulhan Aroukh, le code de loi juive. Il écrit que les plus scrupuleux ont l’habitude de se mouvoir lorsqu’ils lisent les paroles de la Torah, à l’image de la Torah donnée « dans le tremblement », et aussi pendant la prière, comme il est dit : « Tous mes os diront… » (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 48, 1). Il indique lui-même sa source : le Abudarham, commentateur de la liturgie en Espagne au XIVe siècle.

Le tremblement du Sinaï

La première raison donnée par le Rema renvoie au don de la Torah. Quand D’ parla au peuple au mont Sinaï, « le peuple vit et ils tremblèrent (vayanou’ou), et ils se tinrent à distance » (Chemot 20, 15). Le Baal Hatourim (Rabbi Yaakov ben Acher, XIVe siècle), dans son commentaire sur ce verset, y voit l’origine de l’usage de se balancer pendant l’étude : chaque fois qu’on ouvre la Torah, on revit un peu le Sinaï, et le corps en garde le frémissement.

Ce lien entre étude et prière est révélateur. Dans le judaïsme, on se balance aussi en étudiant le Talmud, en lisant les Psaumes, en récitant la Torah. Le mouvement ne marque pas une « transe » religieuse : il accompagne la parole sainte, sous toutes ses formes.

Un usage déjà ancien au Moyen Âge

Les sources historiques montrent que cet usage était déjà bien établi au XIIe siècle. Rabbi Yehouda Halévi en parle dans le Kouzari, écrit en Espagne vers 1140 : il le présente comme une habitude si caractéristique des juifs qu’un roi étranger s’en étonne (Kouzari II, 79-80). Au XIVe siècle, le Baal Hatourim et le Abudarham le mentionnent à leur tour. Le Maharil (Rabbi Yaakov Moelin, Allemagne, XVe siècle), l’un des grands maîtres des coutumes ashkénazes, se balançait pendant la prière, d’avant en arrière et d’arrière en avant, comme le rapporte le Maguen Avraham (Orah Haïm 48, 4).

On ne trouve pas, en revanche, de mention explicite de ce balancement dans le Talmud. Le Talmud raconte bien que Rabbi Akiva, lorsqu’il priait seul, « on le laissait dans un coin et on le retrouvait dans un autre », à cause de ses nombreuses inclinaisons et prosternations (Berakhot 31a). Ce n’est pas exactement le balancement d’aujourd’hui, mais cela montre que la prière ardente engageait déjà tout le corps.

Les mains d'un homme en talit posées sur un livre de prières ouvert sur un pupitre en bois, dans une synagogue éclairée par un rayon de soleil
« Tous mes os diront : Éternel, qui est comme Toi ? » (Tehilim 35, 10) : dans la prière juive, le corps entier accompagne la parole.

Les raisons du balancement

Les maîtres ont proposé plusieurs explications, à des niveaux différents. Elles ne s’excluent pas : chacune éclaire une facette du même geste.

La raison historique : un livre pour plusieurs

Le Kouzari, sous la forme d’un dialogue entre un sage juif et le roi des Khazars, rapporte que le roi s’étonne de ce mouvement. Le sage commence par mentionner une explication courante, qu’il ne retient pas : le mouvement servirait à entretenir la « chaleur naturelle » du corps. Puis il donne la sienne, beaucoup plus concrète (Kouzari II, 79-80) : autrefois, les livres étaient rares et coûteux, copiés à la main. Une dizaine de personnes devaient lire dans le même livre, posé au milieu. Chacun se penchait à son tour pour lire un passage, puis se redressait pour laisser la place au suivant. Ce va-et-vient est devenu une habitude, qui s’est maintenue même quand chacun a eu son propre livre.

Cette explication, très simple, rappelle une chose importante : beaucoup de coutumes juives sont nées de situations concrètes, puis ont reçu une signification spirituelle. L’une n’annule pas l’autre.

La raison mystique : la flamme de l’âme

Le Zohar, livre fondamental de la Kabbale, pose la même question que le roi des Khazars : pourquoi les juifs, et eux seuls, se balancent-ils en étudiant la Torah ? Sa réponse s’appuie sur un verset des Proverbes : « L’âme de l’homme est une lampe de l’Éternel » (Michlé 20, 27). L’âme juive, explique le Zohar, est comme la flamme d’une bougie. Dès qu’une parole de Torah l’atteint, elle s’allume, et une flamme ne reste jamais immobile : elle vacille, elle s’élève, elle cherche à rejoindre sa source (Zohar III, 218b-219a, parasha Pinhas).

L’image est belle et très parlante. Observez une bougie : même dans une pièce sans courant d’air, la flamme frémit. Elle est attachée à la mèche, mais elle tend vers le haut. Ainsi l’âme, attachée au corps, aspire à monter vers D’. Le balancement est le frémissement visible de cette flamme intérieure.

La raison hassidique : celui qui se noie

Le Baal Chem Tov, fondateur du hassidisme au XVIIIe siècle, propose une image plus dramatique. Celui qui se noie, dit-il, se débat de toutes ses forces pour sortir de l’eau ; personne ne se moque de ses gestes. De même, celui qui prie se débat contre les pensées étrangères qui veulent l’engloutir, et ses mouvements traduisent cet effort pour rester à la surface, auprès de D’ (rapporté dans le Tsavaat Harivach, recueil de ses enseignements).

Le hassidisme a ainsi donné au mouvement une place importante. Il exprime l’enthousiasme, la hitlahavout (« embrasement »), le désir de se dépasser. Mais les maîtres hassidiques mettaient aussi en garde : le geste doit naître du cœur, il ne doit pas devenir un spectacle.

La raison psychologique : la concentration

Enfin, beaucoup de rabbins, et chacun peut l’expérimenter, remarquent que le mouvement rythmé aide à se concentrer. Il empêche l’esprit de vagabonder, il accorde la respiration au rythme des phrases, il réveille celui qui est fatigué. C’est pourquoi on voit souvent les enfants qui apprennent la Torah se balancer en récitant : le corps aide la mémoire et l’attention. La kavana, l’intention du cœur, est la condition de toute prière (Berakhot 31a ; Rambam, Hilkhot Tefila 4, 15-16). Le balancement n’a de valeur que s’il la sert.

Ce que dit la loi juive : obligation ou liberté ?

Le balancement n’est pas obligatoire. Le Rema le présente comme un usage des « scrupuleux », pas comme une règle pour tous (Orah Haïm 48, 1). Et les décisionnaires ont discuté de sa place exacte dans la prière.

Le Maguen Avraham (Rabbi Avraham Gombiner, XVIIe siècle), dans son commentaire sur ce passage (Orah Haïm 48, 4), rapporte un avis selon lequel on se balance pendant les Pessouké dezimra (les psaumes de louange du début de l’office), mais pas pendant la Amida. Il cite aussi l’usage inverse : le Maharil se balançait pendant la prière, et des maîtres de la Kabbale (le Rekanati, le Zohar) en ont donné une raison mystique. Sa conclusion est remarquablement libérale : chacun peut suivre l’un ou l’autre usage, « pourvu qu’il ait l’intention du cœur ».

Le Michna Beroura (Rabbi Israël Méir Hacohen, le Hafets Haïm, début du XXe siècle) précise le critère (Michna Beroura 48, 5) : tout dépend de la personne. Si le mouvement l’aide à bien se concentrer, qu’elle se balance ; sinon, qu’elle reste immobile, l’essentiel étant de diriger son cœur. Il ajoute une mise en garde : certains font un mouvement déformé, le corps immobile et seulement la tête tournée tantôt à droite, tantôt à gauche, par affectation ; cela ne doit pas se faire.

C’est pourquoi on observe des usages différents selon les communautés. Dans beaucoup de communautés ashkénazes et hassidiques, le balancement est très répandu et parfois énergique. Dans de nombreuses communautés séfarades et orientales, il est souvent plus discret, et beaucoup prient la Amida en se tenant immobiles, ou presque, dans une attitude de recueillement. Aucune de ces manières n’est « plus juive » que l’autre.

Il y a toutefois une limite partagée par tous : le geste ne doit pas devenir excessif, distraire les voisins ou ressembler à une démonstration. La prière est une parole adressée à D’, pas un spectacle donné aux hommes. Pour les questions de pratique précises, on consultera un rabbin.

Au mur Occidental : pourquoi y prie-t-on ?

L’image la plus connue des juifs qui se balancent en priant est celle du mur Occidental, à Jérusalem, que le français appelle « mur des lamentations ». Pour comprendre pourquoi tant de juifs viennent y prier, il faut connaître son histoire.

Un vestige du Temple

Le mur Occidental, en hébreu Kotel Hamaaravi ou simplement le Kotel, n’est pas un mur du Temple lui-même. C’est une partie du mur de soutènement qui entourait l’esplanade du Temple, agrandie par le roi Hérode à partir de la fin du Ier siècle avant l’ère commune. Ses énormes blocs de pierre taillée, dont certains pèsent plusieurs dizaines de tonnes, datent de cette époque. En l’an 70, les Romains ont détruit le second Temple ; ce mur, le plus proche de l’emplacement de l’ancien Saint des saints accessible aux juifs, est resté debout.

Le Midrach enseigne que « la Présence divine (Chekhina) ne s’est jamais retirée du mur Occidental » (Chemot Rabba 2, 2). C’est pourquoi, depuis des siècles, les juifs viennent y prier, y pleurer la destruction et y espérer la reconstruction. Le nom « mur des lamentations » vient de ces pleurs, observés par les voyageurs européens. Les juifs, eux, l’appellent simplement « le Kotel ». Depuis la guerre des Six Jours, en juin 1967, il est de nouveau accessible aux juifs, et il accueille aujourd’hui des millions de visiteurs par an.

Prier tourné vers Jérusalem

Ce lieu prolonge une règle ancienne : partout dans le monde, les juifs prient tournés vers Jérusalem, et à Jérusalem vers l’emplacement du Temple. Le roi Chelomo, en inaugurant le premier Temple, demandait déjà à D’ d’entendre la prière de ceux qui, même en exil, prieraient « en direction de leur pays… de la ville que Tu as choisie et de la maison que j’ai bâtie pour Ton Nom » (Melakhim I 8, 48). Le prophète Daniel, exilé à Babylone, priait trois fois par jour, ses fenêtres ouvertes « en direction de Jérusalem » (Daniel 6, 11). Le Talmud en fait une règle (Berakhot 30a).

Une prière ouverte à tous

Les visiteurs glissent souvent dans les fentes du mur de petits papiers portant une prière : un usage populaire, ni obligatoire ni magique ; deux fois par an, ils sont retirés et enterrés avec respect sur le mont des Oliviers, car un texte de prière ne se jette pas. Au Kotel comme ailleurs, il n’y a pas de manière unique de prier. Certains se balancent, d’autres posent simplement la main ou le front contre la pierre, d’autres lisent les Psaumes en silence. Tous les visiteurs, juifs ou non, y sont accueillis ; les hommes y portent une kippa, et des kippot de carton sont prêtées à l’entrée.

Et « amen » : que veut dire ce mot ?

Parmi les questions que l’on se pose en entendant une prière juive, celle du mot « amen » revient souvent. On le connaît par les autres religions, mais il vient de l’hébreu biblique.

Un mot de foi

Amen vient de la racine aman, la même que emouna, la foi, la confiance, la fidélité. Dire « amen », c’est dire : « c’est vrai », « je le crois », « je m’y engage ». Le Talmud enseigne que le mot amen comporte un serment et une acceptation (Chevouot 36a). Il en donne aussi une lecture : amen est formé des initiales de El Melekh Neeman, « D’, Roi fidèle » (Chabbat 119b).

Dans la Torah, le peuple répond « amen » lors de la grande alliance proclamée devant les monts Guerizim et Eval : à chaque malédiction prononcée par les Lévites, « tout le peuple répondra et dira : amen » (Devarim 27, 15-26). Au retour de l’exil de Babylone, quand Ezra lut la Torah devant le peuple et bénit D’, « tout le peuple répondit : amen, amen, en levant les mains » (Nehémia 8, 6).

Plus grand que celui qui bénit

Dans la prière juive, on répond « amen » à chaque bénédiction entendue. Le Talmud en souligne l’importance de façon surprenante : « Celui qui répond amen est plus grand que celui qui bénit » (Berakhot 53b). Celui qui répond ajoute son adhésion à la bénédiction de l’autre, il la scelle. Il enseigne aussi que celui qui répond « amen, yehé chemé rabba mevarakh » (« amen, que Son grand Nom soit béni ») de toutes ses forces, dans la prière du Kaddich, voit déchirer un mauvais décret prononcé contre lui (Chabbat 119b).

Le Talmud précise encore qu’il ne faut pas répondre un amen « orphelin », dit sans savoir à quoi l’on répond, ni un amen « happé », lancé avant la fin de la bénédiction, ni un amen « tronqué », avalé à moitié ; en revanche, « celui qui prolonge son amen, on prolonge ses jours et ses années » (Berakhot 47a). Un amen se dit avec attention : c’est une signature.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours au balancement lui-même, mais il a parlé de la prière d’une manière qui en éclaire profondément le sens.

La prière, un contact direct avec l’infini

Dans son cours Elloul : la particularité de chacun, le Rav distingue deux voies pour se découvrir soi-même et découvrir l’infini qui nous habite : la raison et ce qui est au-delà de la raison. L’étude de la Torah appartient à la première : elle nous oblige à approfondir la Loi, et l’on y reste dans un « effet de miroir », avec plusieurs interprétations possibles. La prière, elle, dépasse l’étude : elle établit un contact direct avec l’infini. « Dans la prière, dit-il, il n’y a pas mille et une façons de prier » : on prie.

La vraie prière est dans le silence

Dans le même cours, un auditeur lui demande à partir de quand le rituel de la synagogue, avec ses habitudes et ses gestes, devient une forme d’idolâtrie. Le Rav répond : quand on cède au folklore. Il ne le dénigre pas, précise-t-il : on a besoin de ténors, de chants pour agrémenter la prière. Mais il faut être conscient de la place qu’il occupe. Le meilleur moment, explique-t-il, c’est celui où tout le monde est réduit au silence, pendant la Chemoné Esré : c’est là qu’on est véritablement face à soi-même. Tout le reste n’est que préparation à ce moment. La vraie prière, résume le cours, est dans ce silence : « la voix du silence » du prophète, allusion à la révélation faite à Eliyahou, à qui D’ se manifesta non dans la tempête, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans « une voix de fin silence » (Melakhim I 19, 12).

Cet enseignement donne la juste mesure du balancement : un geste qui peut aider à prier, mais qui ne doit jamais remplacer la prière elle-même. Le mouvement prépare, accompagne ; le cœur de la prière reste ce face-à-face silencieux.

Idées reçues à corriger

  • « Se balancer est obligatoire. » Non. C’est un usage, recommandé par certains, discuté par d’autres. Beaucoup de juifs pieux prient sans bouger.
  • « C’est une forme de transe. » Non. Le balancement accompagne une prière lue ou récitée mot à mot, avec des règles précises. Il vise la concentration, pas la perte de conscience.
  • « On se balance en signe de deuil, devant le mur des lamentations. » Non. On se balance de la même manière à la synagogue, en étudiant, et même aux jours de fête. Le geste n’est pas lié à la tristesse.
  • « Amen est un mot chrétien. » Non. C’est un mot hébreu de la Torah (Devarim 27, 15), que le christianisme et l’islam ont repris.

Questions fréquentes sur le balancement et la prière juive

Comment s’appelle le balancement des juifs qui prient ?

En yiddish, on l’appelle shokeln (ou shuckeln, shoukelen), « se secouer ». En hébreu, on parle de hitnoun’out, « mouvement ». Ce n’est pas une danse ni un rite codifié : chacun se balance à son rythme, ou pas du tout.

Les femmes se balancent-elles aussi en priant ?

Oui, l’usage n’est pas réservé aux hommes. Les femmes qui prient ou récitent les Psaumes se balancent souvent de la même manière, selon leur sensibilité et l’usage de leur famille. On les voit aussi, au Kotel, dans la partie réservée aux femmes.

Faut-il se balancer pendant la Amida ?

Les avis divergent. Certains se balancent pendant toute la prière ; d’autres, suivant un avis rapporté par le Maguen Avraham (Orah Haïm 48, 4), restent immobiles pendant la Amida. Le Michna Beroura (48, 5) conclut que chacun fera ce qui l’aide à se concentrer. On suivra l’usage de sa communauté, et surtout ce qui aide à prier avec attention.

Pourquoi les juifs se balancent-ils aussi en étudiant ?

Parce que le Rema rattache ce mouvement au tremblement du peuple au Sinaï, lors du don de la Torah (Chemot 20, 15 ; Orah Haïm 48, 1). L’étude de la Torah est vécue comme une rencontre avec la parole divine ; le corps la reçoit avec ce même frémissement.

Que signifie le mot amen ?

Amen vient de la même racine que emouna, la foi. Il signifie « c’est vrai », « je le crois », « que cela soit ». Le Talmud enseigne que celui qui répond amen à une bénédiction est plus grand que celui qui la prononce (Berakhot 53b).

Pourquoi les juifs prient-ils à voix basse ?

Pour la Amida, on prie à voix basse en suivant l’exemple de Hanna, dont « seules les lèvres remuaient » (Chemouel I 1, 13 ; Berakhot 31a). Cela enseigne que D’ entend la prière du cœur et qu’il n’est pas nécessaire de crier. D’autres parties de l’office se disent à voix haute, ensemble.

Pour aller plus loin

Le balancement n’est qu’un geste, mais il dit quelque chose de profond : dans le judaïsme, on ne prie pas seulement avec la tête. Tout l’être, jusqu’aux os, se tourne vers D’, comme une flamme qui cherche à monter.

Sources et références

  • Devarim 11, 13 ; Devarim 27, 15-26
  • Chemot 20, 15
  • Bereshit 19, 27 ; 24, 63 ; 28, 11
  • Chemouel I 1, 13
  • Melakhim I 8, 48 ; Melakhim I 19, 12
  • Yehezkel 1, 7
  • Hochéa 14, 3
  • Tehilim 35, 10
  • Michlé 20, 27
  • Daniel 6, 11
  • Nehémia 8, 6
  • Talmud de Babylone, Taanit 2a
  • Talmud de Babylone, Berakhot 10b, 26b, 30a, 31a, 34a, 47a, 53b
  • Talmud de Babylone, Yoma 53b
  • Talmud de Babylone, Chabbat 119b
  • Talmud de Babylone, Chevouot 36a
  • Midrach Chemot Rabba 2, 2
  • Zohar III, 218b-219a (parasha Pinhas)
  • Rabbi Yehouda Halévi, Kouzari II, 79-80
  • Baal Hatourim sur Chemot 20, 15
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Tefila 1, 1-4 et 4, 15-16
  • Choulhan Aroukh, Orah Haïm 48, 1 (Rema)
  • Maguen Avraham sur Orah Haïm 48, 4
  • Michna Beroura 48, 5
  • Baal Chem Tov, rapporté dans le Tsavaat Harivach
  • Abudarham (cité par le Rema)
  • Rav Raphaël Benizri, Elloul : la particularité de chacun

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.