Dans une même synagogue de Paris, de Jérusalem ou de New York, on peut entendre deux manières de prononcer l’hébreu, deux mélodies pour le même verset, et deux réponses différentes à la question « peut-on manger du riz à Pessah ? ». Les uns sont dits ashkénazes, les autres séfarades. Cet article explique d’où viennent ces deux noms, ce qui sépare réellement les deux traditions, et surtout ce qui ne les sépare pas, en s’appuyant sur la Torah, le Talmud, le Choulhan Aroukh et l’histoire.

La réponse en bref

Les ashkénazes et les séfarades sont un seul peuple, avec la même Torah, le même Talmud et la même halakha (la loi qui se pratique). Ils diffèrent par l’histoire de leurs exils : les ashkénazes sont les descendants des communautés d’Europe centrale et orientale (à l’origine, la Rhénanie), les séfarades ceux de la péninsule ibérique, puis, au sens large, des communautés d’Afrique du Nord et d’Orient qui suivent la même tradition de pratique. Cette histoire a produit des coutumes différentes (liturgie, prononciation, cuisine, langues), et des décisions halakhiques différentes sur des points précis, fondées sur deux grands décisionnaires du XVIe siècle : Rabbi Yossef Caro pour les séfarades, Rabbi Moché Isserles (le Rema) pour les ashkénazes. Il s’agit de deux manières de pratiquer la même Torah, non de deux judaïsmes.

1. D’où viennent ces deux noms ?

Les deux mots sont bibliques, mais leur sens a beaucoup voyagé.

Ashkénaz est d’abord un nom de personne. La Torah, dans la liste des peuples issus de Noé, nomme le fils aîné de Gomer, petit-fils de Yéfet :

« Les fils de Gomer : Ashkénaz, Rifat et Togarma. »

(Bereshit 10, 3) — וּבְנֵי גֹּמֶר אַשְׁכְּנַז וְרִיפַת וְתֹגַרְמָה

Ashkénaz réapparaît chez Yirmeyahou (Jérémie), parmi les royaumes que l’Éternel appelle contre Babylone : « Ararat, Mini et Ashkénaz » (Yirmeyahou 51, 27). Il s’agit là d’un peuple du nord, voisin de l’Arménie actuelle, non de l’Allemagne. L’application du nom à l’Europe vient plus tard, par un raisonnement des Sages. Le Talmud, en identifiant les fils de Yéfet à des pays connus de son temps, écrit :

« “Gomer” : c’est Guermamya. »

(Talmud de Babylone, Yoma 10a) — גּוֹמֶר — זֶה גֶּרְמַמְיָא

Guermamya est généralement comprise comme la Germanie, ce qui fait d’Ashkénaz, fils de Gomer, l’ancêtre symbolique des Germains. C’est ce raisonnement qui explique que les juifs du Moyen Âge aient fini par appeler « Ashkénaz » les terres allemandes, puis les juifs qui en venaient. Il s’agit d’une identification traditionnelle (celle d’un nom biblique appliqué à un lieu), et non d’une généalogie que l’on pourrait établir.

Séfarad est le nom d’un lieu d’exil, dans la prophétie d’Ovadia (Abdias) :

« Et l’exil de cette armée des enfants d’Israël, qui sont chez les Cananéens jusqu’à Tsarfat, et l’exil de Jérusalem, qui est à Séfarad, hériteront des villes du Néguev. »

(Ovadia 1, 20) — וְגָלֻת הַחֵל־הַזֶּה לִבְנֵי יִשְׂרָאֵל אֲשֶׁר־כְּנַעֲנִים עַד־צָרְפַת וְגָלֻת יְרוּשָׁלַ͏ִם אֲשֶׁר בִּסְפָרַד יִרְשׁוּ אֵת עָרֵי הַנֶּגֶב

Les historiens modernes reconnaissent le plus souvent dans ce Séfarad une ville d’Asie Mineure, Sardes (Sfarda dans les inscriptions perses), et non l’Espagne. Mais la tradition juive a lu autrement. Le Targoum Yonatan (la traduction araméenne attribuée à Yonatan ben Ouziel) rend « Séfarad » par « Ispamya », c’est-à-dire l’Hispanie, et Rachi le rapporte : « Séfarad : Yonatan traduit : Aspamya ». Rachi ajoute que, selon les interprètes, Tsarfat est le royaume « que l’on nomme France en langue vulgaire » (Rachi sur Ovadia 1, 20). C’est pourquoi les juifs de France ont longtemps été appelés « Tsarfatim », et ceux d’Espagne « Sefaradim ». À son tour, ce verset d’exil a servi de nom aux communautés ibériques puis à leurs descendants.

Remarque utile : dans l’usage actuel, « séfarade » a un sens étroit (les descendants des juifs d’Espagne et du Portugal) et un sens large, que l’on rencontre surtout en Israël, celui de tous les juifs non ashkénazes qui suivent la tradition de pratique séfarade, y compris ceux du Maroc, d’Irak, de Perse ou du Yémen. Les sociologues leur donnent souvent le nom de « mizrahim » (orientaux), un terme apparu avec l’État d’Israël, que beaucoup de ces communautés ne se donnaient pas elles-mêmes avant 1948.

2. Deux histoires, deux exils

Séfarad : l’Espagne, puis le monde méditerranéen

Des juifs vivaient dans la péninsule ibérique dès l’Antiquité romaine. Sous la domination musulmane (la conquête omeyyade date de 711), les communautés d’Al-Andalus connurent des siècles de vie intellectuelle brillante : philosophie, grammaire hébraïque, poésie liturgique et profane (Chmouel Hanaguid, Chlomo Ibn Gabirol, Moché Ibn Ezra, Yehouda Halévi), commentaire biblique (Avraham Ibn Ezra), et enfin Moché ben Maïmon, Maïmonide (le Rambam, 1138-1204), né à Cordoue et mort en Égypte, dont le Michné Torah est le premier code complet de la halakha.

La fin de cette histoire est connue. Les rois catholiques signent à Grenade, le 31 mars 1492, l’édit d’expulsion des juifs de Castille et d’Aragon ; le Portugal impose à son tour la conversion forcée en 1496-1497. Les exilés se dispersent : empire ottoman (Constantinople, Salonique, Smyrne, Safed), Maghreb (Fès, Tétouan, Alger, Tunis), ports d’Italie, puis Amsterdam, Bordeaux et Bayonne, Londres, et plus tard les Amériques. Beaucoup d’entre eux rejoignent des communautés orientales déjà installées, et les deux mondes se mêlent. Les « conversos » (judéo-convertis restés fidèles en secret à leur judaïsme) forment une page à part de cette histoire.

Pour comprendre la place du Maroc, par exemple, il faut savoir que ses grandes communautés (Fès, Meknès, Marrakech, Tétouan, Essaouira) comptent à la fois des familles installées depuis l’Antiquité et des exilés d’Espagne arrivés en 1492, et qu’elles ont donné au monde séfarade des érudits respectés, comme le rappelle notre article La Torah et le judaïsme du Maroc.

Ashkénaz : la Rhénanie, puis l’Europe de l’Est

À l’autre extrémité de l’Europe, des communautés juives s’installent sur les bords du Rhin (Cologne, Spire, Worms, Mayence). Du Xe au XIe siècle, elles deviennent un centre d’étude de la Torah de premier plan. Rabbénou Guerchom (« la lumière de l’exil », mort au XIe siècle) y enseigne ; Rachi (Rabbi Chlomo Yitshaki, de Troyes, 1040-1105) étudie dans les académies rhénanes avant de revenir en Champagne rédiger ses commentaires, désormais imprimés dans presque toute édition de la Torah et du Talmud. Ses petits-fils et disciples, les Baalei Hatosafot (« tossafistes »), prolongent son travail en discutant le Talmud ligne par ligne.

Ces communautés vivent sous la menace. Au printemps 1096, les croisés massacrent des juifs de Spire, de Worms et de Mayence ; l’épisode a laissé une marque profonde dans la mémoire ashkénaze, qui l’a transformé en poèmes de deuil et en martyrologes. Les juifs sont expulsés d’Angleterre (1290) puis de France (1306, de nouveau en 1394), et une grande partie de la population se déplace vers l’est. En Pologne, un statut de protection, le privilège de Kalisz (1264), ouvre un nouveau chapitre : c’est là que se constituent les grandes yéchivot, les communautés dotées de leur propre autonomie, et la langue yiddish (un parler germanique écrit en lettres hébraïques, apparu dans les communautés rhénanes dès le Moyen Âge). Au XVIIIe siècle, c’est de cet espace, la Pologne-Lituanie et l’Ukraine, que naîtront le hassidisme (Baal Chem Tov) et son contradicteur, le courant des mitnagdim (« opposants »), dont la figure centrale est le Gaon de Vilna (1720-1797).

La Shoah a détruit ce monde. Avant la guerre, la grande majorité des juifs du monde étaient ashkénazes (les estimations démographiques parlent de neuf sur dix) ; six millions de juifs ont été assassinés, et la plus grande partie d’entre eux étaient des ashkénazes d’Europe centrale et orientale.

3. Ce qui ne change pas

Avant d’exposer les différences, il faut dire clairement ce qui est commun. Les ashkénazes et les séfarades lisent la même Torah écrite, avec le même texte, au mot près. Ils étudient la même Michna et le même Talmud de Babylone. Ils reconnaissent les mêmes 613 mitsvot, les mêmes principes de foi, la même halakha de base sur Chabbat, la cacherout, la pureté familiale, les fêtes. Rambam est lu et respecté par les deux ; Rachi aussi. Un juif ashkénaze et un juif séfarade peuvent se marier entre eux sans aucune difficulté halakhique, et c’est de plus en plus fréquent.

Les différences touchent ce que la halakha appelle le minhag, la coutume, et des décisions précises sur des questions qui, dans le Talmud, étaient discutées. Or la Torah elle-même interdit de se diviser en camps opposés. Le verset « Vous êtes les fils de l’Éternel votre D’ ; vous ne vous ferez pas d’incisions (lo titgodedou) » (Devarim 14, 1) est lu par les Sages comme un appel à l’unité, selon Rech Lakich :

« “Lo titgodedou” : ne faites pas de groupes séparés (agoudot agoudot). »

(Talmud de Babylone, Yevamot 13b) — לֹא תִתְגּוֹדְדוּ, לֹא תֵּעָשׂוּ אֲגוּדּוֹת אֲגוּדּוֹת

Dans le contexte du Talmud, cet appel concerne des tribunaux d’une même ville qui jugeraient selon des règles différentes ; on ne peut pas l’étendre sans nuance à toutes les différences de coutume. Mais il rappelle la direction : une seule Torah, vécue dans des communautés qui se respectent. Et la Michna fixe un principe qui s’applique tout de suite aux ashkénazes et aux séfarades, celui de la coutume du lieu :

« Celui qui va d’un endroit où l’on fait [tel travail] vers un endroit où l’on ne le fait pas (…) on lui impose les rigueurs de l’endroit qu’il a quitté et les rigueurs de l’endroit où il est allé. Et que nul ne change, à cause de la dispute. »

(Michna Pessahim 4, 1) — נוֹתְנִין עָלָיו חֻמְרֵי מָקוֹם שֶׁיָּצָא מִשָּׁם וְחֻמְרֵי מָקוֹם שֶׁהָלַךְ לְשָׁם. וְאַל יְשַׁנֶּה אָדָם, מִפְּנֵי הַמַּחֲלֹקֶת

La Michna parle d’un cas précis (le travail de la veille de Pessah jusqu’à midi), mais la règle a été généralisée : on garde la coutume de ses pères, on respecte celle de l’endroit où l’on se trouve, et on ne la change pas pour provoquer un conflit. Ce principe a permis à des communautés de traditions différentes de vivre ensemble pendant des siècles.

4. Deux traditions de décision halakhique

Rabbi Yossef Caro, le Choulhan Aroukh et le Rema

La halakha se transmet par des codes. Au XVIe siècle, deux grands rabbins vont fixer la forme que prendra la pratique, chacun de son côté de l’Europe.

Rabbi Yossef Caro (1488-1575), né à Tolède et chassé d’Espagne dans son enfance, s’installe finalement à Safed, en Galilée. Il y rédige le Beit Yossef, un immense commentaire du code des Arba’a Tourim de Rabbi Yaakov ben Acher, puis le Choulhan Aroukh (la « Table dressée », rédigé à Safed en 1563 et imprimé à Venise en 1565), un abrégé pratique. Dans l’introduction du Beit Yossef, il explique sa méthode :

« Les trois piliers de l’enseignement, sur lesquels la maison d’Israël s’appuie pour ses décisions, sont le Rif, le Rambam et le Rosh. (…) Là où deux d’entre eux s’accordent sur une opinion, nous fixons la halakha selon eux. »

(Beit Yossef, introduction) — שלשת עמודי ההוראה אשר הבית בית ישראל נשען עליהם בהוראותיהם הלא המה הרי »ף והרמב »ם והרא »ש ז »ל (…) שבמקום ששנים מהם מסכימים לדעת אחת נפסוק הלכה כמותם

Le Rif (Rabbi Yitshak Alfassi, venu du Maghreb et installé en Espagne), le Rambam (Maïmonide) et le Rosh (Rabbi Acher ben Yehiel, né en Allemagne et installé à Tolède) : deux de ces trois piliers sont séfarades, et le troisième est un ashkénaze devenu séfarade par l’exil. Cette méthode explique le poids de Maïmonide dans la pratique séfarade.

À Cracovie, Rabbi Moché Isserles (le Rema, vers 1530-1572) lit le Choulhan Aroukh et y trouve une pratique qui ne correspond pas à celle des communautés d’Europe centrale et orientale. Il ajoute alors à chaque passage ses propres notes (hagahot), qui indiquent la coutume ashkénaze : c’est la Mapa, la « nappe », que l’on étend sur la table dressée de Rabbi Yossef Caro. Les éditions courantes du Choulhan Aroukh impriment les deux : le texte de Caro, puis, en caractères différents, la glose du Rema. Le principe général est donc simple : les séfarades suivent Rabbi Yossef Caro (le Maran, « notre maître »), les ashkénazes suivent Caro tel que le Rema le complète ou le corrige.

Plus tard, d’autres autorités ont prolongé chaque tradition : côté ashkénaze, le Gaon de Vilna, puis la Michna Beroura (Rabbi Israël Méïr Hacohen, le ’Hafets ’Haïm, XIXe-XXe siècle) ; côté séfarade, des décisionnaires comme le Ben Ich ’Haï (Bagdad, XIXe siècle) ou, de nos jours, le Rav Ovadia Yossef (1920-2013), qui fut Premier rabbin séfarade d’Israël et a voulu rendre aux communautés séfarades la tradition de décision du Maran. Les communautés du Maroc ou du Yémen ont aussi leurs propres autorités, et chaque communauté a ses nuances.

Ruelle pavée d’un ancien quartier médiéval, sous une arche de pierre, avec une lanterne suspendue

5. Quelques différences, sources en main

Chacun de ces exemples renvoie à un texte où le Choulhan Aroukh et le Rema notent eux-mêmes l’écart. Ils montrent aussi que les divergences sont en général limitées.

Kitniyot : le riz et les légumineuses à Pessah

Le Choulhan Aroukh dit que l’on peut s’acquitter de la mitsva de la matsa avec le blé, l’orge, l’épeautre, l’avoine et le seigle, mais « pas avec le riz ni les autres sortes de légumineuses (kitniyot) », qui ne fermentent pas, et il permet d’en cuisiner. Le Rema répond :

« Il y en a qui interdisent (…), et la coutume en Ashkénaz est d’être strict, et il ne faut pas changer. »

(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 453, 1, Rema) — ויש אוסרים (…) והמנהג באשכנז להחמיר ואין לשנות

C’est pourquoi, à Pessah, de nombreux ashkénazes évitent riz, maïs, lentilles et pois, tandis que de nombreux séfarades en mangent. La règle de principe est celle du Rema : on ne change pas sa coutume.

Les sélihot d’Elloul

Le Choulhan Aroukh dit : « On a coutume de se lever à l’aube pour dire les sélihot et les supplications à partir de Roch ’Hodech Elloul jusqu’à Kippour. » Le Rema précise : « La coutume des fils d’Ashkénaz n’est pas ainsi. » Les ashkénazes sonnent du chofar après l’office du matin à partir de Roch ’Hodech Elloul, et ne commencent les sélihot que le dimanche qui précède Roch Hachana (ou celui de la semaine précédente, si Roch Hachana tombe un lundi ou un mardi) (Ora’h ’Haïm 581, 1). Séfarades et ashkénazes parviennent ainsi à Roch Hachana après des préparations de durée différente.

Le compte du Omer et Lag BaOmer

Le Choulhan Aroukh retient que l’on ne se fait pas couper les cheveux jusqu’au matin du trente-quatrième jour du Omer (sauf si Lag BaOmer tombe un vendredi) ; le Rema note que « dans ces pays, on ne suit pas son avis : on se coupe les cheveux le trente-troisième jour, on y multiplie un peu la joie, et on n’y dit pas le Tahanoun » (Ora’h ’Haïm 493, 2). Le Rema rend aussi explicite l’autorisation de se marier à partir de Lag BaOmer (Ora’h ’Haïm 493, 1).

La bénédiction du mikvé

Rabbi Yossef Caro prescrit à la femme de dire la bénédiction avant l’immersion, tandis que le Rema rapporte l’usage de la dire après, une fois dans l’eau (Yoré Déa 200, 1). Voir l’article Qu’est-ce qu’un mikvé et pourquoi les juifs s’y immergent-ils ?.

La polygamie

C’est la différence la plus spectaculaire. Maïmonide écrit, en suivant le Talmud :

« Un homme peut épouser plusieurs femmes, même cent, à la fois ou l’une après l’autre, et sa femme ne peut pas s’y opposer, pourvu qu’il puisse pourvoir à chacune. »

(Rambam, Michné Torah, Hilkhot Ichout 14, 3) — נוֹשֵׂא אָדָם כַּמָּה נָשִׁים אֲפִלּוּ מֵאָה בֵּין בְּבַת אַחַת בֵּין בָּזוֹ אַחַר זוֹ

La halakha de principe n’interdit donc pas la polygamie. Mais Rabbénou Guerchom (vers l’an mille) a prononcé un ’herem (une mise au ban) contre quiconque épouserait une seconde femme. Selon l’Encyclopaedia Judaica, il l’aurait limité à l’an 1240 (la fin du cinquième millénaire du calendrier juif), mais les générations suivantes l’ont tenu pour permanent. Les communautés ashkénazes l’ont adopté, et le Choulhan Aroukh le rapporte :

« Rabbénou Guerchom a prononcé le ’herem contre celui qui épouse une autre femme en plus de la sienne. »

(Choulhan Aroukh, Even Haèzer 1, 10) — ר »ג החרים על הנושא על אשתו

Les communautés séfarades et la plupart des communautés orientales ne l’ont pas adopté tel quel : elles insèrent souvent dans la ketouba (contrat de mariage) une clause qui interdit au mari d’épouser une autre femme sans l’accord de la première ou la permission du tribunal rabbinique. En pratique, la polygamie était très rare. En 1950, une conférence rabbinique réunie par les grands rabbins d’Israël a rendu la monogamie obligatoire pour tous les juifs, quelle que soit leur communauté, et la loi pénale israélienne interdit aujourd’hui la bigamie. L’exemple montre que des différences anciennes peuvent aussi se résorber par une décision commune.

Les « neuf jours » avant Tich’a Beav

Le Choulhan Aroukh rapporte l’usage de ne pas manger de viande ni boire de vin « la semaine » du 9 Av, certains ajoutant depuis Roch ’Hodech, d’autres depuis le 17 Tamouz (Ora’h ’Haïm 551, 9). L’usage ashkénaze courant retient, pour sa part, les neuf jours qui commencent à Roch ’Hodech Av, tandis que de nombreuses familles séfarades s’abstiennent surtout la semaine du jeûne. Voir Pourquoi jeûne-t-on à Tich’a Beav ?.

6. Liturgie, langues et usages de la vie

Prière : trois grands rites

Les ashkénazes et les séfarades disent les mêmes bénédictions fondamentales, mais pas tout à fait dans les mêmes mots ni le même ordre. On distingue le nousa’h Ashkénaz (rite des communautés d’Europe centrale et orientale), le nousa’h Séfarad et le rite des communautés orientales (édot hamizra’h), chacun avec ses variantes locales. Les hassidim, d’origine ashkénaze, prient pour la plupart selon un rite dit « Séfarad », adapté sur la base de l’enseignement du Ari (Rabbi Yitsh’ak Louria, Safed, XVIe siècle). Les poèmes liturgiques (piyoutim) diffèrent beaucoup : le célèbre Ounetané tokef de Roch Hachana est dit par les ashkénazes et par de nombreuses communautés, tandis que les séfarades chantent des bakachot (supplications) et un large répertoire propre.

Prononciation de l’hébreu et langues

La prononciation ashkénaze traditionnelle de l’hébreu (par exemple « Chabbos » pour Chabbat, avec le tav sans point prononcé « s ») se distingue de la prononciation séfarade, dont s’inspire l’hébreu moderne parlé en Israël. Les communautés ont aussi utilisé des langues juives différentes : le yiddish chez les ashkénazes, le judéo-espagnol (ladino) chez les séfarades de l’empire ottoman et des Balkans, le judéo-arabe au Maghreb et au Proche-Orient. Ces langues ont presque disparu, mais leurs proverbes, leurs chants et leur cuisine survivent.

Objets et usages

Dans beaucoup de communautés séfarades et orientales, le rouleau de la Torah est conservé dans un étui rigide en bois ou en métal (le tik), que l’on ouvre debout sur la table de lecture ; chez les ashkénazes, il est enveloppé d’un manteau de tissu. Dans les familles, certains usages concernent les prénoms (les séfarades donnent volontiers à un enfant le nom d’un grand-parent vivant, les ashkénazes évitent habituellement de le faire, pour des raisons de coutume qui varient). Ce sont des usages de communauté, que nul ne doit prendre pour des lois.

7. Les ramifications

Les catégories « ashkénaze » et « séfarade » regroupent des mondes variés. Côté ashkénaze, les juifs lituaniens (litvaks), hassidiques (avec leurs nombreuses cours), allemands « de rite occidental » ont des habitudes d’étude et de prière distinctes. Côté séfarade au sens large, les juifs du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, de Libye, d’Égypte, de Syrie, d’Irak, de Perse, de Boukhara, du Yémen (avec ses deux traditions, baladi et chami), de Géorgie, d’Inde ou d’Éthiopie, ainsi que les communautés romaniotes de Grèce et les communautés italiennes, conservent des rites propres, souvent plus anciens que la séparation entre les deux grands pôles. Les juifs du Yémen, par exemple, ont longtemps préservé une tradition de lecture de la Torah et de pratique fortement attachée à Maïmonide.

8. Aujourd’hui : une même maison

Au XXe siècle, la Shoah, puis la création de l’État d’Israël et l’exode des juifs des pays arabes (environ 850 000 personnes entre 1948 et le début des années 1980, d’après les estimations courantes) ont brassé ces populations. En Israël, les juifs d’origine séfarade et orientale forment environ la moitié de la population juive, selon les enquêtes d’identification. En France, la communauté, d’abord ashkénaze et en partie séfarade ancienne (Bordeaux, Bayonne, Comtat Venaissin), est devenue majoritairement d’origine nord-africaine après l’arrivée de dizaines de milliers de juifs du Maroc, d’Algérie et de Tunisie dans les années 1950-1960.

Le Grand Rabbinat d’Israël, fondé en 1921 sous le Mandat britannique, compte deux grands rabbins, l’un ashkénaze (le premier fut le Rav Avraham Its’hak Kook) et l’autre séfarade (le premier fut le Rav Yaakov Méïr ; le grand rabbin séfarade porte le titre de « Rishon Letsion »), qui incarnent ensemble la dualité de la tradition. Dans les écoles, les synagogues et les yéchivot d’Israël, les familles se mélangent. Des études de génétique des populations (Atzmon et ses collègues, 2010) trouvent aussi une ascendance proche-orientale commune aux grandes communautés juives, même si leurs histoires ont ensuite divergé, avec des degrés variables de mélange avec les populations locales.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours à la distinction entre ashkénazes et séfarades, mais deux de ses cours la rencontrent.

  • Dans son cours sur le temps du bilan d’Elloul, il rappelle la différence de coutume sur les sélihot : « Chez les Séfarades les sélihot commencent à Roch Hodech, ce qui fait quarante jours. Chez les Achkénazes, elles ne commencent que quatre ou cinq jours avant Roch Hachana, et une semaine plus tôt lorsque les jours manquent. » Sa conclusion déplace la question : « Peu importe la coutume : ce sont ces sélihot quotidiennes qui conditionnent et entourent le mouvement de retour vers D’. » C’est exactement le Choulhan Aroukh et le Rema vus plus haut (Ora’h ’Haïm 581, 1). Voir le cours : Elloul : le bilan de l’année.
  • Dans son cours sur Toledot, le Rav parle du rassemblement des exilés (kibboutz galouyot) et des « différentes identités » que le peuple a fondues en lui au fil de l’histoire, depuis l’Égypte. Dans la transcription du cours, il évoque deux pôles, l’Orient et l’Occident, que les figures d’Ishmaël et d’Essav symbolisent, puis il cite Séfarad et Ashkénaz ; il y voit pour le peuple la tâche d’unir ce qu’il a rapporté de l’un et de l’autre. La transcription de ce passage étant imparfaite, on ne peut pas aller plus loin que ce rappel. Voir le cours : Toledot : les deux frères ennemis.

Idées reçues sur les ashkénazes et les séfarades

« Séfarade veut dire oriental, et ashkénaze veut dire européen »

Pas exactement. Au sens strict, « séfarade » désigne la péninsule ibérique ; au sens large, c’est la tradition de pratique de communautés qui ne sont pas toutes passées par l’Espagne. Quant aux ashkénazes, beaucoup vivent aujourd’hui au Moyen-Orient, en Amérique ou en Afrique du Sud : le mot désigne une lignée et une tradition, non une adresse.

« Les ashkénazes sont plus stricts que les séfarades »

C’est une généralisation trompeuse. Sur les kitniyot ou la polygamie, les ashkénazes sont plus rigoureux ; sur d’autres points (certaines lois de Chabbat, de cacherout, de séparation entre homme et femme dans les communautés orientales traditionnelles), c’est parfois l’inverse. Chaque tradition est stricte sur certains points et souple sur d’autres, et c’est la comparaison point par point, source en main, qui compte.

« Ce sont deux religions, ou deux peuples différents »

Non. La même Torah, le même Talmud, les mêmes mitsvot. Les études génétiques des grandes communautés juives retrouvent une ascendance proche-orientale commune. Les différences sont comparables à celles qui existent entre régions d’un même pays.

« Un séfarade ne peut pas prier dans une synagogue ashkénaze »

Rien n’interdit de prier dans la synagogue d’un autre rite, et beaucoup le font. On garde en principe sa propre coutume pour ce qui engage personnellement (c’est l’esprit de la Michna Pessahim 4, 1), et l’on demande au rabbin en cas de doute sur un usage précis.

« Le Choulhan Aroukh est un livre séfarade »

C’est un livre de Rabbi Yossef Caro, séfarade, mais c’est aussi le livre de base des ashkénazes, qui y ajoutent les gloses du Rema. Aucune communauté pratiquante, quelle que soit son origine, ne peut s’en passer.

Questions fréquentes sur les ashkénazes et les séfarades

Quelle est la différence principale entre ashkénazes et séfarades ?

L’histoire de leurs exils, qui a produit des coutumes (prières, prononciation, langues) et des décisions halakhiques différentes, les ashkénazes suivant le Choulhan Aroukh avec les gloses du Rema, les séfarades le Choulhan Aroukh de Rabbi Yossef Caro.

Un séfarade peut-il épouser une ashkénaze ?

Oui. Du point de vue de la loi juive, il n’y a aucune différence de statut. Les couples doivent simplement décider, avec leur rabbin, quelles coutumes ils suivent à la maison, et celles des enfants.

Que veut dire « mizrahi » ?

Le mot signifie « oriental ». Il désigne en Israël les juifs venus des pays musulmans d’Asie et d’Afrique du Nord. Du point de vue religieux, beaucoup suivent la tradition de pratique dite séfarade au sens large.

Quelle est la pratique du Maroc ?

Les communautés marocaines sont séfarades au sens large : elles associent des familles anciennes du pays et des exilés d’Espagne, et suivent en principe le Choulhan Aroukh de Rabbi Yossef Caro, avec des coutumes locales fortes. Pour toute question précise, on se référera au rabbin de sa communauté.

Les hassidim sont-ils ashkénazes ou séfarades ?

Le hassidisme est né dans le monde ashkénaze, en Pologne-Lituanie et en Ukraine, au XVIIIe siècle ; mais beaucoup de communautés hassidiques prient en rite « Séfarad », d’après le Ari. Pour la halakha, ils suivent en général les décisionnaires ashkénazes.

Que doit faire un juif qui change de communauté ?

La Michna (Pessahim 4, 1) invite à respecter la coutume de l’endroit où l’on se trouve sans changer celle d’où l’on vient. Dans la pratique, beaucoup d’autorités conseillent de garder sa coutume d’origine tout en respectant celle des autres en public. Pour un changement durable (mariage, installation), on demandera conseil à un rabbin.

Pour aller plus loin

Sources et références (13)
  • Bereshit 10, 3
  • Devarim 14, 1
  • Yirmeyahou 51, 27
  • Ovadia 1, 20 ; Targoum Yonatan sur Ovadia 1, 20 ; Rachi sur Ovadia 1, 20
  • Michna Pessahim 4, 1
  • Talmud de Babylone, Yoma 10a ; Yevamot 13b
  • Rabbi Yossef Caro, Beit Yossef, introduction
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Ichout 14, 3
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 453, 1 ; 493, 1-2 ; 551, 9 ; 581, 1 ; Even Haèzer 1, 10 ; Yoré Déa 200, 1 (avec les gloses du Rema)
  • Encyclopaedia Judaica, article « Bigamy and Polygamy » (ḥerem de Rabbénou Guerchom ; décision rabbinique de 1950)
  • Repères historiques : décret de l’Alhambra (31 mars 1492) ; conversion forcée au Portugal (1496-1497) ; massacres rhénans de 1096 ; privilège de Kalisz (1264) ; fondation du Grand Rabbinat d’Israël (1921) ; Rav Ovadia Yossef (1920-2013), Rishon Letsion de 1972 à 1983
  • Gil Atzmon et al., « Abraham’s Children in the Genome Era: Major Jewish Diaspora Populations Comprise Distinct Genetic Clusters with Shared Middle Eastern Ancestry », American Journal of Human Genetics 86 (2010), p. 850-859
  • Cours du Rav Raphaël Benizri : Elloul : le bilan de l’année ; Toledot : les deux frères ennemis

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.