Qui a fondé le judaïsme ? Est-ce Avraham, Moché, ou les rabbins de l’Antiquité ? Depuis quand existe-t-il, et que sait-on de ses débuts ? Ces questions semblent simples, mais la réponse engage toute l’histoire d’un peuple. Voici un parcours complet : ce que racontent la Torah et le Talmud, les dates de la tradition, ce qu’en disent les historiens, et pourquoi, pour le judaïsme, l’origine n’est pas seulement un événement du passé.

Selon la tradition juive, le judaïsme commence avec Avraham, un homme né en Mésopotamie qui, au milieu d’un monde idolâtre, a reconnu qu’il existe un D’ unique, créateur de toute chose, et qui a reçu l’ordre de partir vers la terre de Canaan (Bereshit 12, 1-3). Cette foi se transmet à son fils Its’hak et à son petit-fils Yaakov, appelé aussi Israël, dont les douze fils deviennent les douze tribus. Leurs descendants, réduits en esclavage en Égypte, en sont libérés sous la conduite de Moché (Moïse) et reçoivent la Torah au mont Sinaï, sept semaines après la sortie d’Égypte (Chemot 19-20). Selon le comput traditionnel, Avraham est né en l’an 1948 de la création (vers 1812 avant l’ère commune) et le don de la Torah a eu lieu en l’an 2448 (vers 1312 avant l’ère commune). Avraham est donc le père du peuple et de la foi ; le Sinaï est le moment où ce peuple devient une nation liée à D’ par une Loi.

Avant Avraham : un monde qui avait oublié

Pour comprendre ce qu’Avraham apporte, il faut d’abord voir d’où il part. La Torah ne présente pas le judaïsme comme une invention humaine surgie de rien. Elle commence par la création du monde et de l’homme, Adam, qui connaissait son Créateur. Le livre de Bereshit (la Genèse) raconte ensuite dix générations d’Adam à Noah, puis dix générations de Noah à Avraham. Les Maximes des Pères soulignent ce détail : « Dix générations de Noah à Avraham, pour faire connaître combien Il est patient, car toutes ces générations L’irritaient, jusqu’à ce que vienne Avraham notre père, qui reçut la récompense de toutes » (Pirké Avot 5, 2).

Le Rambam (Maïmonide, XIIe siècle) décrit cette période au début de ses Lois de l’idolâtrie (Michné Torah, Hilkhot Avoda Zara 1, 1-2). À l’époque d’Enosh, petit-fils d’Adam, les hommes ont commis une grave erreur de raisonnement. Ils se sont dit : puisque D’ a créé les astres pour diriger le monde et leur a donné de l’honneur, il convient de les honorer aussi. L’intention était de rendre hommage au Créateur à travers ses serviteurs. Mais avec le temps, on a oublié le Créateur et l’on n’a plus servi que les astres, puis des statues. « Le Nom glorieux et redoutable fut oublié de la bouche de tous les êtres », écrit le Rambam, à l’exception de quelques individus comme ’Hanokh, Metouchéla’h, Noah, Chem et Ever (Hilkhot Avoda Zara 1, 2).

Ce récit est important : pour la tradition juive, la foi en un D’ unique n’est pas née avec Avraham, elle est la vérité originelle de l’humanité. Avraham ne l’invente pas ; il la redécouvre et la rend à un monde qui l’avait perdue.

Avraham, le premier Hébreu

Un enfant dans la maison d’un marchand d’idoles

Avraham, appelé d’abord Avram, naît à Our Kasdim, « Our des Chaldéens », en Mésopotamie (Bereshit 11, 27-28). Son père, Téra’h, quitte Our avec sa famille pour se rendre en Canaan, mais s’arrête en chemin et s’installe à ’Haran, dans le nord de l’actuelle Syrie-Turquie (Bereshit 11, 31). Le livre de Yehochoua le rappelle sans détour : « Vos pères habitaient autrefois au-delà du fleuve, Téra’h, père d’Avraham et père de Na’hor, et ils servaient d’autres dieux. Et Je pris votre père Avraham de l’autre côté du fleuve » (Yehochoua 24, 2-3).

Le Midrash (Bereshit Rabba 38, 13) raconte une histoire devenue célèbre. Téra’h fabriquait et vendait des idoles. Un jour, il laissa son fils garder la boutique. Avram brisa toutes les statues avec un bâton, sauf la plus grande, dans la main de laquelle il plaça le bâton. Quand son père revint, furieux, Avram lui expliqua que les idoles s’étaient disputées une offrande et que la plus grande avait cassé les autres. « Te moques-tu de moi ? Elles ne savent rien faire ! » s’écria Téra’h. « Que tes oreilles entendent ce que dit ta bouche », lui répondit son fils. Téra’h le livra alors au roi Nimrod, qui le fit jeter dans une fournaise ardente ; Avram en sortit vivant.

Une découverte par la réflexion

Comment Avraham a-t-il découvert D’ ? Le Talmud rapporte qu’il « a reconnu son Créateur à l’âge de trois ans » (Nedarim 32a). Le Rambam, lui, décrit une longue recherche : « Depuis qu’il fut sevré, alors qu’il était encore petit, il commença à réfléchir jour et nuit et s’étonnait : comment est-il possible que la sphère céleste tourne sans arrêt sans que personne ne la fasse tourner ? » Il n’avait ni maître ni personne pour l’instruire, et il vivait au milieu d’idolâtres. « À l’âge de quarante ans, Avraham reconnut son Créateur » (Hilkhot Avoda Zara 1, 3). Les deux traditions se complètent : la quête commence dans l’enfance et aboutit à l’âge mûr.

Le Midrash illustre cette quête par une parabole (Bereshit Rabba 39, 1). Un homme voyageait et vit un palais en flammes. Il se dit : « Est-il possible que ce palais n’ait pas de maître ? » Le propriétaire du palais se montra alors à lui et lui dit : « C’est moi le maître du palais. » Ainsi Avraham, voyant un monde magnifique mais livré au désordre, se demandait s’il n’avait pas de maître ; et c’est alors que D’ se révéla à lui. La foi d’Avraham n’est pas une croyance aveugle : elle naît d’une question.

Lekh lekha : l’appel du départ

Le moment fondateur arrive quand Avraham a soixante-quinze ans. D’ lui dit : « Va pour toi, de ton pays, de ton lieu natal et de la maison de ton père, vers le pays que Je te montrerai. Je ferai de toi une grande nation, Je te bénirai, Je rendrai ton nom grand, et tu seras une bénédiction. […] Et en toi seront bénies toutes les familles de la terre » (Bereshit 12, 1-3). Ces deux mots hébreux, lekh lekha, donnent leur nom à toute la section de la Torah.

Avraham part avec Sarah, sa femme, son neveu Lot, et « les âmes qu’ils avaient faites à ’Haran » (Bereshit 12, 5). Rachi explique, d’après le Midrash, qu’il s’agit des personnes qu’Avraham et Sarah avaient rapprochées de la foi : Avraham enseignait aux hommes, Sarah aux femmes. Dès le départ, le judaïsme n’est pas une illumination privée ; il est un enseignement qui se transmet.

Pourquoi l’appelle-t-on « l’Hébreu » ?

Avraham est le premier personnage de la Bible appelé ivri, « hébreu » (Bereshit 14, 13). Le Midrash propose trois explications de ce nom (Bereshit Rabba 42, 8). Selon la première, il vient de ever, « l’autre côté » : le monde entier se tenait d’un côté, et Avraham de l’autre. Selon la deuxième, il est un descendant d’Ever, l’arrière-petit-fils de Chem. Selon la troisième, il venait de l’autre rive du fleuve, l’Euphrate. La première lecture est devenue une définition de l’identité juive : avoir le courage de se tenir seul face à l’opinion de tous, quand la vérité l’exige.

L’alliance et les épreuves

La relation entre D’ et Avraham est scellée par une alliance, la brit. D’abord l’« alliance entre les morceaux » (Bereshit 15), où D’ lui promet la terre de Canaan et lui annonce que ses descendants seront étrangers et asservis dans un pays qui n’est pas le leur pendant quatre cents ans, avant d’en sortir « avec de grandes richesses » (Bereshit 15, 13-14). Puis l’alliance de la circoncision, à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans, accompagnée du changement de nom : Avram devient Avraham, « père d’une multitude de nations » (Bereshit 17, 5).

Les Sages enseignent qu’Avraham fut mis à l’épreuve dix fois et qu’il les surmonta toutes (Pirké Avot 5, 3). La dernière et la plus célèbre est la akeda, la ligature d’Its’hak sur le mont Moria (Bereshit 22), où Avraham se montre prêt à tout donner, et où D’ arrête son bras. Le Talmud ajoute qu’Avraham observait déjà toute la Torah avant qu’elle ne soit donnée (Yoma 28b), en s’appuyant sur le verset « parce qu’Avraham a écouté Ma voix et a gardé Mes préceptes, Mes commandements, Mes lois et Mes enseignements » (Bereshit 26, 5).

Enfin, la Torah dit pourquoi Avraham a été choisi : « Car Je l’ai distingué afin qu’il prescrive à ses fils et à sa maison après lui de garder la voie de l’Éternel, en pratiquant la justice et le droit » (Bereshit 18, 19). L’élection d’Avraham n’est pas un privilège : c’est une mission de transmission, centrée sur la justice et la bonté. C’est ce que le Rambam résume en disant qu’Avraham « se mit à appeler à grande voix le monde entier et à lui faire connaître qu’il y a un seul D’ pour tout l’univers », allant de ville en ville jusqu’à rassembler des milliers de personnes (Hilkhot Avoda Zara 1, 3).

De la famille au peuple : Its’hak, Yaakov et l’Égypte

Avraham a un fils de Sarah, Its’hak, qui reçoit à son tour l’alliance. Its’hak a deux fils, Essav et Yaakov ; c’est Yaakov qui la poursuit. Après une nuit de lutte avec un ange, il reçoit un nouveau nom : « Ton nom ne sera plus Yaakov, mais Israël, car tu as lutté avec des puissances divines et avec des hommes, et tu as vaincu » (Bereshit 32, 29). De là vient l’expression Bené Israël, « les enfants d’Israël », qui désigne le peuple juif dans toute la Bible.

Avraham, Its’hak et Yaakov sont appelés les avot, les Patriarches. Avec leurs épouses, Sarah, Rivka, Ra’hel et Léa, les Matriarches, ils forment la première génération du peuple. Le Talmud leur attribue l’institution des trois prières quotidiennes : Avraham celle du matin, Its’hak celle de l’après-midi, Yaakov celle du soir (Berakhot 26b). Aujourd’hui encore, la Amida, la prière centrale récitée trois fois par jour, s’ouvre sur les mots « D’ d’Avraham, D’ d’Its’hak et D’ de Yaakov ».

Yaakov a douze fils, ancêtres des douze tribus. À cause d’une famine, toute la famille, soixante-dix personnes, descend en Égypte, où Yossef, l’un des fils, est devenu vice-roi (Bereshit 46, 27). Après la mort de cette génération, un nouveau Pharaon asservit les Hébreux devenus nombreux (Chemot 1, 8-14). C’est dans ce creuset de l’esclavage, disent les commentateurs, que la famille devient un peuple. La Torah compare d’ailleurs l’Égypte à un « creuset de fer » (Devarim 4, 20) : la souffrance a forgé l’identité.

La tradition calcule que le séjour en Égypte a duré 210 ans ; les « quatre cents ans » annoncés à Avraham se comptent à partir de la naissance d’Its’hak (Rachi sur Bereshit 15, 13 et sur Chemot 12, 40).

Moché et la sortie d’Égypte

Moché naît dans cette période de persécution, alors que Pharaon a ordonné de jeter les garçons hébreux dans le Nil. Sauvé par sa mère et sa sœur, élevé à la cour par la fille de Pharaon, il prend le parti de ses frères, doit fuir, et devient berger dans le désert de Madian. C’est là, au buisson ardent, que D’ se révèle à lui et l’envoie libérer son peuple (Chemot 3). Quand Moché demande quel nom donner à ce D’, il lui est répondu : « Ehyé acher ehyé », « Je serai ce que Je serai » (Chemot 3, 14).

Suivent les dix plaies, puis la sortie d’Égypte, le 15 Nissan, que les Juifs commémorent chaque année à Pessah. La Torah présente cet événement comme le fondement de la relation entre D’ et Israël. Le premier des Dix Commandements ne dit pas « Je suis l’Éternel qui a créé le ciel et la terre », mais « Je suis l’Éternel ton D’, qui t’ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison des esclaves » (Chemot 20, 2). D’ se présente à Israël d’abord comme un libérateur.

Il faut toutefois bien comprendre le rôle de Moché. Il n’est pas, pour le judaïsme, le « fondateur » d’une religion au sens où l’on parle de fondateurs ailleurs. Il est le plus grand des prophètes (Devarim 34, 10), le transmetteur de la Torah, mais le judaïsme ne porte pas son nom et ne fait pas de lui un objet de culte. La Torah précise même que personne ne connaît l’emplacement de sa tombe (Devarim 34, 6). On l’appelle Moché Rabbénou, « Moché notre maître » : c’est le titre d’un enseignant.

Une montagne de granit du désert du Sinaï à l’aube, traversée de rayons de lumière, avec un campement de tentes au pied de la montagne
« Au troisième mois après la sortie des enfants d’Israël du pays d’Égypte […] ils arrivèrent dans le désert du Sinaï » (Chemot 19, 1) : au pied de la montagne, une famille devient une nation.

Le Sinaï : la naissance d’une nation

Ce que raconte la Torah

« Au troisième mois après la sortie des enfants d’Israël du pays d’Égypte, en ce jour-là, ils arrivèrent dans le désert du Sinaï » (Chemot 19, 1). Le peuple campe au pied de la montagne. D’ lui propose une alliance : « Si vous écoutez Ma voix et gardez Mon alliance, vous serez pour Moi un trésor parmi tous les peuples […] ; vous serez pour Moi un royaume de prêtres et une nation sainte » (Chemot 19, 5-6). Le peuple répond d’une seule voix : « Tout ce que l’Éternel a dit, nous le ferons » (Chemot 19, 8).

Après trois jours de préparation, au milieu du tonnerre, des éclairs et du son du chofar, D’ prononce les Dix Paroles devant tout le peuple (Chemot 20, 1-14). Moché monte ensuite sur la montagne pendant quarante jours pour recevoir les Tables de la Loi et l’ensemble de l’enseignement. Lors de la conclusion de l’alliance, le peuple prononce la phrase qui résume l’esprit du judaïsme : « Naassé venichma », « nous ferons et nous comprendrons » (Chemot 24, 7). L’engagement précède la compréhension, mais ne la remplace pas.

Quand a eu lieu le don de la Torah ?

Le Talmud discute de la date exacte (Chabbat 86b). Selon l’avis des Sages, la Torah a été donnée le 6 du mois de Sivan ; selon Rabbi Yossé, le 7 ; tous s’accordent pour dire que c’était un Chabbat. La fête de Chavouot est fixée au cinquantième jour après Pessah, aujourd’hui le 6 Sivan, et la liturgie l’appelle « le temps du don de notre Torah ». Plusieurs décisionnaires notent pourtant que la halakha suit Rabbi Yossé, et les commentateurs ont proposé diverses explications de cet écart d’un jour. Selon la chronologie traditionnelle du Seder Olam, c’était en l’an 2448 de la création, soit vers 1312 avant l’ère commune. Chaque année, à Chavouot, les Juifs ne célèbrent pas un souvenir lointain, mais le renouvellement de cet engagement.

La Torah écrite et la Torah orale

Au Sinaï, selon la tradition, Moché n’a pas reçu seulement un texte. Il a reçu la Torah écrite, les cinq livres (Bereshit, Chemot, Vayikra, Bamidbar, Devarim), et la Torah orale, c’est-à-dire l’explication de ces textes et la manière de les appliquer. C’est ainsi que s’ouvrent les Maximes des Pères : « Moché reçut la Torah du Sinaï et la transmit à Yehochoua, Yehochoua aux Anciens, les Anciens aux Prophètes, et les Prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée » (Pirké Avot 1, 1).

Le Rambam, dans l’introduction de son Michné Torah, retrace cette chaîne génération par génération, jusqu’à Rav Achi, qui a rédigé le Talmud de Babylone. Cette continuité est essentielle pour comprendre le judaïsme : la Michna (mise par écrit vers 200 de l’ère commune) et le Talmud (vers 500) ne sont pas, pour la tradition, des inventions nouvelles, mais la mise par écrit d’un enseignement oral reçu au Sinaï.

Pourquoi le Sinaï est au cœur de la foi juive

Les grands penseurs juifs ont souligné une particularité de cet événement : il a été vécu par un peuple entier, et non par un individu seul. La Torah elle-même l’invoque : « Interroge donc les temps anciens […] : un peuple a-t-il jamais entendu la voix de D’ parlant du milieu du feu, comme tu l’as entendue, et est resté en vie ? » (Devarim 4, 32-33).

Le Rambam en fait le fondement de la foi en la prophétie de Moché. Les Israélites, écrit-il, n’ont pas cru en Moché à cause des miracles qu’il a accomplis, car un miracle peut laisser place au doute ; ils ont cru parce qu’au Sinaï « nos yeux ont vu, et non un étranger, nos oreilles ont entendu, et non un autre » (Hilkhot Yessodé HaTorah 8, 1). De même, dans le Kouzari de Rabbi Yehouda Halévi (XIIe siècle), quand le roi des Khazars demande au sage juif en quoi il croit, celui-ci ne commence pas par des preuves philosophiques. Il répond qu’il croit au D’ d’Avraham, d’Its’hak et d’Israël, qui a fait sortir les enfants d’Israël d’Égypte et leur a donné la Torah (Kouzari I, 11), en expliquant ensuite que ce récit, attesté par tout un peuple, est le point de départ de sa foi (Kouzari I, 25).

Avraham ou le Sinaï : où commence vraiment le judaïsme ?

On entend souvent deux réponses : « le judaïsme commence avec Avraham » ou « le judaïsme commence au Sinaï ». Les deux sont vraies, à des niveaux différents.

Avec Avraham commence le peuple et la foi. Le Talmud divise l’histoire du monde en trois périodes de deux mille ans : deux mille ans de tohou, de « chaos », puis deux mille ans de Torah, puis deux mille ans des jours du Messie. Et il précise que les deux mille ans de Torah commencent lorsqu’Avraham, à cinquante-deux ans, commence à rapprocher les gens de la foi à ’Haran (Avoda Zara 9a). Pour le Talmud, l’ère de la Torah ne commence donc pas au Sinaï, mais avec l’enseignement d’Avraham.

Au Sinaï commence la nation liée par une Loi. Les Patriarches étaient une famille qui portait une foi ; au Sinaï, un peuple entier s’engage à vivre selon les mitsvot (les commandements de la Torah). C’est pourquoi le Talmud enseigne que les Israélites, avant le don de la Torah, sont entrés dans l’alliance comme on entre dans le judaïsme par la conversion : circoncision, immersion et offrande (Keritot 9a). Chaque Juif, même né juif, descend en quelque sorte de ce moment.

Il existe encore une troisième étape : le nom. Le mot « juif » vient de Yehouda (Juda), le quatrième fils de Yaakov, dont la tribu a donné son nom au royaume de Juda puis à la Judée. Après l’exil de Babylone (VIe siècle avant l’ère commune), les membres de toutes les tribus ont été appelés Yehoudim. Le livre d’Esther appelle Mordekhaï, qui est de la tribu de Binyamin, « un homme juif » (Esther 2, 5). Quant au mot « judaïsme », il apparaît pour la première fois en grec, Ioudaïsmos, dans le deuxième livre des Maccabées (2 Maccabées 2, 21), rédigé vers la fin du IIe siècle avant l’ère commune, pour désigner la manière de vivre des Juifs face à l’hellénisme. Le mot est récent ; la réalité qu’il désigne est bien plus ancienne.

Ce que disent les historiens et l’archéologie

La tradition juive date Avraham et Moché avec précision, à partir des généalogies de la Bible et du Seder Olam, une chronique attribuée au Sage Rabbi Yossé ben ’Halafta (IIe siècle). Les historiens, eux, travaillent avec d’autres outils, et il est honnête de présenter les deux approches.

Il n’existe pas, en dehors de la Bible, de document ancien qui mentionne Avraham ou Moché par leur nom. Cela n’a rien d’étonnant : les sources de cette époque parlent surtout des rois et des empires, rarement d’un chef de famille nomade ou d’un groupe d’esclaves étrangers. Beaucoup d’historiens situent l’univers des récits patriarcaux dans le monde du Proche-Orient du IIe millénaire avant l’ère commune, et constatent que des noms, des coutumes et des lieux mentionnés dans Bereshit correspondent à cette région. Les avis divergent largement sur la datation et l’historicité des récits, et la recherche sur ces questions reste vivement débattue.

En revanche, à partir de la fin du IIe millénaire, les traces deviennent nettes :

  • La stèle de Merneptah, gravée vers 1208 avant l’ère commune pour le pharaon Merneptah, mentionne un peuple appelé « Israël » en Canaan. C’est la plus ancienne mention connue de ce nom hors de la Bible.
  • La stèle de Tel Dan (IXe siècle avant l’ère commune) mentionne la « maison de David », la dynastie royale de Juda.
  • La stèle de Mécha, roi de Moab (vers 840 avant l’ère commune), mentionne Omri, roi d’Israël, et le Nom divin d’Israël.
  • Les amulettes de Ketef Hinnom, deux petits rouleaux d’argent découverts à Jérusalem et datés de la fin de l’époque du Premier Temple, portent une version de la bénédiction des prêtres (Bamidbar 6, 24-26). On les considère comme le plus ancien témoin connu d’un texte biblique.

Pour le croyant, l’essentiel n’est pas là. La tradition juive ne repose pas sur une découverte archéologique, mais sur une transmission ininterrompue, de parents à enfants, depuis l’événement du Sinaï. C’est ce que la Torah demande : « Souviens-toi des jours anciens, considère les années de génération en génération ; interroge ton père, il te le dira, tes anciens, ils te le raconteront » (Devarim 32, 7).

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Raphaël Benizri a consacré de nombreux cours à la figure d’Avraham, en particulier dans sa série sur la parasha Lekh Lekha et dans son étude du chapitre 39 du Bereshit Rabba. Voici les idées principales, fidèlement résumées.

Ivri : l’homme de l’autre rive

Dans Bereshit Raba 39, 1re partie, le Rav reprend le Midrash selon lequel Avraham est appelé ivri parce que le monde entier est d’un côté et lui de l’autre. Il donne à l’idolâtrie un sens plus profond que le culte des statues : un courant de pensée figé, arrêté, devenu un « stéréotype qu’on a laissé vieillir », est déjà une forme d’idolâtrie. Téra’h, explique-t-il, vendait des idoles, c’est-à-dire des idées : il prescrivait à chacun le courant de pensée qui lui convenait, comme on prescrit un remède. Avraham appartient à une société où la philosophie trônait, mais qui n’aboutissait pas à la vision d’un D’ au-delà de la pensée logique.

Pour le Rav, le lekh lekha n’est pas pour autant un reniement de tout ce qui a précédé. Il ne s’agit ni de nier ni de dénigrer ce qu’on a reçu, mais de le revoir sous un angle nouveau, de le « dépoussiérer ». Et la foi, insiste-t-il, n’est pas une grâce reçue de l’extérieur : elle est le fruit d’une recherche et d’une quête.

’Haran, ou le confort de l’exil

Dans le même cours, le Rav s’arrête sur la ville de ’Haran, où la famille s’est installée. C’était, dit-il, l’une des cités les plus développées de l’époque, sur le plan intellectuel, artisanal et économique ; on pouvait y pratiquer sa foi et même l’enseigner librement. Pourquoi alors partir ? Parce que D’ demande à Avraham de ne pas s’installer dans ce confort : pour avoir un message universel, il faut d’abord une existence propre et une terre. Le Rav cite le Midrash qui compare Avraham à un flacon de parfum bouché, posé dans un coin : tant qu’on ne le déplace pas, son parfum ne se répand pas. Le départ n’est pas une perte, il est la condition du rayonnement.

Trois combats d’Avraham

Dans Lekh Lekha : le parcours d’Avraham, le Rav se demande ce qu’a fait Avraham entre l’âge de trois ans, où commence sa recherche selon le Midrash, et ses soixante-quinze ans, où il est appelé. Sa réponse : il a mené la lutte contre trois formes de déviation, celles des trois grandes générations qui l’ont précédé. La génération d’Enosh, petit-fils d’Adam, s’est attachée aux manifestations multiples du divin, dans la nature et dans les idées, plutôt que de remonter à leur source unique. La génération du déluge a laissé l’homme à ses désirs, jusqu’à ce que « la terre s’emplisse de violence ». La génération de la dispersion, celle de Nimrod et de la tour de Babel, a séparé le spirituel du matériel et voulu uniformiser l’humanité entière « sous un seul drapeau, une seule tour, une seule cité ». Ces trois tentations, dit le Rav, étaient courantes alors, elles le sont aujourd’hui et le seront demain.

Il ajoute que les « âmes faites à ’Haran » sont toutes les personnes qu’Avraham avait entraînées dans son sillage lors de sa lutte contre le décret de Nimrod. Dès le départ, la sortie d’Avraham est un mouvement collectif.

Une foi en mouvement

Dans Lekh Lekha : la foi en mouvement, le Rav souligne qu’Avraham entreprend la marche sans savoir où il va, vers « le pays que Je te montrerai ». Le danger, explique-t-il, n’est pas le doute, mais le confort des idées acquises : se maintenir coûte que coûte dans ses schémas et ses préjugés ferme toute possibilité de techouva (retour) et donc de révélation. Il rappelle aussi qu’Avraham n’a pas tout découvert seul : avant lui, il y avait les académies de Chem et d’Ever, où Avraham, Its’hak et Yaakov ont étudié. Et il cite l’enseignement selon lequel l’histoire commence véritablement avec Avraham, au début des deux mille ans de Torah : Avraham est celui qui a osé détruire toutes les idées figées de son temps.

Le Sinaï, la fête des serments

Dans Chavouot : la fête des serments, le Rav relève que la fête du don de la Torah ne s’appelle ni « fête de la Torah » ni « fête des prémices », mais Chavouot, « les semaines », un mot de même racine que chevoua, le serment. Deux serments se répondent ce jour-là : celui de D’, qui s’engage à ne jamais échanger ce peuple contre un autre, et celui d’Israël, qui s’engage à rester attaché à son Créateur par la Torah. Dans Lekh Lekha : le parcours d’Avraham, il note encore que le lieu où D’ se manifeste pour la première fois à Avraham en Canaan, Chekhem, est celui-là même où le peuple, en entrant dans le pays, renouvellera l’alliance du Sinaï par un serment, entre les monts Guerizim et Eval. L’histoire d’Avraham et celle du Sinaï se rejoignent ainsi sur la même terre.

Idées reçues sur les origines du judaïsme

« Moïse a fondé le judaïsme. » Pas exactement. Moché est le plus grand des prophètes et celui par qui la Torah a été transmise, mais le peuple et la foi existaient avant lui, depuis Avraham. Le judaïsme ne porte pas le nom de Moché et ne lui rend aucun culte.

« Le judaïsme est la religion de l’Ancien Testament. » L’expression « Ancien Testament » est chrétienne. Les Juifs parlent du Tanakh, acronyme de Torah (les cinq livres), Nevi’im (les Prophètes) et Ketouvim (les Écrits). Surtout, le judaïsme n’a jamais vécu de ce seul texte : il le lit à travers la Torah orale, la Michna et le Talmud, qui en donnent le sens et l’application.

« Le judaïsme rabbinique est une invention tardive. » Les historiens constatent que la forme actuelle du judaïsme, centrée sur la synagogue, la prière et l’étude, s’est développée surtout après la destruction du Second Temple en 70 de l’ère commune. Mais pour la tradition, les Sages n’ont pas inventé une nouvelle religion : ils ont mis par écrit et organisé un enseignement oral transmis depuis le Sinaï (Pirké Avot 1, 1), pour qu’il survive à l’exil.

« Avraham a inventé le monothéisme. » La tradition juive dit plutôt qu’il l’a redécouvert : Adam, ’Hanokh, Noah, Chem et Ever connaissaient le Créateur (Rambam, Hilkhot Avoda Zara 1, 1-2). Ce qui est nouveau avec Avraham, c’est qu’il ne se contente pas de croire : il enseigne, il rassemble, et il fonde une famille chargée de transmettre cette foi.

« Le judaïsme est une religion comme les autres. » Le judaïsme est à la fois un peuple, une foi et une Loi. On y entre par la naissance ou par la conversion, pas seulement par l’adhésion à un credo. C’est pourquoi ses origines se racontent comme l’histoire d’une famille devenue une nation.

Questions fréquentes sur les origines du judaïsme

Quel âge a le judaïsme ?

Selon la tradition, environ 3 800 ans si l’on compte à partir de la naissance d’Avraham (an 1948 de la création, vers 1812 avant l’ère commune), et environ 3 300 ans si l’on compte à partir du don de la Torah au Sinaï (an 2448, vers 1312 avant l’ère commune). L’année juive 5787, commencée à Roch Hachana en septembre 2026, se compte depuis la création du monde selon la tradition.

Qui est le fondateur du judaïsme ?

Le judaïsme n’a pas de « fondateur » au sens habituel. Avraham est le premier Patriarche, le père du peuple et le premier à avoir enseigné la foi en un D’ unique. Moché est le prophète par qui la Torah a été donnée. Mais pour la tradition, l’auteur de la Torah est D’ Lui-même, et le peuple s’est constitué par une alliance avec Lui.

Où est né le judaïsme ?

Avraham est né à Our Kasdim, en Mésopotamie (dans l’actuel Irak), puis s’est installé à ’Haran avant de partir pour Canaan, la future terre d’Israël. Le peuple s’est formé en Égypte, a reçu la Torah dans le désert du Sinaï, puis est entré en terre d’Israël sous la conduite de Yehochoua.

Le judaïsme est-il la plus ancienne religion monothéiste ?

C’est la plus ancienne des religions monothéistes encore pratiquées. Le christianisme et l’islam reconnaissent tous deux Avraham comme une figure fondatrice et se réfèrent aux récits de la Torah. Pour la tradition juive, la foi en un D’ unique remonte même à Adam ; Avraham l’a redécouverte et transmise.

Pourquoi les Juifs sont-ils appelés « Hébreux », « Israélites » et « Juifs » ?

« Hébreu » (ivri) est le nom donné à Avraham (Bereshit 14, 13). « Israélites » vient d’Israël, le second nom de Yaakov (Bereshit 32, 29). « Juif » vient de Yehouda, la tribu qui a donné son nom au royaume de Juda ; le terme s’est généralisé après l’exil de Babylone (Esther 2, 5).

Que s’est-il passé exactement au mont Sinaï ?

Sept semaines après la sortie d’Égypte, le peuple d’Israël s’est rassemblé au pied du mont Sinaï. D’ y a prononcé les Dix Paroles devant tous (Chemot 20), et Moché a reçu les Tables de la Loi ainsi que l’ensemble de la Torah, écrite et orale. Le peuple s’est engagé par les mots « nous ferons et nous comprendrons » (Chemot 24, 7). Cet événement est célébré chaque année à Chavouot.

Existe-t-il des preuves archéologiques de l’histoire biblique ?

Il n’existe pas de mention extérieure d’Avraham ou de Moché, mais le nom d’Israël apparaît dès la stèle de Merneptah (vers 1208 avant l’ère commune), la maison de David sur la stèle de Tel Dan, et le plus ancien témoin connu d’un texte biblique se trouve sur les amulettes de Ketef Hinnom. Les débats entre historiens restent nombreux ; la foi juive, elle, repose sur une transmission continue de génération en génération.

Pour aller plus loin

Le judaïsme commence par un départ : « Va pour toi ». Avraham quitte ce qu’il connaît pour une terre qu’il ne voit pas encore ; ses descendants quittent l’Égypte pour un désert où ils recevront la Torah. Chaque génération est invitée, à sa manière, à refaire ce chemin.

Sources et références

  • Bereshit 11, 27-32 ; 12, 1-5 ; 14, 13 ; 15, 13-14 ; 17, 5 ; 18, 19 ; 22 ; 26, 5 ; 32, 29 ; 46, 27
  • Chemot 1, 8-14 ; 3 ; 3, 14 ; 12, 40 ; 19, 1-8 ; 20, 1-14 ; 24, 7
  • Bamidbar 6, 24-26
  • Devarim 4, 20 ; 4, 32-33 ; 32, 7 ; 34, 6 ; 34, 10
  • Yehochoua 24, 2-3
  • Esther 2, 5
  • Pirké Avot 1, 1 ; 5, 2 ; 5, 3
  • Talmud de Babylone, Nedarim 32a (Avraham reconnaît son Créateur à trois ans)
  • Talmud de Babylone, Avoda Zara 9a (les deux mille ans de Torah commencent avec Avraham à ’Haran)
  • Talmud de Babylone, Yoma 28b (Avraham observait toute la Torah)
  • Talmud de Babylone, Berakhot 26b (les Patriarches instituent les trois prières)
  • Talmud de Babylone, Chabbat 86b (date du don de la Torah : 6 ou 7 Sivan)
  • Talmud de Babylone, Keritot 9a (entrée dans l’alliance au Sinaï)
  • Bereshit Rabba 38, 13 (Avraham brise les idoles de Téra’h ; la fournaise de Nimrod)
  • Bereshit Rabba 39, 1 (la parabole du palais en flammes)
  • Bereshit Rabba 42, 8 (les trois sens du mot ivri)
  • Rachi sur Bereshit 12, 5 ; Rachi sur Bereshit 15, 13 ; Rachi sur Chemot 12, 40
  • Seder Olam Rabba (chronologie traditionnelle)
  • Rambam, Michné Torah, introduction (la chaîne de la transmission)
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Avoda Zara 1, 1-3
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Yessodé HaTorah 8, 1
  • Rabbi Yehouda Halévi, Le Kouzari, I, 11 et I, 25
  • 2 Maccabées 2, 21 (première attestation du mot Ioudaïsmos)
  • Stèle de Merneptah (vers 1208 avant l’ère commune), musée égyptien du Caire
  • Stèle de Tel Dan (IXe siècle avant l’ère commune), musée d’Israël, Jérusalem
  • Stèle de Mécha (vers 840 avant l’ère commune), musée du Louvre
  • Amulettes d’argent de Ketef Hinnom (fin de l’époque du Premier Temple), musée d’Israël, Jérusalem
  • Rav Raphaël Benizri, Lekh Lekha : le parcours d’Avraham
  • Rav Raphaël Benizri, Lekh Lekha : la foi en mouvement
  • Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 39, 1re partie : Lekh Lekha
  • Rav Raphaël Benizri, Chavouot : la fête des serments

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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