On l’imagine souvent comme un « prêtre juif » : celui qui dirige la prière, marie les couples et parle au nom de D’. L’image n’est pas tout à fait fausse, mais elle passe à côté de l’essentiel. Qu’est-ce qu’un rabbin, au sens propre ? D’où vient ce titre, que fait-il vraiment, qu’est-ce qu’un grand rabbin, et comment devient-on rabbin ? Voici une réponse complète, avec les sources de la Torah et du Talmud, l’histoire et le sens profond de cette fonction.

En bref : le mot rabbin vient de l’hébreu rav, « maître », et de rabbi, « mon maître ». Un rabbin n’est pas un prêtre ni un intermédiaire entre l’homme et D’ : c’est un savant de la Torah, reconnu par ses maîtres comme capable d’enseigner et de trancher les questions de loi juive (la halakha). Son autorité ne vient pas de sa naissance, ni d’un sacrement, mais de son savoir, de sa droiture et de la chaîne de transmission qui remonte, selon la tradition, à Moché au Sinaï. Il enseigne, répond aux questions de pratique, guide une communauté, préside souvent les mariages et accompagne les familles dans le deuil. On devient rabbin après de longues années d’étude, couronnées par une ordination, la semikha. Un grand rabbin est le rabbin placé à la tête des rabbins d’une ville ou d’un pays.

Le mot « rabbin » : de rav à rabbi

En hébreu, le mot rav signifie d’abord « grand », « nombreux ». Il a pris très tôt le sens de « maître », celui qui est grand en savoir. Rabbi veut dire littéralement « mon maître » : c’est ainsi que l’élève appelait celui qui l’enseignait, avant que le mot ne devienne un titre. Le français « rabbin » vient de ces formes hébraïques, passées par le latin médiéval rabbinus. On dit aussi, dans les communautés, « le Rav » ; les Juifs séfarades emploient souvent le titre de Hakham, « sage », et les hassidim appellent leur maître spirituel le Rebbe.

La Torah elle-même ne connaît pas ce titre. Moché, le plus grand des prophètes, n’est jamais appelé « rabbi » dans le texte biblique. Mais la tradition l’a surnommé Moché Rabbénou, « Moché notre maître » : non pas « notre roi » ni « notre libérateur », mais notre enseignant. C’est déjà toute une définition. Le premier rabbin du peuple juif est celui qui lui a transmis la Torah.

À l’époque du Talmud, les titres se sont précisés. Les Sages de la terre d’Israël, qui avaient reçu l’ordination complète, étaient appelés Rabbi (Rabbi Akiva, Rabbi Meïr) ; ceux de Babylonie, Rav (Rav Achi, Rav Papa). Les présidents du Sanhédrin, descendants de Hillel, portaient le titre de Rabban (Rabban Gamliel, Rabban Yohanan ben Zakaï). Et les plus anciens, comme Hillel ou Chammaï, n’avaient aucun titre : leur nom suffisait. La Tossefta le dit à sa manière : « Celui qui a des disciples, on l’appelle Rabbi ; quand ses disciples sont oubliés, on l’appelle Rabban ; quand ceux-ci et ceux-là sont oubliés, on l’appelle par son nom » (Tossefta Edouyot 3, 4). Le Rav Raphaël Benizri commente cette échelle des titres, comme nous le verrons plus bas.

Ce que dit la Torah : des juges, des anciens, des enseignants

Si la Torah ne parle pas de « rabbins », elle pose les fondations de leur rôle. Elle prévoit d’abord des juges : « Tu établiras des juges et des magistrats dans toutes tes villes » (Devarim 16, 18). Elle ordonne ensuite de se tourner vers les autorités de la Torah lorsqu’une question de loi est trop difficile : « Tu iras vers les cohanim, les Lévites, et vers le juge qui sera en ces jours-là […] ; tu agiras selon la loi qu’ils t’enseigneront et selon le jugement qu’ils te diront ; tu ne t’écarteras pas de ce qu’ils te diront, ni à droite ni à gauche » (Devarim 17, 9-11). C’est de ce passage que le Talmud tire l’autorité des Sages pour interpréter la Torah.

La Torah institue aussi une assemblée de soixante-dix anciens pour seconder Moché : « Rassemble-Moi soixante-dix hommes d’entre les anciens d’Israël […], Je prendrai de l’esprit qui est sur toi et Je le mettrai sur eux, et ils porteront avec toi la charge du peuple » (Bamidbar 11, 16-17). C’est le modèle du Sanhédrin, la grande cour de soixante et onze juges qui siégera plus tard à Jérusalem.

Surtout, la Torah raconte la toute première semikha, l’ordination. Avant de mourir, Moché demande à D’ un successeur, et D’ lui répond : « Prends Yehochoua fils de Noun, un homme en qui est l’esprit, et pose ta main sur lui » (Bamidbar 27, 18). Moché « posa ses mains sur lui et lui donna ses ordres » (27, 23). Le livre de Devarim conclut : « Yehochoua fils de Noun était rempli de l’esprit de sagesse, car Moché avait posé ses mains sur lui » (Devarim 34, 9). Le mot semikha signifie précisément « appui » : le maître appuie ses mains sur l’élève, et lui transmet à la fois son savoir et son autorité.

Enfin, les prophètes rappellent que l’enseignement de la Torah est une mission sacrée. Moché bénit la tribu de Lévi en disant : « Ils enseignent Tes lois à Yaakov et Ta Torah à Israël » (Devarim 33, 10). Et le prophète Malakhi déclare : « Les lèvres du cohen gardent la connaissance, et c’est de sa bouche qu’on recherche la Torah, car il est un messager de l’Éternel des armées » (Malakhi 2, 7). Le Talmud appliquera ce verset à tout maître de Torah : on ne doit apprendre que d’un maître qui ressemble à un « messager de D’ », c’est-à-dire dont la conduite est à la hauteur de son savoir (Moed Katan 17a).

La chaîne de la transmission

Le traité des Pirké Avot, les « Maximes des Pères », s’ouvre par une phrase qui résume toute la légitimité du rabbin : « Moché reçut la Torah au Sinaï et la transmit à Yehochoua, Yehochoua aux Anciens, les Anciens aux Prophètes, et les Prophètes la transmirent aux hommes de la Grande Assemblée » (Pirké Avot 1, 1). La suite du chapitre énumère les « paires » de maîtres qui ont reçu cet enseignement, jusqu’à Hillel et Chammaï, puis Rabban Yohanan ben Zakaï.

Un rabbin n’est donc pas un penseur indépendant qui donne son opinion personnelle. Il est un maillon. Il a reçu d’un maître, qui avait reçu d’un autre maître, et il doit transmettre à son tour, fidèlement, ce qu’il a reçu. C’est pourquoi, dans le Talmud, on cite toujours les paroles « au nom de » celui qui les a dites : « Quiconque rapporte une parole au nom de celui qui l’a dite apporte la délivrance au monde » (Pirké Avot 6, 6).

L’ordination dans l’Antiquité

À l’époque de la Michna et du Talmud, la semikha était une institution juridique précise. Seul un maître ordonné pouvait en ordonner un autre ; il fallait un collège de trois, et l’ordination ne pouvait se faire qu’en terre d’Israël (Talmud, Sanhédrin 13b-14a ; Rambam, Hilkhot Sanhédrin 4, 1-6). Seuls les juges ainsi ordonnés pouvaient juger les affaires d’amendes et de peines prévues par la Torah.

Le Talmud raconte que l’Empire romain, voulant briser le judaïsme après la révolte de Bar Kokhba, interdit l’ordination sous peine de mort : celui qui ordonne serait tué, celui qui est ordonné serait tué, et la ville où l’on ordonne serait détruite. Rabbi Yehouda ben Bava alla s’asseoir entre deux montagnes, loin des villes, et ordonna cinq disciples, parmi lesquels Rabbi Meïr et Rabbi Chimon. Quand les soldats arrivèrent, il dit à ses élèves de fuir ; lui resta, et fut transpercé de trois cents lances (Sanhédrin 14a). La transmission de la Torah s’est payée, parfois, au prix de la vie.

Une ordination « de transmission »

Avec le déclin des communautés de la terre d’Israël, cette ordination antique s’est interrompue, vers la fin de l’époque talmudique. Ce que l’on appelle aujourd’hui semikha n’est plus l’ordination juridique de Moché à Yehochoua, mais une autorisation d’enseigner : un ou plusieurs maîtres attestent que l’élève est capable de trancher la loi. Le Talmud en connaît déjà la formule : lorsque Rabba bar Hana partit pour la Babylonie, on lui demanda : « Yoré ? » (Peut-il enseigner la loi ?) « Yoré ! » « Yadin ? » (Peut-il juger ?) « Yadin ! » (Sanhédrin 5a). Ces deux mots sont restés : un diplôme de rabbin s’appelle encore aujourd’hui yoré yoré, et celui de juge rabbinique yadin yadin.

Le Rambam a envisagé la possibilité de rétablir un jour l’ordination antique, si tous les Sages de la terre d’Israël s’accordaient pour désigner l’un d’entre eux (Hilkhot Sanhédrin 4, 11). En 1538, à Safed, le Rav Yaakov Beirav tenta de le faire et ordonna plusieurs maîtres, parmi lesquels le Rav Yossef Karo, l’auteur du Choulhan Aroukh. Mais d’autres rabbins, notamment le Rav Levi ben Habib de Jérusalem, s’y opposèrent, et la tentative n’aboutit pas. Le judaïsme attend, pour ce rétablissement, le retour d’un Sanhédrin.

Que fait un rabbin ?

Le rôle du rabbin a varié selon les époques et les communautés, mais on peut le décrire autour de quelques fonctions principales.

  • Enseigner. C’est sa fonction première. Le rabbin donne des cours de Torah, de Talmud, de halakha, de pensée juive, aux adultes comme aux enfants. Dans la tradition, un rabbin qui n’enseigne pas a perdu sa raison d’être.
  • Répondre aux questions de loi. Est-ce que cette casserole est encore casher ? Comment organiser le Chabbat dans tel cas particulier ? Comment respecter le deuil quand une fête tombe pendant la semaine de chiva ? Le rabbin est celui qui « tranche » (posek), en s’appuyant sur le Talmud, les codes et les décisionnaires. Ses réponses écrites, les responsa (cheélot outechouvot), forment depuis plus de mille ans une immense littérature.
  • Juger. Certains rabbins siègent comme dayanim, juges, dans un tribunal rabbinique, le beth din. Ils traitent les divorces religieux, les conversions, ou des litiges entre personnes qui choisissent de se faire juger selon la Torah.
  • Guider une communauté. Le rabbin de communauté veille sur la vie religieuse : la synagogue, l’éducation, la cacherout, le bain rituel (mikvé). Il est aussi un conseiller et une écoute, pour les joies comme pour les épreuves.
  • Accompagner les grandes étapes de la vie. Il préside souvent le mariage, prononce l’éloge funèbre, réconforte les endeuillés, prépare les jeunes à la bar mitsva.

Il faut noter ce que le rabbin n’est pas. Il n’est pas un intermédiaire obligé entre l’homme et D’ : tout Juif peut prier directement, à la synagogue ou chez lui, et une prière en communauté peut être dirigée par n’importe quel fidèle compétent. Il n’administre pas de sacrements, n’entend pas de confession et n’absout pas les fautes : la techouva, le retour vers D’, est l’affaire de chacun. Même le mariage juif n’est pas célébré « par » le rabbin : ce sont les mariés qui s’unissent devant deux témoins, le rabbin veillant seulement à ce que tout se fasse selon la loi.

Il ne faut pas non plus confondre le rabbin avec d’autres fonctions. Le cohen est un descendant d’Aharon, prêtre par la naissance, et non par le savoir. Le hazan est le chantre qui dirige la prière. Le mohel pratique la circoncision, le chohet l’abattage rituel. Une même personne peut cumuler plusieurs de ces rôles, mais ce sont des fonctions distinctes.

Le savant avant le titre

Le Talmud accorde au savoir une place qui surprend : « Un mamzer (enfant né d’une union interdite) qui est un sage de la Torah passe avant un grand prêtre ignorant » (Michna Horayot 3, 8 ; Talmud, Horayot 13a). La naissance, même la plus prestigieuse, ne fait pas l’autorité ; la Torah, elle, est ouverte à tous. Le Rambam le formule ainsi : la couronne de la prêtrise a été donnée à Aharon, celle de la royauté à David, mais « la couronne de la Torah est posée là, prête pour quiconque veut la prendre » (Hilkhot Talmud Torah 3, 1).

Un rabbin aux cheveux gris portant la kippa montre un passage du doigt dans un grand livre ouvert à un autre homme portant la kippa, penchés ensemble sur une table d’étude en bois
Le maître et l’élève penchés sur le même livre : « Fais-toi un maître » (Pirké Avot 1, 6).

Comment devient-on rabbin ?

Il n’existe pas un seul chemin, mais tous passent par la même porte : l’étude. Le futur rabbin passe généralement de longues années dans une yechiva, une école talmudique, puis souvent dans un kollel, où des hommes mariés étudient à plein temps. Il y apprend le Talmud en profondeur, avec ses commentateurs, puis les codes de loi, le Michné Torah du Rambam et surtout le Choulhan Aroukh, avec les grands décisionnaires qui l’ont suivi.

Les examens de semikha portent traditionnellement sur des domaines précis de la loi, ceux où un rabbin de communauté est le plus souvent consulté : les règles de cacherout (mélanges de lait et de viande, salage de la viande, aliments douteux), celles de la pureté familiale, celles du Chabbat et du deuil. L’élève doit montrer qu’il connaît les sources et qu’il sait raisonner à partir d’elles. Un ou plusieurs rabbins reconnus lui délivrent alors un certificat, souvent rédigé en hébreu : la semikha.

Selon les pays, des institutions organisent ce parcours. En Israël, le Grand Rabbinat fait passer des examens officiels, indispensables pour exercer comme rabbin de ville ou juge rabbinique. En France, le Séminaire israélite de France, héritier de l’École rabbinique fondée à Metz en 1829 et transférée à Paris en 1859, forme les rabbins du Consistoire. Beaucoup de rabbins reçoivent aussi leur semikha directement de grands maîtres de yechivot, en Israël ou ailleurs.

Mais la tradition insiste : le diplôme ne suffit pas. Les Pirké Avot énumèrent quarante-huit qualités par lesquelles on « acquiert » la Torah, parmi lesquelles l’humilité, la joie, la patience, le service des Sages, l’amour des créatures, et le fait d’« aimer les remontrances » (Pirké Avot 6, 6). Le Talmud ajoute qu’on ne devient vraiment maître qu’en restant élève : « J’ai beaucoup appris de mes maîtres, plus encore de mes compagnons, et de mes élèves plus que de tous » (Taanit 7a).

Enfin, contrairement à une idée répandue, un rabbin n’est pas un religieux célibataire. Dans le judaïsme, la vie de famille fait partie de la sainteté : la très grande majorité des rabbins sont mariés et pères de famille. L’épouse du rabbin, souvent appelée la rabbanit, joue d’ailleurs fréquemment un rôle important dans l’enseignement et la vie de la communauté.

Qu’est-ce qu’un grand rabbin ?

Le titre de grand rabbin désigne en général le rabbin placé à la tête des rabbins d’une ville, d’une région ou d’un pays. Ce n’est pas un degré « supérieur » d’ordination, mais une fonction : il représente la communauté, coordonne les rabbins, et tranche les grandes questions de principe.

En France : le Consistoire

En France, le titre est né d’une décision politique. En 1806-1807, Napoléon convoque une Assemblée des notables juifs, puis un « Grand Sanhédrin », pour définir la place des Juifs dans l’État. Par les décrets du 17 mars 1808, il organise le culte israélite en consistoires, avec un Consistoire central à Paris. Le Grand rabbin de France préside depuis lors le corps rabbinique consistorial ; il existe aussi des grands rabbins régionaux (Paris, Strasbourg, Lyon, Marseille…). Le Grand rabbin de France est élu par une assemblée de représentants des communautés ; le Rav Haïm Korsia occupe cette fonction depuis 2014.

En Israël : le Grand Rabbinat

En terre d’Israël, l’Empire ottoman reconnaissait déjà un chef religieux, le Hakham Bachi. Sous le mandat britannique, en 1921, est créé le Grand Rabbinat (Rabbanout harachit), avec deux grands rabbins : un ashkénaze, le Rav Avraham Yitshak Hacohen Kook, et un séfarade, le Rav Yaakov Meïr, qui porte le titre traditionnel de Rishon LeTsion, « le premier de Sion ». Cette double présidence existe toujours : en 2024, le Rav Kalman Ber a été élu grand rabbin ashkénaze et le Rav David Yossef grand rabbin séfarade. Le Grand Rabbinat supervise notamment les tribunaux rabbiniques, les mariages et la cacherout officielle.

L’autorité qui ne s’élit pas

À côté de ces fonctions officielles, il existe une autorité d’un autre ordre, qui ne s’élit pas : celle que la communauté reconnaît spontanément à un maître pour sa science et sa sainteté. On parle alors d’un « grand de la génération ». Le Rav Ovadia Yossef, le Rav Moché Feinstein ou le Hafets Haïm ont exercé une influence immense, souvent bien au-delà des titres qu’ils portaient. Dans le judaïsme, l’autorité suprême n’est pas celle du poste, mais celle de la Torah.

Vivre de la Torah ? Une question ancienne

Peut-on être payé pour enseigner la Torah ? La question est aussi ancienne que la fonction. Chemaya, l’un des maîtres de la chaîne des Pirké Avot, enseignait : « Aime le travail, déteste la rabbanout » (Pirké Avot 1, 10), mot qui désigne la position de maître et de chef. Et Rabbi Tsadok : « Ne fais pas de la Torah une couronne pour t’en glorifier, ni une bêche pour creuser avec » (Pirké Avot 4, 5).

Les Sages du Talmud avaient presque tous un métier. Hillel était un journalier qui gagnait une petite pièce par jour (Yoma 35b) ; Rabbi Yehochoua vivait d’un travail si pénible que les murs de sa maison en étaient noircis (Berakhot 28a). Le Rambam est catégorique : celui qui décide d’étudier la Torah sans travailler, en vivant de la charité, « profane le Nom divin et méprise la Torah » (Hilkhot Talmud Torah 3, 10). Lui-même exerçait la médecine.

Mais les conditions de vie des communautés juives ont changé. Au Moyen Âge, il est devenu impossible de servir une communauté à plein temps tout en gagnant sa vie autrement. Des décisionnaires, comme le Rav Chimon ben Tsémah Duran au XVe siècle, puis le Rav Yossef Karo dans son commentaire Kessef Michné sur ce passage du Rambam, ont justifié que le rabbin reçoive un salaire : non pas pour la Torah elle-même, mais pour le temps qu’il consacre à la communauté et dont il est privé pour gagner sa vie. C’est l’usage général aujourd’hui. L’idéal, lui, demeure : la Torah ne doit jamais devenir un commerce.

Le respect dû au maître, et ses limites

La tradition demande un profond respect envers le maître de Torah. Rabbi Elazar ben Chamoua enseigne : « Que la crainte de ton maître soit comme la crainte du Ciel » (Pirké Avot 4, 12). La Michna va jusqu’à dire que si l’on trouve à la fois l’objet perdu de son père et celui de son maître, on rend d’abord celui du maître, « car son père l’a fait venir en ce monde, et son maître, qui lui a enseigné la sagesse, le fait venir au monde à venir » (Michna Bava Metsia 2, 11). Le Rambam en tire la règle selon laquelle l’honneur dû au maître dépasse celui dû au père (Hilkhot Talmud Torah 5, 1). Le Choulhan Aroukh consacre à ces lois plusieurs chapitres (Yoré Déa 242-244).

Ce respect a un but : permettre la transmission. C’est pourquoi les Pirké Avot ordonnent, à deux reprises : « Fais-toi un maître » (Pirké Avot 1, 6 et 1, 16). Chacun, même savant, a besoin d’un rabbin auprès de qui vérifier ses décisions et devant qui rester humble.

Mais le respect ne signifie pas l’infaillibilité. Le Talmud discute sans cesse les opinions des plus grands maîtres, et en rejette beaucoup. Dans un récit célèbre, Rabbi Eliézer invoque des miracles, puis une voix céleste, pour prouver qu’il a raison contre la majorité ; Rabbi Yehochoua répond : « Elle n’est pas dans le ciel » (Devarim 30, 12), et la loi suit la majorité des Sages (Bava Metsia 59b). L’autorité du rabbin est celle d’un raisonnement fondé sur la Torah, pas celle d’une révélation personnelle. Et à l’inverse, le Talmud n’épargne pas les maîtres orgueilleux ou injustes : un savant qui fait honte à la Torah par sa conduite commet une profanation du Nom divin (Yoma 86a).

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Raphaël Benizri a consacré une longue série de cours aux Pirké Avot, où la figure du maître revient sans cesse. Voici ce qu’il en dit, fidèlement résumé.

Rav, Rabbi, Rabban : l’échelle des titres

Dans Pirkey Avot 5 : servir sans récompense, à propos d’un maître de la Michna qui porte le titre de Rabban, le Rav rappelle la hiérarchie des titres : « D’abord Rav, ensuite Rabbi, ensuite Rabban, et puis il n’y a plus de titre. » Rav est le titre modeste de l’enseignant face à son élève. Rabbi, c’est lorsque l’élève l’a adopté et se réfère à lui : il devient « son » rabbi, « mon maître ». Rabban, c’est lorsqu’il est le maître de tout un ensemble, d’une communauté qui se reconnaît en lui. Mais lorsqu’il devient la référence pour l’humanité entière, il n’a même plus besoin du titre de Rabban : son nom seul suffit. Un rabbin, dans cette lecture, n’est pas défini par un diplôme, mais par la relation qu’il crée avec ceux qui apprennent de lui.

« Fais-toi un maître »

Dans Pirkey Avot : un maître, un ami, un jugement, le Rav étudie la sentence de Yehochoua ben Perahia : « Fais-toi un maître, acquiers-toi un ami, et juge tout homme favorablement » (Pirké Avot 1, 6). Il relève que les deux verbes ne disent pas la même chose. Le verbe employé pour le maître est celui de la contrainte : le maître s’impose, comme on impose une mitsva parce qu’elle est dans l’intérêt de celui qui l’accomplit. L’ami, lui, s’acquiert. Devant un maître, on éprouve un peu de gêne, on ne veut pas toujours se sentir sous sa coupe ; c’est pourquoi on cherche aussi un ami, un confident. Un maître ne peut pas toujours être un ami.

Le Rav souligne aussi la responsabilité immense du maître dans la trajectoire d’un homme. Il rappelle l’anecdote talmudique de Yehochoua ben Perahia, qui repoussa un disciple d’un geste trop sévère, et ce disciple, se croyant rejeté, s’égara. Notre responsabilité est grande dans toute relation à autrui, dit le Rav, et davantage encore pour un enseignant. Et il ajoute qu’on est souvent porté à juger son maître avec rigueur, à chercher ses défauts : si l’on veut que le maître reste un maître, il faut savoir fermer les yeux sur certaines faiblesses, car, comme le dit le verset qu’il cite, « il n’y a pas de juste sur terre qui fasse le bien sans jamais faillir » (Kohélet 7, 20).

Ne pas faire de la Torah un commerce

Dans Pirkey Avot : juger sans se faire juge et Pirkey Avot : Shemaya et Avtalion, le Rav commente la sentence « aime le travail, déteste la rabbanout » (Pirké Avot 1, 10). Le mot, explique-t-il, vise ici le fait de faire de la Torah une source de revenu : « de même que je l’ai enseignée gratuitement, vous devez l’enseigner gratuitement ». On peut recevoir une compensation pour le temps qu’on y consacre, mais on ne doit pas vivre aux dépens de la Torah. Il note que la traduction française a préféré parler d’« autorité » pour ne pas heurter les rabbins qui font leur travail avec dévouement et abnégation ; le sens devient alors : déteste ce qui consiste à diriger les autres, à imposer sa loi, à exploiter le savoir d’autrui.

Les Sages de l’ancien temps, rappelle-t-il, avaient tous un métier. Ils enseignaient la Torah bénévolement, et n’étaient rétribués que dans la mesure où ils assumaient des fonctions rabbiniques et des charges de la collectivité. On les désignait d’ailleurs par leur profession : l’un forgeron, l’autre tailleur, l’autre boulanger.

Des hommes entièrement voués à l’enseignement

Pour autant, le Rav ne rejette pas les rabbins à plein temps. Dans Pirkey Avot 2 : la voie droite et le métier, il explique qu’il faut maintenir des hommes entièrement voués à l’enseignement. De même que la Torah a choisi les cohanim pour le Sanctuaire, de père en fils, l’éducation d’un peuple a besoin de maîtres, mais leur charge ne se transmet pas par filiation : elle relève du choix d’un homme qui veut partager ce qu’il sait. Il rapporte le projet d’une yechiva de cinq mille élèves, auquel on objecta : qui les paiera ? La réponse fut que de ces cinq mille sortiraient peut-être mille rabbins, de ces mille cent grands rabbins, et de ceux-là quelques maîtres d’exception ; mais que l’essentiel était qu’il y ait des gens capables de comprendre leur langage et leurs exigences.

L’orgueil du savant

Enfin, dans Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar, le Rav revient sur la mort des vingt-quatre mille disciples de Rabbi Akiva, « parce qu’ils ne se conduisaient pas avec respect les uns envers les autres » (Yevamot 62b). Chacun, explique-t-il, se limitait à son propre enseignement et à sa propre perception, sans pouvoir intégrer l’autre : le condisciple, le talmid hakham (le savant) d’à côté, et à plus forte raison l’homme de la rue. Le Rav rapproche ce drame de la révolte de Bar Kokhba, que Rabbi Akiva soutenait : une armée divisée par l’orgueil ne tient pas. La leçon vaut pour tout rabbin : la Torah ne se transmet que dans le respect mutuel.

Idées reçues sur le rabbin

« Le rabbin est un prêtre juif. » Non. Le judaïsme connaît des prêtres, les cohanim, mais leur fonction était liée au Temple de Jérusalem. Le rabbin est un enseignant et un juriste de la Torah, sans pouvoir sacramentel.

« Il faut passer par un rabbin pour parler à D’. » Non. Chaque Juif prie directement. Le rabbin peut conseiller, enseigner, bénir, mais il n’est pas un intermédiaire obligé.

« Le rabbin pardonne les fautes. » Non. Il n’y a pas de confession à un rabbin. La techouva se fait entre l’homme et D’ ; pour les fautes envers autrui, il faut demander pardon à la personne lésée.

« Les rabbins ne se marient pas. » Au contraire : se marier et fonder une famille est une mitsva, et presque tous les rabbins sont mariés.

« Ce que dit un rabbin est une parole divine. » Non. Le rabbin applique la Torah avec sa raison, et il peut se tromper. Le Talmud est rempli de débats où les maîtres se contredisent, et la règle est de suivre la majorité et les grands décisionnaires reconnus.

« Il suffit d’un diplôme pour être un vrai rabbin. » La tradition exige plus : le savoir, mais aussi la crainte du Ciel, l’humilité et une conduite droite. Un maître dont les actes contredisent l’enseignement perd sa crédibilité.

Questions fréquentes sur le rabbin

Quelle est la différence entre un rabbin et un cohen ?

Le cohen est un descendant d’Aharon, le frère de Moché : il l’est par la naissance, qu’il soit savant ou non. Il garde aujourd’hui quelques fonctions, comme la bénédiction des cohanim à la synagogue. Le rabbin, lui, l’est par l’étude et l’ordination. Un cohen peut être rabbin, mais les deux choses sont indépendantes.

Comment appelle-t-on un rabbin ?

En français, on dit « Monsieur le rabbin » ou simplement « Rav » suivi de son nom. En hébreu, on l’appelle « Kevod HaRav », « honorable Rav ». Chez les Séfarades, on utilise aussi « Hakham » ou, pour un maître âgé et vénéré, « Rabbi » ; chez les hassidim, le maître est « le Rebbe ».

Combien de temps faut-il pour devenir rabbin ?

Il n’y a pas de durée fixe, mais il faut compter en général plusieurs années d’étude intensive après de solides bases en Talmud, souvent entre quatre et dix ans. L’étude ne s’arrête jamais vraiment : un rabbin reste un élève toute sa vie.

Une femme peut-elle être rabbin ?

Dans le judaïsme orthodoxe, la fonction de rabbin et de juge rabbinique est réservée aux hommes, même si des femmes enseignent la Torah à un haut niveau et conseillent sur des questions de loi dans certains domaines. Les mouvements libéraux et réformés ordonnent des femmes rabbins depuis le XXe siècle : la première, Regina Jonas, fut ordonnée en Allemagne en 1935.

Faut-il un rabbin pour se marier ?

Selon la loi juive, le mariage est conclu par les mariés eux-mêmes, devant deux témoins valides. Mais comme les règles en sont précises, l’usage universel est qu’un rabbin compétent dirige la cérémonie et vérifie la ketouba, l’acte de mariage. Dans de nombreux pays, dont Israël et la France, l’institution rabbinique organise ces mariages.

Qu’est-ce que la semikha ?

C’est l’ordination rabbinique, du mot hébreu qui signifie « appui », en souvenir des mains que Moché posa sur Yehochoua. Aujourd’hui, c’est un certificat par lequel des rabbins reconnus attestent qu’un élève est capable de trancher les questions de loi juive (yoré yoré) ou de juger (yadin yadin).

Peut-on poser une question à n’importe quel rabbin ?

Oui, et c’est même recommandé : « Fais-toi un maître » (Pirké Avot 1, 6). Il est sage d’avoir un rabbin attitré, qui connaît sa communauté et sa coutume. Une fois qu’on a posé une question à un rabbin et reçu sa réponse, on ne va pas chez un autre pour obtenir un avis plus commode.

Pour aller plus loin

Le rabbin n’est pas au-dessus de son peuple : il en est le maillon le plus exposé, celui qui reçoit et doit transmettre. Chacun, à sa mesure, est appelé à la même chose : se faire un maître, apprendre, puis enseigner à son tour ce qu’il a reçu.

Sources et références

  • Bamidbar 11, 16-17 ; Bamidbar 27, 18-23
  • Devarim 16, 18 ; Devarim 17, 9-11 ; Devarim 30, 12 ; Devarim 33, 10 ; Devarim 34, 9
  • Malakhi 2, 7
  • Pirké Avot 1, 1 ; 1, 6 ; 1, 10 ; 1, 16 ; 4, 5 ; 4, 12 ; 6, 6
  • Michna Bava Metsia 2, 11
  • Michna Horayot 3, 8
  • Tossefta Edouyot 3, 4
  • Talmud de Babylone, Sanhédrin 5a ; Sanhédrin 13b-14a
  • Talmud de Babylone, Horayot 13a
  • Talmud de Babylone, Moed Katan 17a
  • Talmud de Babylone, Taanit 7a
  • Talmud de Babylone, Yoma 35b ; Yoma 86a
  • Talmud de Babylone, Berakhot 28a
  • Talmud de Babylone, Bava Metsia 59b
  • Talmud de Babylone, Yevamot 62b
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Sanhédrin 4, 1-6 et 4, 11
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Talmud Torah 3, 1 ; 3, 10 ; 5, 1
  • Rav Yossef Karo, Kessef Michné sur Hilkhot Talmud Torah 3, 10
  • Rav Chimon ben Tsémah Duran (Tachbets), responsa, XVe siècle
  • Choulhan Aroukh, Yoré Déa 242-244
  • Kohélet 7, 20
  • Tentative de rétablissement de la semikha à Safed par le Rav Yaakov Beirav (1538)
  • Décrets impériaux du 17 mars 1808 organisant le culte israélite en France (Consistoire)
  • Création du Grand Rabbinat de la terre d’Israël (1921)
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot 5 : servir sans récompense
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : un maître, un ami, un jugement
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : juger sans se faire juge
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : Shemaya et Avtalion
  • Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot 2 : la voie droite et le métier
  • Rav Raphaël Benizri, Lag BaOmer : les feux et la lumière du Zohar

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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