Chaque vendredi, un peu avant le coucher du soleil, des millions de foyers juifs allument deux bougies, posent deux pains tressés sur une nappe blanche et éteignent leur téléphone jusqu’au lendemain soir. Pourquoi ce jour commence-t-il le vendredi soir ? Pourquoi ne pas allumer la lumière, ne pas conduire, ne pas écrire ? Et surtout, que cherche-t-on dans ce « repos » qui ressemble, vu de l’extérieur, à une longue liste d’interdits ? Voici une réponse complète : les versets de la Torah, l’enseignement du Talmud, les raisons profondes, la pratique d’aujourd’hui et l’histoire d’un jour qui a traversé trois mille ans.
Le Chabbat (de l’hébreu chavat, « cesser ») est le septième jour de la semaine juive, du vendredi au coucher du soleil jusqu’au samedi soir à la tombée de la nuit, soit environ vingt-cinq heures. La Torah l’institue en souvenir de la création du monde, au terme de laquelle D’ « cessa » Son œuvre, et en souvenir de la sortie d’Égypte, quand le peuple esclave devint libre. Ce jour-là, on s’abstient des trente-neuf catégories de « travaux créateurs » (melakhot) qui servirent à construire le Sanctuaire dans le désert, comme allumer un feu, écrire, cuisiner ou transporter un objet dans l’espace public. Le Chabbat n’est pourtant pas d’abord un jour d’interdits : c’est un jour de sainteté, de prière, d’étude, de repas en famille et de joie, que la tradition appelle une « reine » et une « fiancée ». Il compte parmi les Dix Commandements et figure au cœur de toute la vie juive.
Ce que dit la Torah : de la création aux Dix Commandements
Le Chabbat apparaît dès la première page de la Torah. Au terme des six jours de la création, le texte dit : « Le ciel et la terre furent achevés, avec toute leur armée. D’ acheva au septième jour l’œuvre qu’Il avait faite, et Il cessa (vayichbot) au septième jour toute l’œuvre qu’Il avait faite. D’ bénit le septième jour et le sanctifia, car en ce jour Il cessa toute Son œuvre » (Bereshit 2, 1-3). Le mot Chabbat vient de ce verbe : il ne signifie pas d’abord « se reposer », mais « cesser », « s’arrêter ». Rachi, citant le Midrach, pose une question étonnante : que manquait-il encore au monde au soir du sixième jour ? Il lui manquait le repos, la menou’ha. Le Chabbat est venu, et avec lui le repos : il n’est pas une pause après la création, il en est l’achèvement (Rachi sur Bereshit 2, 2).
Le Chabbat devient ensuite un commandement. Dans les Dix Commandements du Sinaï, il est lié à la création : « Souviens-toi (zakhor) du jour du Chabbat pour le sanctifier. Six jours tu travailleras et tu feras tout ton ouvrage, et le septième jour est Chabbat pour l’Éternel ton D’ ; tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur […]. Car en six jours l’Éternel a fait le ciel et la terre […] et Il s’est reposé le septième jour » (Chemot 20, 8-11).
Quarante ans plus tard, lorsque Moché répète les Dix Commandements avant l’entrée en terre d’Israël, le texte change : « Garde (chamor) le jour du Chabbat pour le sanctifier […] afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Tu te souviendras que tu as été esclave en terre d’Égypte, et que l’Éternel ton D’ t’en a fait sortir […] ; c’est pourquoi l’Éternel ton D’ t’a ordonné de faire le jour du Chabbat » (Devarim 5, 12-15). La première version regarde vers l’origine du monde ; la seconde vers la liberté de l’homme. Le Talmud enseigne que « souviens-toi » et « garde » ont été prononcés par D’ en une seule parole, ce que l’oreille humaine ne peut saisir (Chevouot 20b). Le chant Lekha Dodi, chanté chaque vendredi soir, le rappelle : « Chamor vezakhor bedibour e’had », « garde et souviens-toi, en une seule parole ». D’où deux dimensions : zakhor, ce qu’on fait pour sanctifier le jour, et chamor, ce dont on s’abstient.
D’autres passages complètent le tableau. Dans le désert, la manne ne tombe pas le septième jour, et le vendredi chacun en ramasse une double ration : « Voyez, l’Éternel vous a donné le Chabbat » (Chemot 16, 29). Plus loin, le Chabbat est appelé un signe d’alliance : « Les enfants d’Israël garderont le Chabbat, pour faire le Chabbat dans leurs générations, alliance perpétuelle. Entre Moi et les enfants d’Israël, c’est un signe pour toujours » (Chemot 31, 16-17). Enfin, juste avant la construction du Sanctuaire, Moché rappelle le Chabbat et précise : « Vous n’allumerez pas de feu dans toutes vos demeures le jour du Chabbat » (Chemot 35, 3).
Les prophètes, eux, insistent sur l’esprit du jour. Yechayahou promet : « Si tu appelles le Chabbat un délice (oneg), […] si tu l’honores en ne suivant pas tes voies habituelles, en ne poursuivant pas tes affaires et en ne parlant pas de choses vaines, alors tu te délecteras en l’Éternel » (Yechayahou 58, 13-14). C’est de ce verset que viennent deux piliers du Chabbat : l’honneur (kavod) et le délice (oneg).
Pourquoi le Chabbat commence-t-il le vendredi soir ?
C’est l’une des questions les plus posées, et la réponse se trouve dans le premier chapitre de la Bible. À la fin de chaque jour de la création, la Torah dit : « Il y eut un soir, il y eut un matin : jour un » (Bereshit 1, 5). Le soir vient avant le matin. Dans le calendrier juif, chaque jour commence donc au coucher du soleil de la veille et se termine à la tombée de la nuit suivante. Le Chabbat, septième jour, commence ainsi le vendredi au coucher du soleil et s’achève le samedi soir, lorsque trois étoiles moyennes sont visibles dans le ciel.
On ajoute même un peu de temps de part et d’autre : c’est la tossefet Chabbat, « l’ajout au Chabbat », que le Talmud déduit des versets (Yoma 81b). En pratique, on allume les bougies environ dix-huit minutes avant le coucher du soleil (quarante minutes à Jérusalem, selon un usage ancien), et l’on termine un peu après la sortie des étoiles. Le Chabbat dure ainsi environ vingt-cinq heures. Les horaires changent chaque semaine et selon la ville.
Les trente-neuf travaux interdits : qu’est-ce qu’une melakha ?
La Torah interdit de faire « aucun travail » le Chabbat, mais elle ne dresse pas la liste de ces travaux. Le mot hébreu employé n’est pas avoda, l’effort, mais melakha, un mot qui désigne un travail créateur, celui qui transforme la matière et lui donne une forme nouvelle. C’est le même mot que le texte emploie pour l’œuvre de D’ dans la création (Bereshit 2, 2) et pour la construction du Michkan, le Sanctuaire du désert (Chemot 35-36).
La tradition orale, mise par écrit dans la Michna, en dresse la liste : il y a « quarante travaux moins un », trente-neuf avot melakhot, « catégories principales de travaux » (Michna Chabbat 7, 2). Le Talmud explique d’où vient ce nombre : la Torah place le commandement du Chabbat juste avant la construction du Sanctuaire, pour enseigner que tous les travaux qui ont servi à le bâtir sont interdits ce jour-là (Chabbat 49b). Même la construction de la maison de D’ s’arrête devant le Chabbat.
Ces trente-neuf travaux se regroupent en grandes familles :
- La préparation de la nourriture : labourer, semer, moissonner, battre, moudre, pétrir, cuire… (onze étapes, de la graine au pain).
- La fabrication des vêtements : tondre, laver, peigner, teindre, filer, tisser, nouer, coudre… (treize étapes, de la laine au vêtement).
- Le travail du cuir et de l’écriture : abattre, tanner, tracer, découper, écrire, effacer.
- La construction : bâtir, démolir, donner la dernière touche à un objet (makké bepatich, « le dernier coup de marteau »).
- Le feu : allumer, éteindre.
- Le transport : faire passer un objet d’un domaine privé vers le domaine public, ou le déplacer dans l’espace public.
De ces catégories, les Sages ont tiré les règles d’aujourd’hui. Écrire, cuisiner, allumer ou éteindre un feu, coudre, construire, transporter des objets dans la rue sont interdits. Les décisionnaires contemporains ont étudié l’électricité, la voiture ou le téléphone à la lumière de ces catégories (le feu, la construction d’un circuit, l’achèvement d’un objet…) : c’est pourquoi les Juifs pratiquants ne conduisent pas, n’allument pas d’appareils et n’utilisent pas leur téléphone pendant le Chabbat. Les Sages ont ajouté des « barrières » protectrices, comme le mouktsé : on ne manipule pas les objets qui servent aux travaux interdits, comme un stylo ou de l’argent.
Ce n’est pas une question de fatigue
Une idée reçue tenace veut que le Chabbat interdise ce qui fatigue. C’est inexact. Déplacer un objet lourd à l’intérieur de la maison n’est pas en soi une melakha ; allumer une ampoule, qui ne coûte aucun effort, est interdit. Le critère n’est pas l’effort, mais la création : ce jour-là, l’homme renonce à imposer sa marque sur le monde. Pendant six jours, il est un créateur, le maître de la nature ; le septième, il reconnaît qu’il n’est pas le Créateur. Comme l’écrit le Sefer Ha-Hinoukh, la mitsva du Chabbat a pour but d’ancrer dans nos cœurs la conviction que le monde a été créé et qu’il a un Maître (mitsvot 31 et 32).
Le Chabbat, un délice : ce qu’on fait pendant ce jour
Le Chabbat a deux faces. La face « garde » (chamor) consiste à s’abstenir des travaux. La face « souviens-toi » (zakhor) consiste à remplir le jour de sainteté et de joie. Le Rambam consacre tout un chapitre à l’honneur et au délice du Chabbat (Hilkhot Chabbat 30) : se laver et s’habiller de beaux vêtements, préparer la maison, manger des mets choisis, et considérer le Chabbat comme la venue d’un roi.
Le vendredi : la préparation
Le Talmud raconte que les plus grands Sages mettaient eux-mêmes la main à la pâte : l’un coupait les légumes, l’autre salait le poisson, un autre allumait le feu, pour honorer le Chabbat en personne (Chabbat 119a). Le vendredi est un jour de courses, de cuisine et de ménage. Tout est préparé à l’avance ; les plats chauds restent sur une plaque allumée avant le Chabbat. C’est l’origine des plats mijotés traditionnels : la dafina ou la skhina des Juifs d’Afrique du Nord, le tcholent des Ashkénazes, cuits toute la nuit.
L’allumage des bougies
Un peu avant le coucher du soleil, la maîtresse de maison (ou, à défaut, un autre membre du foyer) allume au moins deux bougies, en disant la bénédiction « …lehadlik ner chel Chabbat ». Les deux bougies correspondent, selon l’usage répandu, à « souviens-toi » et « garde ». Le Talmud explique que la lumière du Chabbat apporte la paix dans la maison, le chalom bayit (Chabbat 23b) : on ne mange pas dans l’obscurité. Le Rambam en fait une obligation, et non un simple usage (Hilkhot Chabbat 5, 1). Dès cet instant, le Chabbat a commencé pour la famille.
La prière et l’accueil de la « reine »
À la synagogue, on chante le Kabbalat Chabbat, « l’accueil du Chabbat ». Le Talmud raconte que Rabbi Hanina s’enveloppait de ses habits et disait, au coucher du soleil : « Venez, sortons à la rencontre du Chabbat, la reine ! » ; Rabbi Yanaï disait : « Viens, fiancée ! Viens, fiancée ! » (Chabbat 119a). Au XVIe siècle, à Safed, le kabbaliste Rabbi Chlomo Alkabets composa à partir de ces paroles le chant Lekha Dodi, « Viens, mon bien-aimé, à la rencontre de la fiancée », que chantent aujourd’hui toutes les communautés du monde.
Pourquoi une fiancée ? Le Midrach raconte que le Chabbat se plaignit devant D’ : chaque jour de la semaine a un compagnon, et moi je n’en ai pas. D’ lui répondit : l’Assemblée d’Israël sera ta compagne (Bereshit Rabba 11, 8).
Le Kiddouch et les repas
De retour à la maison, on bénit souvent les enfants, puis on récite le Kiddouch, la « sanctification » du jour, sur une coupe de vin. Le Talmud déduit de « souviens-toi du jour du Chabbat pour le sanctifier » qu’il faut en faire mention sur le vin (Pessahim 106a). Le texte du Kiddouch commence par les versets de la création, « Vayekhoulou, le ciel et la terre furent achevés » (Bereshit 2, 1-3), et mentionne aussi la sortie d’Égypte : les deux raisons du Chabbat sont ainsi réunies dans la même coupe.
On fait ensuite la bénédiction sur deux pains, les hallot, en souvenir de la double ration de manne tombée le vendredi dans le désert (Chabbat 117b). Le Talmud demande de prendre trois repas pendant le Chabbat : le vendredi soir, le samedi midi et la seouda chlichit, le troisième repas de l’après-midi (Chabbat 117b). On y chante des zemirot, des chants de table, et l’on y partage des paroles de Torah.
Le samedi : prière, lecture de la Torah, étude
Le samedi matin, on lit à la synagogue la parasha de la semaine, la portion hebdomadaire de la Torah. L’après-midi est souvent consacré à l’étude, au repos, à la promenade, aux visites. Les Sages demandent même que la parole change : « ton parler du Chabbat ne sera pas comme ton parler de semaine » (Chabbat 113a-b, d’après Yechayahou 58, 13).
La Havdala : la séparation
Le samedi soir, à la sortie des étoiles, on dit la Havdala, la « séparation » entre le saint et le profane, sur une coupe de vin, des épices odorantes et une bougie tressée à plusieurs mèches. On respire les épices pour se consoler du départ de la neshama yetera, « l’âme supplémentaire » que, selon le Talmud, D’ donne à l’homme la veille du Chabbat et qu’Il lui reprend à la sortie (Beitsa 16a). Puis on allume la lumière : la semaine peut commencer.

Pourquoi le Chabbat ? Les raisons, du plus simple au plus profond
Un témoignage sur la création
La première raison est donnée par la Torah elle-même : « Car en six jours l’Éternel a fait le ciel et la terre, et le septième jour Il a cessé » (Chemot 20, 11). En s’arrêtant chaque semaine, le Juif témoigne que le monde n’est pas le fruit du hasard et qu’il a un Créateur. C’est pourquoi le Rambam écrit que le Chabbat, comme l’interdit de l’idolâtrie, équivaut à l’ensemble des mitsvot de la Torah (Hilkhot Chabbat 30, 15) : celui qui garde le Chabbat affirme, par ses actes, ce que la foi affirme par les mots.
Un jour de liberté
La deuxième raison est la sortie d’Égypte (Devarim 5, 15). Un esclave ne s’arrête jamais ; son temps appartient à un autre. Le Chabbat est le jour où personne n’est le maître de personne : la Torah y inclut expressément le serviteur, l’étranger et même l’animal, « afin que ton bœuf et ton âne se reposent, et que le fils de ta servante et l’étranger reprennent haleine » (Chemot 23, 12). C’est une loi sociale d’une audace inouïe pour l’Antiquité. Mais c’est aussi une liberté intérieure : l’homme se libère de ses propres chaînes, de l’urgence, du travail qui ne s’arrête jamais, de la logique du rendement.
Un signe d’alliance
La troisième raison est le lien entre D’ et Israël : « c’est un signe entre Moi et vous » (Chemot 31, 13). Le Talmud rapporte que D’ dit à Moché : « J’ai un beau cadeau dans Ma maison des trésors, et Chabbat est son nom ; Je veux le donner à Israël » (Chabbat 10b).
Un avant-goût du monde futur
Le Talmud dit que le Chabbat est « un soixantième du monde futur » (Berakhot 57b). Les kabbalistes, à la suite du Zohar, enseignent que le Chabbat est la source de bénédiction des six jours qui le suivent : la semaine ne mène pas seulement au Chabbat, elle en vit. C’est aussi le sens de l’enseignement de Rabbi Chimon bar Yohaï : « Si Israël gardait deux Chabbats comme il se doit, il serait aussitôt délivré » (Chabbat 118b).
Une règle au-dessus du Chabbat : la vie humaine
Le Chabbat est sévère, mais il n’est jamais cruel. La Torah dit : « Vous garderez Mes lois […] que l’homme accomplira et par lesquelles il vivra » (Vayikra 18, 5). Le Talmud en déduit qu’on doit vivre par les mitsvot, et non mourir à cause d’elles (Yoma 85b). Dès qu’une vie est en danger, ou même en cas de doute, on transgresse le Chabbat sans hésiter : on appelle une ambulance, on conduit à l’hôpital, on allume la lumière. Le Talmud cite un autre principe : « Le Chabbat vous a été confié, et non pas vous au Chabbat » (Yoma 85b).
Le Rambam insiste : ces actes doivent être accomplis non par des non-Juifs ou des enfants, mais par les grands d’Israël et les Sages eux-mêmes, pour montrer que les lois de la Torah ne sont pas une vengeance dans le monde, mais « miséricorde, bonté et paix » (Hilkhot Chabbat 2, 3). Pour les situations de maladie, de grossesse ou de soin aux personnes fragiles, on consultera un rabbin compétent.
Le Chabbat dans l’histoire : le jour qui a gardé un peuple
Les prophètes en font déjà un enjeu national. Yirmeyahou avertit les habitants de Jérusalem de ne pas porter de fardeaux le jour du Chabbat (Yirmeyahou 17, 21-22). Au retour de l’exil de Babylone, au Ve siècle avant l’ère commune, Ne’hemia fait fermer les portes de Jérusalem le vendredi soir pour empêcher les marchands d’entrer (Ne’hemia 13, 15-22). Des tessons inscrits retrouvés dans la colonie juive d’Éléphantine, en Égypte, à la même époque, mentionnent déjà le Chabbat dans des messages de la vie quotidienne.
Le philosophe Sénèque jugeait que les Juifs perdaient un septième de leur vie dans l’oisiveté, et l’historien Tacite y voyait de la paresse. Mais l’historien juif Flavius Josèphe, au Ier siècle, pouvait déjà écrire qu’il n’existait presque aucune cité, grecque ou barbare, où la coutume du septième jour n’ait pénétré (Contre Apion II, 282). L’idée d’un jour de repos hebdomadaire, que l’on tient aujourd’hui pour une évidence, est un héritage direct du Chabbat biblique.
Le Chabbat fut aussi le lieu de dilemmes tragiques. Au temps des Maccabées, au IIe siècle avant l’ère commune, un groupe de mille fidèles réfugiés dans le désert se laissa massacrer plutôt que de combattre un jour de Chabbat. Le prêtre Mattathias et ses compagnons décidèrent alors qu’on se défendrait désormais si l’on était attaqué ce jour-là (I Maccabées 2, 29-41).
À travers l’exil, le Chabbat a été la colonne vertébrale du peuple juif. Le penseur Ahad Haam, à la fin du XIXe siècle, a résumé cela d’une formule devenue célèbre : « Plus que les Juifs n’ont gardé le Chabbat, c’est le Chabbat qui a gardé les Juifs. » Et le philosophe Abraham Joshua Heschel, dans son livre Les bâtisseurs du temps (1951), a parlé d’une « architecture du temps » et appelé les Chabbats « nos grandes cathédrales » : là où les autres civilisations ont sanctifié des lieux, le judaïsme a d’abord sanctifié un jour.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri est revenu sur le Chabbat dans plusieurs cours. En voici les idées principales.
Un lieu de rencontre et un temps de rencontre
Dans son cours Vayekhel : le Tabernacle hors de l’espace, consacré à la parasha du même nom, le Rav se demande pourquoi la Torah rappelle le Chabbat juste avant la construction du Sanctuaire. Sa réponse : ce que D’ a cherché, c’est un temps de rencontre avec l’homme et un lieu de rencontre avec lui. Le temps, c’est le Chabbat ; le lieu, c’est le Sanctuaire. Mais le Sanctuaire ne peut pas se substituer au Chabbat : on ne peut pas repousser le Chabbat pour construire le Sanctuaire. Le Chabbat est, dit-il, « un temps hors du temps, qui a précédé la création et qui en est devenu l’objectif ».
Le Rav y distingue la melakha, qui transforme une chose et lui donne une forme propre, de l’avoda, simple déplacement d’objets à l’intérieur d’un espace.
Les travaux interdits et la structure du monde
Toujours dans ce cours, le Rav propose une lecture du nombre trente-neuf : les dix paroles de la création, et les vingt-deux lettres de l’alphabet hébreu par lesquelles le monde a été réalisé, dont sept sont « dédoublées ». Les travaux se répartissent aussi selon les constituants de l’univers : à la terre correspondent bâtir et démolir ; au feu, allumer et éteindre ; à l’eau, écrire et effacer ; à l’air, nouer et dénouer.
Et puisque D’ Lui-même a suspendu Son action, l’homme ne peut rien accomplir d’un seul coup : « six jours tu travailleras ». Le Chabbat rassemble, dit le Rav, ces moments d’élévation d’une minute ou d’une seconde vécus pendant la semaine : on célèbre le Chabbat avec la sainteté de l’action menée chaque jour.
Pourquoi la Torah mentionne-t-elle spécialement le feu ?
Si tous les travaux sont déjà interdits, pourquoi préciser « vous n’allumerez pas de feu » ? Le Rav répond que toutes les révélations de D’ à l’homme se sont faites par le feu : la torche qui passe entre les animaux partagés lors de l’alliance avec Avraham, le buisson ardent, le feu au sommet du Sinaï, le feu qui descend dans le Sanctuaire. Le danger est de substituer un feu humain au feu divin, comme Nadav et Avihou qui apportèrent « un feu étranger ». Le Chabbat est un temps où l’initiative propre de l’homme s’efface pour laisser place à la rencontre.
Un Chabbat pour toute l’humanité
Dans Bereshit : le commencement de la Création, le Rav souligne que le premier Chabbat, celui de la création, n’est pas propre au peuple juif : Adam n’était pas juif, il était le prototype de l’humanité entière. Le Chabbat « est devenu la propriété du peuple juif, il ne l’était pas dans le projet ». Israël, dit-il, est le centre de gravité de l’humanité comme le Chabbat est celui de la création. Il relève aussi que dans le mot Chabbat on entend le verbe chouv, « revenir », celui de la techouva : la sainteté de ce jour implique un retour et un ressourcement. Il rapporte à ce propos le récit des Sages selon lequel Adam, comprenant qu’un retour était possible, récita aussitôt le Psaume du jour du Chabbat (Tehilim 92).
Le temps que l’homme ne subit plus
Dans Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté, le Rav décrit le Chabbat comme le temps où l’homme n’est plus dépendant du temps : à peine créé, Adam est installé dans le Chabbat, un « temps générateur du temps » où c’est lui qui fait son agenda de la vie. C’est cette liberté, dit-il, qui s’installe dans un Chabbat répété, au point que même les jours de la semaine sont vécus en fonction du Chabbat. Et il conclut : « le Chabbat lui est offert ; les fêtes, c’est lui qui les offre ».
Questions fréquentes sur le Chabbat
Que veut dire « Chabbat chalom » ?
C’est la salutation traditionnelle du Chabbat : « un Chabbat de paix ». Beaucoup disent aussi « bon Chabbat », ou « Gout Chabbes » en yiddish. À la sortie du Chabbat, on se souhaite « Chavoua tov », « une bonne semaine ».
Shabbat, Chabbat ou Sabbat : quelle orthographe ?
C’est le même mot hébreu, transcrit de différentes manières. « Shabbat » suit l’anglais, « Chabbat » la transcription française (ch se prononce comme dans « chat »), et « sabbat » est l’ancienne forme française, venue du grec et du latin. Le site Pensées Juives emploie « Chabbat ».
Un non-Juif peut-il participer à un repas de Chabbat ?
Oui, et c’est même une belle manière de découvrir le judaïsme. Recevoir des invités est une grande mitsva, et beaucoup de familles et de communautés ouvrent leur table. Par respect, l’invité évitera d’utiliser son téléphone ou de prendre des photos à table.
Peut-on vivre le Chabbat progressivement ?
Oui. Beaucoup commencent par allumer les bougies, réciter le Kiddouch et partager le repas du vendredi soir en famille, puis ajoutent peu à peu d’autres règles. Chaque mitsva accomplie a sa valeur propre ; un rabbin peut accompagner ce chemin.
Que se passe-t-il si l’on transgresse le Chabbat sans le vouloir ?
Celui qui a transgressé par erreur ou par ignorance n’est pas jugé comme celui qui le fait délibérément : au temps du Temple, il apportait une simple offrande expiatoire (Vayikra 4, 27-28). Aujourd’hui, il fait techouva, un « retour », et s’efforce de mieux connaître les lois. Le Talmud de Jérusalem enseigne que si Israël gardait un seul Chabbat comme il se doit, le fils de David viendrait (Taanit 1, 1) : chaque Chabbat est une nouvelle chance.
Pour aller plus loin
- Vayekhel : le Tabernacle hors de l’espace (cours du Rav Benizri)
- Bereshit : le commencement de la Création
- Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté
- « Parfums de Shabbat » : le livre du Rav Benizri
- Livrets gratuits : questions à poser à la table de Chabbat
- Que disent les Dix Commandements ?
- Comment fonctionne le calendrier juif ?
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Bereshit 1, 5 ; 2, 1-3
- Chemot 16, 29 ; 20, 8-11 ; 23, 12 ; 31, 13-17 ; 35, 3
- Vayikra 4, 27-28 ; 18, 5
- Devarim 5, 12-15
- Yechayahou 58, 13-14
- Yirmeyahou 17, 21-22
- Ne’hemia 13, 15-22
- Tehilim 92
- Rachi sur Bereshit 2, 2
- Michna Chabbat 7, 2
- Talmud de Babylone, Chabbat 10b, 23b, 49b, 113a-b, 117b, 118b, 119a
- Talmud de Babylone, Berakhot 57b
- Talmud de Babylone, Pessahim 106a
- Talmud de Babylone, Yoma 81b, 85b
- Talmud de Babylone, Beitsa 16a
- Talmud de Babylone, Chevouot 20b
- Talmud de Jérusalem, Taanit 1, 1
- Bereshit Rabba 11, 8
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Chabbat 2, 3 ; 5, 1 ; 30 (notamment 30, 15)
- Sefer Ha-Hinoukh, mitsvot 31 et 32
- Rabbi Chlomo Alkabets, Lekha Dodi (Safed, XVIe siècle)
- I Maccabées 2, 29-41
- Flavius Josèphe, Contre Apion II, 282
- Sénèque (fragment transmis par saint Augustin) ; Tacite, Histoires V, 4
- Papyrus et ostraca d’Éléphantine (Égypte, Ve siècle avant l’ère commune)
- Ahad Haam, article sur le Chabbat (1898)
- Abraham Joshua Heschel, Les bâtisseurs du temps (The Sabbath, 1951)
- Rav Raphaël Benizri, Vayekhel : le Tabernacle hors de l’espace
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit : le commencement de la Création
- Rav Raphaël Benizri, Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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