« Chema Israël » : ce sont souvent les premiers mots hébreux qu’un enfant juif apprend, et les derniers qu’un juif prononce avant de mourir. Mais que veulent dire ces six mots, d’où viennent-ils, et pourquoi tiennent-ils une place aussi centrale ? Voici une réponse complète : le texte, ses sources dans la Torah et le Talmud, la manière de le réciter, son histoire et son sens profond.
En bref : le Chema Israël (en hébreu Chema Yisraël, « Écoute, Israël ») est le verset le plus célèbre du judaïsme : « Écoute, Israël : l’Éternel est notre D’, l’Éternel est un » (Devarim 6, 4). Il proclame que D’ est unique et qu’Il est le D’ d’Israël. Ce verset ouvre une prière plus longue, appelée Keriat Chema (« la lecture du Chema »), formée de trois passages de la Torah, que tout homme juif récite chaque soir et chaque matin depuis l’Antiquité. Ce n’est pas, à proprement parler, une prière de demande, mais une déclaration de foi : on y accepte, selon l’expression de la Michna, « le joug de la royauté du Ciel » (Berakhot 2, 2).
Les six mots du Chema, un par un
Le verset compte six mots en hébreu : שְׁמַע יִשְׂרָאֵל ה׳ אֱלֹקֵינוּ ה׳ אֶחָד, que l’on prononce « Chema Yisraël, Ado-naï Elo-hénou, Ado-naï E’had ». Chacun d’eux porte un monde.
- Chema, « écoute ». La Torah ne dit pas « vois » ni « crois », mais « écoute ». Écouter, en hébreu, veut dire aussi comprendre, recevoir et accepter. Le judaïsme est une religion de la parole entendue : au Sinaï, rappelle Moché, le peuple a entendu une voix « sans voir aucune forme » (Devarim 4, 12).
- Yisraël, « Israël ». Le verset s’adresse à tout le peuple, et à chacun en particulier. Le Talmud rapporte aussi qu’il s’adresse à un homme précis : Yaakov, appelé Israël (Pessahim 56a ; nous y reviendrons).
- Hachem (deux fois) : le Nom de quatre lettres, qu’on ne prononce pas tel qu’il s’écrit et qu’on lit « Ado-naï ». Il exprime l’éternité de D’ et Sa bonté.
- Elokénou, « notre D’ ». Le Nom Elokim évoque D’ comme maître de la nature et juge ; le suffixe « -énou » dit un lien d’appartenance : Il est « notre » D’.
- E’had, « un ». Le mot le plus important du verset, et le plus discuté.
Dans les rouleaux de la Torah, deux lettres de ce verset sont écrites plus grandes que les autres : le ayin final de chema et le dalet final de e’had. Ensemble, elles forment le mot ed, « témoin ». Les commentateurs (notamment le Baal Ha-Tourim sur Devarim 6, 4) y voient le sens même du verset : en le récitant, le juif témoigne devant le monde que D’ est un. On explique aussi que le dalet est grossi pour qu’on ne le confonde pas avec un rech : on lirait alors a’her, « autre », et le verset deviendrait une proclamation d’idolâtrie.
Ce que dit la Torah : trois passages
Le verset se trouve dans le livre de Devarim (le Deutéronome), dans le grand discours que Moché adresse au peuple avant sa mort (parasha Vaet’hanan). La prière du matin et du soir réunit trois passages de la Torah, appelés parachiot.
Premier passage : « Écoute, Israël » (Devarim 6, 4-9)
« Écoute, Israël : l’Éternel est notre D’, l’Éternel est un. Tu aimeras l’Éternel ton D’ de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Ces paroles que Je te prescris aujourd’hui seront sur ton cœur. Tu les inculqueras à tes enfants, tu en parleras quand tu seras assis dans ta maison et quand tu marcheras en chemin, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras. Tu les attacheras comme signe sur ta main, et elles seront des fronteaux entre tes yeux. Tu les écriras sur les montants de ta maison et sur tes portes. »
Ce passage contient les bases de la vie juive : l’unité de D’, Son amour, l’étude et la transmission de la Torah, les téfilines (posées sur le bras et sur la tête), la mezouza (fixée aux portes), et l’ordre même de réciter le Chema « quand tu te coucheras et quand tu te lèveras », le soir et le matin.
Deuxième passage : « Et ce sera, si vous écoutez » (Devarim 11, 13-21)
Le deuxième passage, appelé Vehaya im chamoa, reprend les mêmes commandements, mais au pluriel et avec une dimension nouvelle : la récompense et la punition. Si le peuple suit les mitsvot (les commandements), « Je donnerai la pluie de votre terre en son temps […] et tu mangeras et tu seras rassasié » ; s’il se détourne vers d’autres dieux, le ciel se fermera et la terre ne donnera plus ses fruits (Devarim 11, 14-17). Le passage se termine par la promesse de vivre longtemps sur la terre promise aux patriarches.
Troisième passage : les tsitsit (Bamidbar 15, 37-41)
Le troisième passage, appelé Vayomer, vient du livre des Nombres. Il ordonne de mettre des tsitsit, des franges, aux coins des vêtements, « afin que vous les voyiez et que vous vous souveniez de tous les commandements de l’Éternel […] et que vous ne vous égariez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux » (Bamidbar 15, 39). Il se conclut par le rappel de la sortie d’Égypte : « Je suis l’Éternel votre D’, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour être votre D’ » (15, 41).
Pourquoi ces trois passages, et dans cet ordre ?
La Michna pose elle-même la question : pourquoi le passage « Écoute » précède-t-il « Et ce sera, si vous écoutez » ? Rabbi Yehochoua ben Kor’ha répond : « afin que l’homme accepte d’abord sur lui le joug de la royauté du Ciel, et ensuite le joug des commandements » (Michna Berakhot 2, 2). Avant de savoir ce qu’on doit faire, il faut savoir devant Qui on se tient. Le passage des tsitsit vient ensuite, parce que les tsitsit, explique la même Michna, sont une mitsva qui ne s’applique que le jour, alors que le deuxième passage vaut jour et nuit.
Le Rambam résume : le premier passage vient d’abord parce qu’il contient l’unité de D’, Son amour et Son étude, « le grand principe dont tout dépend » ; le deuxième ordonne d’accomplir tous les commandements ; le troisième les rappelle aussi, et mentionne la sortie d’Égypte (Michné Torah, Hilkhot Keriat Chema 1, 2).
Pourquoi lire le passage des tsitsit le soir, alors qu’on ne porte pas de tsitsit la nuit ? Parce qu’il contient le souvenir de la sortie d’Égypte, que la Torah demande de rappeler « tous les jours de ta vie », c’est-à-dire, selon Ben Zoma, même les nuits (Michna Berakhot 1, 5). C’est ce passage que cite la Haggada de Pessah.
Une mitsva de la Torah, deux fois par jour
Réciter le Chema matin et soir est l’un des 613 commandements de la Torah. Le Rambam le compte comme une mitsva positive à part entière (Sefer Ha-Mitsvot, commandement positif n° 10), et le Sefer Ha-Hinoukh de même (mitsva n° 420). Il le tire des mots « quand tu te coucheras et quand tu te lèveras » : au moment où les gens se couchent, et au moment où ils se lèvent (Hilkhot Keriat Chema 1, 1-2).
La toute première Michna du Talmud demande d’ailleurs : « À partir de quand lit-on le Chema le soir ? » (Michna Berakhot 1, 1). Que les Sages aient ouvert tout l’édifice du Talmud par le Chema dit à lui seul son importance.
- Le soir, on peut le réciter dès la sortie des étoiles, et l’idéal est de le faire avant minuit (Michna Berakhot 1, 1).
- Le matin, on le récite dès qu’il fait assez jour, et jusqu’à la fin de la troisième heure du jour, soit environ le premier quart de la journée (Michna Berakhot 1, 2 ; Choulhan Aroukh, Orah Haïm 58, 1). Les calendriers juifs indiquent chaque jour cette heure limite, appelée sof zman keriat Chema.
Les Sages ont encadré ces lectures de bénédictions : deux avant et une après le matin, deux avant et deux après le soir (Michna Berakhot 1, 4). Les bénédictions qui précèdent parlent de la lumière de la Création et de l’amour de D’ pour Israël, qui lui a donné la Torah ; celle qui suit, de la fidélité de D’ et de la délivrance d’Égypte. Le Chema est ainsi enchâssé entre la Création, la Révélation et la Délivrance.
À ces deux lectures s’ajoute le Chema du coucher (Keriat Chema al hamita). Rabbi Yehochoua ben Lévi enseigne que même si l’on a déjà lu le Chema à la synagogue, c’est une mitsva de le lire sur son lit avant de dormir (Berakhot 4b-5a). C’est le Chema que les parents disent avec leurs enfants le soir.
« L’Éternel est un » : que veut dire l’unité de D’ ?
Le mot e’had semble simple ; il ne l’est pas. Le Rambam en fait le deuxième des 613 commandements : savoir que D’ est un (Sefer Ha-Mitsvot, commandement positif n° 2). Et il précise que cette unité n’est comparable à aucune autre : « Il est un, mais non comme un genre qui contient plusieurs individus, ni comme un corps qui se divise en parties » (Hilkhot Yessodé Ha-Torah 1, 7). Dire que D’ est un, ce n’est pas seulement dire qu’il n’y en a pas deux : c’est dire qu’Il n’est fait d’aucune partie, qu’Il n’a ni corps ni forme, et que rien ne Lui ressemble.
Plusieurs niveaux de lecture
Les commentateurs ont lu ce verset à plusieurs niveaux, qui se complètent.
- Contre l’idolâtrie. Au sens le plus simple, le verset rejette le polythéisme du monde antique : il n’y a pas un dieu de la pluie, un dieu de la guerre et un dieu de la mort. Il rejette aussi l’idée de deux puissances, l’une du bien et l’autre du mal : la même source fait tout.
- Une promesse pour l’avenir. Pourquoi dire « notre D’ » puis « un » ? Rachi explique : l’Éternel, qui est aujourd’hui notre D’ et pas encore reconnu par les nations, sera un jour l’Éternel unique pour tous, comme le dit le prophète : « En ce jour-là, l’Éternel sera un et Son Nom sera un » (Rachi sur Devarim 6, 4, citant Zekharia 14, 9). Ce dernier verset conclut chaque office, dans la prière de Alénou.
- L’unité des deux Noms. Le verset réunit deux Noms : Hachem, le Nom de la bonté, et Elokim, le Nom de la justice et de la nature. Dire « Hachem Elokénou Hachem e’had », c’est affirmer que ce qui nous paraît dur et ce qui nous paraît bon viennent de la même source. Le Talmud l’exprime ainsi : pour le bien, on dit « béni soit Celui qui est bon et qui fait le bien », et pour le malheur, « béni soit le Juge de vérité » ; mais dans le monde futur, on dira pour tout « béni soit Celui qui est bon » (Pessahim 50a).
- Le niveau mystique. Le Talmud demande déjà de prolonger la prononciation du mot e’had, en pensant que D’ règne sur le ciel, la terre et les quatre directions (Berakhot 13b). La tradition de la Kabbale approfondit cette idée : elle y lit l’union de tous les mondes et de toutes les forces de la Création dans leur source.
« Baroukh chem » : la phrase murmurée
Juste après le premier verset, on ajoute à voix basse une phrase qui ne se trouve pas dans ce passage de la Torah : « Baroukh chem kevod malkhouto le’olam va’ed », « Béni soit le Nom de la gloire de Son règne, à jamais ». Le Talmud raconte son origine (Pessahim 56a). Au moment de mourir, Yaakov réunit ses fils et craint que l’un d’eux ne soit pas fidèle à sa foi. Ils lui répondent : « Écoute, Israël » (c’est-à-dire : écoute, notre père Israël) « l’Éternel est notre D’, l’Éternel est un. Comme il n’y a dans ton cœur qu’Un seul, il n’y a dans notre cœur qu’Un seul. » Alors Yaakov s’écrie : « Baroukh chem kevod malkhouto le’olam va’ed. » Moché ne l’a pas écrite dans la Torah, mais les Sages ont voulu qu’on la dise, et à voix basse, pour concilier ces deux traditions. Le jour de Yom Kippour, en revanche, où l’on se compare aux anges, l’usage est de la dire à voix haute.
Le Chema devient ainsi le serment de fidélité de chaque génération envers la précédente : ta foi est la nôtre.
Aimer « de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton pouvoir »
Le deuxième verset ordonne d’aimer D’. Peut-on ordonner un amour ? La Michna explique chacune des trois expressions (Michna Berakhot 9, 5).
- De tout ton cœur (levavkha, écrit avec deux lettres bet) : avec tes deux penchants, le bon et le mauvais. Même nos désirs, nos ambitions, notre énergie peuvent être mis au service du bien.
- De toute ton âme : « même s’Il prend ton âme », c’est-à-dire jusqu’au don de sa vie, si l’on est contraint de renier sa foi.
- De tout ton pouvoir (meodekha) : de tous tes biens ; et aussi, jouant sur le mot mida (« mesure »), « pour chaque mesure qu’Il te mesure, remercie-Le », dans le bonheur comme dans l’épreuve.
Comment arriver à cet amour ? Le Rambam répond qu’il naît de la connaissance : lorsque l’homme contemple les œuvres de D’ et Ses créatures merveilleuses, et qu’il y voit une sagesse sans limite, il est saisi d’un désir immense de Le connaître (Hilkhot Yessodé Ha-Torah 2, 2). C’est pourquoi le verset suivant enchaîne aussitôt : « Ces paroles seront sur ton cœur. » L’amour passe par l’étude.
Rabbi Akiva et le dernier mot
Le Talmud raconte la mort de Rabbi Akiva, l’un des plus grands Sages d’Israël, exécuté par les Romains après la révolte de Bar Kokhba, au IIe siècle (Berakhot 61b). Pendant qu’on lui arrachait la chair avec des peignes de fer, c’était l’heure du Chema, et il acceptait sur lui le joug de la royauté du Ciel. Ses élèves lui dirent : « Maître, jusque-là ? » Il répondit : « Toute ma vie, j’étais tourmenté par ce verset : “de toute ton âme”, même s’Il prend ton âme. Je me disais : quand aurai-je l’occasion de l’accomplir ? Et maintenant qu’elle m’est donnée, je ne l’accomplirais pas ? » Il prolongea le mot e’had, et son âme le quitta sur ce mot.
Depuis, le Chema est la dernière parole des martyrs juifs, et celle que l’on souhaite prononcer, ou entendre, au moment de quitter ce monde.

Comment récite-t-on le Chema aujourd’hui ?
Le Chema fait partie de la prière du matin (Cha’harit) et de celle du soir (Arvit). Quelques gestes et règles l’accompagnent.
- Couvrir ses yeux. Au premier verset, on pose la main droite sur ses yeux. Le Talmud rapporte que Rabbi Yehouda Ha-Nassi, le rédacteur de la Michna, faisait ainsi (Berakhot 13b), et le Choulhan Aroukh en fait l’usage de tous (Orah Haïm 61, 5). On ferme les yeux sur le monde visible pour se concentrer entièrement sur l’Unique.
- L’intention. Le premier verset exige une concentration réelle : celui qui l’a dit sans y penser n’a pas accompli son obligation (Berakhot 13b ; Rambam, Hilkhot Keriat Chema 2, 1). On le dit lentement, en articulant, et on prolonge le mot e’had.
- À voix audible. On lit le Chema de façon que ses propres oreilles l’entendent, puisqu’il commence par « écoute ». Rabbi Yossé va jusqu’à dire qu’autrement on n’est pas quitte ; la loi suit les Sages, pour qui l’on est quitte après coup, mais il faut le faire ainsi d’emblée (Michna Berakhot 2, 3 ; Choulhan Aroukh, Orah Haïm 62, 3).
- Les tsitsit et les téfilines. Le matin, on le récite enveloppé du talit et paré des téfilines. Celui qui lit le Chema sans téfilines, dit le Talmud, porte comme un faux témoignage contre lui-même, puisqu’il dit « tu les attacheras » sans le faire (Berakhot 14b). Au troisième passage, beaucoup embrassent les franges de leur talit à chaque mot tsitsit.
- Assis ou debout. Selon l’école de Hillel, que suit la loi, on peut le dire dans n’importe quelle position, assis, debout ou en marchant (Michna Berakhot 1, 3). L’usage est de le dire assis, sans bouger, pour mieux se concentrer.
Selon le Tour (Orah Haïm 61), les trois passages comptent 245 mots ; l’officiant en ajoute trois en répétant « Hachem Elokéhem emet », pour atteindre 248, le nombre des commandements positifs et des membres du corps : chaque mot vient sanctifier une partie de l’homme. Celui qui prie seul ajoute, selon l’usage ashkénaze, « El mélekh neeman » (« D’, Roi fidèle ») ; les séfarades, suivant le Ari, ne disent pas cette formule.
Qui est obligé ? Les hommes juifs à partir de 13 ans. La Michna dispense les femmes de cette lecture, parce qu’elle dépend d’un moment précis de la journée (Michna Berakhot 3, 3 ; Choulhan Aroukh, Orah Haïm 70, 1). L’usage est qu’elles disent au moins le premier verset, pour accepter elles aussi la royauté du Ciel ; beaucoup le récitent en entier. Quant aux enfants, le Talmud dit que dès qu’un enfant sait parler, son père lui apprend le premier verset du Chema (Soucca 42a). Pour tout cas particulier, on consultera un rabbin.
Le Chema dans l’histoire
Au Temple de Jérusalem
La lecture du Chema est très ancienne. La Michna rapporte que, dans le Temple de Jérusalem, les prêtres récitaient chaque matin les Dix Commandements, puis les trois passages du Chema (Michna Tamid 5, 1). Plus tard, on cessa de lire les Dix Commandements dans la prière, à cause de ceux qui prétendaient que seuls ces dix-là avaient été donnés au Sinaï (Berakhot 12a). Le Chema, lui, est resté.
Des parchemins de plus de deux mille ans
L’archéologie confirme cette ancienneté. Le papyrus Nash, découvert en Égypte et acquis en 1902 par W. L. Nash, aujourd’hui conservé à l’université de Cambridge, contient les Dix Commandements suivis du Chema Israël ; on le date en général du IIe ou du Ier siècle avant l’ère commune. Il fut, jusqu’à la découverte des manuscrits de la mer Morte, le plus ancien manuscrit biblique hébreu connu. À Qoumrân, on a aussi retrouvé des téfilines et des mezouzot de la même époque, contenant les passages du Chema. Déjà à l’époque du second Temple, des juifs portaient ces versets sur eux et à leurs portes.
Dans la vie juive au fil des siècles
On dit aussi le Chema dans la Kedoucha de Moussaf le Chabbat et les jours de fête. À la fin de Yom Kippour, toute l’assemblée le crie d’une seule voix, avant de proclamer « Baroukh chem » trois fois et « Hachem Hou HaElokim » sept fois. Il fait partie des dernières paroles qu’on récite auprès d’un mourant. Et, à travers les persécutions, des croisades à la Shoah, d’innombrables juifs sont morts en disant « Chema Israël », à l’exemple de Rabbi Akiva.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Raphaël Benizri revient sur le Chema dans plusieurs de ses cours publiés. En voici trois idées.
Trois passages, trois manières de servir D’
Dans son cours Elloul : le rôle de l’homme, le Rav lit les trois parachiot du Chema comme trois modes d’approche du service divin. Le premier passage ne promet aucune récompense à celui qui aime D’ du matin au soir : c’est l’amour sans contrepartie. Comment vérifier qu’on aime vraiment D’ ? Par ce qu’on suscite autour de soi, explique le Rav : si les gens sont gagnés par notre façon de faire, d’enseigner, d’appliquer la loi.
Le deuxième passage introduit la récompense et le châtiment : les pluies en leur temps, ou leur arrêt. C’est, dit le Rav, l’approche de ceux qui voient dans la loi de D’ une « perche de salut » pour leur réussite matérielle ; et alors, « ce n’est plus l’amour, c’est la crainte, c’est la peur ».
Le troisième passage est celui du talit et des tsitsit. Les mots « ne pas vous égarer à la suite de votre cœur et de vos yeux » désignent pour le Rav les deux fautes de base : les yeux disent les désirs propres de l’homme, le cœur la démesure dans l’appréciation de soi. Une estime de soi est tout à fait requise, précise-t-il, mais pas dans la démesure. Et ce passage contient un avertissement : celui qui se sert du judaïsme comme d’un simple vêtement n’en est encore qu’au point de départ, à la sortie d’Égypte.
La foi passe par l’écoute
Dans son cours sur la parasha Michpatim, l’esclave hébreu et la liberté, le Rav explique pourquoi on perce l’oreille de l’esclave qui refuse d’être libéré : c’est elle qui a entendu au Sinaï que les enfants d’Israël sont les serviteurs de D’, et non d’autres hommes. Le mot ozen, l’oreille, est d’ailleurs lié à moznayim, la balance : l’ouïe tient notre équilibre.
Or, souligne le Rav, l’expression de la foi par excellence tient dans le mot « Chema », « écoute ». C’est par l’écoute qu’on accède à l’unité de D’ et qu’on accepte le joug céleste. L’oreille, remarque-t-il, reçoit tout et n’émet rien : l’œil peut parler d’un clin d’œil, l’oreille reste impassible ; mais c’est par elle qu’une voix intérieure perçoit la présence de D’ dans le monde. Celui qui s’est emmuré dans sa propre compréhension des choses, conclut-il, n’entend plus.
Ramener toutes les idées à l’unité
Dans Lekh Lekha : la troisième tentative, le Rav applique le « Hachem e’had » au monde des idées. Il explique que Moché a englobé toutes les orientations philosophiques, tous les idéaux sublimes qu’on peut imaginer : il les a dépouillés de leur écorce, de ce qui en faisait un culte étranger, et les a intégrés en leur donnant un code unique. « De la même manière que nous disons Chema Israël, Hachem Elokénou, Hachem e’had », les tendances de pensée, aussi sublimes soient-elles, restent susceptibles de devenir une idolâtrie tant qu’on ne les a pas ramenées à l’unité. Pour l’éviter, il faut les harmoniser avec l’unité première. Et le Rav ajoute que lorsqu’on sépare le Nom Elokim de l’autre Nom, cela devient « d’autres dieux ».
Idées reçues sur le Chema
« Il faut le dire en hébreu. » La Michna enseigne que le Chema peut être récité dans n’importe quelle langue que l’on comprend (Michna Sota 7, 1). L’hébreu reste préférable, mais celui qui ne le lit pas encore peut le dire en français, l’essentiel étant de comprendre ce qu’il proclame.
« Le Chema est un talisman. » Le Chema n’a rien de magique : il oriente la pensée et la vie de celui qui le dit. La mezouza et les téfilines le contiennent non comme une formule, mais comme un rappel.
Questions fréquentes sur le Chema Israël
Le Chema est-il la prière juive la plus importante ?
C’est la déclaration de foi la plus importante du judaïsme, et la plus connue. Mais ce n’est pas une demande : c’est une lecture de la Torah. La prière au sens strict, la plus centrale de la liturgie, est la Amida (ou Chemoné Esré). Les deux sont liées : le matin et le soir, on dit le Chema puis la Amida.
Quand récite-t-on le Chema ?
Deux fois par jour : le soir, après la tombée de la nuit, et le matin, avant la fin de la troisième heure du jour. On le dit aussi avant de s’endormir, et dans d’autres moments de la liturgie, comme la Kedoucha du Chabbat ou la fin de Kippour.
Les femmes disent-elles le Chema ?
Elles en sont dispensées selon la Michna, car c’est un commandement lié à un moment précis. Mais l’usage répandu est qu’elles disent au moins le premier verset, et beaucoup récitent tout le Chema. On consultera un rabbin pour sa propre pratique.
Que dit-on à un mourant ?
On l’aide, si elle le peut, à dire ou à entendre le Chema Israël : ce sont les mots par lesquels un juif souhaite quitter ce monde.
Que contiennent la mezouza et les téfilines ?
La mezouza contient les deux premiers passages du Chema (Devarim 6, 4-9 et 11, 13-21), écrits à la main sur parchemin. Les téfilines contiennent ces deux passages et deux autres passages du livre de Chemot (13, 1-16).
Pour aller plus loin
- Elloul : le rôle de l’homme
- Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté
- Lekh Lekha : la troisième tentative
- Yom Kippour : le sens du jour du Grand Pardon
- Que sont les téfilines ?
- Qu’est-ce que la mezouza fixée aux portes ?
- Que sont les tsitsit, ces « franges » que portent les juifs ?
- Comment les juifs nomment-ils D’ ? Hachem, l’Éternel et « D’ »
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Devarim 6, 4-9 ; Devarim 11, 13-21 (notamment 11, 14-17) ; Bamidbar 15, 37-41
- Devarim 4, 12
- Zekharia 14, 9
- Michna Berakhot 1, 1 ; 1, 2 ; 1, 3 ; 1, 4 ; 1, 5 ; 2, 2 ; 2, 3 ; 3, 3 ; 9, 5
- Michna Tamid 5, 1
- Michna Sota 7, 1
- Talmud de Babylone, Berakhot 4b-5a, 12a, 13b, 14b et 61b
- Talmud de Babylone, Pessahim 50a et 56a
- Talmud de Babylone, Soucca 42a
- Rachi sur Devarim 6, 4
- Baal Ha-Tourim sur Devarim 6, 4
- Rambam, Sefer Ha-Mitsvot, commandements positifs n° 2 et n° 10
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Yessodé Ha-Torah 1, 7 et 2, 2
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Keriat Chema 1, 1-2 et 2, 1
- Sefer Ha-Hinoukh, mitsva n° 420
- Tour, Orah Haïm 61
- Choulhan Aroukh, Orah Haïm 58, 1 ; 61, 5 ; 62, 3 ; 70, 1
- Papyrus Nash (Bibliothèque de l’université de Cambridge), IIe-Ier siècle avant l’ère commune
- Téfilines et mezouzot des manuscrits de la mer Morte (Qoumrân)
- Rav Raphaël Benizri, Elloul : le rôle de l’homme
- Rav Raphaël Benizri, Mishpatim : l’esclave hébreu et la liberté
- Rav Raphaël Benizri, Lekh Lekha : la troisième tentative
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

