Sur le montant droit de la porte d’entrée, chez des juifs, on remarque souvent un petit étui, en bois, en métal ou en céramique, posé en biais. En passant, beaucoup y posent les doigts puis les portent à leurs lèvres. On croit parfois que c’est un porte-bonheur, un signe d’appartenance ou une petite décoration. En réalité, c’est la mezouza, l’un des commandements les plus anciens et les plus quotidiens de la Torah. Que contient-elle, d’où vient-elle, pourquoi l’embrasse-t-on, et que veut-elle dire ? Voici une réponse complète, avec les versets, le Talmud, l’histoire et le sens profond de ce petit rouleau.
En bref : la mezouza n’est pas l’étui, mais le petit rouleau de parchemin qu’il protège. Un scribe y a écrit à la main deux passages de la Torah : le Chema Israël, « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est un » (Devarim 6, 4-9), et le passage qui le suit dans la prière (Devarim 11, 13-21). Ces deux textes ordonnent eux-mêmes de les écrire « sur les montants de ta maison et sur tes portes » (Devarim 6, 9 ; 11, 20). Le mot hébreu mezouza signifie d’ailleurs « montant de porte ». On la fixe sur le montant droit de chaque porte d’habitation, au tiers supérieur, et en la touchant on se rappelle, à chaque passage, que la maison est placée sous le regard de D’. Selon le Rambam, elle a pour but de réveiller l’homme de la routine chaque fois qu’il entre ou qu’il sort (Hilkhot Mezouza 6, 13).
Que veut dire le mot « mezouza » ?
En hébreu biblique, mezouza (מְזוּזָה, au pluriel mezouzot) désigne d’abord le montant vertical d’une porte, le poteau sur lequel elle est fixée. Le mot apparaît dans ce sens bien avant le commandement : lors de la sortie d’Égypte, les Hébreux reçoivent l’ordre de mettre du sang de l’agneau pascal « sur les deux montants (mezouzot) et sur le linteau » de leurs maisons (Chemot 12, 7). On le retrouve pour l’esclave hébreu qui refuse sa liberté : son maître le conduit « à la porte ou au montant (mezouza) », et lui perce l’oreille (Chemot 21, 6).
Par extension, le mot est passé de la porte à l’objet qu’on y fixe. Quand on dit aujourd’hui « une mezouza », on pense au rouleau et à son étui. Mais il faut garder à l’esprit la distinction : l’étui n’est qu’une protection, souvent belle, parfois artistique ; ce qui fait la mitsva (le commandement), c’est le parchemin écrit à l’intérieur. Un étui vide, si joli soit-il, n’est pas une mezouza.
Ce que dit la Torah écrite
Le commandement de la mezouza apparaît deux fois dans la Torah, dans le livre de Devarim (le Deutéronome), à l’intérieur des deux premiers paragraphes du Chema.
Le premier passage est le cœur de la foi juive : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est un. Tu aimeras l’Éternel ton D’ de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir. Que ces paroles que Je te prescris aujourd’hui soient sur ton cœur. Tu les enseigneras à tes enfants, tu en parleras quand tu seras assis dans ta maison, quand tu marcheras en chemin, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras. Tu les attacheras en signe sur ton bras, elles seront des fronteaux entre tes yeux, et tu les écriras sur les montants de ta maison et sur tes portes » (Devarim 6, 4-9).
Le second passage, quelques chapitres plus loin, reprend le même ordre après avoir parlé de la récompense et de la responsabilité : « Si vous obéissez à Mes commandements […] Je donnerai la pluie de votre pays en son temps […]. Vous mettrez Mes paroles sur votre cœur et sur votre âme […]. Tu les écriras sur les montants de ta maison et sur tes portes, afin que vos jours et les jours de vos enfants se prolongent sur la terre que l’Éternel a juré à vos pères de leur donner » (Devarim 11, 13-21).
Deux choses frappent. D’abord, la mezouza est annoncée dans la même phrase que les téfilines, les boîtes de prière qu’on attache au bras et à la tête : la Torah demande d’inscrire les mêmes paroles sur le corps et sur la maison. Ensuite, ce qu’on écrit sur la porte, c’est précisément le texte qui ordonne de l’y écrire. La mezouza ne contient pas une formule magique ou une prière quelconque : elle contient la parole qui la fonde, et qui résume toute l’alliance.
Le précédent de l’Égypte
La tradition rapproche ce commandement de la nuit de la sortie d’Égypte. Ce soir-là, le sang sur les montants des portes devait être un signe : « Je verrai le sang, et Je passerai par-dessus vous » (Chemot 12, 13 ; voir aussi 12, 22-23). La porte des maisons hébraïques était déjà le lieu où se marquait l’appartenance à D’ et Sa protection.
Le Talmud fait lui-même le lien. Pourquoi l’esclave qui refuse la liberté a-t-il l’oreille percée contre la porte et le montant ? Parce que, enseigne Rabbi Chimon fils de Rabbi, ce sont la porte et le montant qui ont été témoins en Égypte, quand D’ a passé par-dessus les maisons et a fait sortir Israël de l’esclavage. Celui qui préfère un maître humain est marqué à l’endroit même où sa liberté a commencé (Kiddouchin 22b ; Rachi sur Chemot 21, 6).
Ce que contient une mezouza, et comment on l’écrit
Une mezouza valable obéit à des règles précises, fixées par la Michna, le Talmud et les codes de loi (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 285 à 291).
- Le texte : les deux passages de Devarim 6, 4-9 et 11, 13-21, écrits à la suite, en hébreu, sur une seule feuille. La Michna enseigne que ces deux passages sont indissociables : l’absence d’un seul invalide l’ensemble, et même une seule lettre manquante (Michna Menahot 3, 7).
- Le support : un klaf, un parchemin préparé à partir de la peau d’un animal pur (casher).
- Le scribe : un sofer, un scribe qualifié, qui écrit à la main, à l’encre noire, avec une plume, dans l’écriture carrée traditionnelle, en ayant l’intention d’écrire une mezouza. L’usage est de l’écrire sur vingt-deux lignes.
- Aucune faute : une lettre abîmée, effacée ou collée à sa voisine peut rendre la mezouza impropre. C’est pourquoi une mezouza imprimée, photocopiée ou vendue à très bas prix doit éveiller la méfiance.
On roule ensuite le parchemin de la fin vers le début, de sorte que les premiers mots, « Chema Israël », se trouvent à l’extérieur du rouleau. Au dos du parchemin, on écrit un mot : Chaddaï (שדי), l’un des noms de D’, qu’on interprète souvent comme les initiales de « Chomer Daltot Israël », « Gardien des portes d’Israël ». L’usage de l’écrire au verso est déjà rapporté par le Choulhan Aroukh (Yoré Dé’a 288, 15). On plie l’étui ou on le perce de sorte que ce mot reste visible ou lisible à travers lui.
La valeur d’une mezouza ne se mesure donc pas à la beauté de l’étui, mais à la qualité du parchemin : mieux vaut un étui simple avec un texte vérifié, acheté chez un scribe ou un vendeur de confiance.
Où et comment fixe-t-on la mezouza ?
Sur quelles portes ?
L’obligation porte sur les portes des pièces d’habitation : la porte d’entrée, mais aussi celles des chambres, du salon, de la cuisine, du bureau. Le Talmud discute longuement des conditions (Yoma 10a-11b ; Menahot 33a-34a) : il faut une porte avec deux montants et un linteau, une pièce d’une taille minimale, un lieu où l’on vit. Les salles de bain et les toilettes en sont exemptées, car on ne place pas les paroles de la Torah dans un lieu qui ne convient pas à la dignité (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 286, 2). Les synagogues et les maisons d’étude ont aussi des règles particulières. Pour les cas concrets, garage, cave, balcon, local professionnel, on consultera un rabbin.
Sur quel côté, à quelle hauteur ?
On fixe la mezouza sur le montant droit, du point de vue de celui qui entre. Le Talmud le déduit du mot « ta maison » (beitékha), qu’il lit comme « ton entrée » (bi’atkha) : on entre naturellement en commençant par le pied droit (Yoma 11b ; Menahot 33b-34a). On la place au début du tiers supérieur de la hauteur de la porte (Menahot 33a ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 289, 2), et à l’extérieur de l’épaisseur du montant, du côté de la rue ou du couloir, à un tefa’h (environ une largeur de main) du bord.
Pourquoi est-elle penchée ?
C’est l’un des détails qui intriguent le plus. Le Talmud ne dit pas clairement si la mezouza doit être verticale ou horizontale. Rachi, le grand commentateur du XIe siècle, la voulait debout, comme un montant ; son petit-fils Rabbénou Tam la voulait couchée, comme un rouleau qu’on dépose. Les communautés ashkénazes ont adopté un compromis, rapporté par le Rema : on la fixe en biais, le haut tourné vers l’intérieur de la maison (Rema sur Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 289, 6). Beaucoup de communautés séfarades, en revanche, la fixent droite, à la verticale, selon l’avis de Rachi et du Choulhan Aroukh. Les deux usages sont parfaitement légitimes.
On a souvent tiré de ce compromis une leçon : dans une maison, il faut savoir faire une place à l’avis de l’autre. La mezouza penchée est le signe concret que deux grands maîtres ont été respectés tous les deux.
La bénédiction et le moment
Avant de la fixer, on récite la bénédiction : « Baroukh Ata Hachem, Elokénou Mélekh haolam, acher kidechanou bemitsvotav, vetsivanou likboa mezouza » : « Béni sois-Tu, Éternel notre D’, Roi du monde, qui nous as sanctifiés par Tes commandements et nous as ordonné de fixer la mezouza » (Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 289, 1). On la fixe solidement, avec des clous, des vis ou un adhésif durable. Une seule bénédiction suffit pour plusieurs mezouzot posées à la suite.
En Israël, on pose la mezouza dès l’entrée dans le logement. Hors d’Israël, celui qui loue un appartement dispose de trente jours (Menahot 44a ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 286, 22). Lorsqu’on quitte un logement où des juifs vont emménager, on y laisse les mezouzot.
La vérification
Un parchemin s’abîme avec le temps : humidité, soleil, encre qui s’écaille. Le Talmud demande de vérifier les mezouzot d’une maison particulière deux fois tous les sept ans (Yoma 11a ; Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 291, 1). Beaucoup ont l’habitude de les faire contrôler par un scribe pendant le mois d’Elloul, avant Roch Hachana.

Pourquoi les juifs embrassent-ils la mezouza ?
C’est la question que se posent beaucoup de passants : pourquoi touche-t-on la porte, puis embrasse-t-on ses doigts ?
Le geste est ancien. Le Talmud raconte l’histoire d’Onkelos, un noble romain converti au judaïsme (Avoda Zara 11a ; ailleurs, le Talmud le présente comme le neveu de l’empereur Titus, Guittin 56b). L’empereur envoie des soldats pour le ramener. En sortant de chez lui avec eux, Onkelos pose la main sur la mezouza et leur demande : « Qu’est-ce que c’est ? » « Dis-le-nous toi-même », répondent-ils. Il explique alors : « D’ordinaire, le roi est assis à l’intérieur et ses serviteurs le gardent de l’extérieur. Mais le Saint, béni soit-Il, Ses serviteurs sont assis à l’intérieur, et c’est Lui qui les garde de l’extérieur, comme il est dit : “L’Éternel gardera ta sortie et ton entrée, dès maintenant et pour toujours” (Tehilim 121, 8). » Les soldats, touchés, se convertissent à leur tour.
Le Rema rapporte l’usage de poser la main sur la mezouza en sortant de chez soi et de dire : « L’Éternel est mon gardien, l’Éternel est mon ombre à ma droite » (Rema sur Yoré Dé’a 285, 2, d’après Tehilim 121, 5). L’habitude de porter ensuite les doigts à ses lèvres est rapportée au nom de l’Ari zal, le grand maître de la Kabbale de Safed au XVIe siècle, par les commentateurs du Choulhan Aroukh. On le fait le plus souvent en entrant et en sortant de la maison.
Ce baiser n’a rien d’une adoration de l’objet. On embrasse un livre de Torah qu’on a fait tomber, on embrasse les tsitsit pendant le Chema, on embrasse la mezouza. C’est un geste d’affection envers la parole de D’, comme on embrasse la photo d’un être cher. Et c’est surtout une manière de rendre conscient un instant qui, sans cela, passerait inaperçu : je franchis un seuil.
Une mezouza n’est pas une amulette
C’est sans doute l’idée reçue la plus répandue, et la tradition juive l’a combattue avec force. La mezouza ne « porte pas chance » et ne fonctionne pas comme un talisman.
Le Rambam est sur ce point d’une sévérité exceptionnelle. Il parle de ceux qui écrivent à l’intérieur de la mezouza des noms d’anges, des noms saints, des versets ou des signes supplémentaires, et il écrit qu’ils sont « parmi ceux qui n’ont pas de part au monde futur ». Pourquoi une telle sévérité ? Parce que, dit-il, « ces sots » ne se contentent pas d’annuler la mitsva : ils prennent un grand commandement, qui consiste à proclamer l’unité de D’, Son amour et Son service, et ils en font une amulette pour leur propre profit, en s’imaginant que cela leur sera utile pour les vanités du monde (Hilkhot Mezouza 5, 4).
Cela ne veut pas dire que la mezouza n’a aucun lien avec la protection. Le Talmud dit lui-même qu’elle garde la maison, comme dans l’histoire d’Onkelos. Mais la protection vient de D’, pas de l’objet, et elle passe par ce que la mezouza fait à l’homme : lui rappeler, chaque jour, sous quel regard il vit. Une mezouza fixée par superstition et oubliée ensuite manque l’essentiel.
Les raisons de la mezouza : ce qu’en disent les Sages
Réveiller l’homme de la routine
Le texte le plus célèbre sur le sens de la mezouza se trouve à la fin des lois du Rambam sur ce sujet. Il mérite d’être cité presque en entier : « L’homme doit être très attentif à la mezouza, car c’est une obligation constante pour tous. Chaque fois qu’il entre et qu’il sort, il rencontre l’unité du Nom du Saint, béni soit-Il, il se souvient de Son amour, il se réveille de son sommeil et de ses égarements dans les vanités du temps, et il sait qu’il n’y a rien qui demeure pour toujours, sinon la connaissance du Rocher du monde. Il revient aussitôt à sa lucidité et marche dans les voies droites » (Rambam, Hilkhot Mezouza 6, 13).
Et le Rambam ajoute : les premiers Sages disaient que celui qui a des téfilines sur la tête et le bras, des tsitsit à son vêtement et une mezouza à sa porte, est assuré de ne pas fauter, car il a de nombreux rappels, et ce sont eux les anges qui le protègent, comme il est dit : « L’ange de l’Éternel campe autour de ceux qui Le craignent, et il les délivre » (Tehilim 34, 8 ; Menahot 43b).
L’idée est simple et profonde : l’homme oublie. La mezouza transforme le geste machinal d’entrer et de sortir en rendez-vous, et place la proclamation la plus importante du judaïsme, « l’Éternel est un », là où passe toute la vie quotidienne.
Sanctifier la maison
La mezouza dit aussi quelque chose de la maison juive. Le Chema demande de parler des paroles de la Torah « quand tu es assis dans ta maison ». La maison n’est pas un espace neutre, à l’abri du sacré : c’est le premier lieu où la Torah doit être vécue, dans la façon de parler, de recevoir, d’élever les enfants. Le Sefer Ha-Hinoukh, ouvrage du XIIIe siècle qui explique les 613 commandements, voit dans la mezouza un rappel constant de la foi en D’ placé au cœur de l’existence (Sefer Ha-Hinoukh, mitsva n° 423).
C’est aussi pourquoi les femmes, qui sont dispensées de certains commandements liés à un moment précis, sont pleinement obligées dans la mezouza (Michna Berakhot 3, 3). La maison appartient à tous ceux qui l’habitent, et la parole qui la protège aussi. Le Talmud explique que le verset promet « afin que vos jours se prolongent » : les femmes aussi ont besoin de cette bénédiction (Berakhot 20b).
Une promesse de vie et de protection
Le second passage de la mezouza se termine par la promesse « afin que vos jours et les jours de vos enfants se prolongent » (Devarim 11, 21). Le Talmud rattache à la mezouza plusieurs enseignements. Rav Houna dit : « Celui qui est attentif à la mezouza mérite une belle demeure » (Chabbat 23b). Et à l’inverse, le Talmud voit dans la négligence de ce commandement une cause de malheur pour la famille (Chabbat 32b).
L’histoire la plus touchante est rapportée par le Talmud de Jérusalem (Péa 1, 1). Le roi parthe Artaban envoie à Rabbi Yehouda Hanassi, le rédacteur de la Michna, une perle d’une valeur inestimable, en lui demandant en retour un objet aussi précieux. Rabbi lui envoie une mezouza. Le roi s’étonne : « Je t’ai envoyé un objet sans prix, et tu me renvoies une chose qui vaut une pièce ! » Rabbi lui fait répondre : « Mes biens et les tiens ne peuvent l’égaler. Toi, tu m’as envoyé une chose que je dois garder ; moi, je t’ai envoyé une chose qui te garde pendant que tu dors », et il cite le verset : « Quand tu marcheras, elle te guidera ; quand tu te coucheras, elle veillera sur toi » (Michlé 6, 22).
Un peu d’histoire : la mezouza à travers les siècles
La mezouza est attestée très tôt. Les plus anciens parchemins de mezouza connus ont été retrouvés parmi les manuscrits de la mer Morte, dans les grottes de Qoumrân (notamment dans les grottes 4 et 8), et datent de l’époque du Second Temple, il y a plus de deux mille ans. Ils montrent que la pratique était déjà bien établie à cette époque, même si les textes retenus et leur disposition présentent quelques variations par rapport à l’usage fixé ensuite par le Talmud.
L’historien Flavius Josèphe, au Ier siècle, décrit aussi l’usage d’inscrire sur les portes des maisons les bienfaits de D’ (Antiquités juives IV, 213). La Michna et le Talmud, entre le IIe et le VIe siècle, en fixent les lois dans le détail, notamment dans le traité Menahot.
Au Moyen Âge, les décisionnaires ont dû lutter contre l’ajout de noms d’anges et de formules magiques, d’où la sévérité du Rambam au XIIe siècle ; c’est aussi l’époque du débat entre Rachi et Rabbénou Tam sur la position de la mezouza.
Aujourd’hui, la mezouza est sans doute le signe juif le plus visible dans l’espace public : sur les portes des maisons, des bureaux, des hôtels, des ministères israéliens et des bases de l’armée. Pour beaucoup de juifs, même éloignés de la pratique, fixer une mezouza en emménageant reste un geste naturel, souvent le premier geste religieux d’un jeune couple dans son foyer.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours entier à la mezouza, mais il y revient dans plusieurs enseignements, pour en tirer une leçon sur la manière d’habiter l’espace et le temps.
La mezouza dans l’espace, le chofar dans le temps
Dans son cours Elloul et le cri du chofar, le Rav rapproche deux mitsvot qui, selon le Rambam, maintiennent l’homme dans un état d’éveil permanent : le chofar dans le temps, et la mezouza dans l’espace. Le vieillissement, explique-t-il, ce n’est pas d’abord l’âge : c’est le fait de rester dans un système de vie où tout devient quotidien, répétitif, naturel. La mezouza appelle à changer d’attitude selon que l’on passe d’un espace à l’autre. Tant qu’on reste dans le même espace, on n’a pas besoin de mezouza ; mais dès qu’il faut séparer le domaine public du domaine privé, il en faut une. Et chaque fois qu’on franchit une mezouza, un changement d’attitude et de comportement s’impose. Le chofar fait la même chose dans le temps : « Réveillez-vous, dormeurs, de votre sommeil. »
Chaddaï, le Nom qui pose les limites
Dans Vaera : le pourquoi de la souffrance, le Rav s’arrête sur le Nom écrit au dos de la mezouza. Ce n’est pas le Nom de quatre lettres, celui de la connaissance intérieure, mais Chaddaï, le Nom par lequel D’ dit : c’est Moi qui ai posé des limites à l’extension de Ma création. D’ ne demande pas à ceux qui croient en Lui de s’éparpiller dans l’espace ou de chercher à L’y enfermer, puisque c’est Lui qui contient l’espace ; Il demande à être saisi dans le temps, dans l’existence qu’Il partage avec eux. Il ne faut pas chercher D’ à l’extérieur de nous, mais à l’intérieur. La mezouza à nos portes nous dit ainsi : attention, il y a des limites à respecter dans l’espace, même si nos comportements changent d’un lieu à l’autre, pourvu que nous restions conséquents avec nous-mêmes.
Il reprend cette idée dans Bereshit : le commencement de la Création. Parmi les éléments qui, selon les Sages, ont précédé la création du monde, il y a le Trône de gloire, qui dit la capacité de ne pas se laisser déborder par la création, de la gérer, de la limiter. Le Rav le rapproche de Chaddaï, « l’attribut affiché sur les portes de nos maisons », la mezouza fixant les limites de nos activités dans un espace déterminé. C’est, dit-il, le principe de la providence : le monde n’est pas laissé au hasard, D’ continue à le gérer.
La mezouza ne suffit pas
Le Rav met aussi en garde contre une pratique qui se contenterait du geste. Dans Bereshit Raba 40, 1re partie : la beauté de Sarah, il rappelle que le livre de Bereshit n’est pas d’abord un livre de commandements, mais le « livre de la droiture », celui du savoir-être que les patriarches nous ont légué, et sur lequel viennent se greffer les mitsvot. « Mettre une mezouza à la porte de sa maison, ça n’engage à rien », dit-il : le tour est joué, mais qu’est-ce que nous sommes au fond de nous-mêmes ? Ce n’est pas la mezouza qui réalise notre être : elle donne une direction à notre maison. Il est bien plus difficile, ajoute-t-il, de maîtriser sa colère. La mezouza indique un chemin ; c’est à l’homme de le parcourir.
Entre la mezouza et la lumière de Hanoucca
Le Talmud demande d’allumer les lumières de Hanoucca à l’entrée de la maison, à gauche, face à la mezouza qui est à droite, pour que celui qui entre soit entouré de mitsvot (Chabbat 22a). Dans Hanoucca : la rééducation juive, le Rav donne à cette disposition un sens fort. Ce qui menace le peuple juif, c’est le « transfert » de son identité, l’abandon de son intériorité au profit de la culture environnante. Ce transfert, dit-il, nous menace à la porte de la maison, non du côté droit où est placée la mezouza, mais du côté gauche, par où peuvent s’infiltrer toutes les déviations de pensée. D’où la place de la hanoukia : à gauche, face à la mezouza, pour que l’homme passe entre les deux et se tienne au milieu de ce qu’il a reçu.
Au seuil, la Présence divine
Enfin, dans Elloul : le rôle de l’homme, le Rav décrit la progression des fêtes de Tichri : une relation de couple à Roch Hachana, une relation de père et de fils à Kippour, puis Souccot, où la maison est construite, « mais au seuil de la porte, à la mezouza, pas entre quatre murs », et où la Chekhina, la Présence divine, s’installe chez nous comme un familier. La mezouza marque ce lieu du seuil où la relation avec D’ devient une manière d’habiter.
Questions fréquentes sur la mezouza
Un non-juif peut-il avoir une mezouza ?
La mitsva concerne les juifs dans leur propre logement. Un non-juif n’y est pas tenu, et les décisionnaires discutent de l’opportunité de lui en donner une, notamment par crainte qu’elle ne soit pas traitée avec le respect dû à un texte saint. Pour un cas particulier, comme un couple mixte ou un ami qui en demande une, on consultera un rabbin.
Faut-il une mezouza à chaque porte de la maison ?
Oui, en principe à chaque porte de pièce d’habitation, et pas seulement à la porte d’entrée : chambres, salon, cuisine, bureau. Les salles de bain et les toilettes en sont exemptées. Certains endroits posent des questions particulières (garage, débarras, porte sans linteau) : on demandera conseil à un rabbin.
Peut-on fixer la mezouza soi-même ?
Oui, et c’est même l’usage : chacun fixe lui-même ses mezouzot, en récitant la bénédiction. Beaucoup invitent un rabbin ou des amis à cette occasion, et organisent une petite fête pour l’inauguration de la maison, la hanoukat habayit. Il n’y a besoin d’aucun intermédiaire.
Que faire d’une vieille mezouza abîmée ?
Un parchemin de mezouza contient le Nom de D’ : on ne le jette pas à la poubelle. Une mezouza invalide est déposée dans une gueniza, le lieu où l’on recueille les textes saints usagés pour les enterrer, souvent à la synagogue. L’étui, lui, peut être réutilisé.
La mezouza protège-t-elle la maison ?
La tradition dit que D’ garde ceux qui vivent sous la mezouza, comme dans l’histoire d’Onkelos. Mais ce n’est pas un porte-bonheur : le Rambam condamne sévèrement ceux qui en font une amulette. Sa protection passe par ce qu’elle éveille chez l’homme, la conscience que sa maison est placée sous le regard de D’.
Pour aller plus loin
Quelques lignes sur un parchemin roulé, fixées au montant d’une porte : presque rien. Et pourtant, à chaque passage, le seuil le plus banal devient le lieu où l’on se souvient que « l’Éternel est un », et où l’on décide quelle sorte de maison on veut habiter.
- Elloul et le cri du chofar
- Vaera : le pourquoi de la souffrance
- Hanoucca : la rééducation juive
- Pourquoi huit bougies à Hanoucca ?
- Que signifie le Chema Israël ?
- Que sont les téfilines ?
- Que sont les tsitsit, ces « franges » que portent les juifs ?
- Que sont les 613 commandements (mitsvot) ?
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Devarim 6, 4-9 et 11, 13-21 (les deux passages de la mezouza) ; Devarim 6, 9 ; 11, 20-21
- Chemot 12, 7 ; 12, 13 ; 12, 22-23 (le sang sur les montants en Égypte)
- Chemot 21, 6 (l’esclave à la porte et au montant)
- Tehilim 34, 8 ; 121, 5 ; 121, 8
- Michlé 6, 22
- Michna Menahot 3, 7
- Michna Berakhot 3, 3
- Talmud de Babylone, Menahot 33a, 33b-34a, 43b, 44a
- Talmud de Babylone, Yoma 10a-11b
- Talmud de Babylone, Kiddouchin 22b
- Talmud de Babylone, Avoda Zara 11a (Onkelos) ; Guittin 56b
- Talmud de Babylone, Chabbat 22a, 23b, 32b
- Talmud de Babylone, Berakhot 20b
- Talmud de Jérusalem, Péa 1, 1 (Artaban et Rabbi Yehouda Hanassi)
- Rachi sur Chemot 21, 6
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Téfilin ouMezouza veSefer Torah 5, 4 et 6, 13
- Sefer Ha-Hinoukh, mitsva n° 423
- Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 285 à 291, notamment 285, 2 (Rema) ; 286, 2 ; 286, 22 ; 288, 15 ; 289, 1-2 ; 289, 6 (Rema) ; 291, 1
- Flavius Josèphe, Antiquités juives IV, 213
- Manuscrits de la mer Morte : fragments de mezouzot des grottes 4 et 8 de Qoumrân
- Rav Raphaël Benizri, Elloul et le cri du chofar
- Rav Raphaël Benizri, Vaera : le pourquoi de la souffrance
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit : le commencement de la Création
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 40, 1re partie : la beauté de Sarah
- Rav Raphaël Benizri, Hanoucca : la rééducation juive
- Rav Raphaël Benizri, Elloul : le rôle de l’homme
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


Laisser un commentaire