Le matin, dans une synagogue ou au mur Occidental, on voit des hommes porter sur le front une petite boîte noire et carrée, et une autre sur le bras, retenue par une lanière de cuir enroulée jusqu’à la main. Ce sont les téfilines. Que contiennent ces boîtes ? Pourquoi les porte-t-on à cet endroit précis, et seulement en semaine ? Voici une réponse complète : les versets, le Talmud, la fabrication, les gestes, l’histoire et le sens de ce commandement pratiqué depuis plus de deux mille ans.

En bref : les téfilines (en hébreu tefilin, souvent appelées « phylactères » en français) sont deux boîtiers de cuir noir, parfaitement carrés, qui contiennent des passages de la Torah écrits à la main sur parchemin. L’un se fixe sur le bras gauche, face au cœur ; l’autre sur la tête, au-dessus du front. La Torah l’ordonne à quatre reprises : « Tu les attacheras comme signe sur ta main, et ils seront des totafot entre tes yeux » (Devarim 6, 8). Les hommes juifs les mettent chaque matin de semaine, à partir de leur bar mitsva, pendant la prière. Les textes qu’elles renferment proclament l’unicité de D’ et rappellent la sortie d’Égypte : en les posant, on consacre à D’ sa pensée, son cœur et ses actes.

Que veut dire le mot « téfilines » ?

Le mot tefilin (תְּפִלִּין) n’apparaît pas dans la Torah. Il vient de la langue des Sages, celle de la Michna et du Talmud. On le rattache le plus souvent à tefila, « la prière », parce qu’on porte les téfilines pendant la prière du matin. D’autres le rapprochent de la racine pelel, qui évoque le jugement et la preuve : les téfilines seraient un témoignage porté sur soi.

La Torah, elle, emploie trois mots. Elle parle d’un ot, un « signe », sur la main ; d’un zikaron, un « souvenir », entre les yeux (Chemot 13, 9) ; et de totafot, mot rare et mystérieux, pour la boîte de la tête (Chemot 13, 16 ; Devarim 6, 8 et 11, 18). Rabbi Akiva explique que tat signifie « deux » dans une langue d’alors et pat « deux » dans une autre : totafot veut donc dire « quatre » (Menahot 34b). C’est de là qu’on apprend que la boîte de la tête est divisée en quatre compartiments.

En français, on dit souvent phylactères, du grec phylaktêrion, « objet qui protège ». Ce nom ancien est trompeur : les téfilines ne sont pas un talisman, nous y reviendrons.

Ce que dit la Torah : quatre passages

L’ordre de porter les téfilines est donné quatre fois dans la Torah, et ce sont justement ces quatre passages qu’on enferme dans les boîtes.

  • Kadech (Chemot 13, 1-10). La consécration des premiers-nés et le souvenir de la sortie d’Égypte. « Ce sera pour toi un signe sur ta main et un souvenir entre tes yeux, afin que la Torah de l’Éternel soit dans ta bouche, car c’est d’une main forte que l’Éternel t’a fait sortir d’Égypte » (Chemot 13, 9).
  • Vehaya ki yeviakha (Chemot 13, 11-16). Le rachat des premiers-nés, et la réponse à donner à l’enfant qui demande « qu’est-ce que cela ? ». Le passage se termine encore par le signe sur la main et les totafot entre les yeux (13, 16).
  • Chema (Devarim 6, 4-9). « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est Un » (6, 4), suivi de l’amour de D’ et de l’ordre des téfilines (6, 8).
  • Vehaya im chamoa (Devarim 11, 13-21). Le deuxième paragraphe du Chema, qui lie la vie du peuple au respect des commandements : « Vous placerez Mes paroles sur votre cœur et sur votre âme, vous les attacherez comme signe sur votre main… » (11, 18).

Ces quatre textes résument les fondements de la foi juive : la sortie d’Égypte, où D’ intervient dans l’histoire et libère, et l’unicité de D’, avec l’amour et la responsabilité qui en découlent. Les deux passages du Deutéronome forment aussi le Chema Israël, récité matin et soir.

Le Talmud tire de là une conséquence forte. Celui qui récite le Chema sans porter de téfilines, dit Oula, est comme celui qui porte un faux témoignage contre lui-même : il proclame « tu les attacheras » et ne les attache pas (Berakhot 14b). Et Rav Chéchet enseigne que celui qui ne met pas de téfilines transgresse huit commandements positifs, car l’ordre est donné quatre fois, pour la main et pour la tête (Menahot 44a).

Prendre le verset à la lettre ?

On pourrait lire « comme un signe sur ta main » au sens figuré : n’oublie jamais. Le Rachbam, petit-fils de Rachi, relève d’ailleurs que le sens littéral le plus simple permet cette lecture, à la manière du verset « Mets-moi comme un sceau sur ton cœur » (Rachbam sur Chemot 13, 9 ; Chir Hachirim 8, 6). Mais la tradition juive, transmise par la Torah orale, a toujours compris l’ordre de façon concrète, et le Rachbam lui-même ne remet pas en cause la pratique. La forme des téfilines est une halakha leMoché miSinaï, une loi transmise oralement à Moché au Sinaï : la forme carrée, le noir des lanières, la lettre chin en relief, la forme des nœuds (Menahot 35a-35b). Le verset donne le principe, la tradition donne la manière.

Comment sont faites les téfilines ?

Une paire de téfilines comprend deux éléments distincts : la téfila chel yad, celle du bras, et la téfila chel roch, celle de la tête. Chacune est une mitsva indépendante : la Michna précise que l’absence de l’une n’empêche pas d’accomplir l’autre (Menahot 38a), et le Sefer Ha-Hinoukh les compte comme deux commandements (mitsvot n° 421 et 422).

Les boîtiers

Les boîtiers, appelés batim, « maisons », sont faits du cuir d’un animal pur, c’est-à-dire d’une espèce permise à la consommation. Ils doivent être parfaitement carrés (Menahot 35a) et peints en noir. Chaque boîtier repose sur une base plus large, la titoura, et possède à l’arrière un passage, la ma’abarta, par où glisse la lanière.

  • La boîte du bras ne contient qu’un seul compartiment, où les quatre passages sont écrits sur un seul parchemin, à la suite.
  • La boîte de la tête est divisée en quatre compartiments, chacun contenant un parchemin séparé (Menahot 34b). Sur ses deux côtés est modelée en relief la lettre chin : à droite, un chin ordinaire à trois branches ; à gauche, selon la tradition, un chin à quatre branches.

Les parchemins

Les textes sont écrits à la main par un sofer, un scribe spécialisé, sur du klaf, un parchemin préparé à partir de la peau d’un animal pur, avec une encre noire et une plume. L’écriture obéit aux mêmes règles strictes que celle d’un rouleau de la Torah : chaque lettre doit être bien formée et séparée des autres ; une seule lettre manquante ou abîmée rend l’ensemble inapte.

C’est pourquoi une paire de téfilines coûte plusieurs centaines d’euros. On les fait contrôler par un sofer de temps en temps, car l’encre peut s’écailler.

Les lanières

Les retsouot, les lanières, sont en cuir, noires sur leur face extérieure : c’est aussi une loi transmise à Moché au Sinaï (Menahot 35a). La lanière de la tête forme à l’arrière un nœud en forme de lettre daleth ; celle du bras forme près de la boîte un petit nœud en forme de youd, comme l’explique Rachi. Avec le chin de la boîte, ces trois lettres, chin, daleth, youd, composent le nom divin Chadaï, « le Tout-Puissant », que l’on retrouve aussi sur la mezouza.

Rachi et Rabbénou Tam

Rachi et son petit-fils Rabbénou Tam divergent sur l’ordre des quatre parchemins de la tête (Tossafot sur Menahot 34b). L’usage général suit Rachi (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 34, 1) ; certains, surtout chez les Séfarades et les hassidim, mettent en plus à la fin de la prière une paire « de Rabbénou Tam », pour s’acquitter selon tous les avis (34, 2).

Comment met-on les téfilines ?

Voici les grandes étapes, telles qu’on les apprend avant sa bar mitsva. Pour les détails propres à chaque communauté, on consultera un rabbin.

Le bras d’abord

On commence par la téfila du bras, parce que le verset mentionne d’abord la main, puis les yeux (Devarim 6, 8 ; Menahot 36a). On la place sur le bras gauche, celui qu’on utilise le moins : le Talmud lit le mot yadkha, « ta main », comme yad kéha, « la main faible » (Menahot 37a). Un gaucher la met donc sur le bras droit.

La boîte se pose sur le haut du bras, sur le muscle, légèrement tournée vers le corps. Le Talmud l’apprend du verset « vous placerez Mes paroles sur votre cœur » (Devarim 11, 18) : la boîte doit se trouver face au cœur (Menahot 37b). On récite la bénédiction : « Baroukh Ata… acher kidechanou bemitsvotav vetsivanou lehaniah tefilin », « qui nous a sanctifiés par Ses commandements et nous a ordonné de poser les téfilines ». On serre la lanière, puis on l’enroule sept fois autour de l’avant-bras.

Puis la tête

On place ensuite la boîte de la tête au-dessus du front, à la racine des cheveux, au milieu, « là où le crâne d’un nouveau-né est encore tendre », disent les Sages (Menahot 37a-b). « Entre tes yeux » ne désigne donc pas l’espace entre les sourcils, mais le haut du front, dans l’axe du visage. Le nœud en forme de daleth se trouve à l’arrière, sur la nuque, et les deux lanières retombent sur la poitrine.

Selon l’usage ashkénaze, on dit une seconde bénédiction, « al mitsvat tefilin », sur la téfila de la tête, suivie de « Baroukh chem kevod malkhouto leolam vaed ». Selon l’usage séfarade, on ne dit qu’une bénédiction pour les deux, à condition de ne pas parler entre les deux poses (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 25, 5 et le Rema).

Les fiançailles du matin

On revient enfin au bras : la lanière est enroulée autour du majeur, trois tours, et sur la paume, en dessinant les lettres du nom Chadaï. Pendant ce geste, beaucoup récitent les versets du prophète Hochéa : « Je te fiancerai à Moi pour toujours ; Je te fiancerai à Moi par la justice et le droit, par la bonté et la miséricorde ; Je te fiancerai à Moi par la fidélité, et tu connaîtras l’Éternel » (Hochéa 2, 21-22). La lanière autour du doigt évoque une bague : chaque matin, l’alliance est renouée.

À la fin de la prière, on enlève les téfilines dans l’ordre inverse : d’abord celle de la tête, puis celle du bras, car le Talmud déduit du verset que, tant que la téfila de la tête est en place, celle du bras doit l’être aussi (Menahot 36a).

Le mur Occidental à Jérusalem au petit matin, avec des hommes enveloppés dans leur talit qui prient au pied des grandes pierres
Au mur Occidental, comme dans chaque synagogue, la prière du matin en semaine se dit avec le talit et les téfilines.

Qui les porte, et quand ?

Chaque matin de semaine

On porte les téfilines le jour, et non la nuit (Menahot 36b). L’usage, aujourd’hui, est de les mettre pendant la prière du matin, Chaharit, en particulier pendant la lecture du Chema et la Amida, puis de les retirer à la fin de l’office. À l’époque du Talmud, les Sages les portaient toute la journée, et le Rambam rappelle que la mitsva est de les porter tout le jour, et plus encore pendant la prière (Hilkhot Téfilin 4, 25). Mais cela demande un corps propre et une pensée qui ne se laisse pas distraire. Les Sages, dit le Talmud, exigent pour les téfilines « un corps pur comme celui d’Élicha, l’homme aux ailes » (Chabbat 49a). C’est pourquoi on se limite aujourd’hui au temps de la prière.

Pas le Chabbat ni les jours de fête

On ne met pas les téfilines le Chabbat ni les jours de fête (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 31, 1). Le Talmud l’explique ainsi : les téfilines sont un « signe » entre D’ et Israël ; or le Chabbat et les fêtes sont eux-mêmes appelés un « signe » (Chemot 31, 13). Ces jours-là, le signe est déjà présent : on n’a pas besoin d’en ajouter un autre (Menahot 36b ; Erouvin 96a). Pour les demi-fêtes (Hol hamoed), les usages divergent (Orah Haïm 31, 2). Le jeûne du 9 Av est un cas particulier : en signe de deuil, on ne les porte pas le matin, mais à la prière de l’après-midi.

À partir de la bar mitsva

L’obligation commence à 13 ans, l’âge de la majorité religieuse pour un garçon. Dans beaucoup de familles ashkénazes, on commence à les mettre un ou deux mois avant, pour s’y habituer ; chez de nombreux Séfarades, on les met pour la première fois le jour même de la bar mitsva, souvent un lundi ou un jeudi, jour de lecture de la Torah.

Et les femmes ?

Les femmes sont dispensées des téfilines. Le Talmud les range parmi les commandements positifs liés au temps, puisqu’on ne les porte ni la nuit ni le Chabbat, dont les femmes sont en règle générale exemptées (Kiddouchin 34a-35a). Le Talmud rapporte que Mikhal, fille du roi Chaoul, portait des téfilines, et que les Sages ne s’y opposèrent pas (Erouvin 96a). Mais les décisionnaires ont ensuite découragé cette pratique : le Rema écrit qu’on s’y oppose (Orah Haïm 38, 3), et les commentateurs l’expliquent par les exigences de pureté du corps que demandent les téfilines. C’est la position du judaïsme traditionnel ; certains courants libéraux ont adopté un autre usage.

Pourquoi les téfilines ? Les raisons du commandement

La Torah donne elle-même la première raison : « afin que la Torah de l’Éternel soit dans ta bouche, car c’est d’une main forte que l’Éternel t’a fait sortir d’Égypte » (Chemot 13, 9). Les commentateurs ont développé plusieurs niveaux d’explication, qui se complètent.

Le cœur et le cerveau

Le Choulhan Aroukh demande à celui qui met les téfilines d’avoir une intention précise. Il doit penser que D’ nous a ordonné de poser ces quatre passages, qui parlent de Son unicité et de la sortie d’Égypte, sur le bras face au cœur et sur la tête face au cerveau, afin que nous nous souvenions des miracles qu’Il a faits pour nous, et afin de Lui soumettre l’âme, qui siège dans le cerveau, et les désirs et pensées du cœur (Orah Haïm 25, 5).

Le Sefer Ha-Hinoukh, ouvrage du XIIIe siècle sur les 613 commandements, rappelle que l’homme est façonné par ses actes : il faut des gestes concrets et répétés pour inscrire les idées en nous (mitsvot n° 421-422).

Le bras, la tête, et l’ordre des choses

L’ordre des gestes porte aussi une leçon. On commence par le bras, puis la tête. Le bras représente l’action ; la tête, la pensée. Dans le judaïsme, l’action ne doit pas attendre d’avoir tout compris : au Sinaï, le peuple a dit « naassé venichma », « nous ferons et nous comprendrons » (Chemot 24, 7).

Un souvenir qui fonde la foi

Le Ramban, à la fin de son commentaire sur la parasha Bo (Chemot 13, 16), propose une explication d’ensemble. Les miracles de la sortie d’Égypte ont montré que le monde a un Créateur, qu’Il connaît ce qui s’y passe et qu’Il y intervient. Mais D’ ne refait pas ces miracles à chaque génération ; c’est pourquoi Il a donné des commandements qui en gardent le souvenir, comme les téfilines, la mezouza ou Pessah, témoignage permanent de ces vérités.

L’effet sur l’homme

Le Rambam décrit l’effet des téfilines sur celui qui les porte : « La sainteté des téfilines est très grande. Tant que les téfilines sont sur la tête et sur le bras de l’homme, il est humble et craint D’, il ne se laisse pas entraîner par la légèreté et les paroles vaines, il ne s’égare pas dans les mauvaises pensées, mais il tourne son cœur vers les paroles de vérité et de justice » (Michné Torah, Hilkhot Téfilin 4, 25).

Les téfilines de D’

Le Talmud contient un enseignement étonnant : D’ Lui-même « porte des téfilines » (Berakhot 6a). Que contiennent-elles ? Nos téfilines disent : « Écoute, Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est Un. » Celles de D’ disent : « Qui est comme Ton peuple Israël, une nation unique sur la terre ? » (Divré Hayamim I 17, 21). Le Talmud ajoute que lorsque Moché demanda à voir la gloire divine et qu’il lui fut répondu « tu Me verras de dos » (Chemot 33, 23), D’ lui montra le nœud de Ses téfilines (Berakhot 7a).

Il ne s’agit pas de prêter un corps à D’, mais de dire que la relation est réciproque : Israël proclame l’unicité de D’, et D’ « proclame » celle d’Israël.

Un signe visible devant le monde

Enfin, la Torah dit : « Tous les peuples de la terre verront que le nom de l’Éternel est appelé sur toi, et ils te craindront » (Devarim 28, 10). Rabbi Eliezer le Grand enseigne que ce verset désigne les téfilines de la tête (Berakhot 6a ; Menahot 35b). La boîte de la tête n’est pas seulement un rappel pour soi ; c’est une dignité, une manière d’assumer publiquement son lien à D’.

L’histoire des téfilines

Les téfilines de Qoumrân

On sait avec certitude que les téfilines étaient portées à l’époque du Second Temple. Dans les grottes de Qoumrân, près de la mer Morte, et dans d’autres grottes du désert de Judée, les archéologues ont trouvé des boîtiers de cuir et de minuscules parchemins couverts d’une écriture serrée. L’archéologue israélien Yigael Yadin en a publié un ensemble remarquable en 1969. Ces pièces datent pour l’essentiel du tournant de l’ère commune. Certains contiennent des textes supplémentaires, comme les Dix Commandements ; la Michna et le Talmud ont ensuite fixé les règles qui sont restées celles de tout le peuple juif. L’historien Flavius Josèphe, au Ier siècle, mentionne lui aussi l’obligation d’inscrire sur la tête et sur le bras les bienfaits de D’ (Antiquités juives IV, 213).

Le temps des persécutions

Le Talmud raconte une histoire devenue célèbre (Chabbat 49a et 130a). Le pouvoir romain avait décrété la peine de mort contre quiconque porterait des téfilines. Élicha les portait pourtant en pleine rue. Un officier le poursuivit. Élicha retira les téfilines de sa tête et les cacha dans sa main. « Qu’as-tu dans la main ? » « Des ailes de colombe. » Il ouvrit la main, et on y trouva des ailes de colombe. Depuis, on l’appela Élicha baal kenafayim, « l’homme aux ailes ».

Une mitsva qui revient au XXe siècle

À la veille de la guerre des Six Jours, en juin 1967, le Rabbi de Loubavitch, Rabbi Menahem Mendel Schneerson, lança une campagne pour proposer à tout homme juif de mettre les téfilines, ne serait-ce qu’une fois. Après la réunification de Jérusalem, des milliers de soldats et de visiteurs les posèrent au mur Occidental.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri revient plusieurs fois sur les téfilines dans ses cours.

Le troisième signe de l’alliance

Dans son cours sur la parasha Lekh Lekha, Le dialogue de la révélation, le Rav rappelle que le Juif porte des « signes », des otot, de son alliance avec D’ : le Chabbat, la circoncision et les téfilines. Un Juif, explique-t-il, est porteur de témoins. La circoncision fait partie de son être même. Les téfilines, qu’il appelle « le concentré de la foi juive », se portent tous les jours, sauf le Chabbat, parce que le Chabbat est lui-même un signe. Porter les téfilines, dit le Rav, c’est une manière concrète de porter l’alliance de D’.

Le lacet d’Avraham

Dans La guerre contre les quatre rois, le Rav commente le refus d’Avraham, après sa victoire, de prendre au roi de Sodome « ni un fil ni un lacet de chaussure » (Bereshit 14, 23). Les Sages relient ce fil refusé au fil des tsitsit, et ce lacet, alors fait de cuir, aux lanières des téfilines (voir Sota 17a). Pour le Rav, c’est là le seul butin qu’Avraham rapporte de cette guerre : le droit de porter ces signes, « dont il est dit que tous les peuples de la terre verront que le nom de D’ est appelé sur toi ».

À la place du serpent des pharaons

Dans son cours sur les quatre questions du Ma Nichtana, le Rav fait un rapprochement saisissant. Les rois d’Égypte portaient au front l’uræus, une tête de serpent, symbole de la connaissance. La Torah, dit-il, y a substitué les téfilines : à la place du serpent, quatre parchemins, que le Rav résume ainsi : l’unité de D’, la sanctification du premier-né, le rappel de la sortie d’Égypte et le rachat.

La régularité avant l’exploit

Dans un cours sur les Maximes des Pères (Pirké Avot, 7e partie), le Rav répond à quelqu’un qui voudrait se lancer dans des pratiques spirituelles réservées à une élite, comme le tikkoun hatsot, la prière de minuit. Sa réponse est simple : « Je préfère que vous mettiez les téfilines tous les jours. » Mettez l’accent sur la régularité de la prière quotidienne, sur les règles du Chabbat, sur la paix du foyer ; le reste viendra de lui-même. La grandeur spirituelle commence par la fidélité aux gestes de chaque jour.

Les téfilines ne suffisent pas

Le Rav met aussi en garde contre une pratique qui resterait extérieure. Dans un cours sur le Bereshit Rabba, chapitre 40, il remarque que mettre les téfilines, poser une mezouza ou manger casher, au fond, « n’engage à rien » si l’on s’en tient là. Ce n’est pas la mezouza qui réalise notre être : elle donne une direction à la maison ; les téfilines donnent un contenu à ce savoir-être. Il est bien plus difficile, dit-il, de maîtriser sa colère. Les Sages ont dit de celui qui s’emporte qu’il est comme s’il servait une idole, une parole qu’ils n’ont dite d’aucun commandement. Le Rav précise que cela ne rend pas les mitsvot indifférentes : elles donnent une direction, mais le travail sur soi reste à faire.

Idées reçues sur les téfilines

« Ce sont des amulettes. » Non. Le mot « phylactères » le suggère, mais les téfilines ne sont pas un porte-bonheur. Elles contiennent des passages de la Torah que chacun peut lire dans sa Bible, sans formule magique. À propos de la mezouza, le Rambam s’élève avec force contre ceux qui en font une amulette en y ajoutant des noms d’anges : ils transforment une mitsva qui unit à D’ en un objet de protection pour leur propre profit (Hilkhot Téfilin, Mezouza ve-Sefer Torah 5, 4). Les téfilines rappellent et engagent ; elles ne protègent pas mécaniquement.

« Il faut être très pratiquant pour les mettre. » Non. Tout homme juif de plus de 13 ans est concerné, quel que soit son niveau de pratique, et les mettre un seul jour, c’est déjà accomplir une mitsva.

« Les boîtes sont vides, ou ne contiennent qu’un symbole. » Elles renferment quatre textes complets de la Torah, écrits à la main, lettre par lettre. Sans eux, les boîtes n’ont aucune valeur.

Questions fréquentes sur les téfilines

Que contiennent exactement les téfilines ?

Quatre passages de la Torah écrits sur parchemin : Chemot 13, 1-10 ; Chemot 13, 11-16 ; Devarim 6, 4-9 (le Chema) ; Devarim 11, 13-21. Dans la boîte du bras, ils sont écrits à la suite sur un seul parchemin ; dans celle de la tête, sur quatre parchemins séparés, chacun dans son compartiment.

Pourquoi les téfilines sont-elles noires et carrées ?

Ce sont des règles transmises par la tradition orale depuis le Sinaï, selon le Talmud (Menahot 35a). Le carré évoque la stabilité, la droiture ; le noir, la sobriété. Mais la raison première est la fidélité à une forme reçue.

Peut-on mettre les téfilines sans connaître l’hébreu ?

Oui. La mitsva consiste à poser les téfilines avec l’intention d’accomplir le commandement. On peut réciter la bénédiction en lisant une translittération, et dire le Chema dans une langue qu’on comprend. Il est bon, ensuite, d’apprendre peu à peu le sens des textes.

Jusqu’à quelle heure peut-on mettre les téfilines ?

L’idéal est de les porter pendant la prière du matin. Mais celui qui ne les a pas mises le matin peut encore le faire pendant toute la journée, jusqu’au coucher du soleil, ne serait-ce que quelques minutes, en récitant le Chema. Pour les cas particuliers (voyage, travail tôt le matin), on consultera un rabbin.

Un non-juif peut-il mettre des téfilines ?

Non, les téfilines sont un signe de l’alliance propre au peuple juif. Un non-juif peut en revanche tout à fait les regarder, poser des questions, et respecter cette pratique. Le judaïsme ne demande pas aux non-Juifs d’adopter ses signes, mais de suivre les sept lois noahides.

Pour aller plus loin

Sources et références

  • Chemot 13, 1-10 ; Chemot 13, 11-16 (notamment 13, 9 et 13, 16)
  • Devarim 6, 4-9 (notamment 6, 8) ; Devarim 11, 13-21 (notamment 11, 18)
  • Devarim 28, 10
  • Chemot 24, 7 ; Chemot 31, 13 ; Chemot 33, 23
  • Bereshit 14, 23
  • Hochéa 2, 21-22
  • Chir Hachirim 8, 6
  • Divré Hayamim I 17, 21
  • Talmud de Babylone, Berakhot 6a, 7a et 14b
  • Talmud de Babylone, Chabbat 49a et 130a
  • Talmud de Babylone, Erouvin 96a
  • Talmud de Babylone, Kiddouchin 34a-35a
  • Talmud de Babylone, Sota 17a
  • Talmud de Babylone, Menahot 34b (et Tossafot), 35a-35b, 36a-36b, 37a-37b, 38a et 44a
  • Rachbam sur Chemot 13, 9
  • Ramban sur Chemot 13, 16
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Téfilin, Mezouza ve-Sefer Torah 4, 25 ; 5, 4
  • Sefer Ha-Hinoukh, mitsvot n° 421 et 422
  • Choulhan Aroukh, Orah Haïm 25, 5 (avec le Rema) ; 31, 1-2 ; 34, 1-2 ; 38, 3 (Rema)
  • Flavius Josèphe, Antiquités juives IV, 213
  • Yigael Yadin, Tefillin from Qumran (XQ Phyl 1-4), Jérusalem, 1969
  • Rav Raphaël Benizri, Le dialogue de la révélation
  • Rav Raphaël Benizri, La guerre contre les quatre rois (1re partie)
  • Rav Raphaël Benizri, Les quatre questions du Ma Nichtana
  • Rav Raphaël Benizri, Pirké Avot, 7e partie
  • Rav Raphaël Benizri, Bereshit Rabba 40, 1re partie

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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