Dans la rue ou au bureau, on aperçoit parfois de longs fils blancs qui dépassent de la chemise d’un homme juif ; à la synagogue, les mêmes fils pendent aux coins du grand châle de prière. Ce ne sont ni des fils décousus ni un accessoire de mode, mais l’un des plus anciens commandements de la Torah. D’où viennent ces « franges », pourquoi les porte-t-on et que veulent-elles dire ? Voici une réponse complète : les versets, le Talmud, l’histoire et le sens profond de ces quelques fils.
En bref : les tsitsit (mot hébreu qui signifie « franges », « mèches ») sont des fils noués que la Torah ordonne d’attacher à chaque coin d’un vêtement à quatre coins : « qu’ils se fassent des franges aux coins de leurs vêtements » (Bamidbar 15, 38). Leur but est donné par le verset lui-même : « vous les verrez, et vous vous souviendrez de tous les commandements de l’Éternel » (Bamidbar 15, 39). Comme on ne porte plus aujourd’hui de vêtements à quatre coins, les hommes juifs revêtent volontairement un tallit (châle de prière) pendant la prière du matin et, pour beaucoup, un petit tallit sous la chemise toute la journée, d’où les fils qui dépassent. Les tsitsit sont un rappel permanent, porté sur soi, de l’alliance avec D’ ; le Talmud dit que cette mitsva (commandement) « équivaut à toutes les mitsvot » (Menahot 43b).
Que veut dire le mot « tsitsit » ?
En hébreu, tsitsit (צִיצִית) désigne une mèche, une frange, quelque chose qui pend ou qui dépasse. Le mot apparaît ailleurs dans la Bible pour une mèche de cheveux : le prophète Yehezkel raconte qu’il fut saisi « par une mèche (tsitsit) de [sa] tête » (Yehezkel 8, 3).
Le vêtement auquel on attache les tsitsit s’appelle tallit (ou talit, au pluriel tallitot ou taléthim selon les prononciations). On distingue :
- le tallit gadol (« grand tallit »), le châle de prière blanc, souvent à rayures noires ou bleues, dont on s’enveloppe pour la prière du matin ;
- le tallit katan (« petit tallit »), appelé aussi arba kanfot (« quatre coins »), une sorte de petit poncho rectangulaire percé d’une ouverture pour la tête, que l’on porte sous ou sur la chemise toute la journée.
La Torah emploie aussi un autre mot, guedilim, « cordons torsadés » (Devarim 22, 12), qui décrit la façon dont ces fils sont tressés et noués.
Ce que dit la Torah écrite
Le commandement des tsitsit occupe un passage entier de la Torah, à la fin de la parasha Chela’h, dans le livre de Bamidbar (les Nombres) :
« L’Éternel parla à Moché en ces termes : Parle aux enfants d’Israël et dis-leur de se faire des franges aux coins de leurs vêtements, dans toutes leurs générations, et de mettre sur la frange de chaque coin un fil d’azur. Ce sera pour vous une frange : vous la verrez, vous vous souviendrez de tous les commandements de l’Éternel et vous les accomplirez ; et vous ne vous égarerez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux, qui vous entraînent à l’infidélité. Afin que vous vous souveniez et que vous accomplissiez tous Mes commandements, et que vous soyez saints pour votre D’. Je suis l’Éternel votre D’, qui vous ai fait sortir du pays d’Égypte pour être votre D’ : Je suis l’Éternel votre D’ » (Bamidbar 15, 37-41).
Ce texte forme le troisième paragraphe du Chema Israël, la prière récitée matin et soir. Le Talmud explique pourquoi on l’a choisi : il contient à la fois la mitsva des tsitsit, le souvenir de la sortie d’Égypte, l’acceptation du joug des commandements et la mise en garde contre les égarements du cœur et des yeux (Berakhot 12b).
Un second verset, dans le livre de Devarim, reprend le commandement en précisant le nombre de coins : « Tu te feras des cordons aux quatre coins du vêtement dont tu te couvres » (Devarim 22, 12). C’est de ce verset que la tradition déduit que seul un vêtement à quatre coins (ou plus) est soumis à l’obligation.
Le contexte du récit des explorateurs
Le passage des tsitsit clôt la parasha Chela’h, qui raconte l’épisode des douze explorateurs envoyés par Moché pour « explorer » (latour) le pays de Canaan, et dont dix revinrent avec un rapport décourageant (Bamidbar 13-14). Or le verset des tsitsit emploie exactement le même verbe : « vous ne vous égarerez pas (lo tatourou) à la suite de votre cœur et de vos yeux ». Rachi relève le lien : « le cœur et les yeux sont les espions du corps ; l’œil voit, le cœur désire, et le corps commet la faute » (Rachi sur Bamidbar 15, 39). Les tsitsit sont la réponse à l’erreur des explorateurs : apprendre à regarder le monde sans se laisser entraîner par ce que l’on voit.
Comment sont faits les tsitsit ?
La Torah donne le principe ; la tradition orale, rapportée dans le traité Menahot du Talmud (chapitre 4, « Hatekhelet ») puis codifiée par le Rambam (Hilkhot Tsitsit, chapitre 1) et le Choulhan Aroukh (Orah Haïm 11), en donne la forme précise.
À chaque coin du vêtement, on perce un trou à une petite distance du bord. On y passe quatre fils, que l’on replie en deux : il pend donc huit fils de chaque coin. L’un des quatre fils est plus long que les autres ; il sert à faire les enroulements. On fait ensuite cinq doubles nœuds, et, entre ces nœuds, quatre séries d’enroulements du fil long autour des autres. Le tiers supérieur de la frange est ainsi tressé et noué ; les deux tiers inférieurs pendent librement. C’est cette partie libre que la Torah appelle tsitsit au sens propre, et les spires du haut correspondent aux guedilim, les « cordons ».
Le nombre d’enroulements varie selon les usages. L’usage le plus répandu chez les ashkénazes est de faire 7, 8, 11 et 13 tours (le Choulhan Aroukh, Orah Haïm 11, 14, mentionne 7, 9, 11 et 13) : le total, 39, correspond à la valeur numérique des mots Hachem Ehad, « l’Éternel est Un » (26 + 13), qui concluent le premier verset du Chema. Beaucoup de séfarades et de hassidim, suivant la Kabbale du Ari (Rabbi Its’hak Louria), font 10, 5, 6 et 5 tours, valeurs des quatre lettres du Nom divin. Dans tous les cas, le fil raconte, à sa manière, l’unité de D’.
Quelques règles importantes :
- Les fils doivent être filés et attachés dans l’intention de la mitsva (lichma) ; c’est pourquoi on achète des tsitsit fabriquées sous surveillance rabbinique (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 11, 1).
- Ils sont en général en laine, qui convient à tout vêtement, ou dans la même matière que le vêtement (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 9).
- Un fil cassé ou trop court peut rendre les tsitsit invalides ; on les fait alors vérifier ou remplacer.
Le fil bleu : l’énigme de la tekhelet
La Torah demande de mettre sur chaque frange « un fil d’azur », petil tekhelet. La tekhelet est une teinture bleue précieuse, la même qui colorait certaines tentures du Sanctuaire et les vêtements du grand prêtre (Chemot 26, 1 ; 28, 31). Pourquoi cette couleur ? Le Talmud répond par une chaîne d’images célèbre, attribuée à Rabbi Méïr : « La tekhelet ressemble à la mer, la mer ressemble au ciel, et le ciel ressemble au Trône de gloire » (Menahot 43b ; voir aussi Sota 17a). Un fil bleu attaché au vêtement fait monter le regard, de proche en proche, jusqu’à D’.
Le Talmud précise que cette teinture était tirée d’un animal marin appelé hilazon, dont « le corps ressemble à la mer et la forme à un poisson », et qu’elle était rare et coûteuse (Menahot 44a). On s’en méfiait d’autant plus qu’il existait une contrefaçon végétale, l’indigo (kala ilan), de même apparence : le Talmud met sévèrement en garde celui qui fait passer de l’indigo pour de la tekhelet (Bava Metsia 61b).
La Michna pose une règle décisive pour la suite de l’histoire : « l’absence de la tekhelet n’empêche pas le blanc, et l’absence du blanc n’empêche pas la tekhelet » (Michna Menahot 4, 1). On peut donc accomplir la mitsva avec des fils entièrement blancs. Et c’est ce qui s’est passé. Après la période talmudique, le secret de la teinture s’est perdu, probablement entre la fin de l’Antiquité et la conquête arabe de la terre d’Israël. Le Midrach constate déjà : « aujourd’hui, nous n’avons plus que le blanc, car la tekhelet a été cachée » (Bamidbar Rabba, parasha Chela’h). Pendant plus de mille ans, les juifs du monde entier ont porté des tsitsit entièrement blanches.
À l’époque moderne, on a cherché à la retrouver. En 1887, le Rabbi de Radzin, Rabbi Guershon Hanokh Leiner, crut l’identifier dans la seiche. En 1913, le futur grand rabbin ashkénaze de la terre d’Israël, Its’hak Halévi Herzog, consacra sa thèse de doctorat aux teintures de l’Israël antique et proposa un coquillage de la famille des murex. Depuis les années 1990, une association israélienne, Ptil Tekhelet, diffuse un fil teint à partir du murex (Hexaplex trunculus), un escargot de mer de la Méditerranée. Une partie des juifs religieux portent aujourd’hui un fil bleu ; beaucoup d’autres, s’appuyant sur la tradition de leurs maîtres, gardent des tsitsit entièrement blanches. Sur cette question, chacun suit son rabbin.
Ce qu’en disent le Talmud et les Sages
« Équivalente à toutes les mitsvot »
Le Talmud accorde aux tsitsit une importance étonnante pour quelques fils. « La mitsva des tsitsit est équivalente à toutes les mitsvot » (Menahot 43b ; Nedarim 25a). La raison est dans le verset : « vous la verrez et vous vous souviendrez de tous les commandements ». Le Talmud décrit l’enchaînement : « la vue mène au souvenir, et le souvenir mène à l’action » (Menahot 43b).
Rachi, s’appuyant sur le Midrach, en donne une illustration devenue classique : la valeur numérique du mot tsitsit est 600 ; en y ajoutant les huit fils et les cinq nœuds, on obtient 613, le nombre total des commandements de la Torah (Rachi sur Bamidbar 15, 39). Le Rambam conclut ses lois des tsitsit par ce conseil : « que l’homme soit toujours attentif à la mitsva des tsitsit, car l’Écriture l’a jugée équivalente à toutes les mitsvot » (Michné Torah, Hilkhot Tsitsit 3, 12).
Le Talmud promet aussi une récompense particulière : « Celui qui est attentif à la mitsva des tsitsit mérite de recevoir la face de la Chekhina », la Présence divine (Menahot 43b). Le verset dit en effet « ourithem oto », qu’on peut lire « vous la verrez », mais aussi « vous Le verrez ».
L’homme sauvé par ses franges
Le Talmud raconte une histoire étonnante (Menahot 44a). Un homme très scrupuleux dans la mitsva des tsitsit se rendit chez une courtisane célèbre d’une ville lointaine, à qui il avait envoyé une fortune. Au moment de commettre la faute, ses quatre franges vinrent le frapper au visage, et il se laissa tomber à terre. À la femme stupéfaite, il expliqua que ces fils lui rappelaient devant Qui il se tenait. Bouleversée, elle se convertit au judaïsme et, plus tard, l’épousa dans la sainteté. C’est exactement ce que dit le verset : « vous ne vous égarerez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux ».
David aux bains
Une autre histoire du même passage (Menahot 43b) raconte que le roi David, entrant au bain et se voyant nu, s’écria : « Malheur à moi, je me tiens nu, sans aucune mitsva ! » Puis il vit sur sa chair le signe de la circoncision, et il fut apaisé. L’anecdote dit en creux ce que sont les tsitsit : une manière de ne jamais être « nu de mitsvot », d’avoir sur soi, à chaque instant, un signe de l’alliance.
D’Avraham à Chem : les racines du fil
Les Sages rattachent les tsitsit aux patriarches. Après sa victoire sur les quatre rois, Avraham refusa tout butin au roi de Sodome : « pas même un fil, pas même une courroie de sandale » (Bereshit 14, 23). Le Talmud enseigne qu’en récompense de ce « fil » refusé, ses descendants reçurent le fil de tekhelet des tsitsit (Sota 17a ; Houlin 89a). Et Rachi rapporte qu’après l’ivresse de Noah, ses fils Chem et Yéfet couvrirent leur père d’un vêtement sans le regarder ; Chem, qui y mit plus d’empressement, valut à ses descendants la mitsva du tallit à franges (Rachi sur Bereshit 9, 23). Dès l’origine, le vêtement à franges est lié à la pudeur et au respect.
Pourquoi des fils ? Les raisons de la mitsva
Comme pour toutes les mitsvot, on accomplit les tsitsit d’abord parce que D’ les a ordonnées. Mais la Torah elle-même en donne la raison, et les commentateurs l’ont approfondie à plusieurs niveaux.
Le niveau simple : un pense-bête porté sur soi
Le verset le dit sans détour : « vous la verrez et vous vous souviendrez ». Les tsitsit fonctionnent comme le nœud que l’on fait à son mouchoir pour ne pas oublier quelque chose. Le Sefer Ha-Hinoukh (mitsva n° 386) explique que D’ a voulu donner à Son peuple un signe attaché au vêtement, que l’homme porte en permanence, afin que le souvenir des commandements l’accompagne partout où il va.
Le niveau moral : maîtriser le regard
La seconde partie du verset concerne le regard : « vous ne vous égarerez pas à la suite de votre cœur et de vos yeux ». Les Sages ont vu dans cette phrase l’interdiction de laisser ses pensées dériver vers ce qui éloigne de D’ (Berakhot 12b). Les tsitsit enseignent qu’on peut regarder sans être entraîné, et regarder au contraire ce qui élève : un fil blanc, un fil bleu, et derrière eux tout un ciel.
Le niveau symbolique et mystique
Les nombres des tsitsit ont nourri une riche réflexion. Les cinq nœuds rappellent les cinq livres de la Torah. Les quatre coins renvoient aux « quatre coins de la terre » : chaque matin, en récitant la prière qui précède le Chema, on rassemble les quatre franges dans la main au moment où l’on demande à D’ de « nous ramener en paix des quatre coins de la terre ». Et l’on remarque souvent que les quatre franges comptent ensemble trente-deux fils, valeur numérique du mot lev, le cœur : celui-là même dont le verset dit qu’il ne faut pas le suivre aveuglément, et que les tsitsit viennent éduquer.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours entier aux tsitsit, mais il les évoque dans deux cours sur la parasha Bereshit, à propos d’une question essentielle : que signifie, pour l’homme, le fait de s’habiller ?
Un vêtement qui laisse passer la lumière
Dans son cours Bereshit : le commencement de la Création, le Rav part d’un principe : toute lumière a besoin d’un contenant. Une lumière sans keli, sans « réceptacle », sans pellicule ni membrane pour la retenir, s’éparpille. Le monde a été conçu de telle sorte que l’enveloppe adhère au fruit, au corps, à la lumière, et participe elle-même à son intensité. Les animaux, remarque-t-il, n’éprouvent pas le besoin de se vêtir ; l’homme si, et même lorsqu’il choisit la nudité totale, il garde une cordelette, un ruban, quelque symbole du vêtement.
C’est cela, explique le Rav, qui fonde le port des tsitsit : que nos vêtements rayonnent, qu’ils ne soient pas opaques, qu’ils ne cachent pas notre propre lumière et ne deviennent pas un « manteau d’hypocrite ». Il rappelle que le vêtement est la première chose qu’Adam a ajoutée à sa nature, après la faute, lorsqu’il prit des feuilles pour se couvrir. Le vêtement peut servir à cacher ; avec les tsitsit, il devient au contraire le lieu où l’intériorité se montre.
Réparer le vêtement par un « point »
Dans le cours suivant, Bereshit : les fondations de l’être humain, le Rav développe la même idée à partir de la plus petite lettre de l’alphabet, le youd. Le youd, dit-il, est un point d’équilibre invisible, et il suffit à réhabiliter un ensemble : un objet ne tient que grâce à son centre de gravité, un point sur lequel nous n’avons aucune emprise et qui pourtant est là. Chaque homme dispose d’un tel point, et c’est à partir de lui qu’il peut se réaliser.
Il applique ce principe à plusieurs mitsvot. Le vêtement porte la marque de la faute, puisque l’homme s’en sert pour couvrir ce qu’il cache ; et D’ lui a donné le moyen de le réhabiliter par les tsitsit. De même, l’homme a porté atteinte à son alimentation, et il a reçu la mitsva de la halla, où l’on prélève un « youd » de la pâte. Il en va de même de la circoncision, de la terre d’Israël, qui est le youd de l’espace, et du Chabbat, qui est le youd du temps : le Chabbat à lui seul justifie l’œuvre des six jours.
La frange au coin du vêtement est ce petit point, presque rien, qui suffit à transformer l’ensemble : le vêtement qui servait à cacher devient un rappel de ce que l’homme a de plus haut.
Tallit gadol et tallit katan : les tsitsit en pratique
Une obligation liée au vêtement
Au sens strict, l’obligation des tsitsit ne porte que sur celui qui revêt un vêtement à quatre coins. Comme les vêtements modernes n’en ont pas, on pourrait s’en dispenser. Mais la tradition considère qu’il serait regrettable de laisser passer une mitsva aussi précieuse : le Choulhan Aroukh écrit qu’il est bon et juste de porter toute la journée un petit tallit, afin de se souvenir à chaque instant des commandements (Orah Haïm 24, 1). C’est l’origine du tallit katan, que les hommes pratiquants portent dès le réveil.
Le jour, pas la nuit
Le Talmud déduit des mots « vous la verrez » que la mitsva s’applique le jour, quand on voit (Menahot 43a). Le Choulhan Aroukh en tire la règle : le temps des tsitsit est le jour (Orah Haïm 18, 1). C’est pourquoi on ne revêt pas le grand tallit à la prière du soir, à une exception près : le soir de Kippour, où l’on s’en enveloppe dès avant Kol Nidré.
Qui porte les tsitsit ?
Parce que c’est une mitsva liée au temps (le jour), le Talmud en dispense les femmes (Menahot 43a ; Rambam, Hilkhot Tsitsit 3, 9). Le même passage du Talmud rapporte toutefois que Rav Yehouda attachait des tsitsit aux tabliers des femmes de sa maison. Le Rema, décisionnaire ashkénaze, admet qu’une femme puisse les porter, mais il le déconseille, l’usage étant que les femmes ne le font pas (Orah Haïm 17, 2). Dans le judaïsme traditionnel, les tsitsit restent donc un usage masculin.
Les petits garçons commencent souvent à porter un tallit katan dès qu’ils savent s’habiller seuls, vers trois ans dans beaucoup de familles. Pour le grand tallit, les usages diffèrent : chez la plupart des ashkénazes, on le porte à partir du mariage ; chez les séfarades et dans certaines communautés ashkénazes d’Allemagne, dès la bar mitsva, voire avant.
Comment on s’en enveloppe
Pour le grand tallit, on vérifie d’abord les franges, puis on récite la bénédiction : « Béni sois-Tu, Éternel notre D’, Roi du monde, qui nous as sanctifiés par Ses commandements et nous as ordonné de nous envelopper du tsitsit » (lehitatef batsitsit). On s’en couvre alors la tête un instant, à la manière d’un manteau, avant de le poser sur les épaules (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 8). Sur le tallit katan, selon les usages, on dit « al mitsvat tsitsit », ou l’on se rend quitte par la bénédiction du grand tallit.
Pendant la lecture du Chema, au troisième paragraphe, beaucoup ont l’habitude de prendre les franges en main et de les embrasser à chaque fois qu’est prononcé le mot tsitsit, puis à la fin du passage.
Un peu d’histoire
Dans l’Orient ancien, les vêtements à franges n’avaient rien d’exceptionnel : les reliefs de Mésopotamie montrent des rois et des notables portant des bordures à franges, signe de rang. La Torah reprend cette forme connue et lui donne un sens nouveau : la frange ne dit plus le prestige de celui qui la porte, mais le Maître qu’il sert, et chaque Israélite, sans distinction, porte le fil d’azur, couleur des vêtements du grand prêtre.
Dans la « grotte des Lettres », au désert de Judée, où se cachèrent des réfugiés de la révolte de Bar Kokhba (132-135), l’archéologue Yigael Yadin découvrit au début des années 1960 des vêtements de l’époque et des écheveaux de laine teinte, que certains spécialistes ont rapprochés des fils destinés aux franges.
Quand les vêtements à quatre coins ont disparu de la mode, les juifs ont adopté les deux formes que nous connaissons : un châle pour la prière, héritier de l’ancien manteau rectangulaire, et un petit vêtement porté sous les habits. Les rayures ne sont pas une obligation ; certains y voient un souvenir de la tekhelet disparue. C’est d’ailleurs ce tallit à rayures qui inspira, à la fin du XIXe siècle, le drapeau du mouvement sioniste, devenu ensuite le drapeau de l’État d’Israël.
Idées reçues sur les tsitsit
« Ce sont des fils qui dépassent par négligence »
Non. Les fils qui sortent de la chemise d’un homme juif sont un vêtement rituel porté volontairement. Ils sont faits avec soin, noués selon des règles précises, et vérifiés régulièrement.
« Le fil bleu est une invention récente »
C’est au contraire la partie la plus ancienne du commandement, inscrite dans le verset. Ce qui est récent, c’est sa redécouverte ; et ceux qui n’en portent pas ne négligent rien, puisque le blanc seul suffit (Michna Menahot 4, 1).
Questions fréquentes sur les tsitsit
Quelle est la différence entre tsitsit et tallit ?
Les tsitsit sont les franges ; le tallit est le vêtement à quatre coins auquel on les attache. Le tallit gadol est le grand châle de prière, le tallit katan le petit vêtement porté toute la journée. Par extension, on appelle souvent « tsitsit » le tallit katan lui-même.
Faut-il porter les tsitsit pour dormir ?
Non. La mitsva s’applique le jour, et l’on n’est pas tenu de garder ses tsitsit la nuit. Certains ont toutefois l’usage de dormir avec leur tallit katan, pour l’avoir sur eux dès le réveil. Pour la règle précise, on consultera un rabbin.
Les femmes peuvent-elles porter des tsitsit ?
Elles en sont dispensées, car c’est une mitsva liée au moment de la journée. Le Rema déconseille aux femmes de les porter, et ce n’est pas l’usage dans le judaïsme traditionnel. Certains courants libéraux ont adopté le tallit pour les femmes.
Pourquoi embrasse-t-on les tsitsit pendant le Chema ?
Le troisième paragraphe du Chema est précisément le passage des tsitsit (Bamidbar 15, 37-41). En les prenant dans la main et en les embrassant chaque fois que le mot est prononcé, on exprime l’amour de la mitsva et l’on fait ce que demande le verset : les regarder pour se souvenir.
Que faire de tsitsit usées ou déchirées ?
Par respect pour la mitsva, on ne les jette pas n’importe comment : l’usage est de les déposer dans une guenizah (lieu où l’on recueille les objets saints usagés). Un tallit encore bon peut être réparé en changeant les franges.
Pour aller plus loin
- Bereshit : le commencement de la Création
- Bereshit : les fondations de l’être humain
- Parasha de la semaine : 42 cours vidéo du Rav Benizri
- Que signifie le Chema Israël ?
- Pourquoi les juifs portent-ils une kippa ?
- Que sont les téfilines ?
- Que sont les 613 commandements (mitsvot) ?
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Bamidbar 15, 37-41 (parasha des tsitsit, troisième paragraphe du Chema)
- Bamidbar 13-14 (récit des explorateurs)
- Devarim 22, 12
- Bereshit 9, 23 ; Bereshit 14, 23
- Chemot 26, 1 ; Chemot 28, 31
- Yehezkel 8, 3
- Michna Menahot 4, 1
- Talmud de Babylone, Menahot 43a, 43b et 44a
- Talmud de Babylone, Berakhot 12b
- Talmud de Babylone, Nedarim 25a
- Talmud de Babylone, Sota 17a ; Houlin 89a
- Talmud de Babylone, Bava Metsia 61b
- Midrach Bamidbar Rabba, parasha Chela’h
- Rachi sur Bereshit 9, 23 ; sur Bamidbar 15, 39
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Tsitsit 1 ; 3, 9 ; 3, 12
- Sefer Ha-Hinoukh, mitsva n° 386
- Choulhan Aroukh, Orah Haïm 8 ; 9 ; 11, 1 ; 11, 14 ; 17, 2 (Rema) ; 18, 1 ; 24, 1
- Rabbi Guershon Hanokh Leiner de Radzin, Sefounei Temounei Hol (1887)
- Its’hak Halévi Herzog, thèse sur les teintures de l’Israël antique (1913)
- Yigael Yadin, fouilles de la grotte des Lettres (désert de Judée, 1960-1961)
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit : le commencement de la Création
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit : les fondations de l’être humain
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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