Plusieurs fois par an, des juifs du monde entier cessent de manger et de boire pendant une journée. Parfois vingt-cinq heures, du soir au soir, comme à Kippour ou le 9 Av ; parfois de l’aube à la tombée de la nuit, comme le 17 Tamouz ou le jeûne d’Esther. Pourquoi ces privations, et que commémore chaque date ? Voici une réponse complète : les versets, le Talmud, les codes de loi, l’histoire et le sens profond de cette pratique.
En bref : dans le judaïsme, le jeûne (en hébreu taanit ou tsom) n’est jamais une fin en soi. C’est un moyen de « réveiller les cœurs et d’ouvrir les chemins de la techouva », le retour vers D’ (Rambam, Hilkhot Taaniyot 5, 1). Un seul jeûne est prescrit par la Torah elle-même : Yom Kippour, le jour de l’expiation (Vayikra 16, 29-31). Les autres ont été institués par les prophètes et les Sages : quatre jeûnes rappellent la destruction de Jérusalem et du Temple (le 10 Tevet, le 17 Tamouz, le 9 Av et le jeûne de Guedalia), et le jeûne d’Esther rappelle la prière du peuple menacé au temps de Pourim. On jeûne donc pour deux raisons : pour revenir à soi et à D’, et pour ne pas oublier. Et les prophètes promettent qu’un jour, ces jours de deuil deviendront des jours de joie (Zekharia 8, 19).
Un calendrier de jeûnes : la liste complète
Avant d’expliquer le pourquoi, voici le quoi. Le calendrier juif compte six jeûnes publics, auxquels s’ajoutent quelques jeûnes particuliers.
| Jeûne | Date hébraïque | Ce qu’il rappelle | Durée | |—|—|—|—| | Yom Kippour | 10 Tichri | Le jour de l’expiation et du pardon | 25 heures environ | | Jeûne de Guedalia | 3 Tichri | L’assassinat du gouverneur juif de Judée, après la destruction du premier Temple | De l’aube à la nuit | | 10 Tevet | 10 Tevet | Le début du siège de Jérusalem par Nabuchodonosor | De l’aube à la nuit | | Jeûne d’Esther | 13 Adar (Adar II les années de 13 mois) | Le jeûne du peuple au temps d’Esther et de Mordekhaï | De l’aube à la nuit | | 17 Tamouz | 17 Tamouz | La brèche dans les murailles de Jérusalem | De l’aube à la nuit | | Ticha beAv | 9 Av | La destruction des deux Temples et d’autres malheurs | 25 heures environ |
Pour l’année 5787, en cours : le jeûne de Guedalia (lundi 14 septembre 2026) et Kippour (lundi 21 septembre 2026) sont déjà passés. Viennent ensuite le 10 Tevet, le dimanche 20 décembre 2026 ; le jeûne d’Esther, le lundi 22 mars 2027 ; le 17 Tamouz, le jeudi 22 juillet 2027 ; et Ticha beAv, du mercredi 11 août 2027 au soir au jeudi 12 août à la nuit.
S’y ajoutent des jeûnes particuliers, que tout le monde ne pratique pas : ceux des premiers-nés, des mariés, du jour anniversaire d’un décès, ou les jeûnes volontaires dits « Behab » (lundi, jeudi, lundi) après Pessah et Souccot (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 492, 1).
Ce que dit la Torah : « vous affligerez vos personnes »
La Torah ne prescrit qu’un seul jour de jeûne, et elle ne prononce même pas le mot « jeûne ». Elle dit : « Au septième mois, le dix du mois, vous affligerez vos personnes et vous ne ferez aucun travail […] car en ce jour, on fera l’expiation pour vous, afin de vous purifier » (Vayikra 16, 29-30). L’expression hébraïque, inouy néfech, « affliger son âme », revient dans le calendrier des fêtes (Vayikra 23, 27-32) et dans le livre des Nombres (Bamidbar 29, 7).
Comment sait-on qu’il s’agit de ne pas manger ? Le Talmud (Yoma 74b) le déduit d’un autre verset, où Moché rappelle au peuple les années du désert : « Il t’a affligé (vayeanekha), Il t’a fait avoir faim, puis Il t’a nourri de la manne » (Devarim 8, 3). L’affliction dont parle la Torah, c’est donc la faim. La tradition orale, rapportée dans la Michna (Yoma 8, 1), y ajoute quatre autres privations : ne pas se laver, ne pas s’oindre, ne pas porter de chaussures de cuir et s’abstenir de relations conjugales.
Le Sefer Ha-Hinoukh, qui explique chacun des 613 commandements, donne la raison de ce jeûne (mitsva n° 313). D’, dans Sa bonté, a fixé un jour pour expier les fautes de Ses créatures, à condition qu’elles fassent techouva. Or la nourriture et les plaisirs du corps alourdissent l’âme et la détournent de la vérité ; il ne convient pas de se présenter ainsi devant son Maître au jour du jugement. Le jeûne libère l’âme pour qu’elle puisse, ce jour-là, se tenir face à D’.
La Bible montre aussi de nombreux jeûnes « spontanés ». Moché reste quarante jours et quarante nuits sur le Sinaï « sans manger de pain ni boire d’eau » (Chemot 34, 28 ; Devarim 9, 9). Le roi David jeûne et dort à même le sol pour implorer la guérison de son enfant (Chmouel II 12, 16). Esther demande à tout le peuple de jeûner trois jours avant d’oser se présenter devant le roi (Esther 4, 16). Ezra proclame un jeûne avant le dangereux voyage de retour vers Jérusalem (Ezra 8, 21-23), et Daniel jeûne pour prier sur l’exil (Daniel 9, 3). Dans tous ces cas, le jeûne accompagne une prière intense, dans un moment de danger ou de décision.
Pourquoi se priver de nourriture ? Les raisons du jeûne
Un appel au réveil
La clé de tout le sujet se trouve au début des Lois des jeûnes du Rambam (Maïmonide). Il pose un principe : c’est un commandement de la Torah de crier vers D’ et de sonner des trompettes lors de toute détresse qui frappe la communauté (Hilkhot Taaniyot 1, 1, d’après Bamidbar 10, 9). Et il explique pourquoi : « C’est l’un des chemins de la techouva. Car lorsqu’un malheur survient, que l’on crie et que l’on sonne, tous savent que c’est à cause de leurs mauvaises actions que le mal leur est arrivé » (1, 2). Les Sages ont ajouté, d’après le Rambam, l’obligation de jeûner lors de ces détresses (1, 4).
Le Rambam ajoute une phrase très forte. Si, au contraire, on dit « ce qui nous arrive est dans l’ordre du monde, c’est un simple hasard », c’est une « attitude cruelle » (darkh akhzariout), car elle pousse les hommes à rester attachés à leurs mauvaises actions (1, 3). Le jeûne est donc d’abord un refus de la fatalité. Il dit : ce qui arrive a un sens, et nous avons une responsabilité.
Inscrire le souvenir dans le corps
Pour les jeûnes de deuil, le Rambam précise leur but : « Il y a des jours où tout Israël jeûne à cause des malheurs qui leur sont arrivés, afin de réveiller les cœurs et d’ouvrir les chemins de la techouva. Ce sera un rappel de nos mauvaises actions et des actions de nos pères, qui étaient comme nos actions aujourd’hui, et qui ont causé ces malheurs » (Hilkhot Taaniyot 5, 1).
Autrement dit, on ne jeûne pas seulement pour pleurer le passé. On jeûne parce que les causes de la catastrophe, la haine, l’orgueil, l’injustice, sont peut-être encore là. Un discours s’oublie ; une faim vécue dans son propre corps s’oublie beaucoup moins. Le jeûne fait passer la mémoire de la tête au ventre.
Une offrande de soi
Le Talmud rapporte la prière que récitait Rav Chéchet après un jour de jeûne : « Maître du monde, il Te est connu qu’au temps où le Temple existait, celui qui fautait apportait un sacrifice, dont on n’offrait que la graisse et le sang, et cela lui obtenait l’expiation. Aujourd’hui, j’ai jeûné, et ma graisse et mon sang ont diminué. Qu’il soit Ta volonté que ma graisse et mon sang diminués soient considérés comme si je les avais offerts sur l’autel » (Berakhot 17a). Depuis la destruction du Temple, le jeûne est devenu une manière de s’offrir soi-même, à la place de l’animal.
Se rapprocher des anges
À Kippour, la tradition compare l’homme qui jeûne aux anges, qui ne mangent pas et ne boivent pas (Midrach Devarim Rabba 2, 36). C’est pourquoi beaucoup s’habillent de blanc (Rema, Orah Haïm 610, 4) et l’on récite à voix haute, ce jour-là seulement, la phrase « Baroukh chem kevod malkhouto leolam vaed », dite à voix basse toute l’année (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 619, 2). Le jeûne n’exprime pas ici une tristesse, mais une élévation : pendant un jour, l’âme prend toute la place.
Ce que le jeûne n’est pas
Le judaïsme se méfie de l’ascétisme. Le Talmud rapporte un débat (Taanit 11a) : selon Rabbi Elazar, celui qui jeûne est appelé « saint » ; selon Chmouel, il est appelé « fauteur », car il s’inflige une souffrance que la Torah ne lui demande pas. La loi juive garde les deux idées : on jeûne les jours fixés, avec sérieux, mais on ne se mortifie pas pour le plaisir de se mortifier. Le corps n’est pas un ennemi. Le reste de l’année, manger un repas de Chabbat ou de fête est même une mitsva.
Le jeûne sans changement ne sert à rien : la voix des prophètes
Les prophètes d’Israël ont été les premiers à critiquer un jeûne qui resterait extérieur. Le texte le plus célèbre est celui de Yechayahou, qu’on lit à Kippour. Le peuple se plaint : « Pourquoi avons-nous jeûné sans que Tu le voies ? » Et le prophète répond au nom de D’ : « Le jour de votre jeûne, vous poursuivez vos affaires et vous opprimez vos ouvriers. […] Est-ce là le jeûne que J’aime ? […] N’est-ce pas plutôt ceci : délier les chaînes de l’injustice, […] partager ton pain avec l’affamé, recueillir chez toi les pauvres sans abri ? » (Yechayahou 58, 3-7).
Le prophète Yoel dit la même chose en une formule : « Revenez à Moi de tout votre cœur, avec le jeûne, les pleurs et les lamentations ; déchirez vos cœurs et non vos vêtements » (Yoel 2, 12-13). Et Zekharia, interrogé pour savoir s’il faut continuer à jeûner après le retour de Babylone, répond par une question : « Quand vous avez jeûné […] pendant ces soixante-dix ans, est-ce pour Moi que vous avez jeûné ? » (Zekharia 7, 5).
La Michna en tire une règle pratique. Lors des jeûnes publics décrétés en temps de sécheresse, le plus ancien de la communauté prenait la parole : « Nos frères, il n’est pas dit des habitants de Ninive : “l’Éternel vit leurs sacs et leur jeûne”, mais : “l’Éternel vit leurs actes, qu’ils étaient revenus de leur mauvaise voie” » (Michna Taanit 2, 1, citant Yona 3, 10). Le jeûne est un levier. Ce qui compte, c’est ce qu’il soulève.
Kippour : le seul jeûne de la Torah
Yom Kippour, le 10 Tichri, est à part. Ce n’est pas un jour de deuil, mais le jour le plus saint de l’année. La Michna dit même qu’il n’y avait pas en Israël de jours aussi joyeux que le 15 Av et Yom Kippour (Taanit 4, 8), parce que c’est le jour du pardon.
Le jeûne dure environ vingt-cinq heures : on commence un peu avant le coucher du soleil et on termine après la sortie des étoiles le lendemain, pour « ajouter du profane au sacré » (Yoma 81b). Les cinq privations s’appliquent toutes. La veille, au contraire, il est recommandé de bien manger : le Talmud enseigne que celui qui mange le 9 Tichri est considéré comme s’il avait jeûné le 9 et le 10 (Berakhot 8b).
C’est aussi le seul jeûne public qui s’observe même un Chabbat : les autres sont reportés ou avancés, car le Chabbat est un jour de délice. Kippour, lui, est appelé par la Torah « Chabbat des Chabbats » (Vayikra 16, 31). Pour ses prières et son sens, voir notre article sur Yom Kippour (liens en fin de page).
Les quatre jeûnes de la destruction
« Le jeûne du quatrième, du cinquième, du septième et du dixième mois »
Quatre jeûnes viennent d’un seul verset du prophète Zekharia, prononcé au début du retour de Babylone, vers 518 avant l’ère commune : « Ainsi parle l’Éternel des armées : le jeûne du quatrième mois, le jeûne du cinquième, le jeûne du septième et le jeûne du dixième deviendront pour la maison de Yehouda des jours d’allégresse, de joie et de fêtes heureuses ; mais aimez la vérité et la paix » (Zekharia 8, 19). Les mois sont comptés à partir de Nissan, le mois de la sortie d’Égypte. Le Talmud (Roch Hachana 18b) identifie ces quatre jeûnes.
Ces jeûnes existaient donc déjà au temps du prophète, peu après la destruction du premier Temple par les Babyloniens. Ensemble, ils racontent les étapes d’une même catastrophe, comme les quatre actes d’une tragédie.
Le 10 Tevet : le début du siège
« La neuvième année de son règne, au dixième mois, le dix du mois, Nabuchodonosor, roi de Babylone, vint avec toute son armée contre Jérusalem » (Melakhim II 25, 1). Ce jour-là, le prophète Yehezkel, alors exilé à Babylone, reçoit l’ordre d’écrire la date : « Fils d’homme, inscris le nom de ce jour, de ce jour même : le roi de Babylone s’est jeté sur Jérusalem en ce jour même » (Yehezkel 24, 2).
Ce jeûne a une particularité. Selon Rabbi David Abudarham, décisionnaire espagnol du XIVe siècle, rapporté par le Beit Yossef (Orah Haïm 550), s’il tombait un Chabbat, on devrait le jeûner le jour même, à cause de l’expression « ce jour même ». Le calendrier fixe fait que ce cas ne se produit jamais. En Israël, le Grand Rabbinat a fait du 10 Tevet le « jour du Kaddich général », où l’on récite le Kaddich pour les victimes de la Shoah dont on ignore la date de décès.
Le 17 Tamouz : la brèche dans la muraille
Le 17 Tamouz commémore la brèche ouverte dans les murailles de Jérusalem. Pour le premier Temple, le livre de Yirmeyahou date la brèche du 9 Tamouz (Yirmeyahou 39, 2) ; pour le second Temple, détruit par les Romains, elle eut lieu le 17 (Talmud, Taanit 28b). C’est cette date que l’on a retenue.
La Michna (Taanit 4, 6) énumère cinq malheurs survenus ce jour-là : Moché brisa les premières Tables de la Loi en voyant le veau d’or ; le sacrifice perpétuel (le tamid) cessa d’être offert au Temple ; la muraille de la ville fut percée ; Apostomos, un officier romain, brûla un rouleau de la Torah ; et une idole fut dressée dans le sanctuaire.
Le 17 Tamouz ouvre une période de trois semaines de deuil, en hébreu bein hametsarim, « entre les détresses » (d’après Eikha 1, 3), qui mène jusqu’au 9 Av. Pendant ce temps, on ne célèbre pas de mariage et l’on évite les réjouissances. À partir du 1er Av, le deuil s’intensifie : « Quand Av commence, on diminue la joie » (Michna Taanit 4, 6).
Ticha beAv : le jour des destructions
Le 9 Av est le jour le plus triste du calendrier juif. La Michna (Taanit 4, 6) y rassemble cinq malheurs : le décret selon lequel la génération du désert n’entrerait pas en terre d’Israël, après le rapport des explorateurs (Bamidbar 14) ; la destruction du premier Temple ; celle du second ; la prise de Betar, la dernière forteresse de la révolte de Bar Kokhba (135 de l’ère commune) ; et le labour de Jérusalem par les Romains.
Le Talmud raconte l’origine de ce jour. Après le rapport des explorateurs, « le peuple pleura cette nuit-là » (Bamidbar 14, 1). D’ dit alors : « Vous avez pleuré pour rien ; J’établirai pour vous un pleur pour les générations » (Taanit 29a). Ce soir-là, c’était le 9 Av. Les historiens de la tradition ont ensuite relevé d’autres malheurs survenus autour de cette date, comme l’expulsion des juifs d’Angleterre en 1290 ou celle d’Espagne en 1492.
Ticha beAv est un jeûne complet de vingt-cinq heures, avec les mêmes cinq privations qu’à Kippour. On y ajoute des usages de deuil : on s’assoit à terre ou sur un siège bas jusqu’à la mi-journée, on lit le livre d’Eikha (les Lamentations) et des kinot (élégies), et l’on ne se salue pas. Même l’étude de la Torah est interdite, sauf les textes tristes comme Eikha, Iyov ou les lois du deuil, car « les préceptes de l’Éternel réjouissent le cœur » (Tehilim 19, 9 ; Choulhan Aroukh, Orah Haïm 554, 1). Selon l’usage le plus répandu, les hommes ne mettent le talit et les téfilines qu’à l’office de l’après-midi.
Pourquoi le Temple a-t-il été détruit ? Le Talmud répond sans détour : le premier, à cause de l’idolâtrie, de l’immoralité et du meurtre ; le second, alors que l’on étudiait la Torah et pratiquait les mitsvot, à cause de la sinat hinam, la haine gratuite (Yoma 9b). Le récit de Kamtsa et Bar Kamtsa (Guittin 55b-56a) l’illustre : une humiliation publique, que les Sages présents laissent faire sans protester, déclenche la chaîne d’événements qui mène à la guerre contre Rome.
Le jeûne de Guedalia : la fin de l’espoir
Après la destruction du premier Temple, le roi de Babylone laissa en Judée une petite population et nomma un gouverneur juif, Guedalia fils d’Ahikam. Mais un membre de la famille royale, Yichmaël fils de Netania, l’assassina « au septième mois » (Melakhim II 25, 25 ; Yirmeyahou 41, 1-2). Par peur des représailles babyloniennes, les survivants s’enfuirent en Égypte, et la dernière présence juive organisée en terre d’Israël disparut.
Ce jeûne a lieu le 3 Tichri, juste après Roch Hachana. Le Talmud en tire une leçon : « La mort des justes équivaut à l’incendie de la maison de notre D’ » (Roch Hachana 18b). On jeûne pour un homme comme on jeûne pour le Temple. Et l’on retient aussi que cette fois, le malheur ne vient pas d’un ennemi extérieur : un Juif a tué un Juif.

Le jeûne d’Esther : un jeûne qui débouche sur la joie
Le jeûne d’Esther, le 13 Adar, la veille de Pourim, est d’une autre nature. Il ne commémore pas une catastrophe, mais une délivrance. Quand le ministre Haman obtint du roi perse un décret d’extermination contre tous les juifs, la reine Esther demanda à Mordekhaï : « Va, rassemble tous les juifs de Suse et jeûnez pour moi ; ne mangez et ne buvez pas pendant trois jours, nuit et jour. Moi aussi, avec mes servantes, je jeûnerai de même ; puis j’irai chez le roi, ce qui est contraire à la loi, et si je dois périr, je périrai » (Esther 4, 16).
Le livre d’Esther mentionne lui-même « les jeûnes et leurs cris » parmi ce qui fut établi pour les générations (Esther 9, 31). Le Rambam écrit que tout Israël a l’usage de jeûner le 13 Adar « en souvenir des jeûnes qu’ils ont jeûnés au temps de Haman » (Hilkhot Taaniyot 5, 5). Selon le Kitsour Choulhan Aroukh, ce jeûne rappelle que D’ entend la prière de chacun à l’heure de sa détresse, lorsqu’il jeûne et revient vers Lui, comme Il l’a fait pour nos ancêtres (141, 2).
Ce jeûne est un usage (minhag) plus qu’une obligation au sens strict, et la loi y est un peu plus souple pour les personnes faibles (Rema, Orah Haïm 686, 2). Si le 13 Adar tombe un Chabbat, il est avancé au jeudi, car on ne peut pas le reporter au jour de Pourim. L’après-midi, beaucoup ont l’usage de donner le « demi-sicle », une pièce de monnaie remise à la tsedaka, en souvenir de l’impôt du Temple. Le soir même commence la fête : on passe en quelques heures de la faim au festin.
Les jeûnes particuliers
À côté des jeûnes publics, la tradition connaît des jeûnes qui concernent certaines personnes ou certaines circonstances.
- Le jeûne des premiers-nés (taanit bekhorot), la veille de Pessah. Les premiers-nés jeûnent en souvenir de ce que les premiers-nés d’Israël furent épargnés lors de la dixième plaie d’Égypte (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 470, 1). L’usage le plus répandu est de participer le matin à un siyoum, la célébration de la fin de l’étude d’un traité du Talmud, dont le repas de fête dispense du jeûne.
- Le jeûne des mariés. Beaucoup de fiancés jeûnent le jour de leur mariage jusqu’à la cérémonie, car ce jour est pour eux comme un petit Kippour : leurs fautes passées sont pardonnées et ils commencent une vie nouvelle (Rema, Even Ha-Ezer 61, 1).
- Le jeûne du yahrtseit. Certains jeûnent le jour anniversaire du décès de leur père ou de leur mère (Rema, Yoré Déa 402, 12).
- Le jeûne après un mauvais rêve. Le Talmud enseigne que le jeûne est efficace contre un mauvais rêve « comme le feu contre la paille », à condition de jeûner le jour même, et qu’on peut le faire même un Chabbat (Chabbat 11a). C’est l’une des rares exceptions à l’interdit de jeûner le Chabbat.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Raphaël Benizri a consacré une série de cours aux jours de jeûne (« Les jours de jeûne : le jeûne, arme du souvenir »). Plusieurs idées éclairent directement notre question.
Le jeûne est une prise de conscience
Dans son cours sur le 10 Tevet, le Rav se demande pourquoi l’on jeûne pour un simple siège, qui n’a rien détruit sur le moment, et pourquoi ce jeûne devrait, comme Kippour, être observé même un Chabbat. Il le rapproche de l’autre jeûne permis le Chabbat, celui qui suit un cauchemar : la personne troublée ne peut pas goûter au plaisir du Chabbat, et le jeûne lui permet d’évacuer ce trouble. Cela dit ce qu’est le jeûne en général : « une prise de conscience, tout simplement ». Le Rambam, rappelle-t-il, y voit une amorce de repentir et une reprise de la vie, « donc une orientation toute nouvelle ».
Trois réductions de lumière
Le Rav explique que les anciens jeûnaient trois jours de suite en Tevet : le 8, pour la traduction de la Torah en grec, que les Sages comparent au jour du veau d’or ; le 9, pour la mort d’Ezra le scribe, qui marque la fin de la prophétie ; le 10, pour le siège. Trois « réductions de la lumière » successives : comme si le peuple, atteint de myopie, ne voyait plus les choses à leur source. Et pourquoi ne jeûne-t-on pas pour la destruction du royaume du Nord par l’Assyrie ? Le Rav cite l’image de Yirmeyahou (50, 17) et l’explication des Sages : Achour a mangé la chair du peuple, mais Babylone a touché à sa sève, menaçant son existence même.
Kippour et Ticha beAv : deux jeûnes, deux attitudes
Dans « Ticha beAv : le dépassement de soi », le Rav observe que la tradition ne dit pas que le Machiah est né à Kippour, mais le 9 Av. À Kippour, nous restons « tributaires du pardon de D’ ». À Ticha beAv, le peuple prend conscience que c’est de lui que toute reconstruction peut venir : « Tout le problème est en moi. » Le jeûne de deuil devient le point de départ de la responsabilité.
La cause intérieure de la destruction
Dans « Ticha beAv : à l’origine de la destruction », le Rav relit le récit de Kamtsa et Bar Kamtsa : l’homme expulsé du banquet était celui qui demandait l’ouverture, et le vrai scandale fut le silence des Sages présents. La cause de la destruction est à chercher au sein du peuple, dans l’intolérance entre courants ; et l’exil n’est pas un châtiment, mais une thérapie. Enfin, à propos du jeûne des premiers-nés, il explique qu’ils jeûnent parce qu’ils ont été épargnés sans mérite propre, alors que les filles aînées avaient le leur : la résistance en Égypte fut l’œuvre des femmes (« Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle »).
Le jeûne en pratique
Concrètement, voici les grandes règles, qui restent générales :
- Deux types de jeûnes. Kippour et Ticha beAv commencent la veille au coucher du soleil et durent environ vingt-cinq heures, avec les cinq privations. Les quatre autres jeûnes publics (Guedalia, 10 Tevet, Esther, 17 Tamouz) commencent à l’aube et s’achèvent à la tombée de la nuit ; seuls le manger et le boire sont interdits (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 550, 2).
- Le Chabbat. À part Kippour, aucun jeûne public ne se tient le Chabbat : le 9 Av ou le 17 Tamouz qui tombent un Chabbat sont reportés au dimanche (Orah Haïm 550, 3 ; 552, 10), le jeûne d’Esther avancé au jeudi.
- À la synagogue. Les jours de jeûne, on lit dans la Torah le passage « Vayehal Moché » (Chemot 32, 11-14 et 34, 1-10), qui raconte comment Moché obtint le pardon après le veau d’or et révéla les treize attributs de miséricorde. On ajoute dans la Amida la prière « Anénou », « réponds-nous au jour de notre jeûne ».
- La santé d’abord. La vie passe avant tout jeûne. Les malades, les femmes enceintes ou qui allaitent, les personnes âgées ou fragiles et les enfants ont des règles particulières, souvent plus souples pour les petits jeûnes. Les enfants ne sont pas tenus de jeûner avant l’âge de la bar ou de la bat mitsva. Pour tout cas particulier, on consultera un rabbin, et un médecin, bien avant le jour.
- Les souhaits. On se souhaite « tsom kal », « un jeûne facile », ou, pour les jeûnes de deuil, « tsom moil », « un jeûne profitable ».
Idées reçues sur le jeûne juif
« Les juifs jeûnent pour se punir. » Non : le jeûne est une démarche de retour, pas une punition, et celui qui se prive sans nécessité est même appelé « fauteur » (Taanit 11a). Quant à Kippour, ce n’est pas un jour triste : la Michna le compte parmi les deux jours les plus joyeux de l’année (Taanit 4, 8).
« Ces jeûnes commémorent des faits trop anciens pour nous concerner. » Le Rambam répond que ces jours rappellent « les actions de nos pères, qui étaient comme nos actions aujourd’hui » (Hilkhot Taaniyot 5, 1). On ne pleure pas des pierres, mais une manière d’être ensemble qui a été perdue, et dont les causes, comme la haine gratuite, n’ont pas disparu. Et le Talmud promet : « Quiconque prend le deuil de Jérusalem méritera de voir sa joie » (Taanit 30b).
« Ces jeûnes sont éternels. » Non plus. Le Rambam écrit qu’aux jours du Messie, tous ces jeûnes seront abolis et deviendront des jours de fête et de joie, comme l’annonce Zekharia (Hilkhot Taaniyot 5, 19). Le jeûne juif porte en lui sa propre fin.
Questions fréquentes sur les jeûnes juifs
Combien de jours de jeûne y a-t-il dans le judaïsme ?
Il y a six jeûnes publics par an : Yom Kippour, le jeûne de Guedalia, le 10 Tevet, le jeûne d’Esther, le 17 Tamouz et Ticha beAv. Deux d’entre eux (Kippour et Ticha beAv) durent environ vingt-cinq heures ; les quatre autres vont de l’aube à la nuit. S’y ajoutent des jeûnes particuliers, comme celui des premiers-nés ou des mariés.
Les juifs peuvent-ils boire de l’eau pendant le jeûne ?
Non. Lors d’un jeûne juif, on ne mange pas et on ne boit pas, pas même de l’eau. Pour les petits jeûnes, il est permis de manger et boire la nuit précédente, avant l’aube, à condition de l’avoir prévu. Une personne malade doit consulter un rabbin : la santé passe avant le jeûne.
Quel est le jeûne le plus important ?
Yom Kippour, le seul jeûne ordonné par la Torah, est le plus important et le plus saint. Ticha beAv est le plus grave des jeûnes de deuil. Les autres sont d’institution prophétique ou rabbinique, mais ils sont observés par l’ensemble des communautés.
Pourquoi jeûne-t-on encore pour le Temple alors que Jérusalem est reconstruite ?
Parce que le Temple n’est pas reconstruit, et que ce qu’on pleure n’est pas seulement un bâtiment, mais la présence divine au milieu du peuple et l’unité qui la rendait possible. Le Talmud attribue la destruction du second Temple à la haine gratuite (Yoma 9b) : tant qu’elle existe, la leçon reste actuelle. Les jeûnes seront abolis à l’ère messianique.
Les enfants jeûnent-ils ?
Les enfants ne sont pas obligés de jeûner avant 13 ans pour un garçon et 12 ans pour une fille. Pour Kippour, on les habitue progressivement en retardant un peu leurs repas les dernières années. Pour les autres jeûnes, ils ne jeûnent pas en général, même si certains usages les habituent progressivement pour Ticha beAv.
Pour aller plus loin
- Les jours de jeûne : le jeûne, arme du souvenir
- 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction
- Ticha beAv : pourquoi le 9 Av est un jour de deuil
- Ticha beAv : le dépassement de soi
- Ticha beAv : à l’origine de la destruction
- Yom Kippour : le sens du jour du Grand Pardon
- Pourquoi se déguise-t-on à Pourim ?
- Comment fonctionne le calendrier juif ?
- Le deuil dans le judaïsme : chiva, miroirs couverts, inhumation
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Vayikra 16, 29-31 ; Vayikra 23, 27-32 ; Bamidbar 29, 7
- Bamidbar 10, 9 ; Bamidbar 14, 1
- Devarim 8, 3 ; Devarim 9, 9 ; Chemot 34, 28 ; Chemot 32, 11-14 et 34, 1-10
- Chmouel II 12, 16 ; Melakhim II 25, 1 et 25, 25
- Yechayahou 58, 3-7 ; Yoel 2, 12-13 ; Yona 3, 10
- Yirmeyahou 39, 2 ; Yirmeyahou 41, 1-2 ; Yirmeyahou 50, 17 ; Yehezkel 24, 2
- Zekharia 7, 5 ; Zekharia 8, 19
- Esther 4, 16 ; Esther 9, 31 ; Ezra 8, 21-23 ; Daniel 9, 3 ; Tehilim 19, 9 ; Eikha 1, 3
- Michna Yoma 8, 1 ; Michna Taanit 2, 1 ; Michna Taanit 4, 6 ; Michna Taanit 4, 8
- Talmud de Babylone, Yoma 74b ; Yoma 81b ; Yoma 9b
- Talmud de Babylone, Berakhot 8b ; Berakhot 17a
- Talmud de Babylone, Taanit 11a ; Taanit 28b ; Taanit 29a ; Taanit 30b
- Talmud de Babylone, Roch Hachana 18b ; Chabbat 11a ; Guittin 55b-56a
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Taaniyot 1, 1-4 ; 5, 1 ; 5, 5 ; 5, 19
- Sefer Ha-Hinoukh, mitsva n° 313
- Midrach Devarim Rabba 2, 36
- Choulhan Aroukh, Orah Haïm 470, 1 ; 492, 1 ; 550, 2-3 ; 552, 10 ; 554, 1 ; 619, 2
- Rema, Orah Haïm 610, 4 ; Rema, Orah Haïm 686, 2 ; Rema, Even Ha-Ezer 61, 1 ; Rema, Yoré Déa 402, 12
- Beit Yossef, Orah Haïm 550 (citant Rabbi David Abudarham)
- Kitsour Choulhan Aroukh 141, 2
- Rav Raphaël Benizri, Les jours de jeûne
- Rav Raphaël Benizri, 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction
- Rav Raphaël Benizri, Ticha beAv : le dépassement de soi
- Rav Raphaël Benizri, Ticha beAv : à l’origine de la destruction
- Rav Raphaël Benizri, Pessah : Pé-Sah, la bouche qui parle
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

