On entend souvent dire que « les juifs croient à la réincarnation », ou au contraire que « c’est une idée étrangère au judaïsme ». Les deux phrases sont fausses, et l’article qui suit explique pourquoi. L’idée existe bel et bien dans la tradition juive, sous le nom de guilgoul (« roulement », « cycle ») ou de guilgoul nechamot (« cycle des âmes »), mais elle appartient à la Kabbale, non à la Torah écrite ni au Talmud, et de grands maîtres l’ont combattue. Nous distinguerons donc la halakha (la loi qui se pratique), la croyance de base commune à tous (la résurrection des morts) et la tradition mystique, en nous appuyant sur les textes.

La réponse en bref

La Torah écrite n’enseigne pas la réincarnation, et le Talmud n’en parle pas ; Maïmonide ne la compte pas parmi les treize principes de la foi, et Rabbénou Saadia Gaon la rejette expressément. Elle apparaît à l’époque médiévale dans la Kabbale (le Sefer Habahir, puis le Zohar), et devient une doctrine élaborée à Safed au XVIe siècle avec le Ari et son disciple Rabbi ’Haïm Vital. Elle est aujourd’hui acceptée dans une grande partie du monde traditionnel, en particulier hassidique et séfarade, mais ce n’est pas un dogme : un juif pratiquant peut ne pas y croire sans cesser d’être un juif fidèle. Ce que tous les courants partagent, c’est la croyance en l’immortalité de l’âme, au jugement après la mort et à la résurrection des morts.

1. Ce que dit la Torah écrite de l’âme et de la mort

Le récit de la création de l’homme donne le cadre de toute la pensée juive sur l’âme :

« L’Éternel D’ forma l’homme de la poussière du sol, il insuffla dans ses narines un souffle de vie (nichmat ’haïm), et l’homme devint un être vivant (néfèch ’haya). »

(Bereshit 2, 7) — וַיִּיצֶר יְהֹוָה אֱלֹהִים אֶת־הָאָדָם עָפָר מִן־הָאֲדָמָה וַיִּפַּח בְּאַפָּיו נִשְׁמַת חַיִּים וַיְהִי הָאָדָם לְנֶפֶשׁ חַיָּה

Le corps vient de la terre, le souffle vient de D’. L’Ecclésiaste le dit à la fin de sa réflexion sur la vie : « La poussière retourne à la terre, comme elle l’était, et l’esprit retourne à D’ qui l’a donné » :

« La poussière retourne à la terre comme elle l’était, et l’esprit (rouah’) retourne à D’ qui l’a donné. »

(Kohélet 12, 7) — וְיָשֹׁב הֶעָפָר עַל־הָאָרֶץ כְּשֶׁהָיָה וְהָרוּחַ תָּשׁוּב אֶל־הָאֱלֹהִים אֲשֶׁר נְתָנָהּ

Ce verset décrit un retour à la source, non un nouveau départ dans un autre corps. Les Écrits évoquent aussi le Chéol, séjour des morts, d’où l’on ne remonte pas, selon Iyov (Job) :

« Comme la nuée se dissipe et s’en va, ainsi celui qui descend au Chéol ne remonte pas ; il ne revient plus dans sa maison, et son lieu ne le reconnaît plus. »

(Iyov 7, 9-10) — כָּלָה עָנָן וַיֵּלַךְ כֵּן יוֹרֵד שְׁאוֹל לֹא יַעֲלֶה׃ לֹא־יָשׁוּב עוֹד לְבֵיתוֹ וְלֹא־יַכִּירֶנּוּ עוֹד מְקֹמוֹ

Il faut lire ce verset avec prudence : c’est la plainte de Iyov dans sa souffrance, non un dogme ; ailleurs, la Bible dit que l’Éternel « fait descendre au Chéol et en fait remonter » (Chmouel I 2, 6), et les prophètes annoncent un réveil des morts : « Que tes morts revivent ! (…) Réveillez-vous et chantez, vous qui demeurez dans la poussière » (Yécha’yahou 26, 19) ; « Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l’opprobre » (Daniel 12, 2). Cette espérance est la résurrection (tehiyat hametim), et non la réincarnation : c’est le même être, relevé, au temps que D’ choisira.

Nulle part la Torah écrite ne dit qu’une âme peut revenir dans un autre corps. Les tenants du guilgoul s’appuient sur des versets qu’ils lisent d’une manière allusive (nous les verrons), mais aucun d’eux ne l’énonce.

2. Michna et Talmud : jugement, monde futur, résurrection

La Michna ouvre le dixième chapitre de Sanhédrin, celui du « monde futur », par une phrase célèbre :

« Tout Israël a une part au monde futur (…). Et voici ceux qui n’ont pas de part au monde futur : celui qui dit que la résurrection des morts ne vient pas de la Torah, et que la Torah ne vient pas du Ciel, et l’épicurien. »

(Michna Sanhédrin 10, 1) — כָּל יִשְׂרָאֵל יֵשׁ לָהֶם חֵלֶק לָעוֹלָם הַבָּא (…) הָאוֹמֵר אֵין תְּחִיַּת הַמֵּתִים מִן הַתּוֹרָה, וְאֵין תּוֹרָה מִן הַשָּׁמָיִם, וְאֶפִּיקוֹרֶס

C’est la résurrection qui est ici un article de foi, et non le retour des âmes. Le Talmud développe la croyance : le chapitre « Hélek » de Sanhédrin (90b-92b) cherche dans la Torah, les Prophètes et les Écrits les preuves de la résurrection. Il enseigne aussi que l’âme est jugée avec le corps, par une parabole célèbre : le boiteux et l’aveugle qui ont volé ensemble les fruits d’un verger, et que le maître juge ensemble :

« Le Saint béni soit-Il prend l’âme et la jette dans le corps, et Il les juge ensemble. »

(Talmud de Babylone, Sanhédrin 91b) — אַף הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא מֵבִיא נְשָׁמָה וְזוֹרְקָהּ בַּגּוּף, וְדָן אוֹתָם כְּאֶחָד

La prière quotidienne en porte la trace. Le matin, à l’éveil, le juif récite une bénédiction que rapporte déjà le Talmud :

« Mon D’, l’âme que Tu as mise en moi est pure. Tu l’as formée, Tu l’as insufflée en moi, Tu la gardes en moi, et Tu la reprendras de moi, et Tu me la rendras dans le temps à venir. »

(Talmud de Babylone, Berakhot 60b) — אֱלֹהַי, נְשָׁמָה שֶׁנָּתַתָּ בִּי טְהוֹרָה. אַתָּה יְצַרְתָּהּ בִּי, אַתָּה נְפַחְתָּהּ בִּי, וְאַתָּה מְשַׁמְּרָהּ בְּקִרְבִּי, וְאַתָּה עָתִיד לִיטְּלָהּ מִמֶּנִּי וּלְהַחֲזִירָהּ בִּי לְעָתִיד לָבֹא

Le texte dit « me la rendras » : la même âme, le même « moi ». C’est le cadre de la pensée talmudique : une vie, un jugement, un monde futur et une résurrection. Le Talmud décrit aussi un temps de purification après la mort, la Guéhenne, dont la Michna dit que le jugement des méchants dure douze mois (Michna Édouyot 2, 10) ; c’est la raison pour laquelle, selon le Rema, on ne dit le Kaddich des endeuillés que onze mois, afin de ne pas laisser penser que les parents étaient des méchants (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 376, 4). Dans ce cadre, la purification a lieu dans l’au-delà, et non par un retour sur terre.

Un mot du Talmud qui prête à confusion : « guilgoul »

Le mot guilgoul figure dans le Talmud, mais dans un autre sens. À Ketoubot 111a, les Sages se demandent comment les justes enterrés hors d’Eretz Israël ressusciteront. Rabbi Ila’a répond :

« Par guilgoul (par roulement). » Rabbi Abba Sala Raba objecte : « Le guilgoul est une souffrance pour les justes ! » Abayé dit : « On leur creuse des galeries (mehilot) dans le sol. »

(Talmud de Babylone, Ketoubot 111a) — אָמַר רַבִּי אִילְעָא: עַל יְדֵי גִּלְגּוּל. מַתְקֵיף לַהּ רַבִּי אַבָּא סַלָּא רַבָּא: גִּלְגּוּל לְצַדִּיקִים צַעַר הוּא! אָמַר אַבָּיֵי: מְחִילּוֹת נַעֲשׂוֹת לָהֶם בַּקַּרְקַע

Il s’agit du corps des morts qui « roulent » sous la terre jusqu’à la Terre d’Israël, au moment de la résurrection. Rien à voir avec le passage d’une âme d’un corps à un autre. Plus tard, on a rapproché les deux emplois du mot, mais le texte du Talmud ne le permet pas.

Autre passage souvent cité : « Le Messie fils de David ne viendra pas tant que n’auront pas été épuisées toutes les âmes qui sont dans le guf » (Niddah 13b ; Avoda Zara 5a ; Yevamot 62a).

« Le fils de David ne viendra pas tant que n’auront pas été épuisées toutes les âmes du guf. »

(Talmud de Babylone, Niddah 13b) — אֵין בֶּן דָּוִד בָּא עַד שֶׁיִּכְלוּ כׇּל הַנְּשָׁמוֹת שֶׁבַּגּוּף

Le guf (littéralement « le corps ») est compris, dans la tradition aggadique, comme la réserve où attendent les âmes qui doivent venir au monde. Le verset de preuve est Yécha’yahou 57, 16 : « les âmes que J’ai faites ». Le texte parle d’âmes qui descendent un jour sur terre, non d’âmes qui reviennent. Les kabbalistes l’ont rapproché de l’idée que le nombre des âmes est limité (Rabbi ’Haïm Vital, Chaar Haguilgoulim, introduction 17 : « la totalité des âmes est de six cent mille, et pas davantage »). C’est une lecture mystique, que le Talmud n’énonce pas.

3. Maïmonide : la résurrection est un principe, la réincarnation n’en est pas un

Le Rambam (Maïmonide, 1138-1204) a formulé les treize principes de la foi dans son commentaire sur la Michna Sanhédrin 10. Le dernier est la résurrection :

« Le treizième principe : la résurrection des morts. »

(Rambam, commentaire sur la Michna Sanhédrin 10, 1) — היסוד שלשה עשר תחיית המתים

Il ne dit rien du guilgoul. Dans son code, il définit le monde futur de façon plus spirituelle encore, comme celui des âmes sans corps :

« Dans le monde futur, il n’y a ni corps ni forme corporelle, mais seulement les âmes des justes, sans corps, comme les anges. »

(Rambam, Michné Torah, Hilkhot Techouva 8, 2) — הָעוֹלָם הַבָּא אֵין בּוֹ גּוּף וּגְוִיָּה אֶלָּא נַפְשׁוֹת הַצַּדִּיקִים בִּלְבַד בְּלֹא גּוּף כְּמַלְאֲכֵי הַשָּׁרֵת

Les commentateurs ont longuement discuté de la manière d’accorder ce passage avec la résurrection, et le Rambam a écrit plus tard un traité spécial sur la résurrection (Maamar techiyat hametim) pour préciser sa position. Dans aucun de ces textes il ne mentionne le retour des âmes dans des corps successifs. Selon l’Encyclopaedia Judaica, Yehouda Halévi (auteur du Kouzari) n’en parle pas non plus.

4. Ceux qui l’ont combattue

Le plus célèbre des opposants est Rabbénou Saadia Gaon (Babylonie, 882-942), qui consacre au sujet un passage de son Livre des croyances et des opinions (traité VI, chapitre 7 ou 8 selon l’édition). Il y réfute la « transmigration des âmes » (tanasoukh, du nom arabe de l’idée) par des arguments philosophiques et par l’Écriture, et déclare, selon l’Encyclopédie juive, qu’il ne prendrait pas la peine d’en montrer la sottise s’il ne craignait l’influence de ceux qui y croient sur d’autres. À sa suite, on cite Abraham ibn Daoud (Émouna rama, I, 7) et Rabbi Yossef Albo, qui y voit une superstition étrangère à l’esprit du judaïsme (Séfer Haikarim, IV, 29). À l’époque moderne, Leone Modène (Venise, XVIIe siècle) l’a attaquée dans ses écrits polémiques. Et il y a une dimension historique : les premiers à l’avoir professée en milieu juif sont, selon l’Encyclopaedia Judaica, des sectes dissidentes, comme les Karaïtes au VIIIe siècle : Anan ben David, fondateur de ce courant, l’aurait défendue.

Ces désaccords montrent que la réincarnation n’est pas, dans le judaïsme, un point de foi universel. On peut y croire ou non, sans cesser d’être fidèle à la Torah.

Escalier de pierre en spirale vu d’en bas, montant vers une ouverture lumineuse dans une tour ancienne

5. La Kabbale : le guilgoul comme secret

Aux sources : le Bahir et le Zohar

Le plus ancien texte kabbalistique à admettre la réincarnation comme une évidence, sans la discuter, est le Sefer Habahir (fin du XIIe siècle), le « livre de la clarté ». Il l’utilise pour répondre à la question qui hante les justes depuis Iyov : pourquoi y a-t-il un juste qui connaît le bonheur et un juste qui souffre ?

« Pourquoi y a-t-il un juste à qui tout réussit, et un juste à qui tout est mauvais ? Parce que ce juste-là a déjà été méchant auparavant, et il est puni maintenant. »

(Sefer Habahir 195) — מפני מה צדיק וטוב לו צדיק ורע לו, מפני שהצדיק הזה כבר היה רשע לשעבר ועתה נענש

Le texte poursuit par une parabole : un homme plante une vigne, voit qu’elle donne des grappes acides, l’arrache, la replante, l’arrache à nouveau, et recommence, « jusqu’à mille générations ». Le Saint béni soit-Il, dit le Bahir, plante les âmes de génération en génération (Sefer Habahir 195, qui cite Tehilim 105, 8 : « la parole qu’Il a ordonnée pour mille générations »). Pour le Bahir, la même âme est replantée jusqu’à ce que le fruit soit bon.

Le Zohar (XIIIe siècle) reprend l’idée, et la rattache au commencement de la parasha Michpatim (« les lois »), dont il lit le titre comme un programme :

« “Voici les lois (michpatim) que tu placeras devant eux.” Ce sont les ordres du guilgoul, les jugements des âmes, afin que chacune soit jugée selon son châtiment. »

(Zohar, Michpatim, II, 94a) — אִלֵּין אִינּוּן סִדּוּרִין דְּגִלְגּוּלָא, דִּינִין דְּנִשְׁמָתִין, דְּאִתְדָּנוּ כָּל חַד וְחַד לָקֳבֵל עוֹנְשֵׁיהּ

L’Encyclopédie juive cite aussi cette formule du Zohar (II, 99b) : « toutes les âmes sont sujettes au guilgoul ». À partir de cette époque, le mot guilgoul devient courant dans la littérature hébraïque ; auparavant, selon la même source, les kabbalistes de Gérone parlaient plutôt du « secret de l’ibbour » (littéralement la « grossesse », l’imprégnation d’une âme).

Les versets sur lesquels la Kabbale s’appuie

Aucun verset de la Torah ne dit « l’âme revient ». Les kabbalistes y voient pourtant des allusions, que l’on peut présenter honnêtement comme telles. Le premier est le mariage du beau-frère (yiboum) : « Le premier-né qu’elle enfantera sera pour le nom de son frère mort, et son nom ne sera pas effacé d’Israël » (Devarim 25, 6). Le Ramban, dans son commentaire sur Bereshit 38, 8, rejette l’explication de Rachi (« l’enfant sera appelé du nom du défunt ») et déclare qu’il s’agit d’un « grand secret, parmi les secrets de la Torah, de la génération de l’homme » (sod gadol mi-sodot hatorah betoledet haadam). Le Ramban ne développe pas ce « secret ». Des kabbalistes y ont lu une allusion au guilgoul : c’est une interprétation de lecteurs, non un texte qui l’énonce.

Le second verset est celui de Iyov :

« Voici, tout cela, D’ l’accomplit deux fois, trois fois avec l’homme, pour ramener son âme de la fosse, afin qu’il soit éclairé de la lumière de la vie. »

(Iyov 33, 29-30) — הֶן־כׇּל־אֵלֶּה יִפְעַל־אֵל פַּעֲמַיִם שָׁלוֹשׁ עִם־גָּבֶר׃ לְהָשִׁיב נַפְשׁוֹ מִנִּי־שָׁחַת לֵאוֹר בְּאוֹר הַחַיִּים

Rabbi ’Haïm Vital y voit « le secret du guilgoul », limité à trois « roulements » (Chaar Haguilgoulim, introductions 4, 5 et 38). Mais il ne s’agit pas du sens simple, où Élihou parle de la manière dont D’ rappelle l’homme à lui en le sauvant de la mort. La littérature sur le sujet invoque parfois aussi l’Ecclésiaste (« Une génération s’en va, une génération vient », Kohélet 1, 4 ; « Ce qui a été, c’est ce qui sera », 1, 9) ; ce sont des rapprochements, que le sens simple de ces versets n’appelle pas.

Le Ari et Rabbi ’Haïm Vital : une doctrine complète

La grande synthèse est celle du Ari (Rabbi Yits’hak Louria, Safed, 1534-1572), consignée par son disciple Rabbi ’Haïm Vital (1542-1620) dans le Chaar Haguilgoulim, la « Porte des guilgoulim ». En voici les grands traits :

  • L’âme a plusieurs niveaux. Les cinq noms de l’âme (néfèch, rouah’, nechama, ’haya, yehida), que le Midrash énumère, sont les niveaux de l’âme humaine, qui se constituent peu à peu : à la naissance, on reçoit le plus bas (la néfèch), et le reste se gagne par le mérite (Chaar Haguilgoulim, introduction 1 et 2).
  • Le guilgoul a une finalité : le tikoun. Une âme qui n’a pas accompli sa tâche, ou qui a abîmé ce qu’elle avait reçu, revient pour la réparer. Ce n’est donc pas un cycle sans fin, mais un chemin de réparation (tikoun). Vital explique qu’une âme qui a péché au cours d’une première vie ne reçoit pas tous ses niveaux d’un coup en revenant (introduction 4).
  • Le nombre est limité. Il évoque un maximum de trois guilgoulim, en citant le verset de Iyov (introduction 4), tout en rapportant que, d’après le Tikounei Zohar, un juste peut se « rouler » jusqu’à mille générations.
  • Le guilgoul n’est pas l’ibbour. L’ibbour (« imprégnation ») est la venue temporaire, dans un homme vivant, d’une étincelle de l’âme d’un juste décédé, quand il accomplit la même mitsva que lui, pour l’aider ou pour compléter ce qui lui manquait (introductions 3 et 5). Quand elle vient pour son propre bénéfice, cette âme ne se joint pas à l’homme avant l’âge de treize ans et un jour, puisque c’est alors qu’il devient redevable des mitsvot (introduction 5).
  • Les racines des âmes. Vital enseigne que la totalité des âmes d’Israël est de six cent mille, et que la Torah a six cent mille interprétations à chacun de ses quatre niveaux (littéral, allusif, homilétique, secret) : chaque âme est issue d’une interprétation de la Torah (introduction 17).

Ce système n’est pas la réincarnation des religions de l’Inde. Il ne vise pas à « atteindre un meilleur statut dans la vie suivante » ni à « échapper à un cycle », mais à compléter ce que l’âme doit accomplir dans la Torah et les mitsvot, et à réparer ses fautes. Sur l’histoire et la structure de cette doctrine, on lira Gershom Scholem, « Gilgul: The Transmigration of Souls », dans On the Mystical Shape of the Godhead (Schocken, 1991).

Les lectures plus tardives

Au XVIIe siècle, le débat continue. Menassé ben Israël (Amsterdam, 1652) publie Nichmat ’Haïm, un livre qui défend la doctrine de la transmigration, tandis que d’autres auteurs, comme Leone Modène, l’attaquent. Les grandes figures du hassidisme, le Baal Chem Tov, et du judaïsme lituanien, le Gaon de Vilna, sont souvent cités parmi ceux qui l’ont acceptée. Dans les communautés hassidiques, la croyance est aujourd’hui répandue ; dans de nombreuses communautés séfarades et orientales, elle fait partie de la culture populaire ; dans d’autres milieux, on s’en tient à la résurrection et à la vie future.

6. Pourquoi les justes souffrent : deux réponses

La question de la souffrance des justes est celle qui a nourri le débat. Le Talmud en rapporte une version célèbre. Moché demande à D’ de lui faire connaître Ses voies, et pose la question : pourquoi y a-t-il un juste heureux et un juste malheureux, un méchant heureux et un méchant malheureux (Berakhot 7a) ? Le Talmud propose d’abord une réponse fondée sur les mérites des pères (le juste heureux est fils de juste, le juste malheureux est fils de méchant), puis rapporte l’avis de Rabbi Méïr, plus réservé :

« Rabbi Méïr dit : deux [demandes] lui ont été accordées, et une ne lui a pas été accordée, comme il est dit : “Je ferai grâce à qui Je ferai grâce” (Chemot 33, 19) — même s’il n’en est pas digne ; “et J’aurai compassion de qui J’aurai compassion” — même s’il n’en est pas digne. »

(Talmud de Babylone, Berakhot 7a) — שְׁתַּיִם נָתְנוּ לוֹ וְאַחַת לֹא נָתְנוּ לוֹ, שֶׁנֶּאֱמַר: ״וְחַנֹּתִי אֶת אֲשֶׁר אָחוֹן״ — אַף עַל פִּי שֶׁאֵינוֹ הָגוּן, ״וְרִחַמְתִּי אֶת אֲשֶׁר אֲרַחֵם״ — אַף עַל פִּי שֶׁאֵינוֹ הָגוּן

Selon Rabbi Méïr, c’est la demande de connaître les voies de la conduite du monde qui n’a pas été exaucée : D’ ne les a pas révélées à Moché. Ailleurs, le Talmud parle de « souffrances d’amour » (yissourin chel ahava), par lesquelles D’ châtie ceux qu’Il aime (Berakhot 5a, d’après Michlé 3, 12). Ce sont deux manières de dire que la justice divine n’est pas toujours lisible. La Kabbale en propose une troisième : si le juste souffre, c’est peut-être en raison d’une vie précédente (Sefer Habahir 195). Chacune de ces réponses a ses forces et ses limites, et le judaïsme les conserve toutes, en laissant à chacun le soin de choisir celle qui l’aide, sans jamais l’imposer à celui qui souffre. On se gardera surtout de dire à une personne endeuillée ou malade que sa souffrance « vient d’une vie antérieure » : aucune de ces sources ne l’autorise.

7. Halakha et vie pratique : que faut-il croire ?

Au niveau de la loi, voici ce qu’il faut retenir.

  • Il n’y a pas d’obligation de croire au guilgoul. Il ne figure pas parmi les treize principes de Maïmonide, ni dans la Michna Sanhédrin 10, 1. Un juif qui n’y croit pas ne perd pas sa part au monde futur ; celui qui nie la résurrection, selon la Michna, en revanche, y perd sa part.
  • Les communautés diffèrent. Les séfarades et les hassidim l’acceptent plus volontiers, les communautés lituaniennes et modernes sont souvent plus réservées. Chacun suit les enseignements de son rabbin.
  • Aucune halakha ne dépend du guilgoul. Le Kaddich, le deuil et les prières pour les défunts sont fixés par la tradition rabbinique (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 376) et ne reposent pas sur le guilgoul. Les souvenirs d’une « vie antérieure », les régressions hypnotiques et les rites de « libération d’âmes » n’ont pas de statut halakhique : on consultera un rabbin avant de s’y engager.
  • La prudence. Dans les livres de la Kabbale, la doctrine concerne d’abord la vie morale et spirituelle : réparer, compléter, corriger. Elle ne se prête pas à la curiosité ni aux récits de « vies passées ».

Pour la vie après la mort au sens large, voir notre article Que se passe-t-il après la mort selon le judaïsme ? ; pour le deuil, Le deuil dans le judaïsme ; pour la Kabbale elle-même, Qu’est-ce que la Kabbale et qui peut l’étudier ?.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours à la réincarnation, mais il en parle au passage dans deux cours.

  • Dans son cours sur Pirkey Avot (2e partie), à propos de la Michna « tout Israël a une part au monde futur » (Sanhédrin 10, 1), le Rav rappelle que, selon le Ari, « tout le monde a en fin de compte sa part au monde futur, mais que les uns y accèdent directement et les autres au terme de nombreuses péripéties ». Dans la transcription, il dit que celui qui a quitté le judaïsme « passera par des guilgoulim, des métamorphoses », jusqu’au jour où renaîtra l’Israël qu’il était ; le résumé du cours ajoute : « c’est là aussi la résurrection des morts ». Le Rav parle ici de l’histoire d’Israël et du retour de ceux qui s’en sont éloignés, plus que de la réincarnation d’un individu. Voir le cours : Pirkey Avot : tout Israël a part au monde futur.
  • Dans son cours « La source de la vie » (Hayé Sarah), il distingue le monde présent (olam hazé), le monde à venir (olam haba) et le jardin d’Éden, il présente le monde à venir comme celui de la « mémoire de l’univers », capable de « remettre des vies en circuit, ce que l’on appelle la résurrection des morts », et il enseigne que « rien ne s’efface : il reste toujours une trace (rechimou) », la faute n’étant pas effacée mais reprise dans le travail du tikoun. Voir le cours : Hayé Sarah : la source de la vie.

Idées reçues sur la réincarnation dans le judaïsme

« Les juifs croient tous à la réincarnation »

Non. C’est une doctrine kabbalistique, acceptée par certains courants et rejetée par d’autres, dont de grands maîtres comme Saadia Gaon, Abraham ibn Daoud ou Rabbi Yossef Albo.

« Le judaïsme n’a jamais cru à la réincarnation »

Non plus. Le guilgoul figure dans le Zohar et dans les écrits du Ari, et il est vécu par de nombreuses communautés comme une part de leur tradition.

« C’est la même chose que le karma indien »

Il y a des ressemblances de surface (une âme revient), mais les cadres diffèrent. Dans le guilgoul, le retour est limité (en principe trois fois, d’après le Ari), il sert à réparer et à accomplir des mitsvot, et il est suivi du monde futur et de la résurrection. Il ne s’inscrit pas dans un cycle de renaissances sans fin dont on cherche à se libérer.

« Le mot guilgoul dans le Talmud prouve la réincarnation »

Non. Dans le Talmud, le mot désigne le « roulement » des corps des justes sous terre (Ketoubot 111a), pas le passage d’une âme à un autre corps.

« Se souvenir de ses vies antérieures est une pratique juive »

Aucune source de la halakha n’enseigne cela. La Kabbale parle de certains maîtres capables de connaître les guilgoulim, mais il s’agit d’un enseignement ésotérique, et non d’une pratique courante.

Questions fréquentes sur le guilgoul

Qu’est-ce que le guilgoul ?

C’est la doctrine, élaborée par la Kabbale, selon laquelle une âme peut revenir sur terre dans un autre corps pour accomplir ce qui lui manque ou réparer ce qu’elle a abîmé (tikoun). Le mot signifie « roulement » ou « cycle ».

La réincarnation est-elle dans la Torah ?

Non, pas explicitement. Les kabbalistes lisent certains versets comme des allusions (Devarim 25, 6 ; Iyov 33, 29-30), mais le sens simple n’y mène pas.

Maïmonide croyait-il à la réincarnation ?

Il ne la mentionne pas : elle ne figure pas dans ses treize principes de foi, qui retiennent en revanche la résurrection des morts, et le monde futur, pour lui, est celui des âmes sans corps (Hilkhot Techouva 8, 2).

Que croit-on à la mort : résurrection ou réincarnation ?

La croyance commune à tous les courants est la résurrection des morts, qui est un principe de la foi (Michna Sanhédrin 10, 1). La réincarnation est une croyance supplémentaire, propre à la Kabbale.

Un juif peut-il ne pas croire au guilgoul ?

Oui. Aucune autorité ne la compte parmi les principes obligatoires, et de grands maîtres l’ont rejetée. Pour toute question personnelle, on consultera son rabbin.

Qu’est-ce que l’ibbour et le dibbouk ?

L’ibbour est la venue temporaire d’une étincelle d’âme d’un juste décédé dans un homme vivant, pour l’aider (Chaar Haguilgoulim, introductions 3 et 5). Le dibbouk, une âme errante qui s’attacherait à un vivant, est un récit de la tradition populaire et kabbalistique tardive ; nous ne le développons pas ici, car il relève davantage du folklore que de la halakha.

Pour aller plus loin

Sources et références (26)
  • Bereshit 2, 7
  • Devarim 25, 5-6
  • Chmouel I 2, 6
  • Yécha’yahou 26, 19 ; 57, 16
  • Tehilim 105, 8
  • Iyov 7, 9-10 ; 33, 29-30
  • Kohélet 1, 4 ; 1, 9 ; 12, 7
  • Daniel 12, 2
  • Michna Sanhédrin 10, 1 ; Michna Édouyot 2, 10
  • Talmud de Babylone, Berakhot 5a ; 7a ; 60b
  • Talmud de Babylone, Sanhédrin 90b-92b ; 91b
  • Talmud de Babylone, Ketoubot 111a
  • Talmud de Babylone, Niddah 13b ; Yevamot 62a ; Avoda Zara 5a
  • Ramban sur Bereshit 38, 8
  • Rambam, commentaire sur la Michna Sanhédrin 10, 1 (treize principes)
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Techouva 8, 2
  • Choulhan Aroukh, Yoré Déa 376, 4 (gloses du Rema)
  • Rabbénou Saadia Gaon, Émounot Vedéot (Livre des croyances et des opinions), traité VI
  • Abraham ibn Daoud, Émouna rama, I, 7 ; Rabbi Yossef Albo, Séfer Haikarim IV, 29
  • Sefer Habahir 195
  • Zohar II, 94a (début de Michpatim) ; Zohar II, 99b (cité par l’Encyclopédie juive) ; Tikounei Zohar 69
  • Rabbi ’Haïm Vital, Chaar Haguilgoulim (Séfer Haguilgoulim), introductions 1, 2, 3, 4, 5, 17, 38
  • Gershom Scholem, « Gilgul: The Transmigration of Souls », dans On the Mystical Shape of the Godhead: Basic Concepts in the Kabbalah, Schocken, New York, 1991
  • The Jewish Encyclopedia, article « Transmigration of Souls » ; Encyclopaedia Judaica, article « Gilgul »
  • Menassé ben Israël, Nichmat ’Haïm, Amsterdam, 1652
  • Cours du Rav Raphaël Benizri : Pirkey Avot : tout Israël a part au monde futur ; Hayé Sarah : la source de la vie

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.