Lors d’un enterrement juif, ou à la synagogue pendant l’année qui suit un décès, un fils se lève et récite d’une voix claire un texte en araméen : « Yitgadal veyitkadach chemé rabba… ». L’assemblée lui répond d’une seule voix : « Amen, yehé chemé rabba mevarakh ». Beaucoup appellent ce texte « la prière des morts ». Pourtant, le Kaddich ne parle pas de la mort, ni du défunt, ni du deuil. Que dit-il alors, d’où vient-il, et pourquoi est-il devenu la prière des endeuillés ? Voici une réponse complète, avec les versets, le Talmud, l’histoire et le sens profond de ce texte.
En bref : le Kaddich (en araméen, « sanctification ») est une louange qui proclame la grandeur et la sainteté du Nom de D’ et demande que Son règne se révèle dans le monde. Il reprend une prophétie de Yehezkel : « Je Me grandirai et Je Me sanctifierai, et Je serai connu aux yeux de nations nombreuses » (Yehezkel 38, 23). Son cœur est la réponse de l’assemblée, « Que Son grand Nom soit béni à jamais et pour l’éternité de toutes les éternités », dont le Talmud dit qu’elle a une immense valeur (Berakhot 3a ; Chabbat 119b). Il ne se récite qu’en présence de dix hommes, le minyan, et il ponctue chaque office de la synagogue. Depuis le Moyen Âge, il est aussi récité par les enfants endeuillés pendant onze mois après la mort d’un père ou d’une mère, puis à chaque anniversaire du décès : en sanctifiant le Nom de D’ là où le défunt ne peut plus le faire, l’enfant prolonge sa vie et lui apporte du mérite.
Que veut dire le mot « Kaddich » ?
Le mot Kaddich (קדיש, prononcé aussi « Kaddish », « Kadish » ou « Kadich ») est un mot araméen qui signifie « saint » ou « sanctification ». Il vient de la même racine que l’hébreu kadoch, « saint », que l’on retrouve dans le Kiddouch (la bénédiction sur le vin du Chabbat), dans la Kedoucha (la proclamation « Saint, saint, saint » de la prière) ou dans l’expression Kiddouch Hachem, « sanctification du Nom de D’ ».
Le nom vient du deuxième mot du texte : « Yitgadal veyitkadach », « que soit grandi et sanctifié Son grand Nom ». Le Kaddich est donc, au sens propre, une prière de sanctification : elle n’implore rien pour celui qui la dit, elle proclame et souhaite que la sainteté de D’ soit reconnue par tous.
Dans les communautés séfarades, on prononce « Kaddich » et « Yitgadal veyitkadach » ; dans beaucoup de communautés ashkénazes, « Kaddish » et « Yisgadal veyiskadach ». Le sens est le même partout.
Le texte du Kaddich et sa traduction
Le Kaddich est court. Voici sa forme de base, celle du « demi-Kaddich », en traduction française. Les passages entre crochets sont dits par l’assemblée.
« Que soit grandi et sanctifié Son grand Nom [Amen] dans le monde qu’Il a créé selon Sa volonté. Qu’Il fasse régner Sa royauté, de votre vivant et de vos jours, et du vivant de toute la maison d’Israël, bientôt et dans un temps proche, et dites : Amen.
[Amen. Que Son grand Nom soit béni à jamais et pour l’éternité de toutes les éternités.]
Que soit béni, loué, glorifié, exalté, élevé, honoré, magnifié et célébré le Nom du Saint, béni soit-Il, [béni soit-Il] au-delà de toutes les bénédictions et de tous les cantiques, de toutes les louanges et de toutes les consolations qui sont dites dans le monde, et dites : Amen. »
Dans le rite séfarade et chez les hassidim, on ajoute après la première phrase : « qu’Il fasse germer Sa délivrance et rapproche Son Machia’h ». Les autres formes du Kaddich ajoutent ensuite des paragraphes : une demande que nos prières soient acceptées, un souhait de paix (« Que descende du ciel une grande paix ») et une phrase finale en hébreu : « Celui qui fait la paix dans Ses hauteurs, qu’Il fasse la paix sur nous et sur tout Israël, et dites : Amen. » Cette dernière formule reprend un verset du livre de Iyov : « Il fait la paix dans Ses hauteurs » (Iyov 25, 2).
On le remarque à la lecture : pas un mot sur la mort. Le Kaddich ne nomme pas le défunt, ne parle ni de deuil, ni de tombe, ni de consolation au sens où on l’entend d’habitude. C’est une louange de D’ et une prière pour la venue de Son règne. Cette surprise est la clé de tout ce qui suit.
Les racines bibliques : Yehezkel et Daniel
Le Kaddich, en tant que texte fixe, n’est pas dans la Bible. Mais il est tissé de versets.
Sa première phrase reprend presque mot pour mot la fin de la grande prophétie de Yehezkel (Ézéchiel) sur la guerre de Gog et Magog, c’est-à-dire sur les temps derniers. Après les bouleversements de l’histoire, D’ déclare : « Je Me grandirai et Je Me sanctifierai, et Je serai connu aux yeux de nations nombreuses, et elles sauront que Je suis l’Éternel » (Yehezkel 38, 23). En hébreu : « vehitgadalti vehitkadichti ». Le Kaddich transforme cette promesse en souhait : « yitgadal veyitkadach », que Son Nom soit grandi et sanctifié. Celui qui le récite demande donc que s’accomplisse, dès maintenant, ce que le prophète annonçait pour la fin de l’histoire : que tous reconnaissent D’.
La réponse centrale, « Yehé chemé rabba mevarakh », a deux sources. En hébreu, elle fait écho au verset des Psaumes : « Que le Nom de l’Éternel soit béni, dès maintenant et pour toujours » (Tehilim 113, 2). En araméen, elle reprend presque littéralement la bénédiction du prophète Daniel, lorsque D’ lui révèle le rêve de Nabuchodonosor : « Que le Nom de D’ soit béni d’éternité en éternité, car la sagesse et la force sont à Lui » (Daniel 2, 20). Au temps du Temple, le peuple répondait déjà aux bénédictions par une formule voisine : « Béni soit le Nom de la gloire de Son règne pour toujours » (Michna Yoma 6, 2 ; Talmud, Taanit 16b).
Il y a enfin un lien avec le commandement de la Torah : « Je serai sanctifié au milieu des enfants d’Israël » (Vayikra 22, 32). Ce verset est la source de la mitsva de Kiddouch Hachem, sanctifier le Nom de D’ dans le monde par sa conduite. Le Kaddich en est l’expression la plus directe dans la prière : une assemblée réunie qui proclame cette sainteté.
Pourquoi le Kaddich est-il en araméen ?
Presque toutes les prières juives sont en hébreu. Le Kaddich, lui, est en araméen, la langue parlée par les Juifs de Babylonie et de la terre d’Israël à l’époque du second Temple et du Talmud. Les commentateurs en donnent plusieurs raisons.
La première est historique. À l’origine, le Kaddich n’était pas lié à la prière, mais à l’étude. Après le cours public du Chabbat, le prédicateur concluait son enseignement par une prière d’espérance pour la rédemption, et l’assemblée répondait « Yehé chemé rabba ». Comme le public simple ne comprenait plus bien l’hébreu, on récitait cette prière dans la langue du peuple, l’araméen, pour que tous puissent comprendre et répondre. C’est l’explication rapportée par les Tossafot (Tossafot sur Berakhot 3a, « veonin »).
Les mêmes Tossafot rapportent une autre explication, plus mystérieuse : le Kaddich est une louange si puissante qu’on la dit dans une langue que les anges ne « comprennent » pas, afin qu’ils n’en soient pas jaloux. Les Tossafot discutent eux-mêmes cette explication, puisque d’autres louanges très hautes, comme la Kedoucha, se disent en hébreu. L’idée qui s’en dégage est pourtant belle : le Kaddich est la louange que seuls les hommes peuvent dire, depuis la terre, dans leur langue de tous les jours.
Le Talmud témoigne de ce lien entre Kaddich et étude : « Sur quoi le monde tient-il ? Sur la Kedoucha de l’ordre de la prière et sur le “Yehé chemé rabba” que l’on dit après l’étude de l’aggada » (Sota 49a). Aujourd’hui encore, après une étude de la loi orale, on récite le « Kaddich de-Rabbanan », le Kaddich des maîtres, qui contient une prière pour les sages, leurs élèves et tous ceux qui étudient la Torah.
La réponse de l’assemblée : le cœur du Kaddich
Dans le Kaddich, l’essentiel n’est pas ce que dit celui qui le récite, mais ce que répond l’assemblée. Le Talmud revient à plusieurs reprises sur la force de cette réponse.
Il raconte que Rabbi Yossi, priant dans une ruine de Jérusalem, y rencontra le prophète Eliyahou. Celui-ci lui confia ce qu’il avait entendu : chaque fois qu’Israël entre dans les synagogues et les maisons d’étude et répond « Que Son grand Nom soit béni », le Saint, béni soit-Il, hoche la tête et dit : « Heureux le roi que l’on loue ainsi dans sa maison ! Qu’en est-il du père qui a exilé ses enfants ? Et malheur aux enfants exilés de la table de leur père ! » (Berakhot 3a). Le Kaddich est ainsi, à la fois, une louange et un cri de l’exil : D’ n’est pas encore reconnu comme Roi dans le monde, et nous en exprimons le désir.
Ailleurs, Rabbi Yehochoua ben Lévi enseigne : « Celui qui répond “Amen, yehé chemé rabba mevarakh” de toutes ses forces, on déchire pour lui le décret mauvais qui pesait sur lui » (Chabbat 119b). Et Rabbi Hiya bar Abba, au nom de Rabbi Yohanan, va jusqu’à dire que même celui qui avait un reste d’idolâtrie en lui est pardonné. « De toutes ses forces » veut dire, selon Rachi, avec toute sa concentration, et non seulement à pleine voix.
C’est pourquoi le Choulhan Aroukh demande de répondre au Kaddich avec concentration et à voix haute, et de s’empresser d’aller l’entendre ; le Rema ajoute qu’on se lève pour y répondre (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 56, 1). Les commentateurs ajoutent un jeu de chiffres : l’expression « de toutes ses forces », bekhol koho, contient le mot koah, « force », écrit avec les lettres kaf et het, dont la valeur numérique est vingt-huit ; or la louange qui commence par « Yehé chemé rabba » compte vingt-huit mots (voir Michna Beroura 56, 2).
« Son grand Nom » : un Nom encore incomplet
Pourquoi dire « Son grand Nom », chemé rabba ? Une explication citée par les Tossafot (Berakhot 3a) et par le Mahzor Vitry s’appuie sur un verset de la Torah. Après la guerre contre Amalek, la Torah dit : « Car la main est sur le trône de Yah » (Chemot 17, 16). Rachi y relève deux anomalies : le Nom divin est écrit en abrégé, « Yah », et le mot « trône », kissé, est écrit sans sa dernière lettre. Il explique : D’ jure que Son Nom n’est pas complet et que Son trône n’est pas complet tant que le nom d’Amalek, symbole du mal gratuit, n’a pas été effacé (Rachi sur Chemot 17, 16).
Dans cette lecture, « yehé chem Yah rabba » signifie : « Que le Nom (Yah) devienne grand », c’est-à-dire complet. Le Kaddich demande que le mal disparaisse du monde et que la présence de D’ y soit pleinement révélée. C’est une prière pour la réparation du monde.
Pourquoi faut-il dix hommes (un minyan) ?
Le Kaddich est un davar chebikdoucha, une « parole de sainteté ». Selon le Talmud, une telle parole ne se dit qu’en présence de dix hommes adultes, le minyan (Berakhot 21b ; Meguila 23b). La Michna le dit déjà : on ne fait certaines parties de la prière publique qu’avec dix personnes (Michna Meguila 4, 3).
La source est un raisonnement sur les versets. Le verset « Je serai sanctifié au milieu (betokh) des enfants d’Israël » (Vayikra 22, 32) est rapproché du mot « milieu » dans l’histoire de Kora’h : « Séparez-vous du milieu (mitokh) de cette assemblée » (Bamidbar 16, 21). Le mot « assemblée », ’eda, est ensuite rapproché de l’épisode des explorateurs, où D’ parle de « cette mauvaise assemblée » (Bamidbar 14, 27) : ils étaient dix. Une « assemblée » en Israël, c’est donc dix personnes, et c’est au milieu d’une assemblée que la sainteté de D’ se proclame (Meguila 23b).
Le Rambam et le Choulhan Aroukh fixent cette règle : on ne dit pas le Kaddich à moins de dix (Rambam, Hilkhot Tefila 8, 4-5 ; Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 55, 1). Celui qui prie seul chez lui ne dit pas le Kaddich. Le sens est profond : la sanctification du Nom de D’ n’est pas une affaire privée. Elle exige une communauté, un « public », parce que le Kaddich parle de la reconnaissance de D’ par le monde entier. Un endeuillé est ainsi obligé, chaque jour, de rejoindre une communauté. On ne reste pas seul avec sa peine.
Les différentes formes du Kaddich
Il n’y a pas un Kaddich, mais plusieurs, qui partagent le même noyau. On les entend tout au long de l’office.
- Le demi-Kaddich (hatsi Kaddich) : seulement le noyau. Il sépare les grandes parties de la prière, par exemple avant la Amida (la prière debout) ou après la lecture de la Torah.
- Le Kaddich complet (Kaddich titkabal) : dit par l’officiant après la Amida. Il ajoute la demande : « Que nos prières et nos supplications soient acceptées devant notre Père qui est aux cieux. »
- Le Kaddich des endeuillés (Kaddich yatom, littéralement « Kaddich de l’orphelin ») : le noyau, suivi du souhait de paix. Il est dit par les endeuillés, notamment à la fin de l’office et après certains psaumes.
- Le Kaddich des maîtres (Kaddich de-Rabbanan) : dit après une étude de la loi orale, avec une prière pour les sages, leurs disciples et « tous ceux qui s’occupent de la Torah ».
- Le grand Kaddich (Kaddich de-itkhadeta) : dit au cimetière après l’inhumation, et à la fin de l’étude d’un traité du Talmud (siyoum). C’est le seul qui mentionne la résurrection des morts : il parle du monde « qui sera renouvelé », où D’ « fera revivre les morts » et reconstruira Jérusalem.
Ainsi, même le Kaddich des endeuillés ne parle pas du défunt. Celui qui pleure un parent se tient debout devant l’assemblée et dit, au plus fort de sa douleur : que le Nom de D’ soit grandi et sanctifié.

Comment le Kaddich est-il devenu la prière des endeuillés ?
Un récit autour de Rabbi Akiva
Le lien entre Kaddich et deuil n’apparaît pas dans le Talmud. Il repose sur un récit célèbre, rapporté sous plusieurs formes dans la littérature rabbinique tardive (notamment le traité Kalla Rabbati), puis repris par les grands auteurs médiévaux d’Allemagne et de France, comme le Mahzor Vitry, issu de l’école de Rachi, et l’Or Zaroua de Rabbi Its’hak de Vienne (XIIIe siècle).
Rabbi Akiva, raconte-t-on, rencontra un jour un homme, noir comme le charbon, qui portait une lourde charge de bois en courant. C’était un mort, condamné pour ses fautes à cette peine sans fin. Rabbi Akiva lui demanda s’il existait un remède. L’homme répondit : si j’avais un fils qui se tenait devant l’assemblée et disait « Barekhou » (« bénissez l’Éternel ») et que la communauté répondait « Baroukh Hachem hamevorakh », ou s’il disait « Yitgadal » et qu’on lui répondait « Yehé chemé rabba », je serais libéré. Il avait laissé sa femme enceinte. Rabbi Akiva retrouva l’enfant, qui avait grandi sans rien apprendre, et lui enseigna la Torah et la prière jusqu’à ce qu’il puisse se lever à la synagogue. Le défunt lui apparut ensuite en rêve pour lui dire qu’il avait été délivré.
La règle : onze mois, puis chaque année
À partir de ce récit, l’usage s’est répandu en Europe, au Moyen Âge, que l’enfant d’un défunt récite le Kaddich, ou dirige la prière, pendant l’année de deuil. Le Rema, Rabbi Moché Isserles, en fixe les règles pour les Ashkénazes, et cet usage est aujourd’hui universel, chez les Séfarades comme chez les Ashkénazes (Rema sur Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 376, 4).
Pourquoi onze mois et non douze ? La Michna enseigne que le jugement des méchants dure douze mois (Michna Edouyot 2, 10). Pour ne pas laisser entendre que son père ou sa mère faisait partie des méchants, l’enfant arrête de réciter le Kaddich un mois plus tôt (Rema, Yoré Dé’a 376, 4). On le récite ensuite chaque année, le jour anniversaire du décès selon le calendrier hébraïque : c’est la yahrzeit, ou hazkara (nahala chez certains Séfarades).
Pourquoi le Kaddich aide-t-il le défunt ?
L’idée vient du Talmud : « Le fils fait acquérir du mérite au père » (Sanhédrin 104a). Ce que l’enfant fait de bien, il le fait aussi un peu au nom de celui qui l’a mis au monde et éduqué. Quand un fils ou une fille sanctifie le Nom de D’, c’est la preuve que la vie du parent continue de porter des fruits. Le défunt ne peut plus accomplir de mitsvot ; ses enfants, eux, le peuvent, et chaque fois qu’ils amènent une assemblée à répondre « Amen, yehé chemé rabba », ils lui ajoutent du mérite.
Il y a aussi une raison plus intime. Le deuil est un moment où l’on peut se révolter contre D’, ou se sentir abandonné. Dire publiquement, à ce moment-là, « que Son grand Nom soit grandi et sanctifié », c’est faire un acte de foi. Les Sages comparent cette attitude à celle d’Aharon qui, après la mort de ses deux fils, « se tut » (Vayikra 10, 3), et ils enseignent qu’on doit bénir D’ pour le mal comme on Le bénit pour le bien (Michna Berakhot 9, 5). Le Kaddich est cette bénédiction-là, dite les larmes aux yeux.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri a parlé du Kaddich dans plusieurs de ses cours, et toujours pour en rappeler le sens véritable.
« Le Kaddich n’est pas une amulette »
Dans son cours sur la parasha Hayé Sarah, Chayei Sarah : la source de la vie, le Rav met en garde contre une manière de réciter le Kaddich pour un être cher comme si c’était une amulette, une formule qui agirait d’elle-même. Il rappelle que le Kaddich faisait d’abord partie de la prière : il séparait les différents niveaux de la prière, comme une « feuille de séparation » entre un mode de prière et un autre, et il était la sanctification du Nom divin. C’est plus tard, explique-t-il, vers le XIIe siècle selon lui, qu’on a pris l’habitude de le réciter pour un défunt.
Le Rav ne dévalorise pas cet usage, mais il en donne le sens. L’être cher a disparu ; il manque désormais une énergie pour mener à bout le travail qu’il avait entrepris. Celui qui récite le Kaddich dit en substance : à partir d’aujourd’hui, je serai son substitut, et je vais, comme il le faisait, sanctifier le Nom de D’. Réciter le Kaddich pour un être cher, conclut le Rav, c’est être là pour compléter sa mission, pour remplir ce qu’il ne peut plus faire aujourd’hui. Et cela passe par la sanctification du Nom divin, qui relève du monde à venir, le monde de la mémoire de tout l’univers.
Le maître qui n’avait pas d’enfant
Dans son cours Pirkey Avot : tout Israël a part au monde futur, le Rav évoque la michna que l’on récite à la fin de chaque chapitre des Pirké Avot, celle de Rabbi Hanania ben Akachia : « Le Saint, béni soit-Il, a voulu donner du mérite à Israël ; c’est pourquoi Il leur a donné beaucoup de Torah et de mitsvot » (Michna Makot 3, 16). Après cette michna, on récite le Kaddich, selon l’usage de le dire après avoir évoqué un enseignement de la loi orale.
Le Rav rapporte que ce maître n’a laissé qu’un seul enseignement dans tout le Talmud et qu’il n’avait pas d’enfant. À la fin de ses jours, il s’adressa au Maître du monde : il allait disparaître sans un seul enfant pour réciter le Kaddich et sanctifier Son Nom en son nom. La réponse fut que ce ne serait pas un fils, ni deux ni trois personnes, mais tout le peuple d’Israël : chaque fois qu’il conclurait une étude, il citerait sa michna, puis réciterait le Kaddich. Cette tradition, telle que le Rav la transmet, montre bien que le Kaddich n’est pas seulement l’affaire des enfants biologiques : tout Israël peut prolonger la sanctification du Nom commencée par un autre.
Le dixième qui consacre l’ensemble
Dans son cours Vayetse : le voyage vers l’inconnu, à propos du vœu de Yaakov de donner la dîme de tout ce qu’il recevrait (Bereshit 28, 22), le Rav rappelle que la dîme, le dixième que l’on prélève, consacre tout le reste. Et il fait le lien avec le minyan : si nous sommes neuf, nous ne pouvons pas réciter le Kaddich, nous ne pouvons pas proclamer solennellement la sainteté. Il suffit d’un seul de plus : le dixième emporte tout l’ensemble.
Le Kaddich dans l’histoire
Le Kaddich est l’un des textes les plus anciens de la liturgie juive. Son noyau, la réponse « Yehé chemé rabba », est attesté dans le Talmud, dans des enseignements de l’époque de la Michna et du Talmud (IIe-Ve siècles), et la formule « béni soit le Nom de la gloire de Son règne » remonte au temps du Temple. Le nom « Kaddich » et ses formes liturgiques apparaissent dans le petit traité Soferim, compilé à l’époque des Gueonim, et le texte complet figure dans le premier livre de prières connu, le Seder de Rav Amram Gaon (Babylonie, IXe siècle).
Le Kaddich des endeuillés, lui, apparaît dans les sources médiévales d’Allemagne et du nord de la France, aux XIIe et XIIIe siècles (Mahzor Vitry, Or Zaroua). Beaucoup d’historiens rapprochent sa diffusion de l’époque des massacres des croisades, à partir de 1096, quand des communautés entières de Rhénanie furent endeuillées. L’usage s’est ensuite étendu à tout le monde juif.
Des chercheurs ont aussi remarqué la parenté entre les premières phrases du Kaddich et la prière chrétienne du « Notre Père » (« que Ton Nom soit sanctifié, que Ton règne vienne ») : les deux textes puisent dans le même langage de la prière juive de l’époque du second Temple, nourri de Yehezkel et des Psaumes. Il ne s’agit pas d’un emprunt : les deux textes puisent à une source commune, et le Kaddich s’est développé à l’intérieur de la synagogue et de la maison d’étude.
Enfin, le Kaddich a marqué bien au-delà des synagogues. Dans les ghettos et les camps de la Shoah, de nombreux témoignages rapportent que des déportés le récitaient pour leurs proches morts sans sépulture. Des écrivains et des poètes ont donné son nom à leurs œuvres, en hommage à un père ou à une mère. Pour beaucoup de Juifs éloignés de la pratique, le Kaddich pour un parent reste le dernier lien vivant avec la synagogue, et souvent le premier pas d’un retour.
Le Kaddich aujourd’hui : qui, quand, comment
En pratique, le Kaddich des endeuillés est récité :
- par les fils du défunt, en premier lieu, pour un père ou une mère ;
- pendant onze mois à partir du jour de l’enterrement, lors des trois offices quotidiens (matin, après-midi, soir), à condition qu’il y ait un minyan ;
- chaque année, le jour anniversaire du décès selon le calendrier hébraïque ;
On le dit debout dans beaucoup de communautés, les pieds joints, en s’inclinant à certains mots (« Yitgadal », « Amen », « Baroukh hou »). À la fin, en disant « Celui qui fait la paix dans Ses hauteurs », on recule de trois pas, comme à la fin de la Amida. Celui qui ne lit pas l’hébreu ou l’araméen peut le lire en translittération : la plupart des livres de prières le proposent.
Si le défunt n’a pas laissé de fils, ou si les fils ne peuvent pas venir à la synagogue chaque jour, l’usage est qu’un autre membre de la famille, ou une personne pieuse, le récite à sa place ; certaines institutions et yechivot proposent ce service. La question du Kaddich récité par une fille est discutée par les décisionnaires : certains, dès le XVIIe siècle (Responsa Havot Yaïr 222), en ont parlé avec beaucoup de sympathie tout en y mettant des réserves, et les usages varient aujourd’hui selon les communautés. Une fille peut en tout cas honorer ses parents par l’étude, la tsedaka, et par sa présence à la synagogue pour répondre « Amen ». Pour tous les cas particuliers (Kaddich pour un frère, un conjoint, un converti, ou pour quelqu’un dont le parent est encore en vie), on consultera un rabbin.
Les idées reçues sur le Kaddich
« Le Kaddich est une prière pour les morts. » Non. Le Kaddich est une louange de D’ qui ne mentionne ni la mort ni le défunt. Il est récité de nombreuses fois chaque jour dans toute synagogue, même quand personne n’est en deuil.
« Le Kaddich est une formule magique qui sauve l’âme du défunt. » Ce n’est pas ainsi que la tradition le comprend. Il apporte du mérite au défunt parce que l’enfant sanctifie le Nom de D’ et prolonge ce que son parent a construit, comme le dit le principe « le fils fait acquérir du mérite au père » (Sanhédrin 104a). Le Rav Benizri le dit clairement : ce n’est pas une amulette.
« On peut dire le Kaddich seul, chez soi. » Non. Le Kaddich exige un minyan de dix hommes (Meguila 23b ; Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 55, 1). Seul, on peut étudier, prier, donner de la tsedaka au mérite du défunt, mais pas réciter le Kaddich.
« Le plus important, c’est de dire le Kaddich. » En réalité, la réponse de l’assemblée, « Amen, yehé chemé rabba », est au cœur de ce texte (Berakhot 3a ; Chabbat 119b). Celui qui récite le Kaddich a besoin des autres : c’est eux qui, en lui répondant, accomplissent la sanctification.
Questions fréquentes sur le Kaddich
Que signifie « Yitgadal veyitkadach chemé rabba » ?
Cela veut dire : « Que soit grandi et sanctifié Son grand Nom. » La phrase reprend la promesse de D’ dans le livre de Yehezkel : « Je Me grandirai et Je Me sanctifierai, et Je serai connu aux yeux de nations nombreuses » (Yehezkel 38, 23). C’est le souhait que D’ soit reconnu dans le monde entier.
Pourquoi appelle-t-on le Kaddich « prière des endeuillés » ?
Parce que, depuis le Moyen Âge, les enfants d’un défunt le récitent pendant onze mois puis à chaque anniversaire du décès. Cet usage repose sur un récit autour de Rabbi Akiva, rapporté dans la littérature rabbinique et par les auteurs médiévaux, et sur le principe que l’enfant donne du mérite à son parent. Mais le texte lui-même est une louange, récitée aussi par l’officiant tout au long de la prière.
Combien de temps dit-on le Kaddich après un décès ?
Pour un père ou une mère, on le dit pendant onze mois à partir de l’enterrement, aux trois offices quotidiens, puis chaque année le jour anniversaire du décès selon le calendrier hébraïque. Pour les autres proches, les usages varient : on consultera un rabbin.
Qui peut dire le Kaddich si le défunt n’a pas de fils ?
L’usage est qu’un autre proche, ou une personne pieuse chargée de le faire, le récite au mérite du défunt. La question du Kaddich dit par une fille est discutée par les décisionnaires et l’usage varie selon les communautés : on demandera conseil à son rabbin.
Faut-il comprendre l’araméen pour dire le Kaddich ?
Non. On peut le lire en translittération, et il est bon d’en connaître le sens par la traduction. L’essentiel est de le dire avec attention et d’entendre ce que l’on proclame : la grandeur du Nom de D’.
Que répond-on quand quelqu’un dit le Kaddich ?
On répond « Amen » aux endroits prévus, et surtout, avec toute sa concentration : « Amen, yehé chemé rabba mevarakh lealam oulalmé almaya », « Amen, que Son grand Nom soit béni à jamais et pour l’éternité de toutes les éternités ». Selon le Talmud, cette réponse dite de tout son cœur a une très grande puissance (Chabbat 119b).
Pour aller plus loin
- Chayei Sarah : la source de la vie
- Pirkey Avot : tout Israël a part au monde futur
- Vayetse : le voyage vers l’inconnu
- Chayei Sarah : la mort de Sarah (1re partie)
- Le deuil dans le judaïsme : chiva, miroirs couverts, inhumation
- Que se passe-t-il après la mort selon le judaïsme ?
- Pourquoi les juifs posent-ils des pierres sur les tombes ?
- Qu’est-ce qu’une synagogue ?
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Yehezkel 38, 23 (« Je Me grandirai et Je Me sanctifierai »)
- Daniel 2, 20 ; Tehilim 113, 2 (sources de « Yehé chemé rabba »)
- Vayikra 22, 32 (« Je serai sanctifié au milieu des enfants d’Israël ») ; Bamidbar 16, 21 et 14, 27 (source du minyan)
- Vayikra 10, 3 (le silence d’Aharon) ; Bereshit 28, 22 (la dîme de Yaakov) ; Iyov 25, 2 (« Il fait la paix dans Ses hauteurs »)
- Chemot 17, 16 et Rachi sur ce verset (le Nom et le trône incomplets)
- Michna Yoma 6, 2 ; Michna Meguila 4, 3 ; Michna Berakhot 9, 5 ; Michna Edouyot 2, 10 ; Michna Makot 3, 16
- Talmud de Babylone, Berakhot 3a (Rabbi Yossi et le prophète Eliyahou) ; Berakhot 21b ; Meguila 23b
- Talmud de Babylone, Chabbat 119b (« celui qui répond Amen, yehé chemé rabba de toutes ses forces »)
- Talmud de Babylone, Sota 49a ; Taanit 16b ; Sanhédrin 104a (« le fils fait acquérir du mérite au père »)
- Tossafot sur Berakhot 3a, « veonin » (l’araméen du Kaddich ; « chemé rabba »)
- Traité Soferim (époque des Gueonim) ; Seder Rav Amram Gaon (IXe siècle)
- Traité Kalla Rabbati (récit de Rabbi Akiva) ; Mahzor Vitry ; Or Zaroua (Rabbi Its’hak de Vienne, XIIIe siècle)
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Tefila 8, 4-5
- Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 55, 1 et 56, 1 (avec le Rema) ; Michna Beroura 56, 2 ; Rema sur Choulhan Aroukh, Yoré Dé’a 376, 4
- Responsa Havot Yaïr (Rabbi Yaïr Haïm Bacharach), n° 222
- Rav Raphaël Benizri, Chayei Sarah : la source de la vie
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot : tout Israël a part au monde futur
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Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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