En plein hiver, quand les arbres paraissent morts, le calendrier juif leur souhaite leur anniversaire. Des familles se réunissent autour de fruits secs et frais, on plante parfois un arbre, on lit des textes et l’on trinque. Mais d’où vient ce « nouvel an des arbres » ? Est-ce une fête de la Torah, une fête écologique, une invention de kabbalistes, un jour de plantation sioniste ? La réponse tient en quatre couches, et il importe de ne pas les confondre : une règle agricole de la Michna, une réflexion morale sur l’arbre et l’homme, un rite mystique tardif et une tradition moderne. Cet article les reprend une à une, avec leurs sources.
Tou Bichvat, le « quinze du mois de Chevat », est l’une des quatre « têtes d’année » de la Michna (Roch Hachana 1, 1). À l’origine, ce n’est pas une fête mais une date de comptabilité agricole : elle fixe le début de l’année des fruits de l’arbre, indispensable pour compter les années de l’orla (interdit des trois premières années), pour les dîmes et pour la chemita (année sabbatique). Les Sages n’y prescrivent ni repas, ni fruits, ni coupes de vin. C’est au fil des siècles que la date est devenue un jour de joie où l’on mange des fruits, en particulier ceux de la Terre d’Israël ; le séder kabbalistique imprimé date du XVIIIe siècle ; la plantation d’arbres en Israël, du XIXe. Tout cela repose sur une idée plus ancienne que la fête elle-même : l’homme est comparé à un arbre.
1. Quatre têtes d’année : le texte de la Michna
La seule source de Tou Bichvat est une phrase de la Michna, le texte de base de la loi orale, mis par écrit vers l’an 200 :
« Il y a quatre têtes d’année. Le un Nissan est la tête d’année des rois et des fêtes. Le un Elloul est la tête d’année de la dîme des animaux ; Rabbi Eléazar et Rabbi Chimon disent : le un Tichri. Le un Tichri est la tête d’année des années, des années sabbatiques et des jubilés, de la plantation et des légumes. Le un Chevat est la tête d’année de l’arbre, selon Beit Chammaï ; Beit Hillel disent : le quinze du mois. »
(Michna Roch Hachana 1, 1) — אַרְבָּעָה רָאשֵׁי שָׁנִים הֵם. בְּאֶחָד בְּנִיסָן רֹאשׁ הַשָּׁנָה לַמְּלָכִים וְלָרְגָלִים. בְּאֶחָד בֶּאֱלוּל רֹאשׁ הַשָּׁנָה לְמַעְשַׂר בְּהֵמָה. רַבִּי אֶלְעָזָר וְרַבִּי שִׁמְעוֹן אוֹמְרִים, בְּאֶחָד בְּתִשְׁרֵי. בְּאֶחָד בְּתִשְׁרֵי רֹאשׁ הַשָּׁנָה לַשָּׁנִים וְלַשְּׁמִטִּין וְלַיּוֹבְלוֹת, לַנְּטִיעָה וְלַיְרָקוֹת. בְּאֶחָד בִּשְׁבָט, רֹאשׁ הַשָּׁנָה לָאִילָן, כְּדִבְרֵי בֵית שַׁמַּאי. בֵּית הִלֵּל אוֹמְרִים, בַּחֲמִשָּׁה עָשָׂר בּוֹ.
Trois remarques s’imposent. D’abord, on voit que l’idée d’une « année » n’est pas une : le calendrier juif compte plusieurs débuts d’année, selon l’objet que l’on compte (rois, bêtes, années, arbres). Ensuite, la Michna rapporte un désaccord : l’école de Chammaï fixait le début de l’année des arbres au premier Chevat, l’école de Hillel au quinze. Enfin, dans la pratique, la date retenue est celle de Beit Hillel, le quinze, d’où le nom « Tou Bichvat » : « Tou » est la lecture du nombre quinze écrit en lettres hébraïques, tet et vav (9 + 6), selon l’usage d’éviter la graphie yod-hé (10 + 5), qui forme un nom divin. Le Choulhan Aroukh écrit déjà « ט״ו בשבט » (Ora’h ‘Haïm 131, 6).
Notons ce que la Michna ne dit pas : aucun mot sur une fête, sur des fruits, sur des coupes de vin. Le Rav Raphaël Benizri le souligne : c’est « l’unique référence » de la tradition ancienne, et tout le reste « est intervenu beaucoup plus tard » (voir plus bas).
2. Pourquoi cette date ? Le raisonnement du Talmud
Le Talmud demande pourquoi on a retenu le début de l’hiver finissant. Rabbi Eléazar répond au nom de Rabbi Oshaya, à propos de l’opinion de Beit Chammaï :
« Parce que la plus grande partie des pluies de l’année est tombée, et que la plus grande partie de la saison [de l’hiver] est encore à venir. » Le Talmud explique : « Même si la plus grande partie de la saison est encore à venir, puisque la plus grande partie des pluies de l’année est déjà tombée [l’année des pluies est considérée comme terminée] ».
(Roch Hachana 14a) — הוֹאִיל וְיָצְאוּ רוֹב גִּשְׁמֵי שָׁנָה, וַעֲדַיִין רוֹב תְּקוּפָה מִבַּחוּץ.
Le Talmud énonce donc le raisonnement à propos du premier Chevat ; la tradition l’applique à la date de Beit Hillel, le quinze, un peu plus tard dans la saison. Le principe en est simple : les arbres de Terre d’Israël vivent de l’eau de la saison des pluies. Quand l’essentiel des pluies est tombé, les fruits qui commencent à se former appartiennent, en droit, à la nouvelle année. Rachi explique ailleurs que, pour les arbres, la loi suit la formation du fruit (en hébreu ‘hanata, la « nouaison »), parce que « toute la croissance de ses fruits vient de la montée de la sève de l’arbre avant la formation du fruit » (Rachi sur Roch Hachana 14a). C’est de là que vient l’image, courante, de la sève qui remonte à la mi-Chevat : en Terre d’Israël, les amandiers commencent à fleurir à cette période. Mais ce n’est pas le texte de la Michna, qui est strictement juridique.
Le cas de l’etrog, le cédrat, est un cas à part, que le Talmud discute : pour la dîme, on suit le moment de la cueillette ; pour la chemita, celui de la nouaison (Roch Hachana 15b).
3. Une date d’abord juridique : orla, dîmes, chemita
Pourquoi fallait-il une date ? Parce que plusieurs lois de la Torah comptent des années de fruits. La plus célèbre est l’orla, l’interdit des trois premières années :
« Quand vous serez entrés dans le pays et que vous planterez un arbre fruitier, vous tiendrez son fruit pour incirconcis (orla) ; pendant trois ans il sera pour vous incirconcis, on n’en mangera pas. La quatrième année, tout son fruit sera consacré, louange à l’Éternel ; et la cinquième année vous mangerez son fruit, afin qu’il vous augmente son produit. Je suis l’Éternel votre D’. »
(Vayikra 19, 23-25) — וְכִי־תָבֹאוּ אֶל־הָאָרֶץ וּנְטַעְתֶּם כׇּל־עֵץ מַאֲכָל וַעֲרַלְתֶּם עׇרְלָתוֹ אֶת־פִּרְיוֹ שָׁלֹשׁ שָׁנִים יִהְיֶה לָכֶם עֲרֵלִים לֹא יֵאָכֵל׃ וּבַשָּׁנָה הָרְבִיעִת יִהְיֶה כׇּל־פִּרְיוֹ קֹדֶשׁ הִלּוּלִים לַיהֹוָה׃ וּבַשָּׁנָה הַחֲמִישִׁת תֹּאכְלוּ אֶת־פִּרְיוֹ לְהוֹסִיף לָכֶם תְּבוּאָתוֹ אֲנִי יְהֹוָה אֱלֹהֵיכֶם׃
La première année se compte à partir de la plantation (Rachi sur Vayikra 19, 23, d’après le Sifra). La quatrième année, le fruit est « saint, louange » : comme la seconde dîme, il se mange à Jérusalem ou se rachète (Rachi sur Vayikra 19, 24). C’est la cinquième année que l’on retire un bénéfice normal de l’arbre. Pour savoir à quelle année tel fruit appartient, il faut une date ; le quinze Chevat joue ce rôle. Il en va de même pour les dîmes, que l’on ne peut pas prélever sur les fruits d’une année pour ceux d’une autre, et pour les fruits de la chemita, l’année sabbatique : toutes ces lois sont attachées à la formation du fruit et à son année (Roch Hachana 15b).
Ces lois concernent d’abord la Terre d’Israël. Mais l’orla fait exception : elle s’applique aussi en dehors du pays, comme règle transmise depuis le Sinaï (halakha lemoché misinaï) :
« Le nouveau [grain] est interdit par la Torah partout. Et l’orla est une halakha [transmise]. »
(Michna Orla 3, 9) — הֶחָדָשׁ, אָסוּר מִן הַתּוֹרָה בְּכָל מָקוֹם. וְהָעָרְלָה, הֲלָכָה.
Le Choulhan Aroukh le formule ainsi : « L’orla s’applique partout et en tout temps ; en Terre d’Israël, elle vient de la Torah ; hors du pays, c’est une halakha transmise à Moché au Sinaï » (Yoré Déa 294, 8). En pratique, cela concerne surtout celui qui plante un arbre fruitier : on compte ses trois premières années. Pour les cas concrets (arbre déjà planté, fruits importés), on consultera un rabbin.
4. « L’homme est un arbre des champs » : le verset et ses lectures
Le lien entre l’arbre et l’homme est plus ancien que la date de Tou Bichvat. Il vient d’un verset de la Torah sur la guerre :
« Quand tu assiégeras une ville de nombreux jours pour la prendre, tu ne détruiras pas ses arbres en y portant la hache : car tu en mangeras, et tu ne les couperas pas. Car l’homme est-il un arbre des champs, pour venir devant toi dans le siège ? »
(Devarim 20, 19) — כִּי־תָצוּר אֶל־עִיר יָמִים רַבִּים לְהִלָּחֵם עָלֶיהָ לְתָפְשָׂהּ לֹא־תַשְׁחִית אֶת־עֵצָהּ לִנְדֹּחַ עָלָיו גַּרְזֶן כִּי מִמֶּנּוּ תֹאכֵל וְאֹתוֹ לֹא תִכְרֹת כִּי הָאָדָם עֵץ הַשָּׂדֶה לָבֹא מִפָּנֶיךָ בַּמָּצוֹר.
Il faut ici corriger une idée reçue très répandue. On cite souvent « car l’homme est un arbre des champs » comme une affirmation. Or la fin du verset peut se lire comme une question. C’est ainsi que Rachi la comprend : le mot ki (« car ») a ici le sens de « peut-être » (dilma) : l’arbre des champs serait-il un homme, qui puisse se réfugier derrière les remparts pour souffrir de la faim et de la soif comme les gens de la ville ? Alors pourquoi le détruire ? (Rachi sur Devarim 20, 19). La traduction juive moderne rend de même : « Est-ce que l’arbre des champs est un homme, pour se retirer devant toi dans la ville assiégée ? » Autrement dit, c’est la différence entre l’arbre et l’homme qui fonde l’interdit : l’arbre ne peut pas fuir, il ne faut donc pas le frapper.
Les Sages ont pourtant relevé la comparaison. Le Talmud (Taanit 7a) rapporte Rabbi Yo’hanan, qui lit le verset en question puis en tire une leçon sur l’étude : « Est-ce que l’homme est un arbre des champs ? Mais il est écrit : “tu en mangeras et tu ne le couperas pas”, et il est écrit : “celui-là, tu le détruiras et le couperas”. Comment faire ? Si c’est un disciple de sages digne, “tu en mangeras et tu ne le couperas pas” ; sinon, “tu le détruiras et le couperas” » :
אֲמַר לֵיהּ: הָכִי אָמַר רַבִּי יוֹחָנָן — מַאי דִּכְתִיב: ״כִּי הָאָדָם עֵץ הַשָּׂדֶה״, וְכִי אָדָם עֵץ שָׂדֶה הוּא? אֶלָּא, מִשּׁוּם דִּכְתִיב: ״כִּי מִמֶּנּוּ תֹאכֵל וְאֹתוֹ לֹא תִכְרֹת״, וּכְתִיב: ״אֹתוֹ תַשְׁחִית וְכָרָתָּ״. הָא כֵּיצַד? אִם תַּלְמִיד חָכָם הָגוּן הוּא — ״מִמֶּנּוּ תֹאכֵל וְאֹתוֹ לֹא תִכְרֹת״, וְאִם לָאו — ״אֹתוֹ תַשְׁחִית וְכָרָתָּ״.
(Taanit 7a)
Le même passage compare les paroles de Torah à un arbre, selon Proverbes : « Elle est un arbre de vie pour ceux qui la saisissent » (Michlei 3, 18). C’est de là que vient la métaphore : l’homme, et spécialement celui qui étudie, est comme un arbre enraciné, qui donne son fruit en son temps.
De l’arbre à la protection de la nature : bal tach’hit
Le verset interdit de détruire les arbres fruitiers, même en pleine guerre. Maïmonide en fait une règle générale : « On ne coupe pas les arbres fruitiers… et non seulement dans un siège, mais en tout lieu, celui qui coupe un arbre fruitier par destruction est puni de coups » (Hilkhot Melakhim 6, 8) ; il précise qu’on peut le couper s’il nuit à d’autres arbres, au champ d’autrui ou si le bois a une grande valeur. L’interdit de bal tach’hit (« ne détruis pas ») s’étend alors à tout ce que l’on détruit sans nécessité : vêtements, bâtiments, sources, nourriture (Hilkhot Melakhim 6, 10). On y voit volontiers la source juive d’une éthique de l’environnement ; sans anachronisme, on peut dire que la Torah et les Sages posent un principe : le monde est confié à l’homme, non livré à sa destruction.
Un midrash l’exprime avec une image célèbre :
« Quand le Saint, béni soit-Il, créa le premier homme, Il le prit et le fit passer devant tous les arbres du jardin d’Éden, et Il lui dit : Vois comme Mes œuvres sont belles et louables ; tout ce que J’ai créé, Je l’ai créé pour toi. Prends garde à ne pas abîmer ni détruire Mon monde, car si tu l’abîmes, il n’y aura personne après toi pour le réparer. »
(Kohélet Raba 7, 13) — בְּשָׁעָה שֶׁבָּרָא הַקָּדוֹשׁ בָּרוּךְ הוּא אֶת אָדָם הָרִאשׁוֹן, נְטָלוֹ וְהֶחֱזִירוֹ עַל כָּל אִילָנֵי גַּן עֵדֶן, וְאָמַר לוֹ, רְאֵה מַעֲשַׂי כַּמָּה נָאִים וּמְשֻׁבָּחִין הֵן, וְכָל מַה שֶּׁבָּרָאתִי בִּשְׁבִילְךָ בָּרָאתִי, תֵּן דַּעְתְּךָ שֶׁלֹא תְקַלְקֵל וְתַחֲרִיב אֶת עוֹלָמִי, שֶׁאִם קִלְקַלְתָּ אֵין מִי שֶׁיְתַקֵּן אַחֲרֶיךָ.
Et le Pirkei DeRabbi Eliezer (34) ajoute une phrase que le Rav Benizri cite : quand on coupe un arbre qui donne du fruit, « la voix sort d’un bout du monde à l’autre, et l’on ne l’entend pas » (בְּשָׁעָה שֶׁכּוֹרְתִין אֶת הָאִילָן שֶׁהוּא עוֹשֶׂה פְּרִי הַקּוֹל יוֹצֵא מִסּוֹף הָעוֹלָם וְעַד סוֹפוֹ וְאֵין הַקּוֹל נִשְׁמָע). Il s’agit d’un texte de la hagada, de la tradition morale, non d’une règle de loi.
5. Les sept espèces, les bénédictions et le fruit nouveau
Si Tou Bichvat est devenu un jour où l’on mange des fruits, la tradition s’appuie sur un éloge de la Terre d’Israël dans la Torah :
« Car l’Éternel ton D’ te fait entrer dans un bon pays… un pays de blé et d’orge, de vigne, de figuier et de grenadier, un pays d’olivier à huile et de miel. »
(Devarim 8, 7-8) — אֶרֶץ חִטָּה וּשְׂעֹרָה וְגֶפֶן וּתְאֵנָה וְרִמּוֹן אֶרֶץ־זֵית שֶׁמֶן וּדְבָשׁ.
Ce sont les « sept espèces » (chivat haminim), celles qui servent aussi aux prémices apportées au Temple (Michna Bikourim 1, 3). Le « miel » est le miel de dattes (Bartenura sur Bikourim 1, 3). Les fruits de l’arbre ont leur bénédiction propre : « Sur les fruits de l’arbre, on dit : Boré peri haets » (Michna Berakhot 6, 1 ; Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 202, 1), et le Talmud pose le principe général : « Il est interdit à l’homme de jouir de ce monde sans bénédiction » (Berakhot 35a). Sur un fruit de la saison que l’on mange pour la première fois de l’année, on dit aussi chehe’heyanou (Ora’h ‘Haïm 225, 3).
Rappelons enfin la seule bénédiction que la Torah elle-même prescrit : celle d’après le repas, « Tu mangeras et tu seras rassasié, et tu béniras l’Éternel ton D’ pour le bon pays qu’Il t’a donné » (Devarim 8, 10) ; le Talmud en tire l’obligation de la bénédiction après le repas dans la Torah (Berakhot 21a). Le Rav Benizri y voit la preuve que manger est une mitsva : on mange pour intégrer les éléments de la création et les élever, puis on remercie pour la terre.

6. Comment une date juridique est devenue une fête
Aucune source de la Michna ni du Talmud ne prescrit de fête à Tou Bichvat. Les étapes de la transformation de cette date sont connues en gros, bien que certains détails restent débattus.
Un jour de joie : l’absence de supplications
La première trace est liturgique. Le Choulhan Aroukh, dans la section sur les prières, mentionne qu’on ne tombe pas sur la face (c’est-à-dire qu’on ne dit pas le Ta’hanoun, les supplications) à Tou Bichvat, comme à Roch ‘Hodech, à Hanouka ou à Tou Beav :
נהגו שלא ליפול על פניהם בט »ו באב ולא בט »ו בשבט ולא בר »ח…
(Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 131, 6)
Autrement dit, c’est un jour de demi-fête : on ne jeûne pas, on ne dit pas de supplications.
Manger des fruits : une coutume de plus en plus répandue
La Michna Beroura note que, le quinze Chevat, « les Ashkénazes ont l’usage de multiplier à cette date les sortes de fruits des arbres » (Ora’h ‘Haïm 131, 31). L’idée est ancienne, au moins dans l’esprit : le Talmud de Jérusalem rapporte, au nom de Rav, qu’« un homme devra rendre des comptes pour tout ce que son œil a vu et qu’il n’a pas mangé », et que Rabbi Eléazar, par scrupule, économisait de l’argent pour goûter, une fois l’an, de chaque sorte de fruit :
עָתִיד אָדָם לִיתֵּן דִּין וְחֶשְׁבּוֹן עַל כָּל מַה שֶּׁרָאָת עֵינוֹ וְלֹא אָכַל. רִבִּי לָעְזָר חֲשַׁשׁ לְהָדָא שְׁמוּעָתָא וּמַצְמִית לֵיהּ פְּרִיטִין וַאֲכִיל בְּהוֹן מִכָּל מִילָּה חָדָא בְשַׁתָּא.
(Talmud de Jérusalem, Kiddouchin 4, 12)
Ce texte n’a pas de lien explicite avec Tou Bichvat ; ce sont les kabbalistes qui l’ont rapproché de la date.
Le séder des kabbalistes
Le séder de Tou Bichvat, avec ses fruits classés et ses quatre coupes de vin qui passent du blanc au rouge, est exposé dans un petit livre intitulé Peri Ets Hadar (« Le fruit de l’arbre magnifique »). Il fut imprimé à Venise en 1728, sans nom d’auteur, puis inclus dans le recueil de coutumes mystiques ‘Hemdat Yamim. L’opuscule est attribué à l’école de Rabbi Its’hak Louria (l’Ari, Safed, XVIe siècle), mais l’auteur lui-même précise, avec honnêteté, que ce n’est pas une coutume de l’Ari :
ומנהג טוב להולכים בתמים להרבות בפירות בעצם היום הזה ולומר דברי שירות ותשבחות עליהן כאשר הנהגתי לכל החברי׳ אשר עמדי. ועם כי בדברי כתבי הרב זל״הה לא נמצא מנהג זה מ״מ לדעתי תקון נפלא הוא בנגלה ובנסתר
(Peri Ets Hadar, introduction)
« Et c’est une bonne coutume pour ceux qui marchent dans l’intégrité de multiplier les fruits en ce jour même et de dire dessus des paroles de chants et de louanges, comme je l’ai instauré pour tous les compagnons qui sont avec moi. Et bien que dans les écrits du Rav [l’Ari] cette coutume ne se trouve pas, il est à mon avis un remarquable tikoun [réparation], dans le révélé et dans le caché. » Il s’agit donc d’une initiative assumée d’un cercle de kabbalistes, qui voient dans les fruits une manière de « réparer » le monde par la bénédiction. Le texte dit aussi que, bien que le quinze Chevat tombe pendant les semaines dites des Chovavim, période de repentir, il n’y a pas de jeûne ce jour-là « car c’est le nouvel an pour les fruits de l’arbre ».
L’ouvrage commence par une explication de cette intention : « Mon maître disait de viser, en mangeant ces fruits, la réparation de la faute d’Adam, qui a fauté par un fruit de l’arbre » (Peri Ets Hadar, 2). Il propose ensuite des lectures de la Torah, des Prophètes, des Écrits et du Zohar, puis, pour chaque fruit (blé, olive, dattes, raisin, figue, grenade, etrog, pomme…), un passage du Zohar à méditer et une intention liée aux combinaisons du Nom de quatre lettres, avec quatre coupes de vin dont la première est entièrement blanche. Ce séder n’est pas pratiqué par toutes les communautés : beaucoup se contentent de manger des fruits, de dire les bénédictions et de lire des psaumes. Certains milieux hassidiques ont la coutume de conserver l’etrog de Souccot pour en faire une confiture à Tou Bichvat.
La plantation d’arbres : une tradition moderne
Planter un arbre à Tou Bichvat est une pratique récente, née de l’installation juive en Terre d’Israël. En 1890, le pédagogue Zeev Yavetz mena ses élèves planter des arbres à Zikhron Yaakov ; le Fonds national juif (fondé en 1901) fit ensuite de la plantation un symbole. Autre date symbolique : l’Assemblée constituante d’Israël se réunit pour la première fois à Jérusalem le 14 février 1949, qui était un quinze Chevat. Ces usages sont des traditions modernes : ils n’ont aucun fondement dans la Michna, comme le note le Rav Benizri : « il n’est nullement fait mention d’un jour anniversaire de la plantation des arbres ».
7. Halakha, hagada, kabbale : trois niveaux de lecture
Pour y voir clair, distinguons.
La halakha (la loi) : date de départ de l’année des arbres, avec ses conséquences (orla, dîmes, chemita) ; pas de supplications ; permission, même vivement encouragée, de manger des fruits et de bénir. Aucun devoir de fête.
La hagada et le mussar (récits et enseignement moral) : l’arbre est le portrait de l’homme. L’image est partout. Le juste « est comme un arbre planté près des cours d’eau, qui donne son fruit en son temps » (Tehilim 1, 3) : וְהָיָה כְּעֵץ שָׁתוּל עַל־פַּלְגֵי־מָיִם אֲשֶׁר פִּרְיוֹ יִתֵּן בְּעִתּוֹ. Il « fleurit comme le palmier, il grandit comme le cèdre du Liban… même dans la vieillesse il porte du fruit, plein de sève » (Tehilim 92, 13-15). L’homme qui se confie en D’ est « comme un arbre planté près des eaux, qui étend ses racines vers le courant… il ne cesse de porter du fruit » (Yirmiyahou 17, 7-8). Et Yechayahou promet : « Les jours de Mon peuple seront comme les jours de l’arbre » (Yechayahou 65, 22) : כִּי־כִימֵי הָעֵץ יְמֵי עַמִּי. La Torah elle-même est « un arbre de vie » (Michlei 3, 18).
L’arbre est aussi, dès la Création, un acteur du récit. Au troisième jour, D’ ordonne à la terre de produire un « arbre-fruit » (ets peri) ; la terre donne un « arbre faisant du fruit » (Berechit 1, 11-12). Rachi y lit une première désobéissance de la terre : D’ voulait que le goût du bois soit identique à celui du fruit, la terre ne l’a pas fait ; c’est pourquoi, quand Adam est maudit pour sa faute, la terre est châtiée avec lui (Rachi sur Berechit 1, 11). Et c’est un arbre qui est au cœur de l’épreuve d’Adam : « De tout arbre du jardin tu mangeras », mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal tu ne mangeras pas (Berechit 2, 16-17) ; après la faute, l’homme est écarté de l’arbre de vie (Berechit 3, 22-24).
La kabbale (tradition mystique) : l’acte de bénir et de manger les fruits est vu comme un « tikoun », une réparation, qui fait descendre l’abondance divine sur le monde. C’est le sens du séder du Peri Ets Hadar. Cette lecture appartient à un courant précis de la tradition ; la loi, elle, n’y est pas liée.
8. Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Raphaël Benizri a consacré un cours à Tou Bichvat (page Tou BiChvat : le nouvel an des arbres). Voici ce que disent ses cours publiés, sans rien y ajouter.
- La source unique et le sens de la fête. Le Rav part de la Michna des quatre têtes d’année. Il rappelle que c’est l’unique référence, qu’elle ne parle ni de fête, ni de fruits, ni de quatre coupes, et que tout cela est venu bien plus tard, « au fur et à mesure du développement de l’histoire ». La plantation d’arbres s’y rattache aujourd’hui, mais il n’en est nullement question dans la source.
- L’écologie, une préoccupation ancienne. Il cite le midrash où D’ fait faire à l’homme le tour de Son univers (Kohélet Raba 7, 13), l’interdit de bal tach’hit et la parole des Sages selon laquelle celui qui attente à la vie d’un arbre en fait entendre le cri d’une extrémité du monde à l’autre (Pirkei DeRabbi Eliezer 34).
- L’arbre, portrait de l’homme. Une verticale enracinée dans la terre, avec des ramifications aux quatre coins que l’on veut ramener à un seul tronc. Il relève le détail de la Création : on avait demandé à la terre un « arbre-fruit », entièrement consommable, elle a donné un « arbre faisant du fruit », avec un peu de déchets. Cette désobéissance du troisième jour préfigure celle de l’homme, créé au sixième.
- Vivre pour manger. Contre le dicton qui dit qu’il faut manger pour vivre et non vivre pour manger, il renverse la formule : la nourriture permet d’intégrer les éléments de la création et de les élever au rang de l’humain. C’est pourquoi la seule bénédiction d’origine biblique est celle qui suit le repas (Devarim 8, 10 ; Berakhot 21a).
- Les catégories de fruits. Il explique que, selon la tradition kabbalistique, on mange des fruits que l’on consomme avec la peau, d’autres dont on rejette le noyau, d’autres dont il faut ôter la carapace — dix de chaque sorte, correspondant aux quatre mondes : « comme nous sommes portés à vivre de l’intérieur et non de l’extérieur », la Torah demande d’intégrer le monde extérieur à soi et d’écarter ce qui gêne.
- La orla et l’éducation. Trois ans sans consommer les fruits, une quatrième année dans la sainteté, la cinquième seulement on en profite : de même l’enfant est d’abord un récepteur avant de devenir un donneur.
- Ilan et ets. Il remarque que la Michna dit rosh hachana lailan et non laets : le mot ilan (אילן), valeur 91, rejoint la somme du Nom de quatre lettres (26) et du nom Adonaï (65), pour dire que l’arbre rappelle à l’homme sa part de transcendance et sa part d’immanence.
- L’arbre de vie. Adam est écarté de l’arbre de vie non par punition, mais pour qu’il ne vive pas éternellement sans pouvoir se reprendre : ayant préféré la connaissance à la vie, il devra se servir de la connaissance pour retrouver l’arbre de vie.
- La dimension messianique. « Si tu tiens une plantation en main et qu’on t’annonce la venue du Messie, ne la lâche pas : plante d’abord ton arbre, puis va l’accueillir. » Cette parole des Sages figure dans Avot de-Rabbi Nathan (version B, 31), où elle est attribuée à Rabban Yo’hanan ben Zakkaï.
- Une journée sans deuil. Selon le Rav, parce que le jour est un jour de fête, on n’y fait ni vidouï (confession), ni éloge funèbre, et l’on n’y jeûne pas.
Voir le cours : Tou BiChvat : le nouvel an des arbres.
9. Comment fête-t-on Tou Bichvat aujourd’hui ?
En termes généraux, voici ce qui se fait :
- Manger des fruits, avec leurs bénédictions : les fruits de la Terre d’Israël (les sept espèces) et d’autres. Beaucoup ont l’habitude de manger un fruit nouveau de la saison, avec chehe’heyanou (Ora’h ‘Haïm 225, 3).
- Ne pas dire le Ta’hanoun à l’office (Ora’h ‘Haïm 131, 6).
- Organiser un séder, selon l’usage de sa communauté : il peut s’agir du séder du Peri Ets Hadar, ou d’un simple repas de fruits avec des textes sur l’arbre, des psaumes et des chants.
- Planter un arbre, surtout en Israël, ou soutenir une plantation, selon l’usage moderne.
- S’engager pour l’environnement, dans l’esprit de bal tach’hit.
Si l’on plante un arbre fruitier chez soi, on tiendra compte de l’orla : les trois premières années, on ne mange pas ses fruits ; pour les détails, on consultera un rabbin.
10. Idées reçues sur Tou Bichvat
« Tou Bichvat est une fête de la Torah. » Non : la Torah n’en parle pas. C’est une date de la Michna, devenue peu à peu un jour de joie.
« Le séder de Tou Bichvat remonte à l’Ari. » La tradition l’attribue à son école, mais le livre qui le contient, imprimé en 1728, est anonyme, et son auteur reconnaît que la coutume ne figure pas dans les écrits de l’Ari (Peri Ets Hadar, introduction).
« “L’homme est un arbre des champs” : la Torah compare l’homme à un arbre. » Le verset (Devarim 20, 19) se lit, selon Rachi, comme une question : l’arbre est-il un homme ? La comparaison n’en est pas moins reprise ensuite par les Sages (Taanit 7a) et les Psaumes.
« Tou Bichvat, c’est la fête de l’écologie. » L’idée de respecter la nature est ancienne et réelle (bal tach’hit), mais la date elle-même est d’abord juridique ; la dimension écologique est une relecture, légitime, d’un principe de la Torah.
« On plante des arbres parce que la Michna le demande. » La Michna ne dit rien de la plantation. La coutume date du XIXe siècle, comme le rappelle le Rav Benizri.
Questions fréquentes sur Tou Bichvat
Quand tombe Tou Bichvat ?
Le quinze du mois de Chevat, en janvier ou février. Comme tous les jours du calendrier juif, il commence la veille au soir. En 5787, il tombe le samedi 23 janvier 2027 : la fête coïncide donc avec le Chabbat.
Pourquoi mange-t-on des fruits à Tou Bichvat ?
Parce que la date est le nouvel an des fruits de l’arbre, et que les kabbalistes en ont fait un jour de bénédiction sur les fruits, appuyés sur l’idée que l’on rendra compte de ce que l’on a vu et non mangé (Talmud de Jérusalem, Kiddouchin 4, 12). Aucun texte ancien ne l’exige : c’est une coutume (Michna Beroura, Ora’h ‘Haïm 131, 31).
Quels fruits faut-il manger ?
Aucun fruit n’est obligatoire. On choisit volontiers les sept espèces de la Terre d’Israël : raisin, figue, grenade, olive, datte (le « miel » de la Torah) ; on ajoute des fruits de la saison. Sur chacun, on dit la bénédiction qui lui convient (Ora’h ‘Haïm 202).
Faut-il faire le séder avec quatre coupes de vin ?
Non, c’est une coutume d’origine kabbalistique, imprimée en 1728 dans le Peri Ets Hadar, que beaucoup de communautés ne suivent pas. On peut très bien marquer la date par un simple repas de fruits et des textes.
La orla s’applique-t-elle hors d’Israël ?
Oui, pour les arbres fruitiers plantés : l’interdit des trois premières années s’applique partout, comme règle transmise depuis le Sinaï (Michna Orla 3, 9 ; Choulhan Aroukh, Yoré Déa 294, 8). Pour les cas concrets, on consultera un rabbin.
Peut-on jeûner ou dire des supplications à Tou Bichvat ?
Non : on ne dit pas le Ta’hanoun (Ora’h ‘Haïm 131, 6), et le Rav Benizri précise qu’on ne fait ni vidouï, ni éloge funèbre, ni jeûne.
Faut-il planter un arbre ?
Ce n’est pas une obligation, mais une coutume moderne, née en Terre d’Israël. Elle s’accorde avec une parole des Sages : si l’on tient une plante à la main et qu’on annonce la venue du Messie, on plante d’abord (Avot de-Rabbi Nathan, version B, 31).
Pour aller plus loin
L’arbre est l’un des plus beaux symboles de la Torah. Quelques lectures pour continuer.
- Tou BiChvat : pourquoi un nouvel an des arbres ?
- Tou BiChvat : le nouvel an des arbres, cours du Rav Benizri
- Qu’est-ce que la chmita et le yovel ?
- Qu’est-ce que le maasser et la terouma ?
- Roch Hachana et le chofar : le nouvel an juif
- Souccot : le loulav et l’etrog
- Les bénédictions et le Birkat Hamazon
- La kabbale
- Le calendrier juif
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références (26)
- Berechit 1, 11-12 ; 2, 16-17 ; 3, 9 ; 3, 22-24
- Vayikra 19, 23-25
- Devarim 8, 7-10 ; 20, 19-20
- Tehilim 1, 3 ; 92, 13-15
- Michlei 3, 18
- Yechayahou 65, 22
- Yirmiyahou 17, 7-8
- Michna Roch Hachana 1, 1
- Michna Orla 3, 9
- Michna Bikourim 1, 3 ; Bartenura sur Bikourim 1, 3
- Michna Berakhot 6, 1
- Talmud de Babylone, Roch Hachana 14a ; 15b
- Talmud de Babylone, Berakhot 21a ; 35a
- Talmud de Babylone, Taanit 7a
- Talmud de Jérusalem, Kiddouchin 4, 12
- Rachi sur Berechit 1, 11 ; sur Vayikra 19, 23-24 ; sur Devarim 20, 19 ; sur Roch Hachana 14a
- Kohélet Raba 7, 13
- Pirkei DeRabbi Eliezer 34
- Avot de-Rabbi Nathan, version B, 31
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Melakhim 6, 8 ; 6, 10
- Choulhan Aroukh, Ora’h ‘Haïm 131, 6 ; 202, 1 ; 225, 3
- Choulhan Aroukh, Yoré Déa 294, 8
- Michna Beroura, Ora’h ‘Haïm 131, 31
- Peri Ets Hadar (opuscule anonyme, Venise, 1728), repris dans ‘Hemdat Yamim
- Zeev Yavetz et les plantations de Zikhron Yaakov (1890) ; Fonds national juif (1901) ; première réunion de l’Assemblée constituante d’Israël, 14 février 1949
- Cours du Rav Raphaël Benizri : Tou BiChvat : le nouvel an des arbres
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

