Sur un site juif, dans un livre de prières ou dans un message d’un ami pratiquant, vous avez peut-être lu « D.ieu », « D’ » ou « Hachem » là où vous attendiez un mot simple. Ailleurs, vous avez croisé « YHWH », « l’Éternel », « Adonaï » ou « Elohim ». S’agit-il de plusieurs divinités, et pourquoi tant de précautions autour d’un nom ? Voici une réponse complète : la Torah, le Talmud, les décisionnaires, l’histoire et le sens de ce respect.
En bref : le judaïsme croit en un D’ unique, mais la Bible hébraïque Le désigne par plusieurs noms, chacun exprimant une manière dont Il se révèle au monde. Le plus saint est le nom de quatre lettres, youd-hé-vav-hé, appelé le Tétragramme ; depuis l’Antiquité, les juifs ne le prononcent jamais tel qu’il est écrit : on lit « Adonaï » dans la prière (Talmud, Pessahim 50a), et l’on dit « Hachem » (« le Nom ») dans la conversation. La Torah interdit d’effacer le nom de D’ (Devarim 12, 3-4) et de le prononcer en vain (Chemot 20, 7). De là vient l’habitude d’écrire « D.ieu » ou « D’ » en français, par respect. « L’Éternel », enfin, est la traduction française traditionnelle du Tétragramme.
Un seul D’, plusieurs noms
La multiplicité des noms ne remet jamais en cause l’unité. Le verset central de la foi juive, le Chema, le proclame : « Écoute Israël, l’Éternel est notre D’, l’Éternel est Un » (Devarim 6, 4). Et le prophète annonce : « En ce jour-là, l’Éternel sera Un et Son Nom sera Un » (Zekharia 14, 9).
Pourquoi alors plusieurs noms ? Parce qu’en hébreu, un nom n’est pas une étiquette, c’est la désignation d’une manière d’être en relation. Le Rambam (Maïmonide) explique que tous les noms de D’ dans la Bible sont tirés de Ses actions, de la manière dont Il agit dans le monde. Un seul nom fait exception, le Tétragramme, qui ne décrit aucune action mais désigne D’ Lui-même, dans Son essence ; c’est pourquoi on l’appelle le chem hameforach, le « Nom explicite » ou « Nom distinct » (Moré Nevoukhim I, 61).
Le Talmud dresse la liste des noms qui ont une sainteté propre et ne doivent jamais être effacés (Chevouot 35a). Le Rambam en compte sept (Michné Torah, Hilkhot Yessodé HaTorah 6, 2) :
- le Tétragramme, youd-hé-vav-hé ;
- Adonaï, écrit alef-dalet-noun-youd ;
- El ;
- Eloha ;
- Elokim (avec ses formes possessives, comme « mon D’ ») ;
- Chaddaï ;
- Tsevaot.
Le Choulhan Aroukh, le code de loi juive, reprend cette liste et ajoute que certains y incluent aussi « Ehyé acher ehyé », le nom révélé à Moché devant le buisson ardent (Yoré Déa 276, 9). Les autres appellations, comme « le Miséricordieux », « le Clément », « le Grand », sont des qualificatifs : on les traite avec respect, mais ils n’ont pas la même sainteté (Rambam, Hilkhot Yessodé HaTorah 6, 5).
Le Tétragramme : le nom qu’on ne prononce pas
Le nom de quatre lettres, youd-hé-vav-hé, apparaît plus de six mille fois dans la Bible hébraïque. C’est le nom propre de D’, celui de l’alliance avec Israël. Ses lettres évoquent le verbe « être » en hébreu (haya, « il était » ; hové, « il est » ; yihyé, « il sera »). C’est pourquoi le Choulhan Aroukh demande, lorsqu’on le rencontre dans la prière, de penser à deux idées : selon sa lecture, Adonaï, qu’Il est le Maître de tout ; selon son écriture, qu’Il était, qu’Il est et qu’Il sera (Ora’h ’Haïm 5, 1). D’ est au-delà du temps : Il est la source de toute existence.
Comment le lit-on ?
Le Talmud l’énonce clairement : « Je ne suis pas lu comme Je suis écrit. Je m’écris youd-hé, et Je me lis alef-dalet » (Pessahim 50a), c’est-à-dire qu’on écrit le Tétragramme mais qu’on prononce Adonaï, « mon Seigneur ». Dans les livres imprimés, il porte souvent les voyelles d’Adonaï, pour guider le lecteur.
Quand D’ révèle Son nom à Moché, Il dit : « Ceci est Mon nom pour toujours, leolam » (Chemot 3, 15). Or le mot leolam y est écrit sans la lettre vav, ce qui permet de le lire lealem, « pour cacher ». Le nom doit rester caché (Pessahim 50a ; Kiddouchin 71a).
Une prononciation réservée au Temple
À l’époque du Temple de Jérusalem, le Tétragramme était encore prononcé, dans des circonstances précises. Les prêtres, les Kohanim, l’employaient en bénissant le peuple : « Dans le Temple, on dit le Nom tel qu’il est écrit ; en dehors, on dit son substitut » (Michna Sotah 7, 6 ; Talmud, Sotah 38a). Et une fois par an, à Yom Kippour, le grand prêtre le prononçait pendant le service de l’expiation. La Michna décrit cet instant : « Les prêtres et le peuple qui se tenaient dans le parvis, lorsqu’ils entendaient le Nom explicite sortir de la bouche du grand prêtre, s’agenouillaient, se prosternaient, tombaient face contre terre et disaient : “Béni soit le nom de la gloire de Son règne pour toujours” » (Michna Yoma 6, 2). C’est la phrase, « Baroukh chem kevod malkhouto leolam vaed », que l’on récite chaque jour après le premier verset du Chema.
Le Talmud raconte que, déjà après la mort de Chimon Hatsadik, grand prêtre de l’époque du Second Temple, les prêtres cessèrent de bénir avec le Nom (Yoma 39b). La transmission de sa prononciation devint de plus en plus discrète : les Sages ne la confiaient à leurs disciples qu’une fois tous les sept ans (Kiddouchin 71a). Après la destruction du Temple, en 70 de l’ère commune, il n’y eut plus de lieu où le dire ; sa prononciation exacte n’est plus connue avec certitude, et la tradition ne cherche pas à la retrouver.
La Michna est sévère : Abba Chaoul compte parmi ceux qui n’ont pas de part au monde futur « celui qui prononce le Nom selon ses lettres » (Michna Sanhédrin 10, 1).
Elokim, Chaddaï, Ehyé : les autres noms et leur sens
Elokim : la justice et la nature
Le premier nom de D’ dans la Torah n’est pas le Tétragramme mais Elokim : « Au commencement, Elokim créa le ciel et la terre » (Bereshit 1, 1). Le Choulhan Aroukh demande, en le disant, de penser qu’Il est « tout-puissant, le Maître de toutes les forces » (Ora’h ’Haïm 5, 1). Le même mot désigne d’ailleurs des juges (Chemot 22, 7-8).
Le Midrach pose une règle devenue classique : « Partout où il est dit Elokim, il s’agit de l’attribut de justice ; partout où il est dit le Tétragramme, il s’agit de l’attribut de miséricorde » (Bereshit Rabba 33, 3). Rachi l’applique au premier verset de la Torah : le texte dit « Elokim créa » parce qu’au départ, D’ pensa créer le monde selon la stricte justice ; voyant que le monde ne pourrait pas tenir ainsi, Il y associa la miséricorde, et c’est pourquoi le récit suivant parle de « l’Éternel Elokim » (Rachi sur Bereshit 1, 1 ; Bereshit 2, 4).
Hors de la prière et de l’étude, beaucoup de juifs disent « Elokim » au lieu de « Elohim », et « Kel » au lieu de « El », pour ne pas prononcer le nom saint en vain.
Chaddaï : « Celui qui a dit au monde : assez »
Le nom Chaddaï, souvent associé à El (« El Chaddaï »), est celui sous lequel D’ s’est révélé aux patriarches : « Je suis apparu à Avraham, à Its’hak et à Yaakov comme El Chaddaï, mais par Mon nom, l’Éternel, Je ne me suis pas fait connaître à eux » (Chemot 6, 3). Le Talmud lit ce nom comme « che-dai », « qui suffit » : « Je suis Celui qui a dit à Son monde : assez ! » (‘Haguiga 12a). D’ a posé une limite à l’expansion de la création.
C’est ce nom que l’on voit sur les mezouzot, ces petits rouleaux fixés aux portes des maisons juives : on écrit Chaddaï au dos du parchemin (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 288, 15), et l’on retrouve souvent ce nom, ou sa lettre initiale, le chin, sur l’étui. On y lit aussi les initiales de « Chomer Delatot Israël », « Gardien des portes d’Israël ».
Ehyé acher ehyé : « Je serai qui Je serai »
Devant le buisson ardent, Moché demande : si les enfants d’Israël me demandent quel est Ton nom, que leur dirai-je ? D’ répond : « Ehyé acher ehyé », souvent traduit « Je suis celui qui suis », mais qui veut dire littéralement « Je serai ce que Je serai » (Chemot 3, 13-14). Le Talmud l’explique : « J’ai été avec eux dans cet exil-ci, et Je serai avec eux dans l’asservissement aux autres royaumes » (Berakhot 9b). C’est moins une définition qu’une promesse de présence.
Tsevaot, Hamakom, Chalom
Tsevaot, « des armées » (l’Éternel Tsevaot), désigne D’ comme Maître de toutes les armées du ciel et de la terre. D’autres appellations se sont ajoutées dans la langue des Sages. Hamakom, « le Lieu » : selon le Midrach, D’ est le lieu du monde, et le monde n’est pas Son lieu (Bereshit Rabba 68, 9). Hakadoch Baroukh Hou, « le Saint, béni soit-Il », est l’expression la plus courante du Talmud. Ribono chel olam, « Maître du monde », est l’appellation de la prière personnelle. Et même Chalom, « paix », est un nom de D’, d’après le verset où Guidéon appelle l’autel qu’il construit « l’Éternel Chalom » (Choftim 6, 24) ; c’est pourquoi le Talmud interdit de saluer quelqu’un d’un « chalom » dans un lieu impur comme les bains (Chabbat 10b).
Pourquoi dit-on « Hachem » ?
Dans la conversation, les juifs pratiquants ne disent pas « Adonaï », réservé à la prière et à la lecture de la Torah, mais Hachem, « le Nom ». « Baroukh Hachem », « béni soit le Nom », c’est l’équivalent de « Grâce à D’ ». « Be’ezrat Hachem », « avec l’aide de D’ », accompagne les projets. « Im yirtsé Hachem », « si D’ le veut », se dit en parlant de l’avenir.
L’expression vient de la Torah elle-même. Dans l’épisode du blasphémateur, le texte ne répète pas le nom divin qu’il a outragé : il dit simplement qu’il a injurié « le Nom », hachem (Vayikra 24, 11). Et Moché exhorte le peuple à craindre « ce Nom glorieux et redoutable, l’Éternel ton D’ » (Devarim 28, 58).
Les Sages employaient aussi le mot Chamayim, « le Ciel » : la yirat chamayim, la « crainte du Ciel », c’est la crainte de D’ ; « le-chem chamayim », « pour le nom du Ciel », signifie « dans une intention désintéressée » (Pirké Avot 2, 12).
Ne pas prononcer le nom de D’ en vain
Le troisième des Dix Commandements dit : « Tu ne prononceras pas le nom de l’Éternel ton D’ en vain, car l’Éternel ne laissera pas impuni celui qui prononcera Son nom en vain » (Chemot 20, 7). Le sens premier du verset vise le faux serment et le serment inutile, mais les Sages en ont étendu l’esprit.
Le Rambam écrit que l’interdit s’étend à toute mention inutile du nom de D’, car la Torah ordonne de « craindre ce Nom glorieux et redoutable ». Celui à qui le nom échappe par erreur doit aussitôt le louer, en disant par exemple « béni soit-Il pour toujours », afin qu’il n’ait pas été prononcé entièrement en vain (Hilkhot Chevouot 12, 11 ; voir Temoura 4a).
Le Talmud applique ce principe à la prière : réciter une bénédiction inutile revient à transgresser « tu ne prononceras pas en vain » (Berakhot 33a). À l’inverse, une bénédiction sans le nom de D’ n’est pas une bénédiction (Berakhot 40b). Le Nom n’est donc pas interdit : il est réservé. On le dit avec intention dans la bénédiction, la prière et la lecture de la Torah, jamais comme une interjection.
C’est pourquoi les juifs pratiquants évitent les « mon D’ ! » et les jurons. Le Rav Raphaël Benizri lit d’ailleurs les Dix Commandements en vis-à-vis : l’interdit de porter le nom de D’ en vain fait face à celui de voler, car les devoirs envers D’ et les devoirs envers l’homme sont inséparables (Souccot : de Kippour à la soucca de paix).

Pourquoi écrit-on « D.ieu » ou « D’ » ?
L’interdit d’effacer le Nom
La Torah ordonne de détruire les autels et les noms des idoles, puis ajoute aussitôt : « Vous ne ferez pas ainsi envers l’Éternel votre D’ » (Devarim 12, 3-4). Les Sages en déduisent qu’il est interdit d’effacer ou de détruire le nom de D’. Le Rambam le formule ainsi : quiconque efface un des noms saints transgresse un interdit de la Torah (Hilkhot Yessodé HaTorah 6, 1-2), et la règle est reprise par le Choulhan Aroukh (Yoré Déa 276, 9).
Concrètement, une feuille sur laquelle le nom de D’ est écrit en hébreu ne peut pas être jetée à la poubelle. Elle doit être déposée dans une guenizah, un lieu de dépôt des écrits saints, puis enterrée avec respect. Les objets et textes de sainteté qui ne servent plus sont mis de côté et conservés (Meguila 26b). C’est pourquoi les synagogues ont des caisses où l’on dépose les vieux livres de prières et les pages abîmées.
Un précédent historique : le 3 Tichri
Sous la domination grecque, au IIe siècle avant l’ère commune, il avait été interdit aux juifs de mentionner le nom du Ciel. Quand le royaume des Hasmonéens se renforça, on décida, par réaction, d’inscrire le nom de D’ jusque dans les contrats et les reconnaissances de dettes. Mais ces documents, une fois la dette payée, finissaient aux ordures avec le nom divin : les Sages abolirent donc cet usage, et le jour où ils le firent, le 3 Tichri, fut déclaré jour de fête (Roch Hachana 18b, citant la Meguilat Taanit). Mieux vaut ne pas écrire le Nom que l’exposer au mépris.
Et en français ?
Le mot français qui désigne D’ a-t-il la même sainteté que les noms hébreux ? De nombreux décisionnaires estiment que non : seuls les noms hébreux énumérés plus haut sont visés au sens strict par l’interdit d’effacement. D’autres sont plus réservés, et tous s’accordent sur l’esprit de la loi : un nom qui désigne D’ mérite le respect.
De là est né l’usage, très répandu chez les juifs francophones, d’écrire « D.ieu », « D’ » ou « D-ieu », comme les anglophones écrivent « G-d ». Le mot reste lisible, mais ce n’est plus le nom en entier. C’est un geste discret de révérence.
Sur Pensées Juives, nous écrivons « D’ » ou « Hachem » dans le texte, et « l’Éternel » dans les citations de versets.
« L’Éternel », « Jéhovah », « Yahvé » : l’histoire des traductions
Du Tétragramme à « l’Éternel »
Les juifs d’Alexandrie qui traduisirent la Torah en grec, au IIIe siècle avant l’ère commune (la Septante), le rendirent par Kyrios, « le Seigneur », comme on lisait Adonaï. Le latin dit Dominus, et beaucoup de Bibles françaises « le Seigneur ».
D’autres ont voulu rendre l’idée d’éternité contenue dans le Nom. En français, on trouve « l’Éternel » dès la Bible d’Olivétan, en 1535. Moses Mendelssohn, au XVIIIe siècle, écrivit en allemand « der Ewige », « l’Éternel ». Et la Bible du Rabbinat français, dirigée par le grand-rabbin Zadoc Kahn au tournant du XXe siècle, a fixé cet usage chez les juifs francophones, comme dans la plupart des livres de prières bilingues.
Pourquoi pas « Jéhovah » ?
La forme « Jéhovah » est une erreur de lecture. Dans les manuscrits hébreux, le Tétragramme portait les voyelles du mot Adonaï, pour indiquer au lecteur ce qu’il devait prononcer. Des lecteurs chrétiens du Moyen Âge et de la Renaissance, ignorant cet usage, combinèrent les consonnes du Nom et les voyelles d’Adonaï, et obtinrent « Iehoua », popularisé au début du XVIe siècle. Ce mot n’a jamais existé dans la tradition juive.
Et « Yahvé » ?
« Yahvé » (ou Yahweh) est une reconstruction proposée par des savants modernes, à partir d’indices linguistiques et de transcriptions anciennes. Elle reste une hypothèse. Pour la tradition juive, la prononciation du Nom s’est perdue volontairement : la reconstituer et la dire à voix haute serait précisément ce que la Michna voulait éviter. C’est pourquoi les juifs ne disent pas « Yahvé ». Les savants qui veulent rester neutres écrivent simplement « YHWH ».
Ce que dit l’archéologie
La stèle de Mécha, roi de Moab, gravée vers 840 avant l’ère commune et conservée au musée du Louvre, mentionne les « ustensiles de YHWH » pris à Israël. Deux minuscules amulettes d’argent découvertes en 1979 à Ketef Hinnom, à Jérusalem, datées de la fin de l’époque du Premier Temple, portent une version de la bénédiction des prêtres avec le Nom divin. Et dans certains manuscrits de la mer Morte, copiés en écriture hébraïque carrée, les scribes écrivaient le Tétragramme en anciens caractères paléo-hébreux, comme pour le mettre à part du reste du texte. Ce respect est donc très ancien.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Nommer, c’est mettre au jour
Dans son cours Shemot : nommer, la signification des noms, le Rav rappelle que la première fonction confiée à l’homme a été de nommer. Le nom n’est pas une étiquette commode : il dit l’essence d’un être. Or ce n’est pas seulement l’identité du monde qui est cherchée, mais celle de D’, dont la réalité est cachée dans le monde, comme dans la nuit, et qu’il faut mettre au jour. À la génération d’Enosh, on a commencé à L’invoquer par un nom, mais ce nom restait si flou qu’il a donné naissance à l’idolâtrie ; puis vint Avraham, qui « proclama le nom de l’Éternel », c’est-à-dire le cria à travers l’univers. Le Rav relève aussi que le nom de Moché, lu à l’envers, donne « Hachem », le Nom.
Elokim et le Tétragramme : la justice et l’amour
Dans Noah : à la découverte d’Elokim, le Rav explique que Noah, homme agréable à tous, est resté au niveau d’Elokim, un attribut de justice et non de bonté : le texte dit qu’il « marchait avec Elokim » (Bereshit 6, 9). Le Tétragramme n’apparaît qu’ensuite, lorsque l’Éternel s’engage à ne plus faire venir de déluge (Bereshit 8, 21).
Dans Souccot : de Kippour à la soucca de paix, il ajoute que le nom Elokim apparaît trente-deux fois dans le récit de la création, la valeur numérique du mot lev, le cœur. C’est le nom des lois de la nature, de la cause et de l’effet, qui mènent vers la mort ; le Tétragramme est celui de l’amour. C’est pourquoi Kippour s’achève sur « Hachem Hou HaElokim », « l’Éternel, c’est Elokim » (Melakhim I 18, 39) : faire passer ce qui relève de la nature dans la sphère de l’amour, seul capable de triompher de la justice et de la mort. Et le Rav cite la formule de la prière « Ata e’had veChimkha e’had », « Tu es Un et Ton nom est Un », en ajoutant : « mais Ton peuple, lui aussi, est un ».
El Chaddaï, le nom de nos portes
Dans Vaéra : le pourquoi de la souffrance, le Rav commente le verset « Je suis apparu à Avraham, à Its’hak et à Yaakov comme El Chaddaï » (Chemot 6, 3). Les patriarches avaient une foi d’adhésion, qui ne posait pas de questions ; l’idéal reste pourtant la connaissance. Mais cette connaissance a une limite de structure : « un D’ que tu maîtrises par ta connaissance n’est plus D’ ». Le nom que nous mettons à nos portes, sur la mezouza, n’est d’ailleurs pas le Tétragramme mais Chaddaï, celui qui a imposé des limites à l’extension de Sa création ; la connaissance par l’autre nom, elle, sera intérieure plutôt qu’extérieure.
Le sens profond : un respect qui éduque
Pourquoi tant d’attention portée à quelques lettres ? D’abord parce que la parole crée : D’ a créé le monde par la parole (Bereshit 1, 3), et l’homme, créé à Son image, a reçu ce pouvoir. Traiter Son nom avec légèreté, c’est habituer sa bouche à ne plus rien respecter.
Ensuite, parce que ces règles éduquent. Retenir un juron, écrire « D’ », ne pas jeter une feuille sainte : ces petits gestes, répétés des milliers de fois, forment une sensibilité : la conscience qu’il existe quelque chose de plus grand que soi, qu’on ne manipule pas. C’est exactement ce que le Talmud appelle la yirat chamayim, la crainte du Ciel.
Enfin, le silence autour du Tétragramme dit quelque chose de D’ Lui-même. Le judaïsme refuse de L’enfermer dans une image comme dans un mot ordinaire : le Nom le plus saint est écrit, mais il ne se dit pas ; il reste présent et caché. Le Talmud promet que cela changera : « Dans le monde qui vient, il sera écrit et lu de la même manière » (Pessahim 50a), et ce jour-là, « l’Éternel sera Un et Son Nom sera Un » (Zekharia 14, 9).
Questions fréquentes sur les noms de D’
Que veut dire « Hachem » ?
Hachem signifie « le Nom » en hébreu. C’est la manière dont les juifs désignent D’ dans la conversation, pour ne pas prononcer Ses noms saints en dehors de la prière.
Que signifie YHWH ?
YHWH est la transcription en lettres latines du Tétragramme, youd-hé-vav-hé, le nom propre de D’ dans la Bible. Les juifs ne le prononcent pas tel qu’il est écrit et lisent Adonaï à sa place.
Pourquoi les juifs écrivent-ils D.ieu ?
Pour ne pas écrire le nom de D’ en entier sur un support qui risque d’être jeté. La Torah interdit d’effacer le nom divin (Devarim 12, 3-4) ; même si beaucoup de rabbins estiment que le mot français n’a pas la sainteté des noms hébreux, l’usage s’est imposé par respect.
Peut-on jeter une feuille où est écrit le nom de D’ ?
Si le nom est écrit en hébreu (l’un des sept noms saints), non : on la dépose dans une guenizah, où les écrits saints sont rassemblés puis enterrés. Pour les autres cas, par exemple un texte en français, on consultera un rabbin ; beaucoup préfèrent par précaution ne pas jeter ces pages avec les ordures ménagères.
Quelle est la différence entre Adonaï et Hachem ?
Adonaï, « mon Seigneur », est la lecture du Tétragramme : on le dit dans la prière, les bénédictions et la lecture de la Torah. Hachem, « le Nom », est l’appellation de la vie courante, quand on parle de D’ sans prier.
Pour aller plus loin
- Shemot : nommer, la signification des noms
- Noah : à la découverte d’Elokim
- Vaéra : le pourquoi de la souffrance
- Souccot : de Kippour à la soucca de paix
- Que signifie le Chema Israël ?
- Les Dix Commandements : texte, sens et place dans le judaïsme
- Qu’est-ce que la mezouza fixée aux portes ?
- L’hébreu, langue sainte : histoire et signification
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Torah : Bereshit 1, 1 ; 1, 3 ; 2, 4 ; 6, 9 ; 8, 21 — Chemot 3, 13-15 ; 6, 2-3 ; 20, 7 ; 22, 7-8 — Vayikra 24, 10-16 — Devarim 6, 4 ; 12, 3-4 ; 28, 58
- Prophètes : Choftim 6, 24 ; Melakhim I 18, 39 ; Zekharia 14, 9
- Michna : Yoma 6, 2 ; Sotah 7, 6 ; Sanhédrin 10, 1 ; Pirké Avot 2, 12
- Talmud de Babylone : Berakhot 9b, 33a, 40b ; Chabbat 10b ; Pessahim 50a ; Yoma 39b ; Roch Hachana 18b (citant la Meguilat Taanit) ; Meguila 26b ; ‘Haguiga 12a ; Sotah 38a ; Kiddouchin 71a ; Chevouot 35a ; Temoura 4a
- Midrach : Bereshit Rabba 33, 3 et 68, 9 ; Rachi sur Bereshit 1, 1
- Rambam : Moré Nevoukhim (Guide des égarés) I, 61 ; Michné Torah, Hilkhot Yessodé HaTorah 6, 1-2 et 6, 5 ; Hilkhot Chevouot 12, 11
- Choulhan Aroukh : Ora’h ’Haïm 5, 1 ; Yoré Déa 276, 9 ; Yoré Déa 288, 15
- Histoire : Bible d’Olivétan (1535) ; Bible du Rabbinat français, dir. Zadoc Kahn ; stèle de Mécha (vers 840 av. l’ère commune, musée du Louvre) ; amulettes de Ketef Hinnom (découvertes en 1979, Jérusalem)
- Rav Raphaël Benizri, Shemot : nommer, la signification des noms
- Rav Raphaël Benizri, Noah : à la découverte d’Elokim
- Rav Raphaël Benizri, Vaéra : le pourquoi de la souffrance
- Rav Raphaël Benizri, Souccot : de Kippour à la soucca de paix
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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