Vous l’avez vu sur un rouleau de la Torah, au-dessus de la porte d’une synagogue, sur une bouteille de jus d’orange israélien : ces lettres carrées qui se lisent de droite à gauche. Pourquoi les juifs appellent-ils l’hébreu la « langue sainte » ? D’où vient son alphabet, et comment une langue que plus personne ne parlait au quotidien depuis près de dix-sept siècles est-elle redevenue la langue de tout un pays ? Voici l’histoire et le sens de l’hébreu, des versets de la Genèse jusqu’aux rues de Tel-Aviv.
En bref : l’hébreu (ivrit) est la langue dans laquelle est écrite presque toute la Bible hébraïque, la langue de la Torah, des Prophètes, de la Michna et de la prière juive. La tradition l’appelle lachon hakodech, la « langue sainte » : selon le Ramban, parce que D’ s’est révélé dans cette langue ; selon le Rambam, parce qu’elle est une langue pure, sans mots grossiers. Son alphabet compte vingt-deux lettres, toutes des consonnes, et il est l’ancêtre lointain de notre propre alphabet. Après avoir cessé d’être une langue parlée vers le IIe-IIIe siècle de l’ère commune, l’hébreu n’a jamais cessé d’être lu, prié, étudié et écrit. À la fin du XIXe siècle, il est redevenu une langue vivante, aujourd’hui langue officielle de l’État d’Israël.
Que veut dire « hébreu » ?
Le mot vient de ivri, « hébreu », le nom que la Torah donne d’abord à Avraham : « Avram l’Hébreu » (Bereshit 14, 13). Le Midrash explique ce nom de deux façons. Ivri vient de ever, « l’autre côté » : Avraham venait de l’autre côté du fleuve Euphrate. Mais Rabbi Yehouda en donne un sens plus profond : « le monde entier était d’un côté, et lui de l’autre côté » (Bereshit Rabba 42, 8). Avraham, seul à reconnaître le D’ unique, se tenait face à toute une civilisation idolâtre.
Ce n’est pourtant pas ainsi que la Bible nomme la langue. Dans les livres bibliques, l’hébreu est appelé « la langue de Canaan », sfat Kenaan (Yechayahou 19, 18), ou « le judéen », yehoudit, la langue du royaume de Juda. Quand les envoyés du roi d’Assyrie viennent menacer Jérusalem, les ministres du roi Hizkiyahou les supplient de parler araméen, et non « judéen », pour que le peuple sur les murailles ne comprenne pas (Melakhim II 18, 26-28). Et Nehémia se désole de voir des enfants qui « ne savent plus parler le judéen » (Nehémia 13, 24).
Les expressions lachon hakodech, « la langue sainte », et ivrit, « l’hébreu », apparaissent dans la littérature des Sages, la Michna et le Talmud (par exemple Michna Sotah 7, 2). Le nom de « langue sainte » n’est donc pas dans le texte biblique lui-même : il exprime le regard que la tradition porte sur cette langue.
Linguistiquement, l’hébreu est une langue sémitique, de la même famille que l’araméen, l’arabe, l’ancien phénicien ou l’akkadien. Comme ses sœurs, il est construit sur des racines, généralement de trois consonnes, qui portent un sens de base et se déclinent en dizaines de mots. Ainsi, la racine k-t-v donne katav (il a écrit), mikhtav (une lettre), ktav (une écriture), ktouba (le contrat de mariage). C’est l’une des clés de la richesse des commentaires juifs : un mot hébreu renvoie toujours, par sa racine, à une famille d’autres mots.
Pourquoi l’appelle-t-on la « langue sainte » ?
La question est ancienne, et deux des plus grands maîtres du judaïsme y ont répondu différemment.
La langue de la création
Pour toute une tradition, l’hébreu n’est pas seulement la langue d’un peuple : c’est la langue dans laquelle le monde a été créé. La Torah décrit la création par la parole : « D’ dit : que la lumière soit, et la lumière fut » (Bereshit 1, 3). La Michna parle des « dix paroles » par lesquelles le monde a été créé (Pirké Avot 5, 1).
Le Midrash en donne une preuve tirée du texte. Quand Adam voit la femme, il dit : « Celle-ci sera appelée icha, car elle a été tirée de ich, de l’homme » (Bereshit 2, 23). Ce jeu de mots ne fonctionne qu’en hébreu. D’où l’enseignement : « de même que la Torah a été donnée dans la langue sainte, le monde a été créé dans la langue sainte » (Bereshit Rabba 18, 4 ; cité par Rachi sur Bereshit 2, 23). Selon la même lecture, les noms qu’Adam donne aux animaux (Bereshit 2, 19-20) sont des noms hébreux, qui disent l’essence de chaque créature.
Le récit de la tour de Babel va dans le même sens. « Toute la terre avait une seule langue et des paroles identiques » (Bereshit 11, 1). Rachi précise : cette langue unique était la langue sainte (Rachi sur Bereshit 11, 1). La dispersion des langues est venue ensuite.
Le Ramban : la langue où D’ s’est révélé
Le Ramban (Nahmanide, XIIIe siècle) l’explique ainsi : l’hébreu est appelé saint parce que c’est la langue dans laquelle D’ a parlé à Ses prophètes, dans laquelle Il a donné la Torah, et dans laquelle sont écrits Ses noms (Ramban sur Chemot 30, 13). Sa sainteté vient d’en haut. Rabbi Yehouda Halevi, dans le Kouzari, défend une idée proche : l’hébreu est la langue qu’employait Adam, la plus noble des langues, et si elle s’est appauvrie, c’est à cause de l’exil de ceux qui la parlaient (Kouzari II, 67-68).
Le Rambam : une langue pure
Le Rambam (Maïmonide, XIIe siècle) propose une explication différente, plus étonnante. L’hébreu, écrit-il, n’a pas de mot propre pour désigner les organes sexuels ni l’acte conjugal : il les évoque toujours par allusion, par des expressions voilées. C’est cette pudeur du langage, cette propreté, qui lui vaut le nom de langue sainte (Moré Nevoukhim, Guide des égarés III, 8). La sainteté, ici, se mérite : elle vient de la manière dont la langue est employée.
Les deux explications ne s’excluent pas. L’une regarde l’origine de la langue, l’autre sa manière d’être. Ensemble, elles disent quelque chose d’essentiel : dans le judaïsme, la parole n’est jamais neutre. Elle crée, comme D’ a créé par la parole ; et elle peut se salir ou rester pure.
L’alphabet hébreu : vingt-deux lettres
L’alphabet hébreu s’appelle alef-bet, du nom de ses deux premières lettres. Il compte vingt-deux lettres, de alef à tav, toutes des consonnes. Il s’écrit et se lit de droite à gauche. Cinq lettres ont une forme particulière en fin de mot : kaf, mem, noun, pé et tsadi. Le Talmud les rassemble dans un mot-mémoire, MaNTsePaKh (Chabbat 104a).
Et les voyelles ?
Dans un rouleau de la Torah, il n’y a aucune voyelle : seulement les consonnes. La lecture correcte a été transmise oralement, de maître à élève. Entre le VIIIe et le Xe siècle, des savants juifs de Tibériade, en Galilée, les massorètes, ont mis au point un système de petits points et de traits placés sous, sur ou dans les lettres : le nikoud, ainsi que les signes de cantillation (te’amim) qui indiquent la mélodie de la lecture. Le plus célèbre manuscrit de cette école est le Codex d’Alep, écrit vers l’an 930. Aujourd’hui, les livres de prières et les livres pour enfants sont vocalisés ; les journaux et la plupart des livres israéliens ne le sont pas, car un lecteur habitué devine les voyelles.
Des lettres qui sont aussi des chiffres
Chaque lettre a une valeur numérique : alef vaut 1, bet 2, youd 10, kaf 20, kouf 100, jusqu’à tav qui vaut 400. Les années du calendrier juif s’écrivent ainsi avec des lettres, comme les numéros de chapitres dans une Bible hébraïque. Les Sages ont tiré de ces valeurs une méthode d’interprétation, la guematria, qui rapproche des mots de même valeur. La Michna la range parmi les « à-côtés de la sagesse » (Pirké Avot 3, 18) : elle n’est jamais une preuve en soi, mais une manière d’éclairer un enseignement qui s’appuie par ailleurs sur le sens du texte.
L’ancêtre de notre alphabet
Le mot français « alphabet » vient du grec alpha-bêta, qui vient lui-même des noms sémitiques alef et bet. Les historiens de l’écriture s’accordent sur ce point : les premières écritures alphabétiques sont nées au IIe millénaire avant l’ère commune dans le monde cananéen, d’où sont issus l’alphabet phénicien et l’ancien alphabet hébreu. Les Grecs ont emprunté l’alphabet phénicien, en transformant certaines consonnes en voyelles ; les Romains l’ont repris des Grecs. Sans le savoir, chaque fois que nous écrivons un A, nous traçons une lointaine descendante du alef, dont le nom veut dire « bœuf », et que les plus anciens dessins représentaient par une tête de bœuf.
Ce que les Sages lisent dans les lettres
Pour la tradition juive, les lettres hébraïques ne sont pas de simples signes conventionnels. Elles portent un enseignement.
Le Talmud rapporte que des enfants, à l’époque de Rabbi Yehochoua ben Levi, lisaient l’alphabet comme une leçon de morale : alef-bet, « apprends la sagesse » (alef bina) ; guimel-dalet, « fais du bien aux pauvres » (gmol dalim). Pourquoi le pied du guimel est-il tourné vers le dalet ? Parce que celui qui donne court après le pauvre. Et pourquoi le dalet se tourne-t-il de dos ? Pour que le pauvre reçoive discrètement, sans avoir honte (Chabbat 104a).
Le Talmud enseigne aussi que lorsque Moché monta recevoir la Torah, il trouva D’ occupé à orner les lettres de petites couronnes, les taguim, que les scribes dessinent aujourd’hui encore sur certaines lettres du sefer Torah. De chaque trait, lui fut-il dit, Rabbi Akiva tirerait un jour des monceaux de lois (Menahot 29b). Rien, dans la forme des lettres, n’est laissé au hasard.
Pourquoi la Torah commence-t-elle par la lettre bet (Bereshit, « au commencement ») et non par alef ? Le Midrash propose plusieurs réponses. Le bet est fermé de trois côtés et ouvert d’un seul : on ne spécule pas sur ce qui est « au-dessus », « au-dessous » ou « avant » la création, mais on étudie à partir d’elle. Et le bet est l’initiale de berakha, la bénédiction (Bereshit Rabba 1, 10).
La tradition mystique va plus loin. Le Sefer Yetsira, l’un des plus anciens textes de la Kabbale, décrit les vingt-deux lettres comme les éléments mêmes à partir desquels le monde a été formé. Le Talmud dit de Betsalel, l’architecte du Tabernacle, qu’il « savait combiner les lettres par lesquelles furent créés le ciel et la terre » (Berakhot 55a).
On comprend alors pourquoi tant de textes bibliques suivent l’ordre de l’alphabet. Le Psaume 119 compte vingt-deux strophes de huit versets, une pour chaque lettre. Les Lamentations (Eikha) et le poème de la « femme vaillante » (Michlé 31, 10-31) sont eux aussi alphabétiques. Dans le vidouy de Kippour, la confession Achamnou suit l’ordre des lettres : on reconnaît ses fautes « de alef à tav ».

Une langue et deux écritures
Les lettres carrées que l’on voit aujourd’hui dans un sefer Torah ne sont pas les plus anciennes lettres hébraïques connues. L’archéologie a mis au jour une écriture plus ancienne, appelée paléo-hébraïque, proche de l’écriture phénicienne. Le calendrier de Guézer (vers le Xe siècle avant l’ère commune), l’inscription du tunnel de Siloé à Jérusalem (fin du VIIIe siècle, à l’époque du roi Hizkiyahou) et les deux petites amulettes d’argent de Ketef Hinnom, qui portent la bénédiction des prêtres (Bamidbar 6, 24-26) et datent de la fin de la période du premier Temple, sont tous écrits dans cette écriture ancienne.
Le Talmud connaît parfaitement ces deux écritures. Il les appelle ktav ivri, « l’écriture hébraïque » (l’ancienne), et ktav achouri, « l’écriture assyrienne », c’est-à-dire l’écriture carrée, rapportée de l’exil de Babylone. Mar Zoutra enseigne : « Au commencement, la Torah fut donnée à Israël en écriture hébraïque et en langue sainte ; elle leur fut redonnée au temps d’Ezra en écriture assyrienne et en langue araméenne. Israël choisit pour lui l’écriture assyrienne et la langue sainte, et laissa aux gens simples l’écriture hébraïque et la langue araméenne. » Et qui sont ces « gens simples » ? Rav Hisda répond : les Samaritains, qui écrivent encore aujourd’hui leur Torah dans l’écriture ancienne (Sanhédrin 21b-22a).
Le même passage rapporte un autre avis : selon Rabbi Yehouda Hanassi, la Torah a été donnée dès l’origine en écriture carrée ; l’écriture s’est altérée lorsque le peuple a fauté, puis Ezra l’a rétablie (Sanhédrin 22a). Dans tous les cas, c’est depuis Ezra le scribe, au Ve siècle avant l’ère commune, que l’écriture carrée est l’écriture sacrée d’Israël. Un sefer Torah, des téfilines ou une mezouza ne peuvent être écrits que dans cette écriture, à la main, à l’encre, sur parchemin.
Une langue jamais morte
Hébreu et araméen
Au retour de l’exil de Babylone, l’araméen, langue internationale de l’empire perse, s’installe dans la vie quotidienne des juifs. Quelques chapitres des livres d’Ezra et de Daniel sont écrits en araméen. Pour que le peuple comprenne la lecture de la Torah, on la traduit oralement en araméen à la synagogue : c’est l’origine des Targoumim, comme le Targoum Onkelos. Plus tard, la Guemara sera rédigée en grande partie en araméen, et le Kaddich est récité aujourd’hui encore dans cette langue.
L’hébreu, pourtant, reste vivant. La Michna, compilée vers l’an 200 par Rabbi Yehouda Hanassi, est écrite dans un hébreu riche et précis, que les linguistes appellent « hébreu michnique ». Les manuscrits de la mer Morte et les lettres de l’époque de Bar Kokhba (132-135) montrent que l’hébreu était encore employé au quotidien. Les historiens estiment qu’il cesse d’être une langue maternelle parlée vers le IIe ou le IIIe siècle de l’ère commune.
Dix-sept siècles de vie écrite
Mais cesser d’être parlé à la maison n’est pas mourir. Pendant dix-sept siècles, partout où ils vivent, les juifs prient en hébreu trois fois par jour, lisent la Torah en hébreu chaque Chabbat, étudient, écrivent et correspondent en hébreu. Leurs contrats de mariage, leurs actes de divorce, leurs lettres entre communautés éloignées, leurs responsa (réponses juridiques des rabbins) sont rédigés en hébreu, ou dans un mélange d’hébreu et d’araméen. Un juif du Maroc et un juif de Pologne, qui ne partageaient aucune langue parlée, pouvaient s’écrire en hébreu.
Au Moyen Âge, l’hébreu connaît même un âge d’or. Rav Saadia Gaon (Xe siècle) compose les premiers ouvrages de grammaire et de lexicographie hébraïques. En Espagne, Rabbi Chelomo ibn Gabirol, Rabbi Yehouda Halevi et Rabbi Avraham ibn Ezra écrivent des poèmes hébraïques d’une grande beauté, dont certains sont chantés aujourd’hui dans les synagogues. Rachi commente la Bible et le Talmud dans un hébreu limpide ; la forme de lettres semi-cursives dans laquelle on a imprimé son commentaire porte encore son nom : l’« écriture Rachi ».
Dans les langues juives de la diaspora, le yiddish chez les ashkénazes, le judéo-espagnol (ladino) et le judéo-arabe chez les séfarades, l’hébreu reste présent à chaque phrase, par des centaines de mots empruntés au vocabulaire de la Torah. On appelait d’ailleurs l’hébreu, dans ces communautés, simplement « la langue sainte », pour le distinguer de la langue de tous les jours.
La renaissance de l’hébreu moderne
Eliezer Ben Yehouda
À la fin du XIXe siècle, le mouvement des Lumières juives (Haskala) remet l’hébreu à l’honneur comme langue littéraire. Mais c’est un homme, Eliezer Ben Yehouda (1858-1922), qui fait le pari de le rendre à la vie quotidienne. Né dans l’Empire russe, dans l’actuelle Biélorussie, il arrive en Terre d’Israël en 1881. Il décide, avec sa femme, de ne parler à la maison que l’hébreu. Leur fils, né en 1882, est souvent présenté comme le premier enfant des temps modernes élevé avec l’hébreu pour langue maternelle.
Ben Yehouda crée des journaux en hébreu, invente ou adapte des centaines de mots pour les réalités modernes, souvent à partir de racines bibliques ou michniques, et entreprend un immense dictionnaire, achevé après sa mort. En 1890, il fonde avec d’autres le Comité de la langue hébraïque, l’ancêtre de l’Académie de la langue hébraïque créée en 1953, qui continue aujourd’hui de proposer des mots nouveaux.
Une langue adoptée par tout un peuple
Le succès de l’hébreu ne doit pas tout à un seul homme. Ce sont surtout les écoles des nouveaux villages agricoles, puis les enfants eux-mêmes, qui en font une langue vivante. En 1913, une « guerre des langues » éclate lorsque des responsables veulent imposer l’allemand dans un établissement technique de Haïfa ; enseignants et élèves se mettent en grève, et l’hébreu l’emporte. En 1922, le mandat britannique reconnaît l’hébreu comme l’une des langues officielles du pays. Depuis 1948, il est la langue de l’État d’Israël, parlée aujourd’hui par plusieurs millions de personnes.
Les linguistes considèrent cette renaissance comme un cas unique : aucune autre langue n’a été ainsi rendue à l’usage quotidien de toute une nation après des siècles sans locuteurs natifs. Elle n’a été possible que parce que l’hébreu n’avait jamais disparu des livres, de la prière et de l’étude.
Un débat dans le monde religieux
Il faut le dire honnêtement : cette renaissance n’a pas été accueillie partout de la même façon. Beaucoup de rabbins s’en sont réjouis. D’autres, notamment dans certaines communautés hassidiques ou ultra-orthodoxes, ont vu d’un mauvais œil qu’on fasse de la langue de la Torah la langue de la rue, d’autant que les pionniers de l’hébreu moderne étaient souvent éloignés de la pratique religieuse. C’est pourquoi, aujourd’hui encore, certaines communautés parlent yiddish au quotidien et réservent l’hébreu à la prière et à l’étude. Les deux attitudes partent du même respect pour la langue sainte.
L’hébreu dans la vie juive aujourd’hui
Peut-on prier dans une autre langue ?
Oui, en principe. La Michna enseigne que la lecture du Chema, la prière et la bénédiction après le repas « se disent dans toute langue » (Michna Sotah 7, 1), et le Choulhan Aroukh le confirme (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 62, 2 et 101, 4) ; les commentateurs précisent qu’on doit alors comprendre la langue employée. Ce qui compte, c’est que la prière vienne du cœur.
Pourtant, la coutume de toutes les communautés est de prier en hébreu. Le texte des prières a été fixé par les Sages, chaque mot y est pesé, et une traduction ne rend jamais toute la profondeur de l’original. Les décisionnaires recommandent de prier en hébreu tout en apprenant le sens des mots ; pour celui qui ne lit pas encore l’hébreu, on consultera un rabbin sur la meilleure manière de faire.
Ce qui ne se dit qu’en hébreu
À l’inverse, la Michna énumère quelques textes qui ne se disent qu’en hébreu, comme la bénédiction des prêtres (Michna Sotah 7, 2). Et un sefer Torah, des téfilines ou une mezouza doivent être écrits en hébreu et en écriture carrée. La Michna rapporte bien un avis selon lequel la Torah peut être écrite en grec (Michna Meguila 1, 8), mais en pratique, les rouleaux lus à la synagogue sont toujours en hébreu.
Le jour où la Torah fut traduite en grec
Le Talmud raconte que le roi Ptolémée, en Égypte, réunit soixante-douze sages juifs, les installa chacun dans une pièce séparée et leur demanda de traduire la Torah. Par un miracle, tous rédigèrent la même traduction, y compris dans les rares passages qu’ils modifièrent pour éviter un malentendu (Meguila 9a-b). C’est l’origine de la traduction grecque appelée « Septante ».
Pourtant, d’autres sources décrivent ce jour comme un malheur : « ce jour fut aussi dur pour Israël que le jour où fut fait le veau d’or, car la Torah ne pouvait pas être traduite comme il convient » (Massekhet Soferim 1, 7). Le 8 Tevet, jour de cette traduction, figure parmi les dates de deuil anciennes (Choulhan Aroukh, Orah Haïm 580, 2). Les deux récits ne se contredisent pas : traduire permet de faire connaître la Torah au monde, mais toute traduction réduit un texte infini à une seule de ses lectures.
Apprendre l’hébreu, une mitsva ?
Le Sifré, un midrash ancien sur le Deutéronome, commente le verset « Vous les enseignerez à vos enfants, en en parlant » (Devarim 11, 19) : quand l’enfant commence à parler, son père lui parle dans la langue sainte et lui enseigne la Torah (Sifré Devarim 46 ; Rachi sur Devarim 11, 19). Le Talmud de Jérusalem va jusqu’à dire que celui qui habite en Terre d’Israël, parle la langue sainte et récite le Chema matin et soir est assuré d’avoir part au monde futur (Talmud de Jérusalem, Chekalim 3, 3). Le Rambam, dans son commentaire de la Michna, cite l’étude de la langue sainte parmi les mitsvot qui paraissent légères mais dont la récompense est cachée (commentaire sur Pirké Avot 2, 1).
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri aborde la langue hébraïque dans plusieurs de ses cours : pour lui, comprendre la Torah suppose d’entrer dans sa langue. Voici les idées principales de ces cours, fidèlement résumées.
Safa et lachon : la langue des lèvres et la langue intérieure
Dans son cours Noah : la tour de Babel, le Rav part d’une nuance de vocabulaire. L’hébreu a deux mots pour dire « langue ». Safa, ce sont les lèvres : un langage extérieur, fonctionnel. Lachon, c’est la langue qui est dans le palais, à l’intérieur, celle qui affine toute chose : un langage intérieur. Le Rav relève que leurs valeurs numériques ne diffèrent que d’une unité, lachon valant un de plus que safa. Il y voit le signe que la langue sainte se situe un degré plus haut, avec la capacité d’intégrer toutes les autres langues et de les ramener à leur source.
Dans le même cours, le Rav expose le débat entre le Rambam et le Ramban. La langue est-elle un consensus, développé peu à peu par la société pour désigner les objets, ou une véritable création, la langue du sacré ? Pour le Ramban, c’est la langue de la manifestation de D’ au peuple d’Israël ; pour le Rambam, c’est la propreté de cette langue, sans mots vulgaires, qui l’a fait accéder à la sainteté. Le Rav mentionne une troisième idée : l’hébreu serait un code, comme les formules chimiques désignent les composants d’une substance, si bien qu’on devrait retrouver dans chaque nom les constituants de la chose qu’il désigne.
Il rattache aussi à ce débat l’histoire de l’écriture : la langue a connu une perte de substance, elle a été traduite en araméen, puis, au retour des exilés de Babylone, au temps d’Ezra, elle a connu une renaissance sous l’écriture appelée ktav achouri, celle du sefer Torah.
Une seule langue, ou une langue claire ?
Pour le Rav, le malheur de Babel n’est pas la diversité des langues, mais l’uniformité : une seule interprétation, une seule perception, où l’homme compte moins que la brique. Le prophète, lui, n’annonce pas pour la fin des temps une langue unique, mais une langue claire : « Alors Je donnerai aux peuples une langue claire, pour qu’ils invoquent tous le nom de l’Éternel » (Tsefania 3, 9). Le Rav explique que les modes de perception des peuples resteront différents, mais qu’il existe une langue capable d’être le dénominateur commun de toutes ces sensibilités : la langue hébraïque, comme Avraham est appelé à l’être pour l’humanité.
Le aleph et le bet
Dans Bereshit : le commencement de la Création, le Rav souligne qu’aucun alphabet ne concentre autant de pensée dans le signe lui-même. Le aleph se lit comme une hélice qui tourne : entrer dans la création, c’est entrer dans un mouvement continu où chacun doit assumer son rôle. Mais la Torah ne commence pas par le aleph : elle commence par le bet, la lettre de la dualité. L’hébreu, explique le Rav, va de la dualité vers l’unité. C’est pourquoi, dit-il, les livres hébreux commencent à la page bet : c’est le deux qui conduit au un, comme deux personnes construisent un foyer, un baït, mot qui commence lui aussi par un bet.
La traduction, une lumière réduite
Dans 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction, le Rav revient sur la traduction de la Torah en grec. Chaque langue, dit-il, porte quelque part un brin de prophétie ; mais l’hébreu est la langue de la création, celle par laquelle la Torah a été donnée. Chaque lettre y est source de plusieurs significations, et c’est ce qui a permis aux Sages de développer la pensée de la Torah à différents niveaux. Toute traduction est comme un habit, et tout habit réduit la lumière du texte : le peuple devient comme « myope », il ne voit plus les choses à leur source mais au second degré. D’où la conclusion du Rav : comprendre la Torah suppose de l’étudier dans sa langue originelle.
Idées reçues sur l’hébreu
« L’hébreu est une langue morte qu’on a ressuscitée. » C’est à moitié vrai. L’hébreu a cessé d’être une langue maternelle pendant des siècles, mais il n’a jamais cessé d’être lu, écrit, prié et même parfois parlé entre juifs de pays différents. C’est précisément pour cela que sa renaissance a été possible.
« L’hébreu moderne et l’hébreu biblique sont deux langues différentes. » Non. Un écolier israélien lit la Bible dans le texte et en comprend l’essentiel, ce qu’aucun Français ne peut faire avec un texte du XIe siècle. La grammaire a évolué et le vocabulaire s’est enrichi, mais c’est la même langue.
« Les juifs parlent tous hébreu. » Non. La plupart des juifs de la diaspora parlent la langue de leur pays. Beaucoup savent lire l’hébreu pour prier sans le parler couramment.
« Le yiddish, c’est de l’hébreu. » Non. Le yiddish est une langue d’origine germanique, écrite en lettres hébraïques et riche de mots hébreux. L’hébreu est une langue sémitique.
Questions fréquentes sur l’hébreu
Combien de lettres compte l’alphabet hébreu ?
Vingt-deux lettres, de alef à tav, toutes des consonnes. Cinq d’entre elles (kaf, mem, noun, pé, tsadi) ont une forme finale différente en fin de mot. Les voyelles sont indiquées, quand on le souhaite, par des points et des traits ajoutés autour des lettres, le nikoud.
Pourquoi l’hébreu s’écrit-il de droite à gauche ?
C’est le sens d’écriture de la plupart des anciennes écritures sémitiques, comme le phénicien, l’araméen ou l’arabe. Les Grecs ont d’abord écrit dans les deux sens avant d’adopter le sens de gauche à droite que nous connaissons. Il n’y a pas de raison religieuse imposée : c’est un héritage de l’histoire de l’écriture.
Pourquoi dit-on « langue sainte » ?
Parce que c’est la langue de la Torah et de la révélation, selon le Ramban (sur Chemot 30, 13), et parce que c’est une langue pudique, sans mots grossiers pour l’intimité, selon le Rambam (Guide des égarés III, 8). La tradition enseigne aussi que le monde a été créé par des paroles hébraïques (Bereshit Rabba 18, 4).
Jésus parlait-il hébreu ?
À son époque, en Judée et en Galilée, les juifs parlaient surtout l’araméen, mais l’hébreu était encore employé, en particulier pour la prière, l’étude et une partie de la vie courante, comme le montrent les manuscrits de la mer Morte et la Michna. Les historiens pensent que la plupart des juifs de ce temps connaissaient les deux langues.
L’hébreu est-il difficile à apprendre ?
L’alphabet s’apprend en quelques semaines, et la lecture des prières vient vite avec la pratique. Le système des racines de trois lettres, une fois compris, aide beaucoup à retenir le vocabulaire. Le plus exigeant est de lire sans voyelles, ce qui demande de l’habitude.
Quel est le premier mot de la Torah ?
Bereshit, « au commencement ». Il commence par la lettre bet, et non par alef, ce que les Sages ont longuement commenté (Bereshit Rabba 1, 10) : la création s’ouvre sur la bénédiction, et l’homme est invité à étudier le monde à partir de ce qui lui est donné.
Que veut dire « Ivri », hébreu ?
Le mot désigne d’abord Avraham, « l’Hébreu » (Bereshit 14, 13). Il vient de ever, « l’autre rive » : Avraham venait de l’autre côté du fleuve, et, selon le Midrash, il se tenait seul d’un côté face au monde entier de l’autre (Bereshit Rabba 42, 8).
Pour aller plus loin
L’hébreu n’est pas seulement un moyen de communiquer : c’est la langue dans laquelle la Torah a été donnée, et chaque mot y ouvre une famille de sens. Apprendre ne serait-ce que l’alphabet, c’est déjà entrer dans cette conversation de plus de trois mille ans.
- Noah : la tour de Babel
- Bereshit : le commencement de la Création
- 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction
- Shemot : nommer, la signification des noms
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
- Qu’est-ce que la Torah ?
- Qu’est-ce que le Talmud ?
- Comment les juifs nomment-ils D’ ? Hachem, l’Éternel et « D’ »
Sources et références
- Bereshit 1, 3 ; 2, 19-20 ; 2, 23 ; 11, 1 ; 14, 13
- Bamidbar 6, 24-26
- Devarim 11, 19
- Melakhim II 18, 26-28
- Yechayahou 19, 18
- Tsefania 3, 9
- Tehilim 119 ; Eikha 1-4 ; Michlé 31, 10-31
- Nehémia 13, 24
- Michna Sotah 7, 1-2
- Michna Meguila 1, 8
- Pirké Avot 3, 18 ; 5, 1
- Talmud de Babylone, Chabbat 104a
- Talmud de Babylone, Menahot 29b
- Talmud de Babylone, Berakhot 55a
- Talmud de Babylone, Sanhédrin 21b-22a
- Talmud de Babylone, Meguila 9a-b
- Talmud de Jérusalem, Chekalim 3, 3 (et Chabbat 1, 3)
- Massekhet Soferim 1, 7
- Sifré Devarim 46
- Bereshit Rabba 1, 10 ; 18, 4 ; 42, 8
- Sefer Yetsira, chapitre 2
- Rachi sur Bereshit 2, 23 ; sur Bereshit 11, 1 ; sur Devarim 11, 19
- Ramban sur Chemot 30, 13
- Rambam, Moré Nevoukhim (Guide des égarés) III, 8
- Rambam, commentaire de la Michna, Pirké Avot 2, 1
- Rabbi Yehouda Halevi, Kouzari II, 67-68
- Choulhan Aroukh, Orah Haïm 62, 2 ; 101, 4 ; 580, 2
- Codex d’Alep (vers 930) et l’école massorétique de Tibériade
- Calendrier de Guézer (Xe siècle av. l’ère commune) ; inscription de Siloé (fin du VIIIe siècle av. l’ère commune) ; amulettes de Ketef Hinnom (découvertes en 1979, Jérusalem)
- Eliezer Ben Yehouda (1858-1922), Dictionnaire complet de l’hébreu ancien et moderne ; Académie de la langue hébraïque (fondée en 1953)
- Rav Raphaël Benizri, Noah : la tour de Babel
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit : le commencement de la Création
- Rav Raphaël Benizri, 10 Tevet : le jeûne qui ouvre la destruction
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

