Pas de cheeseburger, pas de poulet à la crème, pas de beurre sur le steak, et dans la cuisine deux services de vaisselle, parfois deux éviers. Pour qui découvre la cuisine juive, la séparation de la viande et du lait est souvent la règle la plus déroutante. D’où vient-elle, que dit exactement la Torah, et pourquoi les Juifs l’observent-ils avec tant de soin depuis plus de deux mille ans ? Voici les versets, le Talmud, les lois pratiques, les raisons et l’histoire de cette mitsva (commandement).
En bref : la Torah répète trois fois le même commandement, « tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère » (Chemot 23, 19 ; Chemot 34, 26 ; Devarim 14, 21). La tradition orale, consignée dans la Michna et le Talmud, enseigne que ce verset interdit en réalité tout mélange de viande et de lait : on ne les cuit pas ensemble, on ne les mange pas ensemble, et on ne tire aucun profit d’un tel mélange (Houlin 115b). Les Sages ont ajouté des protections : la volaille est traitée comme la viande, on attend plusieurs heures entre un repas carné et un laitage, et l’on utilise des ustensiles séparés. Le beurre, la crème et le fromage sont donc exclus de tout plat de viande, tandis que le poisson, les œufs, les fruits et les légumes, dits parvé, restent neutres. Quant aux raisons, la Torah ne les donne pas : les commentateurs y lisent une leçon de délicatesse envers la vie, une discipline de sainteté et la séparation de deux mondes, celui de la vie et celui de la mort.
Ce que dit la Torah : un verset répété trois fois
Le commandement apparaît pour la première fois dans la parasha (section hebdomadaire de la Torah) Michpatim, au milieu des lois sur les fêtes de pèlerinage : « Les prémices des premiers fruits de ton sol, tu les apporteras dans la maison de l’Éternel ton D’. Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère » (Chemot 23, 19). On le retrouve mot pour mot dans le récit de l’alliance renouvelée, après la faute du veau d’or (Chemot 34, 26). Il revient une troisième fois dans le Deutéronome, cette fois au cœur des lois alimentaires, juste après l’interdit de la bête morte d’elle-même : « car tu es un peuple saint pour l’Éternel ton D’. Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère » (Devarim 14, 21).
En hébreu, la phrase tient en quatre mots : lo tevachel gedi ba-halev imo. Lue seule, elle paraît très étroite : un chevreau, un lait précis, celui de sa propre mère, et une seule action, la cuisson. Au sens littéral, un steak de bœuf au fromage serait permis, pourvu que la vache ne soit pas la mère du veau. Ce n’est pas ainsi que le judaïsme l’a compris : c’est ici qu’intervient la Torah orale.
Le placement du verset est déjà éloquent : deux fois près des lois des fêtes et des prémices, une fois à la fin de la liste des aliments interdits, rattaché explicitement à la sainteté. Ce n’est pas une curiosité culinaire, mais une loi alimentaire à part entière.
La lecture de la Torah orale : trois interdits en un
Pour le judaïsme, la Torah écrite ne se lit jamais seule. Elle a été donnée avec une explication orale, transmise de maître à disciple et mise par écrit dans la Michna (vers 200 de l’ère commune), puis dans le Talmud. C’est elle qui donne au verset son sens pratique.
Pourquoi trois fois ?
Le Talmud pose la question : pourquoi la Torah répète-t-elle trois fois exactement la même phrase ? Il répond, au nom de l’école de Rabbi Ichmaël : « une fois pour l’interdit de manger, une fois pour l’interdit d’en tirer profit, et une fois pour l’interdit de cuire » (Houlin 115b). Rachi reprend cette explication dans son commentaire sur Chemot 23, 19. Il en découle trois règles distinctes :
- Bichoul, la cuisson : il est interdit de cuire ensemble de la viande et du lait, même sans avoir l’intention de les manger.
- Akhila, la consommation : il est interdit de manger un tel mélange.
- Hanaa, le profit : il est interdit d’en tirer un avantage quelconque, par exemple de le vendre ou d’en nourrir un animal domestique.
Cette troisième règle est remarquable. La plupart des aliments interdits, comme le porc, peuvent être vendus ou donnés à un non-Juif. Le mélange de viande et de lait cuits ensemble, lui, est interdit même au profit. La Torah le traite comme quelque chose qu’on doit écarter entièrement de sa vie.
« Chevreau » ne veut pas dire seulement chevreau
Le mot gedi désigne en hébreu biblique le petit de la chèvre, mais il s’emploie aussi, explique Rachi, pour le petit du mouton ou de la vache. La Michna enseigne que l’interdit concerne la viande de tout animal domestique permis, le bœuf, le mouton et la chèvre, et le lait de tout animal permis (Michna Houlin 8, 4). Le « lait de sa mère » n’est donc pas compris comme le lait de la mère biologique, mais comme toute espèce de lait. De même, la « cuisson » n’est pas seulement l’ébullition : la Torah vise la manière normale de préparer un aliment par la chaleur.
La volaille et le gibier : une protection des Sages
La Michna rapporte une discussion. Pour Rabbi Akiva, la viande d’animal sauvage (cerf, gazelle) et la volaille ne sont pas interdites avec le lait par la Torah elle-même : le mot « chevreau », répété trois fois, vise les animaux domestiques et exclut le gibier et la volaille. Rabbi Yossi le Galiléen inclut le gibier, mais exclut la volaille, car un oiseau n’a pas de « lait de sa mère » : il n’allaite pas (Michna Houlin 8, 4). Le Talmud rapporte même que, dans la ville de Rabbi Yossi le Galiléen, qui permettait la volaille au lait selon la Torah, on en mangeait (Chabbat 130a ; Houlin 116a). La loi retient que, selon la Torah, seule la viande d’animal domestique est visée, mais que les Sages ont interdit de manger le gibier et la volaille avec du lait : le Rambam écrit qu’ils l’ont fait « pour que le peuple ne vienne pas à transgresser l’interdit de la Torah » (Hilkhot Maakhalot Assourot 9, 4). Le poulet ressemble tant à la viande dans l’assiette qu’on finirait par confondre et par mélanger le bœuf lui-même avec le lait.
Le poisson, en revanche, n’est pas concerné. La Michna l’exclut explicitement, ainsi que les sauterelles permises (Michna Houlin 8, 1). Un saumon à la crème n’enfreint donc pas l’interdit de la viande et du lait. Certaines communautés, surtout séfarades, évitent néanmoins de manger du poisson cuit avec du lait, à la suite d’une remarque du Beit Yossef (sur Yoré Déa 87) ; beaucoup d’autres ne retiennent pas cet usage, et la plupart permettent en tout cas le beurre avec le poisson. Chacun suit la coutume de sa communauté.
Les « barrières » : pourquoi les règles vont plus loin que le verset
La Michna (Avot 1, 1) demande aux Sages de « faire une haie autour de la Torah ». Pour la viande et le lait, ces haies sont nombreuses, et ce sont elles qui donnent à la cuisine juive son visage particulier.
Même froid, même sans cuisson
Selon la Torah, l’interdit porte sur la viande et le lait cuits ensemble. Les Sages ont étendu l’interdit au mélange froid : on ne met pas de fromage sur une tranche de viande froide, même sans la chauffer (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 87, 1 et 91). L’interdit de profit, lui, reste limité à ce que la Torah interdit, c’est-à-dire au mélange cuit de viande d’animal domestique et de lait.
Pas sur la même table
La Michna interdit de poser du fromage sur la table où l’on mange de la viande, de peur d’en prendre par inadvertance (Michna Houlin 8, 1). Deux personnes qui se connaissent et mangent à la même table, l’une de la viande, l’autre du fromage, doivent placer entre elles un signe distinctif, par exemple une nappe différente ou un objet inhabituel posé entre les deux assiettes (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 88, 2).
Attendre entre la viande et le lait
C’est sans doute la règle la plus connue. Le Talmud rapporte une confidence de Mar Oukva : « Dans ce domaine, je suis comme du vinaigre fils de vin, comparé à mon père. Mon père, s’il mangeait de la viande, ne mangeait pas de fromage avant vingt-quatre heures ; moi, je n’en mange pas dans le même repas, mais j’en mange au repas suivant » (Houlin 105a).
Le Rambam en tire une règle précise : après la viande, on attend « environ six heures », le temps qui sépare habituellement deux repas (Hilkhot Maakhalot Assourot 9, 28). Il en donne la raison : des fibres de viande restent coincées entre les dents. Rachi, lui, explique que la viande laisse dans la bouche un goût gras qui persiste longtemps. Le Choulhan Aroukh tranche pour six heures (Yoré Déa 89, 1), et c’est l’usage des communautés séfarades et de la plupart des ashkénazes.
D’autres usages existent. Le Rema rapporte qu’en son temps, dans ses contrées, on attendait une heure après avoir récité le birkat hamazone (la bénédiction après le repas), tout en ajoutant que certains attendent six heures « et c’est ainsi qu’il convient de faire » (Rema, Yoré Déa 89, 1). L’usage d’une heure s’est maintenu notamment chez les Juifs d’origine néerlandaise, et celui de trois heures chez une partie des Juifs d’origine allemande. On suit celle de sa famille, et en cas de doute on consulte un rabbin.
Et dans l’autre sens ?
Après un laitage, la règle est beaucoup plus légère. Le Talmud permet de manger de la viande après du fromage, à condition de nettoyer la bouche en mangeant un aliment neutre, comme du pain, et de la rincer en buvant (Houlin 104b-105a ; Choulhan Aroukh, Yoré Déa 89, 2). Beaucoup attendent en outre une demi-heure ou une heure, selon des usages inspirés du Zohar. Après un fromage à pâte dure et affinée, comme le parmesan, le Rema rapporte l’usage, qu’il appuie lui aussi sur le Zohar, d’attendre comme après la viande, même avant de manger de la volaille (Rema, Yoré Déa 89, 2).
Dans la cuisine : deux vaisselles, et pourquoi
Pourquoi faut-il deux services de vaisselle, et pas seulement deux assiettes bien lavées ? La réponse tient à un principe du Talmud : ta’am ke-ikar, « le goût équivaut à la substance » (Pessahim 44b). Un aliment qui a transmis son goût à un autre est considéré comme présent. Or les ustensiles de cuisson absorbent le goût de ce qu’on y cuit, puis le restituent à la cuisson suivante. Une casserole dans laquelle on a fait bouillir du lait transmettrait donc un goût de lait à la viande qu’on y ferait mijoter ensuite.
C’est pourquoi une cuisine casher distingue :
- la vaisselle bassari (en yiddish fleishig), réservée à la viande et à la volaille ;
- la vaisselle halavi (en yiddish milchig), réservée aux laitages ;
- et les aliments ou ustensiles parvé (neutres), qui ne sont ni l’un ni l’autre.
Dans beaucoup de foyers, on choisit des couleurs différentes, souvent le rouge pour la viande et le bleu pour le lait, pour éviter les erreurs. On sépare aussi les torchons, les éponges, les planches à découper, et parfois les éviers ou les plaques de cuisson. Pour les mélanges accidentels, la loi prévoit des règles détaillées : par exemple, une goutte de lait tombée dans une grande marmite de viande peut être annulée si elle représente moins d’un soixantième du plat (Choulhan Aroukh, Yoré Déa 98). En cas de doute, on interroge un rabbin.
Il en va de même dans l’industrie : un biscuit fait sur une chaîne laitière ou une sauce au lactosérum explique pourquoi les produits certifiés portent la mention « lait », « viande » ou « parvé ».

Les raisons : pourquoi la Torah interdit-elle ce mélange ?
La Torah ne donne pas la raison de ce commandement. Il appartient à la catégorie des houkim, les décrets dont le sens n’est pas énoncé, comme l’interdit de mélanger la laine et le lin. Le Juif l’observe d’abord parce que D’ l’a ordonné. Mais les Sages et les commentateurs n’ont jamais cessé de chercher ce que ce commandement enseigne. Plusieurs niveaux d’explication se complètent.
La délicatesse envers la vie
L’explication la plus ancienne est morale. Philon d’Alexandrie, au Ier siècle, y voyait déjà une leçon de douceur : il serait monstrueux d’utiliser, pour assaisonner la chair d’un petit, le lait qui devait le nourrir (De virtutibus 142-144). Au Moyen Âge, Avraham ibn Ezra écrit dans son commentaire sur Chemot 23, 19 que ce commandement vise à éloigner l’homme de la cruauté, et le rapproche de deux autres mitsvot : ne pas abattre le même jour une bête et son petit (Vayikra 22, 28), et renvoyer la mère avant de prendre les œufs d’un nid (Devarim 22, 6-7).
Le Rachbam, petit-fils de Rachi, va dans le même sens : faire cuire le petit dans le lait de sa mère est un acte de goinfrerie grossière, indigne d’un peuple saint.
Séparer la vie et la mort
Une autre lecture, très répandue, approfondit la précédente. Le lait est par excellence l’aliment de la vie qui commence : il sort de la mère vivante pour nourrir un être qui grandit. La viande, elle, suppose la mort de l’animal. Le judaïsme tient à ne pas confondre ces deux domaines, comme il sépare ailleurs le pur et l’impur, le Chabbat et la semaine, le saint et le profane.
Contre une pratique païenne
Le Rambam propose une explication historique. Dans le Guide des égarés, il écrit d’abord que la viande cuite dans le lait est une nourriture très lourde, qui rassasie à l’excès ; puis il ajoute qu’il est plausible que ce mélange ait été lié à un rite idolâtre, peut-être pratiqué lors de fêtes, et que la Torah ait voulu en éloigner Israël (Moré Nevoukhim III, 48). Il note que le verset apparaît deux fois à côté des lois des fêtes de pèlerinage, ce qui appuie son hypothèse.
Un décret qui dépasse la raison
Le Sefer Ha-Hinoukh, qui consacre deux mitsvot distinctes à la cuisson (mitsva 92) et à la consommation (mitsva 113), propose une piste avec beaucoup de prudence. Il existe dans le monde, écrit-il, des choses dont le mélange nous est interdit pour une raison cachée, comme il l’a expliqué à propos de la sorcellerie ; on retrouve la même logique dans les autres interdits de mélanges, les kilayim (ne pas croiser les espèces, ne pas porter laine et lin). La preuve en est que la Torah interdit l’acte même de cuire ensemble, même si l’on ne mange pas le plat : ce n’est donc pas la nourriture qui est nocive, c’est la combinaison. Il conclut honnêtement : « nous disons cela par nécessité, et nous avons encore besoin de ceux qui connaissent la tradition reçue ». Il ajoute que l’explication du Rambam, celle d’un rite idolâtre, ne le convainc pas.
La lecture des kabbalistes
Les maîtres de la Kabbale voient dans le lait, blanc et nourricier, l’expression du hessed, la bonté divine qui donne sans compter, et dans la viande, liée au sang, rouge, l’expression de la guevoura ou du din, la rigueur. Ces deux forces doivent agir dans le monde, mais chacune à sa place. Les mélanger sans discernement, c’est brouiller l’équilibre que D’ a établi. Le Zohar, dans la parasha Michpatim, est aussi la source de l’usage d’attendre un peu après un laitage avant de manger de la viande.
Une discipline de sainteté
Enfin, il y a la raison que la Torah elle-même suggère dans le Deutéronome : « car tu es un peuple saint » (Devarim 14, 21). Le Midrach enseigne que les mitsvot ont été données « pour affiner les créatures » (Bereshit Rabba 44, 1). Attendre six heures avant un café au lait, renoncer au fromage sur le hamburger, vérifier l’étiquette du biscuit : ce sont de petits renoncements, mais répétés chaque jour, ils apprennent à l’homme à ne pas se laisser conduire par son seul appétit.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours au mélange de la viande et du lait en particulier, mais il revient à plusieurs reprises sur le sens des lois alimentaires, dont cette séparation est l’une des plus visibles.
Manger casher, c’est apprendre à distinguer
Dans son cours Pourim : la guerre contre Amalek, répondant à une question d’un auditeur, le Rav explique que lorsqu’on cherche à manger casher, on cherche « une hygiène spirituelle » de sa nourriture. On veut établir une distinction entre l’arbre de vie et l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Ces distinctions se font à une échelle modeste, celle de l’assiette, mais elles donnent un sens à ce que l’on fait. Il avertit aussi : manger casher sans bénédiction avant et après, sans reconnaître ni sanctifier ce que l’on mange, « c’est un terrain glissant ». La loi alimentaire n’est pas un label, c’est un chemin de conscience.
Un code pour soi, pas pour D’
Dans Pirkey Avot 5 : servir sans récompense, le Rav aborde la question : D’ a-t-Il besoin de nos mitsvot ? Il répond qu’Il n’a besoin de rien. Que nous mangions casher ou non ne Le concerne pas pour Lui-même ; cela nous concerne, nous, dans la mesure où nous cherchons un moyen de dépasser nos faiblesses, et où un code nous est donné pour nous y aider. C’est exactement l’idée du Midrach selon laquelle les mitsvot servent à « affiner » l’homme.
Ce que les lois alimentaires font, et ce qu’elles ne font pas
Le Rav met aussi en garde contre une pratique qui se croirait quitte à bon compte. Dans Bereshit Raba 40, 1re : la beauté de Sarah, il remarque que poser une mezouza ou manger casher « pour quelques euros de plus » n’engage guère : le tour est joué, mais qu’est-ce que nous sommes au fond de nous-mêmes ? Les lois alimentaires, dit-il, « prédisposent l’esprit à un état de pureté » ; elles ne remplacent pas le travail sur soi. Il est bien plus difficile de maîtriser sa colère. Séparer la viande et le lait prépare le terrain ; c’est à l’homme ensuite d’y faire pousser quelque chose.
Un peu d’histoire
L’interdit est attesté très tôt. Philon d’Alexandrie, au Ier siècle, le commente déjà comme une loi connue et observée. La Michna, rédigée vers 200, consacre au sujet le huitième chapitre du traité Houlin, ce qui montre qu’à l’époque du second Temple les règles pratiques (volaille, table commune, fromage) faisaient déjà l’objet de débats précis entre les écoles de Chammaï et de Hillel.
Au XXe siècle, la découverte des textes d’Ougarit, en Syrie, a relancé la discussion. Un poème cananéen du XIVe ou XIIIe siècle avant l’ère commune a longtemps été lu comme mentionnant un chevreau cuit dans le lait lors d’un rite, ce qui semblait confirmer l’intuition du Rambam sur une pratique païenne. Cette lecture est aujourd’hui très discutée par les spécialistes, car le passage est abîmé et ses mots sont incertains.
Les Caraïtes, mouvement juif apparu au VIIIe siècle et qui rejette la Torah orale, ont souvent proposé du verset des lectures différentes, plus proches de sa lettre. À l’inverse, la tradition rabbinique, suivie par l’ensemble des communautés juives, a toujours lu ce commandement avec ses trois interdits et ses barrières. À travers l’exil, des cuisines entières sont nées de cette règle : la cuisine ashkénaze, privée de beurre avec la viande, a développé la graisse d’oie et le schmaltz ; les cuisines séfarades ont largement recours à l’huile d’olive.
Un dernier fait éclaire la tradition : à Chavouot, beaucoup ont l’usage de manger des laitages (Rema, Orah Haïm 494, 3). Parmi les raisons données, la Michna Beroura (494, 12) rapporte au nom d’un grand maître qu’en descendant du Sinaï, le peuple, qui venait de recevoir la Torah, ne pouvait pas préparer de viande sur-le-champ : il fallait abattre selon la loi, saler, et cuisiner dans des ustensiles nouveaux, car les anciens étaient devenus interdits. Il mangea donc des laitages, et l’on en garde le souvenir.
Idées reçues à corriger
« C’est une règle d’hygiène, d’avant les réfrigérateurs. » Aucune source juive ancienne ne présente cet interdit comme une mesure sanitaire. Le Rambam évoque bien la lourdeur de ce mélange, mais il le place à côté d’autres raisons, et la Torah elle-même le rattache à la sainteté.
« Il ne s’agit que du chevreau et de sa mère. » La tradition orale, transmise avec la Torah écrite, a toujours compris le verset comme visant toute viande d’animal domestique et tout lait d’animal permis.
« Le poulet, ce n’est pas de la viande. » Pour la loi juive, la volaille est traitée comme de la viande. Un poulet à la crème n’est pas casher.
« Le beurre végétal, c’est interdit aussi. » Une margarine parvé, un lait d’amande ou une crème végétale ne sont pas du lait. On peut les utiliser avec la viande. Le Rema (Yoré Déa 87, 3) rapporte l’usage de préparer du « lait d’amande » pour la volaille et demande seulement, avec la viande d’animal domestique, de poser des amandes à côté, pour que personne ne croie qu’on mange un mélange interdit : c’est la notion de mar’it ayin, « ce que voit l’œil ».
Questions fréquentes sur la viande et le lait
Peut-on mettre du beurre ou de la crème dans un plat de viande ?
Non. Le beurre et la crème sont des produits laitiers, et les cuire avec de la viande ou de la volaille est précisément ce que la Torah interdit. Dans la cuisine juive, on les remplace par de la margarine parvé, de l’huile, ou des crèmes végétales.
Combien de temps faut-il attendre entre la viande et le lait ?
L’usage le plus répandu, celui du Choulhan Aroukh, est de six heures après la viande (Yoré Déa 89, 1). Certaines communautés ashkénazes attendent trois heures, d’autres une heure, selon leur tradition. Après un laitage, il suffit en général de manger un aliment neutre et de se rincer la bouche, certains attendant en plus une demi-heure ou une heure.
Un cheeseburger avec un steak végétal, est-ce permis ?
Si le steak est réellement végétal et certifié parvé, et le fromage casher, le mélange n’est pas interdit. Par souci de mar’it ayin, on veille à ce que l’emballage ou la présentation montre clairement qu’il s’agit d’un produit végétal.
Pourquoi le fromage doit-il lui-même être casher ?
Parce que la plupart des fromages sont fabriqués avec de la présure, une enzyme extraite traditionnellement de l’estomac de veau. Les Sages ont interdit le fromage fabriqué par des non-Juifs (Michna Avoda Zara 2, 5 ; Avoda Zara 35a), et l’on n’utilise donc que des fromages produits sous surveillance rabbinique.
Peut-on cuire de la viande et un gratin dans le même four en même temps ?
C’est une question technique, qui dépend du type de four, de la présence de vapeur et de la manière dont les plats sont couverts. Beaucoup de foyers casher réservent leur four à la viande ou au lait, ou prennent des précautions précises. On consultera un rabbin pour sa propre cuisine.
Les non-Juifs doivent-ils respecter cette règle ?
Non. Les lois de la cacherout, dont celle de la viande et du lait, ont été données au peuple juif. Les non-Juifs ne sont tenus qu’aux sept lois noahides, qui comprennent l’interdit de manger un membre arraché à un animal vivant (Sanhédrin 56a), mais pas la séparation de la viande et du lait.
Pour aller plus loin
- Que veut dire « casher » ? La cacherout expliquée
- Pourquoi les juifs ne mangent-ils pas de porc ni de fruits de mer ?
- Qu’est-ce que le Chabbat ?
- Pourim : la guerre contre Amalek
- Pirkey Avot 5 : servir sans récompense
- Bereshit Raba 40, 1re : la beauté de Sarah
- Chavouot : le don de la Torah et le livre de Ruth
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Chemot 23, 19 ; Chemot 34, 26 ; Devarim 14, 21 (le verset du chevreau)
- Vayikra 22, 28 ; Devarim 22, 6-7 (l’animal et son petit, le nid d’oiseau)
- Michna, Avot 1, 1 (« faire une haie autour de la Torah »)
- Michna, Houlin 8, 1 et 8, 4
- Michna, Avoda Zara 2, 5
- Talmud de Babylone, Houlin 104b-105a ; 115b ; 116a
- Talmud de Babylone, Chabbat 130a
- Talmud de Babylone, Pessahim 44b (ta’am ke-ikar)
- Talmud de Babylone, Avoda Zara 35a
- Talmud de Babylone, Sanhédrin 56a (les lois noahides)
- Bereshit Rabba 44, 1
- Rachi sur Chemot 23, 19 ; Ibn Ezra sur Chemot 23, 19 ; Rachbam sur Chemot 23, 19
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Maakhalot Assourot 9, 4 et 9, 28
- Rambam, Moré Nevoukhim (Guide des égarés) III, 48
- Sefer Ha-Hinoukh, mitsvot 92 et 113
- Zohar, parachat Michpatim
- Beit Yossef, Yoré Déa 87
- Choulhan Aroukh, Yoré Déa 87, 1 ; 88, 2 ; 89, 1-2 ; 91 ; 98, avec les gloses du Rema (87, 3 ; 89, 1-2)
- Rema, Orah Haïm 494, 3 ; Michna Beroura 494, 12
- Philon d’Alexandrie, De virtutibus 142-144
- Rav Raphaël Benizri, Pourim : la guerre contre Amalek
- Rav Raphaël Benizri, Pirkey Avot 5 : servir sans récompense
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 40, 1re : la beauté de Sarah
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.


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