Pas de jambon, pas de saucisson, pas de crevettes ni de moules, et pas davantage de lapin ou de cheval. Pour beaucoup, l’interdit du porc est la chose la plus connue du judaïsme, et aussi la plus mal comprise : on l’explique souvent par l’hygiène ou par le climat du Proche-Orient. Que dit vraiment la Torah ? Quels animaux sont permis, lesquels sont interdits, et pourquoi ? Voici une réponse complète, avec les versets, le Talmud, les grands commentateurs, l’histoire, et un éclairage du Rav Raphaël Benizri.
En bref : les juifs ne mangent pas de porc parce que la Torah l’interdit explicitement : « Et le porc, car il a le sabot fendu […] mais il ne rumine pas : il est impur pour vous » (Vayikra 11, 7). Un mammifère n’est permis que s’il a les deux signes : le sabot fendu et la rumination. Le porc, le lapin, le lièvre, le cheval ou le chameau n’ont pas les deux. Pour les animaux aquatiques, la règle est aussi simple : seul ce qui a des nageoires et des écailles est permis (Vayikra 11, 9). Crevettes, homards, crabes, moules, huîtres, calamars ou anguilles sont donc exclus. La Torah ne donne pas de raison médicale : elle rattache ces lois à la sainteté, « Soyez saints, car Je suis saint » (Vayikra 11, 44).
Ce que dit la Torah : deux chapitres et quelques signes
Les lois des animaux permis et interdits sont exposées deux fois dans la Torah : dans la parasha Chemini (Vayikra 11) et dans la parasha Reé (Devarim 14, 3-21). Ces lois font partie de la cacherout, l’ensemble des règles qui disent ce qu’un juif peut manger. Le mot casher (ou kacher) veut dire « apte », « convenable ».
La Torah ne dresse pas une liste interminable de tous les animaux du monde. Elle donne des signes (en hébreu simanim), des critères qui permettent de reconnaître l’animal permis. Pour les quadrupèdes, le verset dit : « Tout animal qui a le sabot fendu, dont l’ongle est divisé en deux, et qui rumine, parmi les bêtes, vous pourrez le manger » (Vayikra 11, 3).
Il faut les deux signes ensemble. La Torah cite alors quatre animaux qui n’en ont qu’un seul : le chameau, le chafan (souvent identifié au daman des rochers) et l’arnévèt (le lièvre), qui ruminent mais n’ont pas le sabot fendu ; et le porc, qui a le sabot fendu mais ne rumine pas. Le verset conclut : « Vous ne mangerez pas de leur chair, et vous ne toucherez pas leur cadavre ; ils sont impurs pour vous » (Vayikra 11, 8).
Dans le Devarim, la Torah donne en plus la liste des dix animaux permis : le bœuf, le mouton, la chèvre, et sept animaux sauvages, parmi lesquels le cerf et la gazelle (Devarim 14, 4-5). Elle répète ensuite l’interdit du porc, en des termes presque identiques (Devarim 14, 8).
Pour les animaux qui vivent dans l’eau, le critère est donné juste après : « Voici ce que vous mangerez de tout ce qui est dans les eaux : tout ce qui a nageoires et écailles, dans les eaux, dans les mers et dans les rivières, vous le mangerez » (Vayikra 11, 9). Tout le reste est appelé chéquets, mot qu’on traduit par « abomination » ou « chose répugnante » (Vayikra 11, 10-12).
Pour les oiseaux, la Torah ne donne pas de signes, mais une liste d’une vingtaine de noms d’oiseaux interdits (vingt-quatre espèces selon le compte du Talmud, Houlin 63b), presque tous des rapaces et des charognards : l’aigle, le vautour, le corbeau, la chouette, le héron, et même la chauve-souris (Vayikra 11, 13-19). Pour les insectes, presque tous sont interdits, à l’exception de quatre espèces de sauterelles (Vayikra 11, 20-23). Les petits animaux qui rampent, comme la souris, le lézard ou le serpent, sont interdits (Vayikra 11, 29-30 et 41-42).
Enfin, le chapitre se termine par sa raison d’être : « Car Je suis l’Éternel votre D’ ; sanctifiez-vous et soyez saints, car Je suis saint » (Vayikra 11, 44), et « pour distinguer entre l’impur et le pur » (11, 47).
Le porc : pourquoi lui plus que tous les autres ?
Si l’on s’en tient à la lettre, le porc n’est ni plus ni moins interdit que le lapin ou le chameau. Manger un morceau de cheval est une faute exactement aussi grave que manger un morceau de porc. Pourtant, dans la conscience juive, le porc occupe une place à part. Il y a à cela plusieurs raisons.
Le seul animal au sabot fendu qui ne rumine pas
Le Talmud fait une remarque étonnante (Houlin 59a). Lorsque la Torah énumère les animaux qui n’ont qu’un seul des deux signes, elle les nomme tous. Or le monde compte des milliers d’espèces. L’école de Rabbi Ichmaël en déduit : « Le Maître de Son monde sait qu’il n’existe aucun animal au sabot fendu qui soit impur, en dehors du porc. » Autrement dit, la Torah affirme que le porc est le seul animal au sabot fendu qui ne rumine pas. Celui qui trouve dans le désert un animal inconnu au sabot fendu peut, d’après le Talmud, vérifier qu’il ne s’agit pas d’un porc, et alors il est permis.
Pour la tradition, c’est l’une des marques de l’origine divine de la Torah : un texte rédigé dans un coin du Proche-Orient antique pose une règle sur toute la faune du globe.
L’animal qui montre ses sabots
Le midrach (commentaire rabbinique ancien) voit dans le porc l’image même de l’hypocrisie. Couché, il étend ses pattes et montre ses sabots fendus, comme pour dire : « Voyez, je suis pur ! » Mais l’autre signe, la rumination, est caché à l’intérieur, et il lui manque. Le Midrach Bereshit Rabba (65, 1) applique cette image à Essav, qui se donnait l’apparence d’un homme droit tout en vivant dans la violence ; il s’appuie sur le verset des Tehilim : « Le sanglier de la forêt la ravage » (Tehilim 80, 14).
Cette image dit quelque chose de profond. Le judaïsme ne se contente pas de signes extérieurs. Un animal est pur quand ce qui se voit et ce qui ne se voit pas vont ensemble ; un homme aussi.
Le porc, symbole de Rome et des persécutions
Dans le Midrach Vayikra Rabba (13, 5), les quatre animaux qui n’ont qu’un seul signe représentent les quatre empires qui ont asservi Israël : Babel, la Perse et la Médie, la Grèce, et enfin Rome, figurée par le porc. Le midrach joue sur le nom hébreu du porc, hazir, qui évoque le verbe « rendre », « faire revenir » : un jour, Rome rendra la royauté à son véritable propriétaire.
De ce midrach est née une idée populaire : le porc deviendrait permis à l’époque du Messie. Cette lecture est rejetée par l’immense majorité des maîtres. Le midrach parle de l’empire romain, pas de l’animal, et le Rambam pose en principe que les commandements de la Torah ne seront jamais abrogés (Hilkhot Yessodé HaTorah 9, 1).
Surtout, le porc est devenu, au fil de l’histoire, l’instrument des persécutions. Nous y reviendrons plus bas : pendant des siècles, on a voulu briser des juifs en les forçant à manger du porc. Voilà pourquoi le Talmud le désigne parfois par un simple euphémisme, davar aher, « l’autre chose », et pourquoi la Michna interdit même d’élever des porcs (Bava Kama 7, 7).
Fruits de mer, poissons : nageoires et écailles
La règle pour les animaux aquatiques est d’une grande simplicité : il faut des nageoires et des écailles. La Michna ajoute une observation précieuse : « Tout ce qui a des écailles a des nageoires ; mais il y a des poissons qui ont des nageoires et pas d’écailles » (Nidda 6, 9). En pratique, il suffit donc de vérifier la présence d’écailles, à condition qu’elles puissent se détacher de la peau sans l’arracher.
Cette règle exclut d’abord tous les « fruits de mer », qui ne sont pas des poissons :
- les crustacés : crevettes, langoustines, homards, langoustes, crabes ;
- les mollusques : moules, huîtres, coquilles Saint-Jacques, bulots, escargots ;
- les céphalopodes : calamars, seiches, poulpes ;
- les oursins et autres animaux marins.
Elle exclut aussi certains vrais poissons, qui n’ont pas d’écailles : l’anguille, le silure, la lotte, les requins et les raies. L’esturgeon, dont les écailles sont d’un type particulier, n’est pas considéré comme casher par la grande majorité des autorités : son caviar est donc interdit. À l’inverse, le saumon, le thon, la sole, le cabillaud, la sardine, la dorade, le bar ou la carpe sont permis. Le poisson de l’image en tête de cet article, avec ses écailles brillantes et ses nageoires, est l’exemple type du poisson casher.
Une différence importante sépare le poisson de la viande : le poisson ne demande pas d’abattage rituel, la chehita. Il suffit qu’il soit d’une espèce permise. C’est pourquoi le poisson est souvent la solution la plus simple pour un juif qui mange hors de chez lui, à condition que la cuisson et les ustensiles soient adaptés.
Lapin, cheval, chameau, gibier : la liste complète
Les questions les plus fréquentes sur Google concernent des animaux précis. Voici les réponses, en appliquant les deux signes de la Torah.
- Le lapin et le lièvre sont interdits. Le lièvre (arnévèt) est nommé explicitement par la Torah (Vayikra 11, 6) ; il n’a pas le sabot fendu. Le lapin est dans le même cas. Certains se demandent comment la Torah peut dire que le lièvre « rumine » : ces animaux ravalent une partie de leurs aliments déjà digérés, un comportement que les zoologues appellent cæcotrophie. Quoi qu’il en soit, l’interdit ne fait pas de doute : le sabot n’est pas fendu, et il faut les deux signes.
- Le cheval et l’âne sont interdits : ils n’ont ni sabot fendu, ni rumination.
- Le chameau est interdit, comme la Torah le dit expressément (Vayikra 11, 4).
- Le bœuf, le veau, le mouton, l’agneau et la chèvre sont permis, à condition d’être abattus selon la chehita et préparés selon les règles.
- Le cerf, le chevreuil, la gazelle ont les deux signes et sont donc permis en principe. En pratique, il faut qu’ils soient abattus rituellement, ce qui exclut le gibier de chasse tué par balle ou par flèche.
- Le sanglier est un porc sauvage : il est interdit.
Pour les volailles, la tradition est plus prudente. Les Sages de la Michna ont donné des signes pour reconnaître les oiseaux permis : l’oiseau de proie est interdit, et l’oiseau permis possède en général un doigt arrière supplémentaire, un jabot et un gésier dont la membrane se détache (Michna Houlin 3, 6). Mais parce qu’on ne sait plus identifier avec certitude les vingt-quatre espèces de la Torah, l’usage est de ne manger que les oiseaux pour lesquels il existe une tradition (massoret) attestée : poulet, dinde, canard, oie, pigeon et quelques autres (Rema, Yoré Déa 82, 3).
Pour les insectes, quelques communautés juives du Yémen et d’Afrique du Nord ont conservé une tradition qui identifie certaines espèces de sauterelles permises. Les autres communautés s’en abstiennent. C’est aussi pourquoi on vérifie avec soin les légumes et les fruits : un petit insecte avalé avec une salade est un interdit de la Torah.
Enfin, ce qui provient d’un animal interdit est interdit à son tour : le lait d’ânesse ou de jument, les œufs d’autruche ou de corbeau. C’est la règle « ce qui sort de l’impur est impur » (Michna Bekhorot 1, 2). Le miel fait exception : le Talmud explique que l’abeille ne le produit pas de son corps, elle ne fait que transporter le nectar des fleurs (Bekhorot 7b).

Les raisons : hygiène, morale ou sainteté ?
La Torah ne donne pas d’explication détaillée pour ces interdits. Elle les classe parmi les houkim, les décrets dont la raison n’est pas énoncée. Les maîtres d’Israël ont cependant proposé plusieurs niveaux de compréhension, qu’il faut présenter honnêtement, avec leurs limites.
Une raison de santé ? Le Rambam
Le Rambam (Maïmonide, 1138-1204), qui était aussi médecin, écrit dans son Guide des égarés que les aliments interdits par la Torah sont mauvais pour le corps (Moré Nevoukhim III, 48). Pour le porc, il ajoute une raison d’hygiène publique : cet animal se nourrit d’ordures, et si l’on en élevait, les rues et les maisons deviendraient plus sales que des latrines.
Mais d’autres maîtres ont fermement contesté que la santé soit la vraie raison. Don Its’hak Abrabanel (1437-1508), dans son commentaire sur la parasha Chemini, fait remarquer que les peuples qui mangent du porc et des fruits de mer ne se portent pas plus mal que les autres. La Torah, écrit-il en substance, n’est pas un livre de médecine ; elle soigne l’âme, pas d’abord le corps. On peut ajouter que si la raison était seulement sanitaire, il suffirait aujourd’hui de bien cuire le porc pour le rendre permis, ce qui est faux.
Une raison morale : on devient ce que l’on mange
Le Ramban (Nahmanide, 1194-1270) propose une autre lecture, à propos des oiseaux interdits (commentaire sur Vayikra 11, 13). Presque tous sont des rapaces, qui vivent de la chasse et du sang. Or ce que l’homme mange devient une part de lui-même. Celui qui se nourrit d’animaux cruels risque d’absorber quelque chose de cette cruauté. À l’inverse, les animaux permis sont des herbivores paisibles, qui ruminent et ne chassent pas : le bœuf, le mouton, la chèvre.
Cette idée se retrouve chez de nombreux commentateurs : la nourriture n’est pas neutre. Elle agit sur le corps, mais aussi sur le caractère, sur la sensibilité, sur l’âme. Manger est un acte moral.
La raison de la Torah elle-même : la sainteté
La seule raison que la Torah énonce clairement est la sainteté (kedoucha). « Ne rendez pas vos personnes abominables […], car Je suis l’Éternel votre D’ ; sanctifiez-vous et soyez saints, car Je suis saint » (Vayikra 11, 43-44). Et plus loin : « Vous distinguerez entre l’animal pur et l’impur […] ; vous serez saints pour Moi, car Je suis saint, Moi l’Éternel, et Je vous ai séparés des peuples pour que vous soyez à Moi » (Vayikra 20, 25-26).
La sainteté, en hébreu, est d’abord une séparation : être saint, c’est savoir mettre une limite. L’homme est le seul être vivant capable de dire « non » à un aliment qu’il a devant lui, qui lui plaît et qui ne lui fait pas de mal. À chaque repas, le juif affirme ainsi que son appétit n’est pas son maître.
« Ne dis pas : je n’aime pas le porc »
Un enseignement célèbre éclaire cette dimension. Rabbi Elazar ben Azaria dit : « D’où savons-nous qu’un homme ne doit pas dire : je ne supporte pas la viande de porc, je ne veux pas porter un vêtement mélangé de laine et de lin ? Il doit dire : je le voudrais bien, mais que puis-je faire, mon Père qui est aux cieux me l’a interdit » (Sifra sur Vayikra 20, 26, cité par Rachi).
Autrement dit, le juif ne s’abstient pas de porc parce qu’il le trouverait répugnant ou dangereux. Il s’en abstient par fidélité. L’interdit n’est pas une affaire de goût, c’est une relation : on accepte une limite par amour et par confiance envers Celui qui la pose. C’est précisément le sens d’un houk, un décret.
L’histoire : quand le porc devient un test de fidélité
L’interdit du porc a pris très tôt une portée historique. Les archéologues ont observé que les os de porc sont presque absents des villages des hautes terres de Canaan à l’âge du Fer, attribués aux premiers Israélites, alors qu’ils sont fréquents dans les cités philistines voisines. Les chercheurs en débattent encore, mais beaucoup y voient un signe très ancien de cette différence. Ces données restent toutefois discutées et ne suffisent pas, à elles seules, à dater l’interdit.
Le Tanakh, lui, fait de la consommation du porc un symbole d’éloignement de D’. Le prophète Yechayahou reproche à une partie du peuple de « manger la chair du porc » (Yechayahou 65, 4 ; 66, 17).
Le moment décisif se situe au IIe siècle avant l’ère commune. Le roi grec Antiochos IV veut helléniser la Judée. Il ordonne d’offrir des porcs en sacrifice (I Maccabées 1, 47), profane le Temple de Jérusalem et veut contraindre les juifs à manger du porc (II Maccabées 6, 18). Le second livre des Maccabées raconte l’histoire du vieux scribe Éléazar, qui préféra mourir plutôt que de manger du porc ou même de faire semblant d’en manger, pour ne pas donner un mauvais exemple aux jeunes (II Maccabées 6, 18-31), puis celle d’une mère et de ses sept fils, torturés pour la même raison (II Maccabées 7). Ces livres ne font pas partie de la Bible hébraïque, mais ils sont un témoignage historique précieux. C’est cette crise qui mène à la révolte des Hasmonéens et au miracle de Hanouka.
Le Talmud rapporte un autre épisode, au temps de la guerre civile entre deux princes hasmonéens. Les assiégés de Jérusalem faisaient descendre chaque jour un panier d’argent par-dessus la muraille, en échange d’animaux pour les sacrifices. Un jour, sur le conseil d’un traître, les assiégeants firent monter un porc. Quand il arriva à mi-hauteur de la muraille, il y enfonça ses sabots, et la terre d’Israël trembla. C’est alors que les Sages déclarèrent : « Maudit soit l’homme qui élève des porcs » (Bava Kama 82b ; Sota 49b ; Menahot 64b).
Les auteurs grecs et latins se sont beaucoup étonnés de cet interdit. Le philosophe Philon d’Alexandrie raconte que, lorsqu’il vint plaider la cause des juifs devant l’empereur Caligula, vers l’an 40, celui-ci lui demanda d’abord en ricanant : « Pourquoi ne mangez-vous pas de porc ? » (Legatio ad Gaium, 361). Plutarque et le poète Juvénal en font aussi mention. Plus tard, en Espagne, à l’époque de l’Inquisition, les juifs convertis de force étaient surveillés : refuser le porc pouvait suffire à les dénoncer. On les appelait d’ailleurs, par mépris, marranos, un mot que l’on rattache le plus souvent au porc.
À travers les siècles, le porc est ainsi devenu bien plus qu’un aliment interdit : le symbole d’une fidélité qu’on a voulu briser, et qui a tenu.
Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri
Le Rav Benizri n’a pas consacré de cours spécifique aux animaux interdits. Mais il a donné, à deux reprises, des indications précieuses sur la place des lois alimentaires dans la vie juive.
Dans son cours sur Bereshit Rabba 40, la beauté de Sarah, il remet chaque commandement à sa juste place. Poser une mezouza, mettre les téfilines, manger casher « pour quelques euros de plus » : tout cela, dit-il, ne suffit pas à faire un homme. La mezouza donne une direction à la maison, les téfilines donnent un contenu à ce savoir-être, et les lois alimentaires « prédisposent l’esprit à un état de pureté ». Mais le vrai travail commence ensuite : il est bien plus difficile de maîtriser sa colère. Les Sages, rappelle le Rav, ont dit de celui qui s’emporte qu’il est comme celui qui sert une idole, ce qu’ils n’ont dit d’aucun commandement, mais d’un trait de caractère.
La leçon est importante pour notre sujet. La cacherout n’est pas une fin en soi, ni un brevet de sainteté. Elle prépare le terrain. Ne pas manger de porc ne fait pas de nous des justes ; mais cela met l’esprit dans une disposition de pureté, à partir de laquelle on peut travailler ce qui est le plus difficile : ses attributs, ses colères, sa manière d’être avec les autres. C’est exactement la logique de Vayikra 11 : la nourriture n’est pas le but, la sainteté l’est.
Dans son cours sur Pourim et la guerre contre Amalek, le Rav fait une remarque complémentaire à propos du festin du roi Ahachvéroch, auquel participèrent les juifs de Perse. La faute, dit-il, n’était pas alimentaire : le repas était servi casher à qui voulait manger casher. La faute était de se prêter à l’ambiance, de vouloir se fondre dans un monde où le bien et le mal se confondent. Respecter les règles de la table ne suffit pas si l’on perd, autour de cette table, le sens de ce que l’on est.
Les idées reçues à corriger
« C’est une question d’hygiène, aujourd’hui dépassée »
C’est l’idée la plus répandue, et elle est inexacte. La Torah ne parle jamais de maladie à propos du porc ; elle parle de sainteté. Le Rambam a proposé une raison de santé, mais comme une explication parmi d’autres, et sans jamais en faire la condition de l’interdit. Les juifs pratiquants ne mangent pas de porc même parfaitement cuit et contrôlé.
« Seul le porc est interdit »
Non. Le porc est le plus connu, mais il n’est pas « plus interdit » que le lapin, le cheval, les crevettes ou l’anguille. Un juif qui respecte la cacherout s’abstient de tous ces aliments, et il ne mange pas non plus de viande d’un animal permis si elle n’a pas été abattue et préparée selon les règles.
« Les juifs considèrent le porc comme un animal maudit »
Le porc n’est pas un animal maudit : il fait partie de la création, et le judaïsme interdit de le faire souffrir comme tout autre animal. Il est « impur pour vous » (Vayikra 11, 7), c’est-à-dire interdit à la consommation pour Israël. Les non-juifs, tenus aux seules lois noahides, n’ont pas cet interdit.
La pratique aujourd’hui
Concrètement, un juif qui observe la cacherout s’abstient de toute viande, charcuterie ou graisse de porc, ainsi que de tous les produits qui en contiennent. Beaucoup de produits industriels posent question : gélatine (souvent d’origine porcine), saindoux, arômes, certains additifs. C’est pourquoi on se fie à des produits portant une certification de cacherout délivrée par un rabbinat ou un organisme reconnu.
Les mêmes précautions s’appliquent aux fruits de mer, souvent cachés dans les surimis, les sauces asiatiques ou certains bouillons. Pour les cas particuliers (médicaments, compléments alimentaires, ustensiles, repas à l’extérieur), on consultera un rabbin. Les règles détaillées se trouvent dans le Rambam (Hilkhot Maakhalot Assourot, chapitres 1 et 2) et dans le Choulhan Aroukh (Yoré Déa, chapitres 79 à 85).
Une règle domine toutes les autres : la vie passe avant tout. Si un médicament vital ne peut être obtenu que sous une forme non casher, ou en cas de danger pour la santé, la Torah demande de préserver la vie. Là encore, on consultera un rabbin et un médecin.
Ne pas manger de porc ni de fruits de mer n’est pas une curiosité culinaire. C’est une façon de dire, à chaque repas, que l’homme n’est pas seulement un appétit, et qu’il peut sanctifier jusqu’à son assiette. « Soyez saints, car Je suis saint » : la sainteté commence parfois par ce qu’on choisit de ne pas manger.
Questions fréquentes sur le porc et les fruits de mer
Un juif peut-il manger du lapin ?
Non. Le lapin n’a pas le sabot fendu, et la Torah interdit explicitement le lièvre (Vayikra 11, 6). Le lapin, la viande de lièvre et tous les plats qui en contiennent sont donc exclus de la cuisine casher.
Un juif peut-il manger du cheval ?
Non. Le cheval n’a ni sabot fendu ni rumination. Il est interdit, de même que l’âne et le mulet, ainsi que le lait de jument ou d’ânesse.
Les crevettes sont-elles interdites ?
Oui. Comme tous les crustacés et mollusques, elles n’ont ni nageoires ni écailles (Vayikra 11, 9-12). Il existe aujourd’hui des « crevettes » ou du « crabe » casher, fabriqués à partir de poisson permis : ils imitent l’aspect et le goût, mais ne contiennent aucun fruit de mer.
Le saumon et le thon sont-ils casher ?
Oui, ce sont des poissons à nageoires et à écailles. Il faut seulement que le produit fini (conserve, poisson fumé) ait été préparé sans ingrédient interdit et dans des conditions contrôlées, d’où l’intérêt d’une certification.
Pourquoi certains juifs non pratiquants refusent-ils quand même le porc ?
Parce que, au fil des siècles, le porc est devenu un symbole d’identité. Beaucoup de juifs qui ne respectent pas toute la cacherout gardent au moins cet interdit, par attachement à leurs parents, à leur histoire, et au souvenir de ceux qui ont préféré mourir plutôt que d’en manger.
Le porc deviendra-t-il permis à l’époque du Messie ?
C’est une idée populaire tirée d’un midrach sur le nom du porc, hazir. Mais ce midrach parle de l’empire romain, pas de l’animal. Le Rambam enseigne que les commandements de la Torah ne seront jamais abrogés (Hilkhot Yessodé HaTorah 9, 1). L’interdit du porc demeure.
Un non-juif doit-il éviter le porc ?
Non. Les lois de la cacherout ne concernent que le peuple juif. Les non-juifs sont tenus aux sept lois noahides, parmi lesquelles l’interdit de manger un membre arraché à un animal vivant, mais pas l’interdit du porc.
Pour aller plus loin
- Que veut dire « casher » ? La cacherout expliquée
- Pourquoi ne mélange-t-on pas la viande et le lait dans le judaïsme ?
- Pourquoi les juifs jeûnent-ils ?
- Bereshit Raba 40 : la beauté de Sarah et les attributs
- Pourim : la guerre contre Amalek
- Hanoucca dans l’histoire
- Parasha de la semaine : les cours du Rav Benizri
- Glossaire des mots hébreux du judaïsme
Sources et références
- Vayikra (Lévitique) 11, 1-47 ; en particulier 11, 3-8 (quadrupèdes), 11, 9-12 (animaux aquatiques), 11, 13-23 (oiseaux et insectes), 11, 29-30 et 41-47
- Vayikra 20, 25-26
- Devarim (Deutéronome) 14, 3-21
- Tehilim (Psaumes) 80, 14
- Yechayahou (Isaïe) 65, 4 ; 66, 17
- Michna Houlin 3, 6 ; Michna Nidda 6, 9 ; Michna Bekhorot 1, 2 ; Michna Bava Kama 7, 7
- Talmud de Babylone, Houlin 59a et 63b ; Bekhorot 7b ; Bava Kama 82b ; Sota 49b ; Menahot 64b
- Sifra, Kedochim, sur Vayikra 20, 26 (cité par Rachi sur ce verset)
- Midrach Bereshit Rabba 65, 1 ; Midrach Vayikra Rabba 13, 5
- Rambam, Moré Nevoukhim (Guide des égarés) III, 48
- Rambam, Michné Torah, Hilkhot Yessodé HaTorah 9, 1 ; Hilkhot Maakhalot Assourot, chapitres 1-2
- Ramban, commentaire sur Vayikra 11, 13
- Don Its’hak Abrabanel, commentaire sur la parasha Chemini
- Choulhan Aroukh, Yoré Déa 79-85 ; Rema, Yoré Déa 82, 3
- I Maccabées 1, 47 ; II Maccabées 6, 18-31 et chapitre 7
- Philon d’Alexandrie, Legatio ad Gaium (Ambassade auprès de Caïus), 361
- Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 40 : la beauté de Sarah
- Rav Raphaël Benizri, Pourim : la guerre contre Amalek
Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.

