Avant de manger du pain, au réveil, en sortant des toilettes : les juifs pratiquants se versent de l’eau sur les mains, deux ou trois fois, avec un geste précis, parfois une bénédiction, et souvent en silence. Ce n’est pas un geste d’hygiène, puisque l’on peut avoir les mains parfaitement propres et devoir tout de même s’y plier. D’où vient cette pratique, que dit la Torah, que disent le Talmud, Maïmonide et le Choulhan Aroukh, et que signifie-t-elle aujourd’hui ? Cet article répond en distinguant la loi (halakha), les lectures morales et mystiques, et ce que l’histoire et l’archéologie permettent d’en dire.

La réponse en bref

La netilat yadayim (en hébreu, « le fait de prendre l’eau pour les mains ») est un rite de purification des mains institué par les Sages, qui l’ont rattaché à la Torah. Il se pratique avant de manger du pain (et après le repas, sous le nom de mayim a’haronim, « eaux dernières »), au lever, après certains actes et avant la prière, en versant de l’eau avec un récipient (kli) sur chaque main jusqu’au poignet. Son origine se trouve dans le service des cohanim (prêtres) au sanctuaire, qui devaient se laver les mains et les pieds avant d’officier (Chemot 30, 17-21) ; les Sages ont étendu à toute table juive cette exigence de pureté, qui a survécu à la destruction du Temple. À côté de la règle, les maîtres y ont lu une manière de faire de la table un autel et du matin un recommencement ; nous distinguerons toujours les deux.

De quoi parle-t-on ? Les différents lavages des mains

Il faut d’abord lever une confusion : il n’y a pas un lavage des mains, mais plusieurs, qui n’ont pas tous la même origine ni la même règle.

  • Le lavage avant le pain (netilat yadayim lesé’oudah ou lé’hem) : le plus connu. On se lave les mains, on dit une bénédiction, puis on récite Hamotsi sur le pain. C’est la règle centrale (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 158, 1).
  • Le lavage après le repas (mayim a’haronim) : on se rince le bout des doigts avant le Birkat Hamazon, l’action de grâces. Sans bénédiction (Rambam, Hilkhot Berakhot 6, 2 ; Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 181).
  • Le lavage du matin : au réveil, avant de prier, on se verse de l’eau sur les mains, avec une bénédiction (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 4, 1-2).
  • Les lavages après certains actes : après être allé aux toilettes, après avoir touché certaines parties du corps, après une visite au cimetière (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 4, 18 ; Yoré Déa 376, 4).
  • Les lavages liés à un moment précis : celui du séder de Pessah (our’hats, sans bénédiction), celui des cohanim avant de bénir le peuple, que les lévites assistent (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 473, 6 ; 128, 6).

Le mot netila ne signifie pas exactement « lavage » : le rite consiste moins à frotter qu’à verser l’eau d’un récipient sur les mains, comme nous le verrons.

Aux origines : le bassin des prêtres

La Torah ne prescrit nulle part à tout Israélite de se laver les mains avant de manger. Ce que la Torah écrite connaît, c’est le lavage des cohanim, les prêtres, avant le service. Lorsque D’ ordonne la construction du Tabernacle, Il demande aussi une cuve de cuivre, le kiyor, placée entre la tente d’assignation et l’autel :

« Aharon et ses fils s’y laveront les mains et les pieds. Lorsqu’ils entreront dans la tente d’assignation, ils se laveront avec de l’eau, afin de ne pas mourir ; ou lorsqu’ils approcheront de l’autel pour officier, pour faire fumer un sacrifice ignifère à l’Éternel. »

(Chemot 30, 19-20) — וְרָחֲצוּ אַהֲרֹן וּבָנָיו מִמֶּנּוּ אֶת־יְדֵיהֶם וְאֶת־רַגְלֵיהֶם׃ בְּבֹאָם אֶל־אֹהֶל מוֹעֵד יִרְחֲצוּ־מַיִם וְלֹא יָמֻתוּ אוֹ בְגִשְׁתָּם אֶל־הַמִּזְבֵּחַ לְשָׁרֵת לְהַקְטִיר אִשֶּׁה לַיהֹוָה׃

Le texte revient à la fin du livre : Moché et les prêtres se lavent « comme l’Éternel l’avait ordonné » (Chemot 40, 30-32). L’enjeu est clair, et grave : « afin de ne pas mourir ». Le contact avec le sacré exige que l’on se prépare, et la préparation commence par les mains, instruments de toute action.

Le Psalmiste reprend cette image pour tout homme : « Celui qui a les mains innocentes et le cœur pur » (Tehilim 24, 4) ; « Je laverai mes mains dans l’innocence et je ferai le tour de Ton autel, Éternel » (Tehilim 26, 6). Ce sont des images, non des lois, que le Talmud utilisera comme appui.

Le Talmud en tire une image saisissante (Berakhot 15a). Rabbi Yo’hanan enseigne que celui qui, le matin, se soulage, se lave les mains, met ses téfilines, lit le Chéma et prie accomplit quelque chose d’équivalent au service de l’autel ; Rava propose, sur le même verset, une autre lecture : c’est comme s’il s’était immergé tout entier, car le verset dit « je me laverai » et non « je laverai mes mains ».

« Rabbi Yo’hanan dit : quiconque se soulage, se lave les mains, met les téfilines, lit le Chéma et prie, l’Écriture le tient pour quelqu’un qui a bâti un autel et y a offert un sacrifice, car il est écrit : “Je laverai mes mains dans l’innocence et je ferai le tour de Ton autel, Éternel”. »

(Berakhot 15a) — כָּל הַנִּפְנֶה, וְנוֹטֵל יָדָיו, וּמַנִּיחַ תְּפִילִּין, וְקוֹרֵא קְרִיאַת שְׁמַע, וּמִתְפַּלֵּל — מַעֲלֶה עָלָיו הַכָּתוּב כְּאִלּוּ בָּנָה מִזְבֵּחַ וְהִקְרִיב עָלָיו קׇרְבָּן, דִּכְתִיב: ״אֶרְחַץ בְּנִקָּיוֹן כַּפָּי וַאֲסוֹבְבָה אֶת מִזְבַּחֲךָ ה׳״.

La distinction essentielle est celle-ci : dans la Torah, le lavage des mains est une exigence du service du sanctuaire. Pour l’Israélite ordinaire, il devient obligation par la décision des Sages, qui ont voulu faire de la table de chacun un lieu comparable à celui où le prêtre mange la part sainte, la terouma.

Une institution des Sages : Chlomo, Hillel et Shammaï, Rabbi Éléazar ben Arakh

Qui a institué le lavage ?

Le Talmud ne donne pas une seule réponse, mais une histoire en strates. Voici les trois noms qu’il avance.

Le roi Chlomo (Salomon). « Rav Yehouda dit au nom de Chmouël : lorsque Chlomo institua les éroubin (la mise en commun des cours pour le Chabbat) et la netilat yadayim, une voix céleste sortit et dit : “Mon fils, si ton cœur est sage, mon cœur aussi se réjouira” (Michlei 23, 15) » (Eruvin 21b ; la même tradition est reprise en Chabbat 14b-15a). Le Talmud donne là un cadre honorable à la mesure : même Chlomo, le plus sage des rois, a protégé la Torah par des « haies » rabbiniques.

Hillel et Shammaï. Le Talmud (Chabbat 14b) rapporte une série de décrets d’impureté : Yossé ben Yoézer et Yossé ben Yo’hanan sur la terre des nations et le verre, Chimon ben Chétah sur les ustensiles de métal, et « Shammaï et Hillel décrétèrent l’impureté sur les mains ». Les mains sont déclarées impures de façon rabbinique : toute personne dont les mains n’ont pas été lavées rend impure la terouma qu’elle touche. C’est la logique des cohanim : qui mange la terouma doit s’être lavé les mains. La Michna montre d’ailleurs les deux écoles, Beit Shammaï et Beit Hillel, discutant les détails du rite à table : faut-il se laver les mains avant ou après avoir préparé la coupe de vin, où poser la serviette, etc. (Michna Berakhot 8, 2-4).

Le Talmud (Houlin 106a) parle d’un troisième moment : celui où l’obligation est étendue du kodesh (le sacré) au ’houlin, la nourriture ordinaire. Il en donne deux raisons. La première tient au voisinage de la terouma (mipné sérekh terouma) : si tout Israël se lave les mains pour manger, les cohanim ne prendront pas l’habitude de manger la terouma sans s’être lavés. La seconde : une mitsva. Laquelle ? Deux avis :

« Abayé dit : c’est la mitsva d’écouter les paroles des Sages. Rava dit : c’est la mitsva d’écouter les paroles de Rabbi Éléazar ben Arakh, car il est écrit : “et ses mains il n’a pas rincées dans l’eau” (Vayikra 15, 11). Rabbi Éléazar ben Arakh dit : de là, les Sages ont pris appui, dans la Torah, pour la netilat yadayim. »

(Houlin 106a) — רָבָא אָמַר: מִצְוָה לִשְׁמוֹעַ דִּבְרֵי רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן עֲרָךְ, דִּכְתִיב: ״וְכֹל אֲשֶׁר יִגַּע בּוֹ הַזָּב וְיָדָיו לֹא שָׁטַף בַּמָּיִם״. אָמַר רַבִּי אֶלְעָזָר בֶּן עֲרָךְ: מִכָּאן סָמְכוּ חֲכָמִים לִנְטִילַת יָדַיִם מִן הַתּוֹרָה.

On voit ici le fonctionnement de la halakha : le lavage est rabbinique (de la parole des Sages), mais il s’appuie, par une lecture, sur un verset de la Torah, et il est protégé par le commandement général de la Torah d’écouter les maîtres (Devarim 17, 11, que Rambam cite à ce propos).

Pourquoi une bénédiction ?

Rambam répond que la bénédiction « qui nous a sanctifiés par Ses commandements et nous a ordonné sur la netilat yadayim » se justifie parce que la Torah elle-même nous a commandé d’écouter les Sages : « selon l’enseignement qu’ils te donneront » (Devarim 17, 11 ; Hilkhot Berakhot 6, 2).

Rabbi Akiva et le mur de la prison

Le Talmud illustre la gravité que les Sages attachent à cette règle par une histoire célèbre. Rabbi Akiva est en prison, et Rabbi Yehoshoua Hagarsi lui apporte chaque jour une ration d’eau mesurée. Un jour, le gardien en verse la moitié, soupçonnant que l’eau servira à saper les murs. Quand Rabbi Yehoshoua arrive, Rabbi Akiva lui demande de l’eau pour se laver les mains avant de manger. L’autre lui répond : il n’y en a pas assez pour boire, et tu veux t’en laver les mains ? La réponse tient en une ligne :

« Que ferais-je ? Ceux qui [transgressent les paroles des Sages] en sont passibles de mort. Mieux vaut que je meure de ma propre mort plutôt que de transgresser l’avis de mes collègues. »

(Eruvin 21b) — אָמַר לוֹ: תֵּן לִי מַיִם שֶׁאֶטּוֹל יָדַי, אָמַר לוֹ: לִשְׁתּוֹת אֵין מַגִּיעִין, לִיטּוֹל יָדֶיךָ מַגִּיעִין?! אָמַר לוֹ: מָה אֶעֱשֶׂה שֶׁחַיָּיבִים עֲלֵיהֶן מִיתָה? מוּטָב אָמוּת מִיתַת עַצְמִי, וְלֹא אֶעֱבוֹר עַל דַּעַת חֲבֵירַי!

Le Talmud poursuit : il ne goûta à rien jusqu’à ce qu’on lui eût apporté de l’eau pour ses mains, et les Sages dirent : « Si, dans sa vieillesse et en prison, il est ainsi, que dire de sa jeunesse et hors de prison ! » (Eruvin 21b). La phrase d’Akiva se rattache à celle de Rava qui précède dans la même page, selon laquelle quiconque transgresse les paroles des Sages encourt la mort : c’est une hyperbole d’enseignement, non une peine appliquée par un tribunal. L’épisode montre que la netilat yadayim n’est pas une subtilité, et qu’on ne s’exempte pas d’une règle que l’on a contribué à fonder, même quand tout y invite.

Pourquoi se laver les mains ? Plusieurs niveaux de réponse

Les maîtres ont proposé, au fil des siècles, plusieurs explications, qui ne s’excluent pas. Les distinguer aide à ne pas confondre la loi avec son interprétation.

Le niveau de la loi : la pureté, non la propreté

Le point fondamental, que Rambam souligne dès l’ouverture de sa loi : on doit se laver les mains « même si l’on ne les a pas sales et si l’on ne leur connaît aucune impureté » :

« Tout homme qui mange du pain sur lequel on dit Hamotsi doit se laver les mains au début et à la fin. Même s’il s’agit de pain profane, même si ses mains ne sont pas sales et qu’il ne leur connaît aucune impureté, il ne mangera pas avant d’avoir lavé ses deux mains. »

(Rambam, Hilkhot Berakhot 6, 1)

Les commentateurs expliquent les mains comme « actives » (assqaniot) : elles touchent sans cesse, et l’on peut avoir touché sans le savoir un objet impur (formule que l’on rattache au commentaire de Rambam à la Michna, Tohorot 7, 8 ; voir aussi Mishna Beroura 158, 1). Autrement dit, la netilat yadayim n’est pas de l’hygiène : elle ne dépend pas de l’état de propreté de la peau.

La conséquence pratique est importante : tout ce qui, en matière de bain rituel, fait barrière entre la peau et l’eau (la ’hatsitsa) en fait aussi barrière ici. Le Choulhan Aroukh le rappelle : « tout ce qui fait barrière dans l’immersion fait barrière dans la netilat yadayim », avec pour les petites quantités une tolérance, car l’on n’est pas gêné par elles (Ora’h ’Haïm 161, 1). Si vous avez lu notre article sur le mikvé, vous reconnaissez la logique.

Le niveau du Talmud : le respect de la table

Le Talmud rapporte des mots durs, à lire dans leur contexte. Dans Sotah 4b, Rav Avira enseigne que « quiconque mange du pain sans netilat yadayim est comme s’il avait fréquenté une prostituée », à partir du verset « car pour une femme prostituée, on en vient à un morceau de pain » (Michlei 6, 26) ; et Rabbi Zerika dit au nom de Rabbi Éléazar :

« Quiconque méprise la netilat yadayim est déraciné du monde. »

(Sotah 4b) — כׇּל הַמְּזַלְזֵל בִּנְטִילַת יָדַיִם נֶעֱקָר מִן הָעוֹלָם.

Ces phrases sont des drachot, des lectures homilétiques : elles disent, par l’hyperbole, le sérieux que les Sages attachaient à une règle que l’on pourrait croire anodine. La halakha, elle, parle d’une institution rabbinique obligatoire (Rambam, Hilkhot Berakhot 6, 1-2).

Le Talmud ajoute que « celui qui mange du pain sans s’essuyer les mains est comme s’il mangeait du pain impur » (Rabbi Abbahou, citant Yehezkel 4, 13), et rapporte l’usage de Rav Hisda, qui voulait de l’abondance :

« Rav Hisda dit : je me lave les mains avec une pleine poignée d’eau, et l’on m’a donné en retour une pleine poignée de bien. »

(Chabbat 62b) — רַב חִסְדָּא: אֲנָא מְשַׁאי מְלֵא חָפְנַי מַיָּא וִיהַבוּ לִי מְלֵא חָפְנַי טֵיבוּתָא.

Le Choulhan Aroukh en tire la règle : il vaut mieux verser abondamment (Ora’h ’Haïm 158, 10).

Le niveau de la lecture éthique : la main qui agit

Dans la Lettre d’Aristée, un texte judéo-hellénistique d’Égypte, les traducteurs de la Torah en grec se lavent les mains dans la mer avant de prier. Quand on leur demande pourquoi, ils répondent que c’est « un signe qu’ils n’ont fait aucun mal, car toute action s’accomplit par les mains » (Lettre d’Aristée 305-306). Ce passage, antérieur à la Michna, atteste d’une lecture morale du rite, proche de la formule du psaume « celui qui a les mains innocentes » (Tehilim 24, 4) : la main est l’organe de l’action, et se la laver, c’est se rappeler que l’on répond de ce que l’on fait.

Ce n’est pas l’explication halakhique (la pureté rabbinique des mains), mais une lecture éthique qui s’y est greffée très tôt. Le Mishna Beroura, de son côté, résume la halakha en deux raisons : le voisinage de la terouma, et « la propreté et la sainteté », cette dernière appuyée sur le verset « Vous vous sanctifierez et vous serez saints » (Mishna Beroura 158, 1).

Le niveau de la sainteté : un matin nouveau

Pour le lavage du matin, le Mishna Beroura (Ora’h ’Haïm 4, 1) rapporte deux raisons, qui sont aussi deux manières de comprendre le rite. La première est celle du Rosh (Rabbenou Acher, XIIIe-XIVe siècle) : les mains sont « actives » et ont pu, pendant la nuit, toucher sans qu’on le sache une partie impure du corps. La seconde est celle du Rachba : au matin, « nous devenons une créature nouvelle », comme dit le verset « elles se renouvellent chaque matin, grande est Ta fidélité » (Eikha 3, 23), et l’on remercie D’ de nous avoir créés pour Le servir.

« Le Rachba écrit : puisque le matin, après le sommeil, nous devenons comme une créature nouvelle… [on a institué] de nous sanctifier de Sa sainteté et de verser l’eau sur nos mains d’un récipient, comme le cohen qui sanctifie ses mains au bassin avant son service. »

(Mishna Beroura, Ora’h ’Haïm 4, 1, citant le Rachba) — והרשב »א כתב לפי שבשחר אחר השינה אנו נעשים כבריה חדשה … להתקדש בקדושתו וליטול ידינו מן הכלי ככהן שמקדש ידיו מן הכיור קודם עבודתו.

À la halakha, on retient les deux : « nous suivons les deux raisons, avec rigueur » (ibid.).

Le niveau mystique : le « mauvais esprit » de la nuit

Le Choulhan Aroukh ajoute un motif qui relève de la tradition mystique :

« On prendra soin de verser sur elles de l’eau trois fois pour écarter l’esprit mauvais qui repose sur elles. »

(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 4, 2) — ידקדק לערות עליהם מים ג’ פעמים להעביר רוח רעה ששורה עליהן:

Comment le comprendre ? Le Mishna Beroura précise que ce motif ne suffit pas à fonder une bénédiction : les Sages n’auraient pas institué de bénédiction « pour l’esprit mauvais seul » ; c’est pourquoi on a besoin des autres raisons évoquées plus haut (Mishna Beroura 4, 8). Les maîtres distinguent donc la loi (pureté et sanctification) de la couche mystique, que chacun reçoit selon sa tradition. L’usage de verser trois fois s’explique par ce motif.

Le même Choulhan Aroukh énumère les situations où il faut se laver les mains (se lever du lit, sortir des toilettes ou des bains, couper ses ongles, se déchausser…) et promet à celui qui s’en dispense, s’il est érudit, de voir son étude se perdre (Ora’h ’Haïm 4, 18) : un avertissement homilétique, qui dit surtout le prix que l’on accordait à ces gestes.

Pain tressé couvert d’un linge brodé, coupe à deux anses et bougies sur une table de bois sombre

Comment on se lave : la netilat yadayim en pratique

La pratique repose sur quelques principes, que l’on retrouve dans la Michna, le Talmud, le Rambam et le Choulhan Aroukh. Nous en donnons les grandes lignes ; pour toute question précise, on consultera un rabbin.

Un récipient, une certaine quantité d’eau

On verse l’eau d’un récipient (kli) : « on ne verse l’eau sur les mains que d’un récipient » (Michna Yadayim 1, 2), et presque toutes sortes de récipients sont valables :

« On verse l’eau sur les mains de tous les récipients, même de récipients en bouse, de récipients en pierre, de récipients en terre. »

(Michna Yadayim 1, 2) — בְּכָל הַכֵּלִים נוֹתְנִין לַיָּדַיִם, אֲפִלּוּ בִכְלֵי גְלָלִים, בִּכְלֵי אֲבָנִים, בִּכְלֵי אֲדָמָה.

Le récipient doit pouvoir contenir au moins une revi’it (un quart de log) et être intact (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 159, 1). La Michna précise combien d’eau est nécessaire : une revi’it pour une personne ou deux, davantage si l’on se lave à plusieurs (Yadayim 1, 1). On évalue aujourd’hui la revi’it à environ 86 ml selon les uns (Chiourei Torah) et 150 ml selon le ’Hazon Ich. Ce qui compte surtout, c’est que l’eau soit versée par la force d’une personne, et non qu’elle coule d’elle-même (Houlin 107a).

Jusqu’où ? Rien ne doit faire écran

On lave la main jusqu’au poignet, selon le Rambam, adopté par le Choulhan Aroukh (Hilkhot Berakhot 6, 4 ; Ora’h ’Haïm 161, 4), tandis que le Rosh se contente de la jointure des doigts. La Michna dit que les mains deviennent impures et pures « jusqu’au pérek » (Yadayim 2, 3). Rien ne doit faire barrière, comme pour le mikvé (Ora’h ’Haïm 161, 1).

L’ordre des gestes

Le Choulhan Aroukh décrit la forme classique : on verse d’abord un peu d’eau pour ôter ce qui est sale, puis une deuxième fois, enfin une troisième pour purifier l’eau qui reste sur les mains ; si les mains sont propres et si l’on a beaucoup d’eau, on peut verser d’un coup une revi’it entière. On frotte les mains l’une contre l’autre (Ora’h ’Haïm 162, 2). L’usage de la grande majorité des communautés est ainsi de verser deux ou trois fois sur chaque main.

Après le lavage, on lève les mains (Sotah 4b) et on les essuie (« celui qui mange sans essuyer ses mains est comme celui qui mange du pain impur », Sotah 4b). La règle est qu’on ne doit pas s’interrompre entre le lavage et la bénédiction Hamotsi : « Il y a ceux qui disent qu’il n’est pas nécessaire de faire attention à ne pas s’interrompre entre le lavage et Hamotsi, et ceux qui disent qu’il faut faire attention, et il est bon d’y faire attention » (Ora’h ’Haïm 166, 1).

Quand dire la bénédiction ?

Le Choulhan Aroukh pose la règle logique, puis constate l’usage :

« On devrait bénir avant de se laver, car toute mitsva, on la bénit avant de l’accomplir. Mais l’usage est de ne pas bénir avant d’avoir lavé, car parfois les mains ne sont pas propres. »

(Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 158, 11) — מברך קודם נטילה שכל המצות מברך עליה’ עובר לעשייתן ונהגו שלא לברך עד אחר נטילה משום דפעמים שאין ידיו נקיות

Le Rema (usage ashkénaze) ajoute que l’on peut bénir même avant de s’essuyer, car l’essuyage fait partie de la mitsva. Dans la pratique ashkénaze, on bénit donc après avoir lavé, avant de s’essuyer (Mishna Beroura 158, 41) ; chez nombre de séfarades, on suit plutôt la description du Choulhan Aroukh. Pour le lavage du matin, le Mishna Beroura précise qu’on bénit « tout de suite après le lavage, sans attendre l’essuyage » (Ora’h ’Haïm 4, 2).

Quand se lave-t-on ? Les situations de la vie

Avant le pain

On se lave avant de manger du pain sur lequel on dit Hamotsi, c’est-à-dire du pain véritable, ou d’aliments qui s’en rapprochent s’ils servent de base au repas (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 158, 1). Pour la pâtisserie (pat haba’a bekissanin) ou de petits pains que l’on ne prend pas comme repas, on ne se lave pas.

Rambam ajoute que l’on se lave aussi les mains pour tout aliment trempé dans un liquide (Hilkhot Berakhot 6, 1) ; l’usage actuel est toutefois de ne dire la bénédiction que pour le pain. Les fruits, eux, n’exigent pas de lavage : « celui qui se lave les mains pour manger des fruits fait partie des orgueilleux » (Rambam, Hilkhot Berakhot 6, 3 ; Houlin 106a).

Après le repas : mayim a’haronim

Le lavage de la fin du repas suit une autre logique, plus prosaïque. Le Talmud rapporte la raison : « Pourquoi les Sages ont-ils dit que les eaux dernières sont une obligation ? Parce qu’il existe un sel de Sodome qui rend aveugle » (Houlin 105b). Autrement dit : en passant la main sur les yeux après avoir mangé du pain salé, on risquait de se blesser. Le Rambam le range sous le chef du danger (sakana) et lui refuse toute bénédiction (Hilkhot Berakhot 6, 2-3).

« Rav Yehouda, fils de Rabbi ’Hiya, dit : pourquoi a-t-on dit que les eaux dernières sont une obligation ? Parce qu’il y a un sel de Sodome qui aveugle les yeux. »

(Houlin 105b) — אָמַר רַב יְהוּדָה בְּרֵיהּ דְּרַבִּי חִיָּיא: מִפְּנֵי מָה אָמְרוּ מַיִם אַחֲרוֹנִים חוֹבָה? שֶׁמֶּלַח סְדוֹמִית יֵשׁ, שֶׁמְּסַמֵּא אֶת הָעֵינַיִם.

Le Choulhan Aroukh pose : « Les eaux dernières sont une obligation » (Ora’h ’Haïm 181, 1), puis il ajoute : « Il y a ceux qui n’ont pas l’habitude de se laver les mains avec les eaux dernières » (181, 10). L’usage varie donc : certaines communautés et certaines familles l’observent scrupuleusement, d’autres non. Une personne délicate (istenis) qui a l’habitude de se laver les mains après le repas doit en tout cas le faire avant le Birkat Hamazon (181, 10).

Le matin

Au réveil, on se lave les mains avant de prier et l’on dit la bénédiction al netilat yadayim (Ora’h ’Haïm 4, 1-2) ; certains ajoutent Asher yatsar (« qui a formé l’homme avec sagesse »), même si l’on n’est pas allé aux toilettes, selon le Rema (Ora’h ’Haïm 4, 1). La bénédiction Asher yatsar elle-même vient du Talmud (Berakhot 60b) : « en sortant, on dit : “Béni sois-Tu… qui a formé l’homme avec sagesse et a créé en lui des orifices et des cavités…” » ; la bénédiction Elohaï neshama, tout près, se dit « au réveil » (ibid.). Le même passage donne la formule de la bénédiction sur le lavage des mains (Berakhot 60b).

Une facilité talmudique : le matin, on peut se laver les mains en posant la condition que le lavage vaut pour toute la journée (Houlin 107a ; Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 164, 1). Le Rema précise que cette condition ne vaut pas pour le lavage lié à la nourriture.

Autres moments

  • Avant la prière : le Talmud inclut le lavage des mains dans l’ordre du matin, avant les téfilines, le Chéma et la prière (Berakhot 15a), et Rambam demande de se laver les mains avant la prière (Hilkhot Berakhot 6, 2 ; Hilkhot Téfila 4, 2-3).
  • Après un cimetière : l’usage est de se laver les mains en quittant le cimetière (Yoré Déa 376, 4) ; voir notre article sur le deuil dans le judaïsme.
  • Au séder de Pessah : on se lave les mains avant le karpas (our’hats), sans bénédiction (Ora’h ’Haïm 473, 6) ; voir Qu’est-ce que Pessah et comment se déroule le séder ?.
  • Les cohanim avant de bénir le peuple : ils se lavent à nouveau les mains jusqu’au poignet ; un lévite verse l’eau sur leurs mains (Ora’h ’Haïm 128, 6) ; voir Qui sont les cohanim, les lévites et les israélites ?.
  • À Yom Kippour : on se lave les mains le matin avec la bénédiction, mais seulement jusqu’à la fin des jointures des doigts, sans chercher le plaisir de l’eau mais seulement pour ôter l’esprit mauvais (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 613, 2).

Un peu d’histoire et d’archéologie

Un rite connu avant la Michna. La Lettre d’Aristée, texte judéo-hellénistique d’Égypte généralement daté du IIe siècle avant l’ère courante, décrit les traducteurs de la Torah en grec qui, « selon la coutume de tous les Juifs, se lavaient les mains dans la mer et priaient » avant de traduire (§ 305-306). Quelle que soit la part de légende de ce récit, il atteste qu’un auteur juif d’Égypte hellénistique tenait ce geste pour usuel et le justifiait par un symbole d’innocence.

Dans les Évangiles. L’évangile selon Marc rapporte que des pharisiens s’étonnent de voir les disciples de Jésus manger « avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées » et précise que « les pharisiens et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être lavé les mains, attachés à la tradition des anciens » (Marc 7, 1-5). Le texte est d’un auteur extérieur au monde rabbinique, mais il confirme que le lavage avant le repas était déjà, au Ier siècle, une pratique caractéristique des pharisiens, dont les Sages du Talmud se réclament les héritiers.

Les ustensiles de pierre. La Michna permet de verser l’eau pour les mains d’un récipient de pierre (Yadayim 1, 2), et les archéologues ont mis au jour à Jérusalem et en Judée, pour la période du Second Temple (du début du Ier siècle avant l’ère courante jusqu’à la destruction du Temple en 70), des ateliers de vaisselle en pierre, matière que la tradition tenait pour non susceptible d’impureté. Voir par exemple Yitzhak Magen et Levana Tsfania, The Stone Vessel Industry in the Second Temple Period, 2002. Il s’agit d’un indice du souci de pureté de l’époque, sans lien établi avec la netilat yadayim en particulier.

Divergences d’usage entre les communautés

La halakha de base est commune, mais les coutumes varient.

  • Moment de la bénédiction : les séfarades suivent d’ordinaire le Choulhan Aroukh (après le premier rinçage), les ashkénazes le Rema (après le lavage, avant l’essuyage ; Ora’h ’Haïm 158, 11).
  • Nombre de versements : l’usage presque universel est de verser deux ou trois fois (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 162, 2), alors que certains groupes yéménites, suivant la lettre du Rambam, ne verseraient qu’une fois, selon Rabbi Yossef Kafa’h (notes à Hilkhot Berakhot 6, 4).
  • Eaux dernières : observées par certains, non par d’autres, dès le Choulhan Aroukh (Ora’h ’Haïm 181, 10).

Idées reçues sur la netilat yadayim

« C’est de l’hygiène »

Non. Rambam prévoit le lavage même si les mains sont propres (Hilkhot Berakhot 6, 1), et le Choulhan Aroukh suppose au contraire qu’on ôte d’abord toute saleté avant de purifier (Ora’h ’Haïm 162, 2). L’hygiène est un bénéfice annexe ; la loi vise la pureté et la sanctification du repas. Voir aussi notre article sur le mikvé, qui repose sur la même distinction.

« C’est un rite de culpabilité, comme si les mains étaient sales »

Non plus. Dans la Torah, les mains ne sont « sales » que du point de vue de la pureté rituelle, non de la morale. Les Sages parlent de mains « actives » (assqaniot), c’est-à-dire constamment occupées, dont on ne peut garantir la pureté. Aucun jugement sur la personne.

« On se lave les mains seulement avant le pain »

Non : il y a aussi le matin, après les toilettes, avant la prière, après un cimetière, et l’eau dernière après le repas. Seul le lavage avant le pain est lié à Hamotsi.

« On peut se laver les mains au robinet, comme tout le monde »

La halakha exige de verser l’eau d’un récipient (Yadayim 1, 2 ; Ora’h ’Haïm 159, 1). Les situations particulières (robinet, hôpital, voyage) relèvent d’un rabbin.

Questions fréquentes sur le lavage des mains

Pourquoi le lavage a-t-il une bénédiction, si ce n’est pas une mitsva de la Torah ?

Parce que la Torah demande d’écouter les Sages (Devarim 17, 11), le fait d’obéir à leur décret est lui-même une mitsva, et on bénit dessus (Rambam, Hilkhot Berakhot 6, 2).

Faut-il se laver les mains avant de manger des fruits ?

Non. Le Talmud et Rambam précisent qu’on ne se lave pas les mains pour des fruits, et que celui qui le fait est considéré comme orgueilleux (Houlin 106a ; Hilkhot Berakhot 6, 3).

Pourquoi les mains avant la prière ?

Parce que, selon le Rachba, on se sanctifie comme le cohen au bassin avant son service (Mishna Beroura 4, 1), et que le Talmud place le lavage dans l’ordre du matin avant la prière (Berakhot 15a ; Rambam, Hilkhot Téfila 4, 2-3).

Pourquoi verse-t-on l’eau deux ou trois fois ?

Le Choulhan Aroukh décrit un premier versement pour ôter la saleté ou ce qui fait barrière, un deuxième, puis un troisième « pour purifier l’eau qui est sur les mains » (Ora’h ’Haïm 162, 2). Pour le lavage du matin, il demande aussi de verser trois fois, pour chasser l’« esprit mauvais » (Ora’h ’Haïm 4, 2).

Le lavage a-t-il encore un sens sans le Temple ?

Oui. Le Mishna Beroura explique que la règle n’a pas été abolie quand les cohanim ont cessé de manger la terouma : elle garde ses deux raisons, la préparation à la pureté « quand le Temple sera rebâti », et « la propreté et la sainteté » (Mishna Beroura 158, 1).

Pour aller plus loin

La netilat yadayim n’est qu’un des gestes qui font de la table un lieu de sainteté. Pour poursuivre, voici quelques lectures sur le site.

Sources et références (22)
  • Chemot 30, 17-21 ; 40, 30-32
  • Vayikra 15, 11
  • Devarim 17, 11
  • Tehilim 24, 3-4 ; 26, 6
  • Michlei 6, 26 ; 23, 15
  • Eikha 3, 23
  • Yehezkel 4, 13
  • Michna Yadayim 1, 1-2 ; 2, 3
  • Michna Berakhot 8, 2-4
  • Talmud de Babylone, Berakhot 15a ; 60b
  • Talmud de Babylone, Eruvin 21b
  • Talmud de Babylone, Chabbat 14b ; 62b
  • Talmud de Babylone, Sotah 4b
  • Talmud de Babylone, Houlin 105b ; 106a ; 107a
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Berakhot 6, 1-4
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Téfila 4, 2-3
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 4, 1-3 ; 4, 18 ; 128, 6 ; 158, 1 ; 158, 10-11 ; 159, 1 ; 160 ; 161, 1 ; 161, 4 ; 162, 2 ; 164, 1 ; 166, 1 ; 181, 1 ; 181, 10 ; 473, 6 ; 613, 2
  • Choulhan Aroukh, Yoré Déa 376, 4
  • Michna Beroura, Ora’h ’Haïm 4, 1-2 ; 4, 8 ; 158, 1 ; 158, 41
  • Lettre d’Aristée, § 305-306
  • Évangile selon Marc 7, 1-5
  • Yitzhak Magen et Levana Tsfania, The Stone Vessel Industry in the Second Temple Period, 2002

Article de la rédaction de Pensées Juives.