Un dais de tissu tendu sur quatre perches, une coupe de vin, un contrat rédigé en araméen, une bague toute simple, puis, au moment où l’émotion est à son comble, le bruit sec d’un verre que le marié écrase du pied, suivi d’un immense « Mazal tov ! ». Pourquoi le mariage juif se déroule-t-il sous une houppa ? Qu’est-ce que la ketouba ? Et pourquoi casse-t-on un verre au milieu de la joie ? Voici une réponse complète : les textes de la Torah et du Talmud, le sens de chaque geste, l’histoire et la pratique d’aujourd’hui.

En bref : le mariage juif (en hébreu kiddouchin, « sanctification », puis nissouin, « élévation ») est un engagement par lequel un homme et une femme se consacrent l’un à l’autre devant D’ et devant témoins. Il se célèbre sous la houppa, le dais nuptial qui figure le futur foyer. Le marié remet à la mariée un anneau en disant : « Te voici consacrée à moi par cet anneau selon la loi de Moché et d’Israël. » On lit ensuite la ketouba, le contrat de mariage qui garantit les droits de l’épouse, institué par les Sages pour la protéger. On récite les sept bénédictions nuptiales, et le marié brise un verre en souvenir de la destruction du Temple de Jérusalem : même au sommet de la joie, un juif n’oublie pas Jérusalem (Tehilim 137, 5-6 ; Berakhot 30b-31a).

Ce que dit la Torah : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul »

Le mariage commence, dans la Torah, avec le premier couple. Après avoir créé l’homme, D’ constate pour la première fois que quelque chose « n’est pas bon » : « Il n’est pas bon que l’homme soit seul ; Je lui ferai une aide contre lui » (Bereshit 2, 18). Puis vient la conclusion qui fonde toute la vision juive du couple : « C’est pourquoi l’homme quitte son père et sa mère, il s’attache à sa femme, et ils deviennent une seule chair » (Bereshit 2, 24).

L’expression hébraïque ezer kenegdo, « une aide contre lui » ou « une aide face à lui », a fait couler beaucoup d’encre. Elle ne désigne pas une assistante subalterne. Le mot ezer est employé ailleurs dans la Bible pour D’ Lui-même : « Mon aide vient de l’Éternel » (Tehilim 121, 2). Et kenegdo, « face à lui », dit le vis-à-vis, le dialogue, parfois la contradiction qui fait grandir. Le Talmud rapporte que D’ Lui-même para Hava et l’amena à Adam, agissant comme un garçon d’honneur (Berakhot 61a). Le premier mariage de l’humanité a donc été célébré par D’.

La Torah ne décrit pas de cérémonie. Elle mentionne le mariage comme une institution connue : « Lorsqu’un homme prend une femme » (Devarim 24, 1). Elle fixe les obligations du mari envers son épouse : la nourriture, le vêtement et la vie conjugale (Chemot 21, 10). Elle accorde même au jeune marié une année d’exemption du service militaire « pour réjouir la femme qu’il a prise » (Devarim 24, 5). Le premier commandement adressé à l’humanité, « Croissez et multipliez » (Bereshit 1, 28), trouve dans le mariage son cadre naturel.

Les Sages ont tiré de ces versets une conviction forte : « Tout homme qui n’a pas de femme vit sans joie, sans bénédiction et sans bien » (Yevamot 62b). Le mariage n’est pas une concession faite à la faiblesse humaine, ni un simple arrangement social. C’est le lieu où l’être humain, créé « à l’image de D’ », « homme et femme » (Bereshit 1, 27), retrouve son unité.

Kiddouchin : un mot qui veut dire « sanctification »

Le nom hébreu du mariage est éloquent. On ne parle pas d’abord de contrat ni d’union, mais de kiddouchin, de la racine kadoch, « saint », « mis à part ». En se mariant, chacun des deux se consacre à l’autre de manière exclusive, comme un objet consacré au Temple ne peut plus servir à un usage profane. Le Talmud explique ainsi la formule du mariage : par ces mots, le mari « interdit » sa femme à tout autre, « comme une chose consacrée » (Kiddouchin 2b).

La Michna énumère trois manières par lesquelles un mariage peut être conclu : par de l’argent (ou un objet de valeur), par un acte écrit, ou par l’union conjugale (Michna Kiddouchin 1, 1). Dans la pratique, depuis des siècles, seule la première est employée : le marié remet à la mariée un objet de valeur, aujourd’hui un anneau. Le Talmud déduit ce mode d’acquisition d’un rapprochement de mots entre « lorsqu’un homme prend une femme » (Devarim 24, 1) et le champ qu’Avraham « prit » à Efron contre de l’argent (Bereshit 23, 13 ; Kiddouchin 2a).

Le terme « acquisition » choque parfois le lecteur moderne. Il faut le comprendre juridiquement : la femme n’est pas achetée, puisque la valeur exigée est minime (une peroutah, la plus petite pièce) et que le mariage ne peut se faire sans son plein consentement. Le Talmud est formel : on ne marie pas une femme contre sa volonté (Kiddouchin 2b), et un homme n’a pas le droit d’épouser une femme sans l’avoir vue auparavant, de peur qu’elle ne lui plaise pas (Kiddouchin 41a). Ce qui est « acquis », c’est un statut nouveau : à partir de cet instant, ils sont mari et femme.

Le Rambam souligne la nouveauté que représente la Torah. Avant le don de la Torah, écrit-il, un homme rencontrait une femme au marché, et s’ils le voulaient, il la prenait chez lui. Depuis la Torah, Israël a reçu l’ordre de faire précéder la vie commune d’un acte formel devant témoins (Michné Torah, Hilkhot Ichout 1, 1). Le mariage devient un engagement public, réfléchi et sanctifié.

Les deux étapes : fiançailles et noces

À l’époque du Talmud, le mariage se faisait en deux temps, séparés le plus souvent par une année (Michna Ketoubot 5, 2).

  • Les erroussin (ou kiddouchin) : le marié remettait l’objet de valeur. Le couple était dès lors juridiquement marié (une séparation exigeait un divorce), mais chacun restait chez ses parents. Le mot « fiançailles » le traduit mal, car il s’agissait déjà d’un véritable lien.
  • Les nissouin : un an plus tard, la mariée était conduite sous la houppa, dans la maison du mari, et la vie commune commençait.

Au Moyen Âge, les dangers et les difficultés de la vie en exil ont conduit les communautés à réunir les deux étapes en une seule cérémonie. C’est pourquoi on récite aujourd’hui, sous la houppa, deux séries de bénédictions : la bénédiction des erroussin, puis, après la lecture de la ketouba qui sert de séparation, les sept bénédictions des nissouin.

Ce que l’on appelle aujourd’hui « fiançailles » (tenaïm chez les Ashkénazes, ou simplement la soirée de l’engagement) est un accord moral et familial, sans valeur de mariage.

Avant la houppa : le jeûne, le voile et les bénédictions

Un jour de Kippour personnel

Le jour du mariage est vécu comme un nouveau départ. Le Talmud de Jérusalem enseigne que les fautes du marié lui sont pardonnées ce jour-là (Yerouchalmi Bikkourim 3, 3). C’est pourquoi, selon un usage largement répandu, les mariés jeûnent jusqu’à la cérémonie (Rema, Even Ha-Ezer 61, 1) et récitent dans la prière de l’après-midi la confession de Kippour. Chez les Ashkénazes, le marié porte souvent le kittel, le vêtement blanc de Kippour, sous la houppa. Ce n’est pas de la tristesse : c’est la conscience que l’on entre dans une vie nouvelle et qu’on veut y entrer pur.

Le bedeken : le marié couvre le visage de la mariée

Juste avant la houppa, dans les communautés ashkénazes, le marié, accompagné de ses proches, s’avance vers la mariée, la regarde et abaisse lui-même le voile sur son visage. C’est le bedeken. On la bénit alors avec les mots adressés jadis à Rivka par sa famille : « Notre sœur, sois la mère de milliers de myriades » (Bereshit 24, 60). Le voile lui-même rappelle Rivka, qui, apercevant Its’hak au loin, « prit le voile et s’en couvrit » (Bereshit 24, 65).

Plusieurs raisons sont données à ce geste. La plus connue : Yaakov avait épousé Lea en croyant épouser Rahel, car la mariée était voilée (Bereshit 29, 23-25). En vérifiant lui-même l’identité de la mariée, le marié s’assure qu’on ne le trompe pas. Une autre raison, plus profonde : le voile dit que la beauté de la mariée lui appartient désormais à elle et à son foyer, et que le mari s’attache à une personne, non à une apparence.

Sous la houppa : le dais du foyer

Ce qu’est la houppa

La houppa est un dais, le plus souvent un tissu ou un grand talith, le châle de prière, tendu sur quatre perches. Le mot apparaît dans la Bible : « Que le marié sorte de sa chambre, et la mariée de sa houppa » (Yoel 2, 16) ; le soleil « sort comme un marié de sa houppa » (Tehilim 19, 6). À l’origine, la houppa désignait la chambre ou la tente du marié, où l’épouse était conduite. Le dais actuel en est le symbole : il figure la maison que le couple va bâtir.

Les décisionnaires discutent de ce qui constitue exactement la houppa du point de vue de la loi : l’entrée sous le dais, ou le moment où les mariés se retrouvent seuls (Rema, Even Ha-Ezer 55, 1). C’est pourquoi, chez les Ashkénazes et dans de nombreuses communautés, les mariés passent quelques minutes seuls dans une pièce après la cérémonie : c’est le yi’houd, qui achève les nissouin.

On a vu dans ce dais ouvert de tous côtés une image de la tente d’Avraham et de Sarah, ouverte aux quatre vents pour accueillir les passants. Un foyer juif, dit-on, doit avoir un toit, mais pas de murs qui le ferment aux autres. Selon un usage ashkénaze, on dresse la houppa en plein air, sous le ciel, comme signe que la descendance du couple soit nombreuse comme les étoiles, selon la promesse faite à Avraham (Rema, Even Ha-Ezer 61, 1 ; Bereshit 15, 5). Chez les Séfarades, la cérémonie se déroule souvent à l’intérieur de la synagogue, et l’on étend parfois un talith au-dessus de la tête des mariés.

Les cercles autour du marié

Dans les communautés ashkénazes, la mariée, accompagnée de sa mère et de sa future belle-mère, fait sept fois le tour du marié en arrivant sous la houppa (certains font trois tours). On rattache cet usage au verset du prophète : « La femme entourera l’homme » (Yirmeyahou 31, 21). Les sept tours évoquent les sept jours de la création, comme si le couple construisait un monde nouveau. Les trois tours, eux, correspondent aux trois expressions de l’engagement chez le prophète Hochéa : « Je te fiancerai à Moi pour toujours ; Je te fiancerai à Moi par la justice et le droit, par la bonté et la miséricorde ; Je te fiancerai à Moi par la fidélité » (Hochéa 2, 21-22). Ce n’est pas une loi, mais une coutume, et les Séfarades ne la pratiquent généralement pas.

Les bénédictions et l’anneau

L’officiant prend une coupe de vin et récite la bénédiction sur le vin, puis la bénédiction des erroussin, qui loue D’ « qui sanctifie Son peuple Israël par la houppa et les kiddouchin » (Ketoubot 7b). Les mariés boivent de la coupe.

Vient alors le cœur juridique du mariage. Devant deux témoins valables, le marié passe l’anneau à l’index de la main droite de la mariée et déclare en hébreu : « Haré at mekoudéchet li betabaat zo kedat Moché veIsraël », « Te voici consacrée à moi par cet anneau, selon la loi de Moché et d’Israël ». La formule de base se trouve dans le Talmud (Kiddouchin 5b). L’anneau doit appartenir au marié et avoir une valeur claire ; c’est pourquoi on utilise traditionnellement un anneau simple, sans pierre précieuse, afin que sa valeur ne prête à aucune erreur. Dans la forme traditionnelle, la mariée ne remet pas d’anneau en retour sous la houppa : l’acte juridique est unique et ne doit pas être brouillé.

La ketouba : le contrat qui protège l’épouse

Ce que contient la ketouba

La ketouba (« ce qui est écrit ») est le contrat de mariage. Elle est rédigée en araméen, la langue juridique de l’époque talmudique, et signée par deux témoins. Le mari s’y engage envers son épouse à « travailler, honorer, nourrir et entretenir » sa femme « selon l’usage des maris juifs », reprenant les trois devoirs de la Torah : nourriture, vêtement et vie conjugale (Chemot 21, 10). Il s’engage surtout à verser une somme fixée en cas de divorce ou de veuvage. La Michna fixe le montant de base à deux cents zouz pour une jeune fille qui se marie pour la première fois, et cent pour une veuve ou une divorcée (Michna Ketoubot 1, 2), somme à laquelle s’ajoutent ce que la femme apporte et ce que le mari ajoute de lui-même.

La ketouba est lue à voix haute sous la houppa, entre les deux parties de la cérémonie, puis remise à la mariée, qui la conserve. La loi est stricte : le marié ne doit pas s’isoler avec la mariée avant que la ketouba soit écrite (Choulhan Aroukh, Even Ha-Ezer 66, 1), et il est interdit de vivre avec sa femme, même un instant, sans ketouba ; si elle est perdue, on en rédige une nouvelle (Ketoubot 57a ; Even Ha-Ezer 66, 3).

Pourquoi les Sages l’ont instituée

Le Talmud raconte l’histoire de cette institution (Ketoubot 82b). Au début, la somme était déposée chez le père de la mariée, et les maris, fâchés, divorçaient facilement. Puis on la conserva chez le mari, sous forme d’objets de valeur, sans meilleur résultat. Chimon ben Chéta’h, au Ier siècle avant l’ère commune, institua que le mari écrive : « tous mes biens sont gagés pour ta ketouba ». La raison est donnée explicitement : « afin qu’il ne lui soit pas facile de la renvoyer ». Le divorce devient coûteux, donc réfléchi.

La ketouba est ainsi l’un des premiers documents de l’histoire qui protègent juridiquement et financièrement la femme mariée. Elle dit que le mariage n’est pas seulement un sentiment, mais une responsabilité concrète et durable. Dans de nombreuses familles, la ketouba est un objet d’art, enluminé et encadré au mur du salon.

Un document très ancien

L’archéologie confirme l’ancienneté de cette tradition. Sur l’île d’Éléphantine, en Haute-Égypte, une communauté juive du Ve siècle avant l’ère commune a laissé des papyrus araméens, parmi lesquels de véritables contrats de mariage fixant la dot et les droits de l’épouse en cas de séparation. Plus tard, les manuscrits de la Gueniza du Caire ont conservé des centaines de ketoubot médiévales, témoins de la vie des communautés de tout le bassin méditerranéen.

Les sept bénédictions : un hymne à la création

Après la lecture de la ketouba, on remplit une seconde coupe de vin et l’on récite les chéva berakhot, les sept bénédictions nuptiales, dont le texte est donné par le Talmud (Ketoubot 7b-8a). Elles exigent la présence d’un minyan, dix hommes, que le Talmud déduit de Boaz, qui réunit dix anciens pour son mariage avec Ruth (Ruth 4, 2 ; Ketoubot 7b). On confie souvent chaque bénédiction à un proche ou à un rabbin qu’on veut honorer.

Leur ordre est remarquable. Elles commencent par la bénédiction du vin, puis remontent à la création du monde (« qui a tout créé pour Sa gloire »), à la création de l’homme, puis à celle du couple, fait « à Son image ». Elles passent ensuite à Jérusalem, comparée à une mère stérile qui se réjouit du retour de ses enfants, puis à la joie des mariés, comparée à celle d’Adam et Hava au jardin d’Éden. La dernière bénédiction énumère dix expressions de la joie, « allégresse et gaieté, chant et réjouissance, amour et fraternité, paix et amitié », et appelle le jour où l’on entendra de nouveau dans les villes de Juda et les rues de Jérusalem « la voix de la joie et la voix de l’allégresse, la voix du marié et la voix de la mariée » (Yirmeyahou 33, 10-11).

Le message est clair. Chaque mariage refait, à son échelle, le premier couple de la création, et chaque mariage est un pas vers la reconstruction de Jérusalem. Le couple n’est pas une affaire privée : il prend place dans l’histoire du monde et dans celle d’Israël.

Ces bénédictions sont répétées à la fin du repas de noces, et, lorsqu’il y a un invité nouveau, lors des repas de fête offerts aux mariés pendant les sept jours qui suivent le mariage (Choulhan Aroukh, Even Ha-Ezer 62). Ces sept jours rappellent la « semaine » de noces de Yaakov et Lea (Bereshit 29, 27).

Les mains du marié enveloppent un verre dans une serviette blanche, posé sur le sol de pierre près de sa chaussure, juste avant de le briser
Avant de le briser, on enveloppe le verre dans un linge : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie » (Tehilim 137, 5).

Pourquoi casse-t-on un verre au mariage juif ?

La source du Talmud

C’est le geste le plus célèbre du mariage juif, et souvent le moins compris. Sa source est un récit du Talmud (Berakhot 30b-31a). Mar, fils de Ravina, organisait le repas de noces de son fils. Voyant que les Sages se laissaient aller à une gaieté excessive, il apporta une coupe précieuse, valant quatre cents zouz, et la brisa devant eux : ils retrouvèrent aussitôt leur sérieux. Rav Achi fit de même au mariage de son fils, avec une coupe de verre blanc. Au même endroit, un Sage chante aux mariés : « Malheur à nous, car nous allons mourir ! » Le Talmud tire de ces récits une leçon : « Servez l’Éternel avec crainte, et réjouissez-vous avec tremblement » (Tehilim 2, 11). Les Tossafot, commentateurs médiévaux, écrivent que c’est de là que vient l’usage de briser un verre aux mariages (Tossafot sur Berakhot 31a).

Le souvenir de Jérusalem

Après la destruction du Second Temple, en 70 de l’ère commune, les Sages ont institué de nombreux signes de deuil qui accompagnent même les moments les plus joyeux. Le Talmud demande ainsi de déposer un peu de cendre sur la tête du marié, à l’endroit des téfilines, en souvenir de Jérusalem (Bava Batra 60b). Ces gestes s’appuient sur le serment du psalmiste en exil : « Si je t’oublie, Jérusalem, que ma droite m’oublie ! Que ma langue s’attache à mon palais si je ne me souviens de toi, si je ne place Jérusalem au-dessus de ma plus grande joie » (Tehilim 137, 5-6).

Le Choulhan Aroukh rapporte l’usage des cendres, et le Rema ajoute qu’on a coutume de briser un verre sous la houppa (Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 560, 2 ; Even Ha-Ezer 65, 3). Au Moyen Âge, le Kol Bo relie explicitement le verre brisé au souvenir de la destruction. C’est le sens que retient aujourd’hui la tradition : au moment où un nouveau foyer se construit, on se souvient de la Maison de D’ qui reste à rebâtir. Dans beaucoup de communautés, le marié récite ou chante juste avant le verset « Si je t’oublie, Jérusalem ».

Comment cela se passe aujourd’hui

Chez les Ashkénazes, le verre est brisé à la toute fin de la cérémonie, après les sept bénédictions ; dans d’autres communautés, il l’est à un autre moment, selon l’usage local. On l’enveloppe dans un linge ou un petit sac, pour éviter que des éclats ne blessent quelqu’un, et le marié l’écrase d’un coup de talon. L’assemblée crie alors « Mazal tov ! » et la musique éclate.

D’autres explications

Les maîtres ont proposé d’autres lectures, qui ne s’opposent pas à la première. Le Peri Megadim y voit le souvenir des premières Tables de la Loi, brisées par Moché au pied du Sinaï : l’alliance entre D’ et Israël, comparée à un mariage, a connu une rupture, et l’on espère des « noces » nouvelles et définitives lors de la délivrance (Peri Megadim, Michbetsot Zahav sur Ora’h ’Haïm 560, 4). D’autres y lisent un rappel de la fragilité de toute chose : un mariage, comme un verre, peut se briser en un instant si l’on n’en prend pas soin ; le geste engage donc les mariés à une vigilance de chaque jour. On entend aussi parfois dire que le bruit éloigne les mauvais esprits : c’est une explication populaire, sans fondement dans les sources classiques.

Ce qu’enseigne le Rav Raphaël Benizri

Plusieurs cours du Rav Benizri, publiés sur ce site, éclairent le sens des gestes du mariage. En voici les idées principales, fidèlement résumées.

Le verre brisé : deux alliances de même nature

Dans son cours sur Bereshit Raba 39 (8e partie, Beit-El), le Rav commente le verset où Avram « dressa sa tente » en terre de Canaan. Le mot est écrit sous une forme féminine, et le midrach en déduit qu’Avram planta d’abord la tente de Sarah, puis la sienne. Pour le Rav, l’alliance qu’on contracte avec la terre d’Israël est de même nature que celle qu’on contracte avec son épouse. Nous ne parlons d’ailleurs jamais de « patrie », remarque-t-il : Israël est la « matrice » du peuple juif.

De même que l’homme ne se réalise pleinement que dans l’épouse qu’il a choisie, et reste sans cela dans l’instabilité, il ne se réalise pleinement que dans son attachement à sa terre. C’est pourquoi, explique le Rav, tout mariage se conclut par le verre brisé et le verset « Si je t’oublie, Jérusalem » : l’alliance contractée avec l’épouse est du même ressort que celle contractée avec la terre.

Le voile : le choix et le destin

Dans son cours Vayetse : Rahel et Lea, deux visages, le Rav rapproche l’histoire de Yaakov, qui aimait Rahel et se retrouva marié à Lea, de l’usage du bedeken. Le marié s’avance à visage découvert vers celle qu’il a choisie, puis il lui recouvre le visage : il l’a choisie, mais est-elle son destin ? Lorsque la mariée se dirige vers la houppa le visage couvert, c’est le destin qui la conduit, et c’est lui que les bénédictions viennent saluer.

Il y a donc deux aspects dans tout mariage : l’amour et le choix, et la réalité que l’on découvre « au réveil ». Yaakov, découvrant Lea, n’engage pas de divorce et ne se retourne pas contre sa femme : il considère qu’il y a là un destin. Et c’est de Lea que naîtra Yehouda, d’où sortira la royauté. Le Rav rappelle enfin qu’on bénit chaque couple en souhaitant à la mariée d’être « comme Rahel et comme Lea », qui ont bâti à elles deux la maison d’Israël (Ruth 4, 11).

Les cercles de la mariée et le sens de « une aide face à lui »

Dans Souccot : la fête de la joie, le Rav compare la soucca, qui entoure et « habille » celui qui s’y abrite, aux cercles que la mariée trace autour de son époux sous la houppa : « le féminin est la muraille de l’homme », il l’entoure de toutes parts.

Dans Eshet Haïl, 1re partie : le statut du féminin, il revient sur l’expression ezer kenegdo. La lire comme une réduction est un contresens : quand on dit de D’ qu’Il est « mon aide », cela ne veut pas dire qu’Il est mon assistant, mais Celui qui me bâtit, m’édifie et m’aide à me réaliser. Le féminin n’est plus « côte à côte » mais « face à face ». C’est ce que reconnaît Adam : « celle-ci est l’os de mes os et la chair de ma chair » (Bereshit 2, 23), l’os étant l’essence, ce qui donne à l’être sa stature.

Le sens profond : D’ entre l’homme et la femme

Le Talmud livre une observation célèbre sur les mots hébreux qui désignent l’homme et la femme (Sota 17a). Homme se dit ich (aleph, youd, chin) ; femme se dit icha (aleph, chin, hé). Les deux mots ont en commun les lettres aleph et chin, qui forment ech, le feu. Ce qui les distingue, c’est le youd de l’un et le hé de l’autre : réunis, ils forment Yah, un nom de D’. Rabbi Akiva en tire cette leçon : si l’homme et la femme en sont dignes, la Présence divine réside entre eux ; s’ils n’en sont pas dignes, il ne leur reste que le feu, qui les consume.

Le mariage juif est donc pensé comme une relation à trois : l’homme, la femme, et D’ qui les unit. C’est pourquoi les Sages disent que former un couple est aussi difficile, aux yeux de D’, que de fendre la mer Rouge (Sota 2a). Ils enseignent même que quarante jours avant la formation d’un enfant, une voix céleste proclame : « la fille d’un tel pour un tel » (Sota 2a). Un midrach raconte qu’une matrone romaine demanda à Rabbi Yossi ce que fait D’ depuis la création du monde ; il répondit : « Il forme des couples » (Bereshit Rabba 68, 4).

La joie des mariés est elle-même une mitsva pour tous. Le Talmud enseigne que celui qui participe au repas de noces doit réjouir les mariés, et il rapporte comment les Sages dansaient devant la mariée en chantant « belle et gracieuse mariée » (Ketoubot 16b-17a ; Berakhot 6b). Danser devant un couple, l’amuser, le faire rire, n’est pas une distraction : c’est un acte de bonté que la tradition valorise grandement.

Idées reçues sur le mariage juif

  • « Le verre brisé, c’est pour porter chance. » Non : sa source est le souvenir de Jérusalem et l’appel à tempérer la joie par la conscience (Berakhot 30b-31a ; Tehilim 137). L’idée qu’il chasse les mauvais esprits relève du folklore.
  • « La ketouba, c’est un achat de la femme. » Au contraire : c’est un document qui protège l’épouse et rend le divorce difficile et coûteux pour le mari (Ketoubot 82b).
  • « La houppa est un décor. » La houppa a une valeur juridique : l’entrée sous le dais ou l’isolement qui le suit (yi’houd) achève le mariage (Rema, Even Ha-Ezer 55, 1).
  • « Il faut un rabbin pour se marier. » Selon la loi, ce qui fait le mariage, c’est l’acte du marié devant deux témoins valables, avec le consentement de la mariée. Mais le rôle du rabbin est indispensable en pratique, car les détails juridiques sont nombreux et une erreur peut avoir de graves conséquences. Il dirige la cérémonie et veille à sa validité.
  • « Le mariage juif est le même partout. » Le cœur est commun, mais les usages varient beaucoup : cercles, bedeken, kittel et houppa en plein air chez les Ashkénazes ; talith sur la tête des mariés, henné la veille et autres traditions chez les Séfarades et les Orientaux.

Questions fréquentes sur le mariage juif

Pourquoi casse-t-on un verre au mariage juif ?

Pour se souvenir de la destruction du Temple de Jérusalem au moment de la plus grande joie, selon le verset « si je ne place Jérusalem au-dessus de ma plus grande joie » (Tehilim 137, 6). L’usage remonte au récit du Talmud où des Sages brisèrent une coupe précieuse pour tempérer une joie excessive (Berakhot 30b-31a). Il rappelle aussi que la joie juive reste toujours consciente de ce qui manque encore au monde.

Que dit le marié en passant la bague ?

Il dit en hébreu : « Haré at mekoudéchet li betabaat zo kedat Moché veIsraël », « Te voici consacrée à moi par cet anneau selon la loi de Moché et d’Israël ». C’est cette phrase, prononcée devant deux témoins, qui réalise le mariage.

Pourquoi les mariés jeûnent-ils le jour de leur mariage ?

Parce que le jour du mariage est considéré comme un Kippour personnel : les fautes des mariés leur sont pardonnées, et ils commencent une vie nouvelle (Yerouchalmi Bikkourim 3, 3). Selon l’usage, ils jeûnent jusqu’à la cérémonie et récitent la confession dans la prière de l’après-midi.

Que veut dire « Mazal tov » ?

Littéralement « bonne étoile » ou « bonne fortune ». C’est la formule de félicitations qu’on lance au moment où le verre est brisé, et plus largement à chaque événement heureux.

Peut-on se marier n’importe quel jour ?

Non. On ne célèbre pas de mariage le Chabbat ni les jours de fête, ni pendant certaines périodes de deuil du calendrier, comme les trois semaines qui précèdent le 9 Av et, selon les usages, une partie de la période du Omer. Pour fixer une date, on consultera un rabbin.

Pour aller plus loin

Sous la houppa, en quelques minutes, se rejoignent la création du monde, l’histoire d’Avraham et de Sarah, de Yaakov, Rahel et Lea, le souvenir de Jérusalem et l’espérance de sa reconstruction. Le mariage juif dit que l’amour de deux personnes est sacré, qu’il engage, et qu’il construit quelque chose qui les dépasse.

Sources et références

  • Bereshit 1, 27-28 ; 2, 18-24 ; 15, 5 ; 23, 13 ; 24, 60-65 ; 29, 23-27
  • Chemot 21, 10
  • Devarim 24, 1 et 24, 5
  • Yirmeyahou 31, 21 et 33, 10-11
  • Hochéa 2, 21-22
  • Yoel 2, 16
  • Tehilim 2, 11 ; 19, 6 ; 121, 2 ; 137, 5-6
  • Ruth 4, 2 et 4, 11
  • Michna Kiddouchin 1, 1 ; Michna Ketoubot 1, 2 et 5, 2
  • Talmud de Babylone, Kiddouchin 2a-2b, 5b, 41a
  • Talmud de Babylone, Ketoubot 7b-8a, 16b-17a, 57a, 82b
  • Talmud de Babylone, Berakhot 6b, 30b-31a, 61a ; Tossafot sur Berakhot 31a
  • Talmud de Babylone, Bava Batra 60b ; Yevamot 62b ; Sota 2a et 17a
  • Talmud de Jérusalem, Bikkourim 3, 3
  • Bereshit Rabba 68, 4
  • Rambam, Michné Torah, Hilkhot Ichout 1, 1
  • Choulhan Aroukh, Ora’h ’Haïm 560, 2 (avec le Rema)
  • Choulhan Aroukh, Even Ha-Ezer 55, 1 ; 61, 1 ; 62 ; 65, 3 ; 66, 1 et 66, 3 (avec le Rema)
  • Kol Bo (XIVe siècle), sur le verre brisé
  • Peri Megadim (Rabbi Yossef Teomim), Michbetsot Zahav sur Ora’h ’Haïm 560, 4
  • Papyrus araméens d’Éléphantine (Ve siècle avant l’ère commune) ; ketoubot de la Gueniza du Caire
  • Rav Raphaël Benizri, Bereshit Raba 39, 8e partie : Beit-El
  • Rav Raphaël Benizri, Vayetse : Rahel et Lea, deux visages
  • Rav Raphaël Benizri, Souccot : la fête de la joie
  • Rav Raphaël Benizri, Eshet Haïl 1re partie : le statut du féminin

Article de la rédaction de Pensées Juives. Les passages attribués au Rav Raphaël Benizri sont tirés de ses cours publiés sur ce site.